‹ Le socialisme en AngleterreChapitre 29 sur 63 · Lafid A'atiofialisafïOTi, p · texte numérisé non relu

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elle ne diminuera aucun des revenus fonciers perçus avant qu'elle ne fût votée.

Voilà les landlords transformés en rentiers sans terre, en même temps que le sol anglais devient propriété publique. Mais n'est-ce là qu'un changement de propriété ? Pas du tout, car l'État a limité ses droits. Il garantit à tous ses tenanciers la libre propriété des fruits de leur travail, construction, culture, amélioration du sol. Tout cela est perdu pour le paysan, en cas d'éviction, sous le régime actuel. Dans le projet Wallace, TEtat s'interdit les expulsions, et s'il est obligé d'exproprier, il ne le fera jamais sans indemniser le tenancier. C'est ce que l'auteur du système appelle tenant right. Le droit du tenancier est borné rigoureusement aux améliorations que lui-même a faites dans son lot. La valeur que la fertilité, l'exposition, la proximité des voies de communication et toutes autres causes physiques ou sociales donnent à la terre a été évaluée par les commissions et son montant forme la quitrent qui doit être payée à l'Etat par l'occupant. La redevance monte et baisse en même temps que la rente du sol. Elle varie avec la situation du lot : insignifiante dans les Highlands d'Ecosse, plus forte dans les terres à blé, plus considérable encore dans les villes. Par cette division entre le tenant right et la quit rent^ par l'échelle mobile de la taxe, l'Etat supprime toute injustice imméritée dans la lutte pour la vie entre les citoyens et ne laisse subsister entre eux que l'inégalité provenant de la paresse ou du travail. Chacun doit mettre en valeur 'son lot sous peine de déchéance ; la sous-location est interdite. Elle est d'ailleurs impossible, car toutes les dispositions sont prises pour qu'il y ait des lots pour tout le monde. Chaque lot est borné à l'étendue que le titulaire et sa famille peuvent

MéTIN. il

cultiver pour leur usage personnel : 5 acres au maximum, sauf quelques exceptions. Grâce à cet arrangement, TAngleterre nourrira toute sa population présente et réservera encore de grands espaces aux générations futures.

Tout citoyen a droit, une seule fois dans sa vie, de choisir partout où il lui plaît parmi les terres libres un lot de 1 à 5 acres, à condition qu'il l'occupera personnellement et le mettra en valeur. S'imagine-t-on qu'il y aura plus de demandes que de places? C'est une erreur, répond M. Wallace, car les six millions de familles qui composent la population de l'Angleterre ne vont pas toutes réclamer des lots. Il y a 3 millions de familles urbaines qui ont des occupations qu'elles préféreront à l'agriculture ; il y a un million et demi de familles dont les membres resteront marins, domestiques, employés. Un dernier million et demi seul réclamera des terres.

Il n'y aura donc pas excès de demandes, et de ce côté encore les troubles seront évités. La réforme produira lentement, mais sûrement ses effets. M. Wallace les prévoit, les énumère avec complaisance et en donne de très optimistes descriptions.

A la campagne, plus de landlords oppresseurs et de paysans réduits au servage. Les distinctions de fortune ne sont fondées que sur le travail et le travail s'impose même au plus paresseux s'il ne veut pas mourir de faim. A la ville, les loyers baissent, les salaires s'élèvent puisque les locataires et les ouvriers peuvent, s'ils trouvent leur situation mauvaise, réclamer un lot à l'État : tous les inemployés profitent du droit à la terre, quittent les centres urbains et vont vivre aux champs. Ainsi — ô merveille ! — le séjour des villes devient moins coûteux et plus sain, et pourtant les campagnes ne se dépeuplent plus à leur profit.

C'est rAngleterre heureuse couverte de villas entourées d'arbres qu'Owen a voulu faire et que Morris a vexée datis les Nouvelles de nulle part. Elle est belle pour l'artiste comme pour le philanthrope. Les forêts, les cascadcfï, les curiosités naturelles, les cathédrales, les tours, les monuments y sont protégés par la sauvegarde de TÉtat.

Ce bienfaisant gouvernement coûte peu; il nv coûte même rien au point de vue de la stricte justice, plli^qu'il s'alimente de Vunearned incrément. Ce revenu, [jnHÎuîl par la nature et le travail social, lui suffit et lui permet dt' supprimer les impôts indirects, les douanes qui aujçnientcnt le prix des objets nécessaires à la vie. La quit rvni elk*même ne tardera pas à baisser. Elle ne sera pluj^ qu*uii appoint ajouté au produit des mines et des chemins de fer qui auront été nationalisés en même temps que le soL

Le système de M. Wallace ressemble, on le voit, plup que celui de Henry George, aux différents modes de nationalisation qui ont été proposés sur le continent.

Il est propagé en Grande-Bretagne par la Land X^ttittnalization Society^ que M. Wallace a organisée à Lrindreti, en 1881 ^. Les premiers membres de cette orgubîs^ition furent principalement des radicaux et des chrétiens démocrates, miss Helen Taylor, Herbert Burrows, \e^ IV^ret^ Walker, William Saunders, qui mourut en 1895 nu^mbre de la Chambre des Communes, A. C. Swinton et \q W Pan Jones, actifs propagandistes de la nationalisa lion iln sol, l'un en Ecosse, l'autre dans le pays de Galles, le jnofesseur Newman, frère du cardinal. Pendant six ans la Société fut surtout un groupe d'études dont les membres

1. Bureaux à Londres,47, Victoria Street, Westminster. Secrétaire général, M. Joseph Hyder.

publiaient des articles et des brochures. Il semble que, pour agir sur les places publiques et dans les salles de réunion, elle ait attendu l'exemple des organisations georgistes, plus actives et plus bruyantes. Dans Thiver de 1888- 1889, la Société organisa pour la première fois des conférences régulières à Londres. Depuis Tannée 1894, elle envoie, pendant la belle saison, dans les villages des comtés voisins de Londres, un « Chariot jaune » imité du « Chariot rouge ». Cette voiture distribue des pamphlets et sert de tribune à des orateurs.

En 1896, le Chariot jaune, est parti de Colchester au mois d'avril, a parcouru les comtés d'Essex et de Herts, puis ceux de Lincoln et d'York.

Un second Chariot jaune, dont les frais avaient été faits par un généreux membre de la Société, visitait dans le même temps le comté agricole et minier de Durham.

La Société s'est mise en relation avec les syndicats des mineurs du Nord qui sont partisans de la nationalisation du sol, parce qu'ils croient que les royalties payées par les compagnies aux propriétaires fonciers contribuent à faire baisser les salaires.

En 1896, la Land nationalization Society a disposé d'un revenu de 837 livres sterling. Elle a tenu 648 réunions : elle a publié le n** 71 de sa collection de brochures et placards. Depuis novembre 1889, elle a un organe spécial mensuel, Land and Labour, dirigé par J. Ogilvy. L'économiste Charles Wicksteed ^ , qui avait repris en même temps que Wallace les idées de nationalisation du sol, s'est rapproché de la Land nationalization Society, En somme,

1. Auteur de Our Mother Earth, de The Land for the PeopUj publiés chez Swan Sonnenschein, et de Cottage farms and pillage poliiics publié par la Land Nationalization Society.

on peut définir cette société : un groupe de théoriciens très considérés qui se sont mis récemment à faire une propagande populaire analogue à celle des georgistes.

VII. Caractères généraux et résultats du mouYement. — Le mouvement pour la Lsnid Restoration est le plus actif et c'est vers lui que vont de plus en plus les partisans de la nationalisation du sol. Au reste, beaucoup de leaders marchent en même temps avec Wallace et avec Henry George. Les principes des deux agitations sont les mêmes : elles sont toutes deux à la fois chrétiennes, humanitaires et démocratiques. L'une et l'autre mélangent dans leurs pamphlets les versets de la Bible et les plaidoyers en faveur du suffrage universel. Les georgistes, à l'appui de statistiques modernes hérissées de chiffres, citent l'Ancien et le Nouveau Testament : « Dieu a créé la terre pour l'usage commun de tous les hommes. » (Psa. cxv, 16.) « Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. » (II,Thess., III, 10.) Dans leurs allocutions aux journaliers agricoles, ils comparent le landlord au roi Achab usurpant la vigne de Naboth. Au moment de la célébration du jubilé de la reine, une circulaire de VEnglish Land Restoration League rappelait aux gens des campagnes que «jubilé » dans l'Ancien Testament désigne la coutume qu'avaient les Hébreux de faire, à époques fixes, un nouveau partage des terres, et elle donne, en l'appuyant de nombreuses citations tirées des Écritures, la conclusion suivante : « Les enseignements de la Bible sur la propriété foncière condamnent le landlordisme K »

Les wallaciens se servent aussi d'arguments bibliques et ils ajoutent aux souvenirs chrétiens l'expression sen-

1. English Ijand Restoration League^ Leaflei n" 9. Plusieurs des conférences faites par Henry George en Angleterre portent des titres significatifs : Moïse (1884). Que ton régne vienne (1889\ etc.

timentale de leur amour pour la nature. Ils ont des Sociétés pour la conservation des sentiers, des souvenirs historiques, des beautés naturelles; « Notre Mère la Terre » est le titre d'un des principaux ouvrages de M. Wicksteed, et le ton du livre répond au titre. «Les wallaciens sont pour la plupart des modérés qui répugnent à accepter la dépossession sans indemnité, ce moyen révolutionnaire que les georgistes dissimulent sous les termes de Single tax, et de Land Restoration, C'est là, nous le répétons, qu'est l'unique différence entre les deux mouvements.

Wallaciens et georgistes ont beaucoup travaillé en Angleterre, mais sans aboutir à créer un mouvement général en faveur de la nationalisation du sol. Du côté du Parlement et des hommes politiques, ils ont trouvé des réformateurs disposés à augmenter l'impôt foncier, mais sans changer l'organisation sociale ; tels sont ceux qui composent à Londres le Land Values Taxation Comittee * .

Les efforts des nationalisateurs du sol ont été contrariés par le mouvement en faveur de la reconstitution de la petite propriété. Ce mouvement, qui a commencé lui aussi à la fin du xviii® siècle, a pour formules « trois acres et une vache » [Three acres and a cow) pour chaque paysan. Chose significative, il a maintenant à sa tête le duc de Westminster, un des membres importants de la Liberty and Property Defence League, Les partisans de la petite propriété ont réussi dans ces dernières années à faire voter deux dispositions importantes : 1° Par la loi sur les allotments (petites tenures) de 1887, ils ont fait donner aux assemblées locales élues le droit d'acheter, au besoin par expropria-

1. 5, Palace Chambers, Bridge Street, Westminster. Recueils d'enquêtes et de rapports publiés par séries sous le titre de Tracks for the Times,

tien, des terrains qui seraient ensuite loués en petites fermes d'une acre au plus, à des ouvriers, particulièrement aux mineurs (on se rappelle que les propriétaires fonciers ne louent habituellement qu'en grandes fermes) ; 2® Par la loi sur les small holdings (petits lots) de 1892, on a permis, par remploi des mêmes procédés, au cultivateur d'acheter (et non plus seulement de louer) des petits domaines allant d'une à 50 acres, l'acheteur payant j du prix et empruntant le reste par l'intermédiaire du Conseil de Comté. Cette tentative de reconstitution de la petite propriété est directement contraire aux vues des nationalisateurs. Ils acceptent les allotments loués, mais non les small holdings vendus. Les dernières enquêtes ont montré que la première loi n'avait donné aucun résultat. La seconde semble ne pas mieux réussir^.

Du reste, avec l'avènement du parti conservateur qui a depuis 1895 une énorme majorité, la faveur du gouvernement est acquise aux landlords. On vient, à la suite de l'enquête agricole, de diminuer fortement l'impôt foncier, c'est-à-dire que le gouvernement anglais marche en sens inverse des indications de George ou de Wallace.

Du côté des socialistes, les nationalisateurs du sol se sont heurtés à des exigences qui ont été mises en lumière par la fameuse discussion publique entre Henry George et Hyndman*. Le second reprochait au premier de ne tenir

1. Les catalogues King donnent l'indication des textes des lois sur ces sujets et des rapports annuels publiés sur l'exécution de ces lois. En français, articles de M. D. ZoUa dans le Monde Économique et de M. Arminjon dans la Réforme sociale (déjà cité).

2. On en trouvera le résumé dans l'une des brochures publiées par la Social Démocratie Fédération. Sur un débat du môme genre, voir Socialism in relation to Land nationalization^ par Th. Walkkr, vice-président de la Land nalionalisalion Society. Collect. de cette Société, n« 62 (1895).

compte que d'une seule catégorie de faits sociaux, le landlordisme, qui est limité aux pays anglais, et de ne pas voir révolution économique qui amène la concentration des capitaux, le développement de la grande industrie, et qui est commune à toutes les nations de civilisation européenne. Ajoutons que les libertaires accusent les singles taxers de travailler pour rÉtat actuel avec son luxe de dépenses, et de ne réclamer en somme qu'un changement dans l'assiette de l'impôt. La conciliation, impossible entre les doctrines, commence à se faire entre les individus. Wallace et plusieurs de ses amis se sont déclarés socialistes. Beaucoup de land restorers ont fait de même. Dans Tété de 1895, un congrès de membres des English et Scottish Land Resloration Leagues et de la Land Nationalization Society n'a rejeté qu'à une faible majorité une déclaration d'adhésion aux doctrines socialistes'. De plus en plus, les leaders de ces groupes se rapprochent des possibilistes de la Fabian Society, qui leur font beaucoup d'avances. On peut prévoir que les diverses agitations pour la nationalisation du sol en Angleterre perdront leur originalité et deviendront la face rurale d'un grand mouvement dont le socialisme municipal est déjà la face urbaine.

1. Les organisations formées spécialement pour la nationalisation du sol ne se sont pas fait représenter au Congrès socialiste international de Londres en 1896. Mais elles comptaient des adhérents parmi les délégués des groupes anglais proprement socialistes.

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