‹ Le socialisme en AngleterreChapitre 32 sur 63 · PALLIATIFS · texte numérisé non relu

PALLIATIFS

La Fédération insiste pour l'adoption immédiate des mesures suivantes propres à soulager les maux de la Société actuelle.

Construction obligatoire de demeures saines ix)ur le peuple, demeures qu'on louera de manière à recouvrer seulement les frais de construction et d'entretien.

Education gratuite, laïque et technique, obligatoire pour toutes les classes, ainsi que l'entretien gratuit des enfants dans toutes les écoles de l'État. .

Défense d'employer les enfants dans aucun commerce ou industrie avant 16 ans ; sérieuses pénalités pour les infractions à celte loi.

Huit heures, ou moins, fixées comme durée normale du travail quotidien dans tous les commerces et industries par un acte du Parlement; ou, du moins, 48 heures par semaine au plus. Pénalités pour les infractions.

Impôt progressif sur tous les revenus au-dessus de 300 1. s. par an.

Nationalisation des chemins de fer; municipalisation du gaz, de la lumière électrique, de l'eau; organisation des services d'omnibus et de tramways dans l'intérêt de la communauté tout entière.

Extension des Post Office Banks, de manière à ce qu'elles absorbent toutes les institutions privées qui tirent un profit des opérations d'argent et de crédit:

Répudiation de la Dette nationale.

Nationalisation du sol et organisation d'armées agricoles et industrielles, sous le contrôle de l'État et des municipalités et dans les principes de la coopération.

Cpmme moyens d'opérer pacifiquement ces réformes, la

S. D. F. réclamç : — Paiement des membres du Parlement et de tous les Conseils locaux. Paiement des dépenses offî- • cielles des élections sur les fonds publics, suffrage à chaque adulte. Parlement annuel. Représentation proportionnelle. Scrutin de ballottage. Abolition de la monarchie et de la Chambre des Lords. Destitution de toutes les Eglises d'État et leur séparation d'avec l'État. Extension des pouvoirs des Conseils de comté, de ville et de districts. Établissement de pensions équitables pour les vieillards et les infirmes. Toute personne à partir de 50 ans à la charge de la communauté, le travail devant être volontaire après cet âge. Établissement d'hôpitaux municipaux. Contrôle municipal pour la nourriture et le chauffage. Abolition du système actuel des Workhouses et Emploi des sans-travail à des occupations utiles. Contrôle de l'État sur les services de sauvetage. Indépendance législative de toutes les parties de l'Empire britannique.

IV. Situation de la Fédération en Angleterre. — Nous reviendrons sur ces propositions de nationalisation et de municipalisation à propos des réformateurs comme les fabiens qui travaillent spécialement à cette œuvre et qui en font le but de tous leurs efforts. Au contraire, les socialistes démocrates anglais, comme ceux du continent, déclarent ordinairement qu'ils s'intéressent seulement aux réformes qui préparent indirectement la révolution sociale, soit en donnant aux prolétaires le temps et les moyens de se grouper (journée de huit heures, éducation gratuite à tous les degrés), soit en habituant l'opinion à ne plus respecter la propriété individuelle (impôt progressif sur le revenu, répudiation de la dette publique, nationalisation du sol, des chemins de fer). Pour les socialistes démocrates, ces mesures n'ont aucune utilité en elles-mêmes, elles ne

sont que des moyens de rendre la lutte des classes plus violente. A leur jugement, quiconque cherche à empêcher ou à retarder le choc fait œuvre de réaction : ils blâment les trade unionistes de se borner à la réclamation d'un juste salaire, car c'est reconnaître la légitimité du capital formé par Taccumulation des plus-values confisquées sur le travail des ouvriers*. Ils s'emportent contre les coopérateurs, dont TefTort aboutit à transformer les ouvriers en petits actionnaires qui s'imaginent avoir intérêt à défendre la propriété contre les communistes. Ceux-ci, à leur tour, ne sont pas tous leurs amis, car, pour être agréé par la Fédération, il faut non seulement affirmer la lutte des classes, mais encore l'accepter sur le terrain politique et se déclarer prêt à marcher avec le prolétariat organisé en parti. De là des excommunications, à gauche contre les anarchistes et l'ancien groupe du Commonweal^ à droite contre les fabiens, traités de radicaux. En 1884, la Société fabienne déclarait, dans une résolution générale, qu'elle ne pouvait accepter les façons de parler en usage dans les pamphlets de la Fédération. L'année suivante, nouvelle protestation pour des raisons plus importantes. La Fédération avait accepté, pendant les élections parlementaires, une subvention des conservateurs pour combattre plusieurs candidats libéraux.

Les socialistes indépendants en furent scandalisés. Ils oubliaient que Stuart Mill avait écrit en 1873 :

« La politique des travailleurs est de persévérer à se faire représenter par des travailleurs, et, en cas d'insuccès, d'aider les tories à entrer à la Chambre jusqu'à ce que la

1. Voir Trade UnionismCy Co-operation and Social Democracy par H. QuELCH, directeur de Justice ; The Unemployed problem, par D. Gampdell, et la série des brochures publiées par la20*'^CenturyPress.

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majorité libérale se trouve sérieusement menacée : alors, sans nul doute, les whigs seront heureux de faire un compromis et de laisser aux ouvriers quelques sièges parlementaires. »

Aujourd'hui, beaucoup de socialistes anglais s'efforcent de former un parti nouveau, distinct des deux autres. La Fédération a défendu l'idée, mais elle n'en dirige pas la réalisation. Son intransigeance obstinée lui a fait trop d'ennemis. Sur le terrain politique, elle est obligée de lutter contre le jeune Parti ouvrier indépendant dont plusieurs chefs sont des socialistes démocrates dissidents.

V. La Société Fabienne : l'organisation et les hommes. — La Société fabienne * , d'après les termes mêmes de son programme, « se compose de socialistes », et ses efforts se manifestent sous les formes suivantes :

1. Meetings pour la discussion des questions qui se rattachent au socialisme.

2. Recherches sur les problèmes économiques et réunion de faits pouvant contribuer à les élucider.

3. Publications relatives aux questions sociales, avec arguments en faveur du socialisme.

4. Introduction de conférences et de débats socialistes dans d'autres associations ou clubs.

5. Représentation de la Société dans les conférences et les discussions publiques sur les questions sociales.

L'organisation de la Société a été conçue de manière à laisser le plus de vie et d'initiative possible aux groupes locaux. Le comité exécutif de la Société élu par l'assemblée générale annuelle se borne à recueillir les cotisations dont le montant n'est pas fixé et dépend entièrement de la bonne volonté de chaque adhérent. Il fait imprimer une

1. Bureaux à Londres, 276, Strand. Secrétaire général, E. Pease.

fois par mois un petit journal, ou plus exactement un bulletin, le FabisLïi News^ qui ne s'adresse pas au public, et se borne à renseigner les fabiens sur le fonctionnement de leur Société. La plus grosse part des recettes est consacrée à l'impression d'une série de brochures de propagande étiquetées sous des numéros différents, avec le titre général de Fahian Tracts, La brochure, plus que le journal, est l'instrument de propagande des fabiens.

Leurs plaquettes contiennent presque toujours des conférences données dans les groupes de Londres ou des comtés. La tâche principale des groupes consiste à faire parler ré^lièrement des conférenciers et à leur fournir un auditoire, des contradicteurs et des soutiens. Le groupe, s'il est nombreux et riche, peut faire des publications spéciales et avoir son action à part^ Aucun statut ne l'en empêche.

On trouve des branches de la Société dans la plupart fies grandes villes du Royaume-Uni. Les plus actives sont t^ celles des cités industrielles ou commerciales comme Liverp(H>l, Birmingham, Bristol, où l'opposition libérale progressi^^Le cherche de nouveaux programmes contre lesconservateui's, ainsi que celles des centres universitaires qui se trouvent dans le même cas, Glasgow, Edimbourg, Dublin. Il exissle des sections fabiennes à Bombay, dans l'Australie mériçjinnale et à Ottawa, Canada, mais on n'a pas beaucouji de témoignages de leur activité.

Le nombre total des membres en Angleterre et auxrr»ln^ nies s'élevait, d'après le rapport annuel de 1896, h 1%.\^ dont 148 femmes. La plupart appartiennent à la clîïsse moyenne, et beaucoup ont fait des études supéricuros

1. Tel est le cas de la Liverpool Fahian Society, présidée jMir M.John Edwards, éditeur de la revue Labour Chronicle {mensuelle).

dans les différentes universités. Aucune société socialiste d'Angleterre ne compte une aussi forte proportion de conférenciers ou de publicistes instruits que la Société fabienne, aucune aussi n'est moins éloignée des partis politiques « bourgeois ». A l'origine elle n'étaitqu'un cercle social à la gauche du parti libéral avancé. Elle est sortie d'une petite réunion d'études organisée en 1883 à Londres par M. Thomas Davidson, le traducteur de Rosmini. C'était un des effets delà popularité du principe d'intervention de l'État, qui de plus en plus supplante en Angleterre le « laissez faire » manchestérien. Le nom de Fabian Society fut adopté par les plus socialistes et les plus actifs, tandis que les membres qui voulaient se borner à l'étude prenaient le titre de New Fellowship, Mais, pendant plusieurs années, tous se bornèrent à se réunir les uns chez les autres et à discuter entre eux. La propagande extérieure des fabiens ne date que de 1887. Alors parut leur brochure Facts for socialists^ bientôt suivie de plusieurs autres. Alors commencèrent leurs conférences publiques régulières et leur intervention dans les élections. L'année suivante, ils publièrent par souscription un exposé de leur système de doctrines sous le titre de Fabian Essays in Socialism . Ces essais sont la somme de quatre années d'études et de débats présentée sous forme de huit conférences, par MM. George Bernard Shaw, Sydney Olivier, W. Glarke, Hubert Bland, Sidney Webb, Graham Wallas qui comptent toujours parmi les membres éminents de la Société fabienne et par M™® Annie Besant, qui s'occupe aujourd'hui de théosophisme.

M. G. Bernard Shaw, né à Dublin en 1856, romancier, auteur dramatique, critique musical, a été l'éditeur des JF^^ays et l'auteur du premier chapitre, Bases économiques

du socialisme. C'est un radical libre penseur^ vlmiu au socialisme par renseignement de Henry George. IL a élé membre de la Land Beform Union avant de conlribucr h la fondation de la Fahian Society, M. Bernard Shaw sie pique d'être évolutionniste et donne non sans raisrin ses fréquents changements d'opinion comme des preuves d't?i>prit critique; mais ses adversaires mettent en doulc sa sincérité et M. Hyndman l'a qualifié « farceur » parce qu*îl a l'esprit de n'être pas fanatique et le courage An n'i^tre jamais intolérant. Ce qui pousse au comble la fureur des socialistes démocrates contre lui, c'est qu'il ne reconnaîL pas la lutte de classes et qu'il s'avoue aisément a bourgeois ». Au Congrès socialiste de Londres il a ]>rn testé contre la répudiation solennelle des partis bourgeoi>^ rédfimée par les Allemands et adoptée à l'unanimité, iiinins left voix fabiennes. « Il ne comprenait pas, déclarait-il. pourquoi une assemblée dont le bureau était formé de bonr^^cniii et dont les membres étaient en grande partie Aos bourgeois, ayant soutenu des partis politiques bnur^^t^nis, éprouvait le besoin de renier ses origines, sa tactique, et ile faire une déclaration contraire à la vérité. » Ce fui nu des mots les plus imprévus du Congrès, et naturellemt^nt celui qui souleva le plus de protestations. Si nous avojis entendu qualifier M. Shaw de « cynique », c'est l\ cette occasion * .

M. Sidney Webb, né à Londres en 1859, gradué eu drnil,

1. Voici comment M. Shaw, rendant compte dans \v St/tr du Congrès socialiste international de Londres, s'exprimait sur la Vîilidité des délégations. « Le premier fumiste venu, s'il dcsiri'^ ini sîi^i^t au Congrès, n'a qu'à le demander pour l'obtenir. Ceci pciil sfinblrr exagéré, mais ne l'est pas. J'assiste moi-même au Congicji comme délégué d'un groupe d'une douzaine de gens.... que je n'ai jajiiaîH vus, qui ne m'ont jamais vu et qui habitent un pays que je nn\ ps;^

Mbtiic ïï.

secrétaire au ministère des colonies, puis professeur d'économie politique au Collège de la Cité de Londres, membre du conseil de comté de Londres pour la circonscription de Deptford depuis 1892, est un économiste qui a évolué vers le socialisme possibiliste. Son point de vue est sur les points principaux celui de Stuart Mill. M. Webb se déclare socialiste, mais il prétend rester pratique sur le terrain des réformes et, dans le domaine de Tétude, il veut ne pas sortir des faits. Il est certainement l'un des plus instruits et des plus méthodiques parmi les sociologues contemporains. La grande histoire du trade unionisme qu'il publie en collaboration avec M™® Webb est un ouvrage définitif qui classe ces deux publicistes au premier rang parmi les auteurs contemporains d'histoire économique. L'histoire ou la critique des réformes politiques sont les deux cadres dans lesquels se tiennent ordinairement M. et ^jine Webb ; leurs brochures (généralement publiées par la Société fabienne), leurs livres, leurs articles dans les revues progressistes de Londres rentrent dans l'un ou l'autre de ces deux cadres.

M. Sydney Olivier, auteur de l'Essai sur la base morale du Socialisme, né en 1859, fils d'un clergyman anglican, gradué d'Oxford et collègue de M. Sidney Webb au Colonial Office, a été mêlé dès le début au mouvement socialiste anglais. Chrétien socialiste de l'école de Kingsley, puis disciple de Henry George, il contribua à la fondation de la Land Reform Union ; ensuite il fut l'un des premiers

visité depuis 20 ans (Dublin)... Ils ne m'ont pas donné d'instructions, et l'eussent-ils fait, je ne m'y serais conformé que si elles m'eussent paru judicieuses. » On voit que M. Shaw a la passion de la critique. Il est un dilettante de la polémique; on trouverait difficilement un leader socialiste anglais contre lequel il n'ait pas lutté parla plume et avec lequel il n'ait pas gai^dé le dernier mot.

membres de la Fédération démocratique et Tun des promoteurs de la Société fabienne. Secrétaire de cette Société, secrétaire de la délégation anglaise au Congrès de Zurich, homme d'organisation, il a beaucoup agi et peu écrit.

M. Graham Wallas, auteur de TEssai sur la propriété dans un régime socialiste, né en 1858, fils d'un prêtre anglican, se lia avec M. Olivier au Corpus Christi Collège d'Oxford et suivit la même évolution que son ami. Professeur de lettres et journaliste, homme politique, il est membre du School board de Londres depuis 1894.

M. William Glarke, auteur de l'Essai sur la base industrielle du Socialisme, a étudié les sciences à l'Université de Cambridge. C'est un conférencier très estimé dans toute l'Angleterre.

M. Hubert Bland affirma dans la conclusion des Essays la nécessité de former un parti socialiste dont le programme serait uniquement la socialisation des moyens de production. Né en 1856, directeur de banque à 23 ans, c'est un homme d'affaires devenu socialiste modéré par l'influence du mouvement chrétien. Il est demeuré orthodoxe en religion, gentleman dans sa vie et dans ses manières. Passionné pour les sports, grand voyageur, journaliste à la mode, c'est un des moins révolutionnaires parmi les fabiens, et en même temps l'un de ceux qui ont lancé le plus fortement le groupe d'études primitif dans la politique.

VI. Les Idées Fabiennes. — Les doctrines de la Société fabienne ont été exposées dans les Fabian Essays et dernièrement résumées dans un rapport imprimé en trois langues pour être distribué au Congrès socialiste de Londres. Les articles de la brochure de 1896 corroborent les chapitres du volume de 1887; en rapprochant les pas-

sages importants des deux textes on voit parfaitement la plate-forme théorique du fabianisme.

La Société fabienne, conclut le rapport, ne présente pas le Socialisme comme une panacée pour tous les maux de la société humaine, mais seulement pour ceux qui sont produits par Toi^anisation défectueuse de l'industrie et par la distribution radicalement mauvaise de la richesse.

Dans le chapitre « Morale » des Essays^ M. Sydney Olivier débutait par les restrictions suivantes :

Les Essais précédents ont montré clairement que nous avons affaire au Socialisme dans son sens étroit tel qu'il est défini par Schaeffle, au Socialisme qui réclame le remplacement du capital privé par le capital collectif, c'est-à-dire par une méthode de production qui, ayant pour base l'appropriation collective des instruments de production par l'ensemble de tous les membres de la société, cherche k réaliser une organisation coopérative "de l'œuvre nationale. Nous n'avons rien à faire avec le socialisme comme religion ou comme solution des questions de sexe et de famille ; nous le traitons exclusivement comme une forme de la propriété, comme le schème d'un système industriel pour produire tout ce qui est nécessaire à l'existence de l'homme en société K

La question sociale est donc pour les fabiens une question économique j pour l'affirmer, ils ne craignent pas de s'appuyer sur l'autorité de Schaeffle, du publiciste qui a inventé pour l'appliquer au socialisme le mot célèbre Magensfrage (question du ventre). L'introduction des Fabian Essays^ le chapitre en vue, le morceau choisi par l'éditeur, M. Bernard Shaw, s'intitule « Base économique du Socialisme ».

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