Qb programme comprend les n»» 30 à 37 des Fabian Tracts
2« Pour la fourniture de Teau et du gaz, pour Texploitation des tramways, pour la location des marchés publics et des docks de la Tamise, substitution aux grandes compagnies de la municipalité qui paiera bien les ouvriers, servira mieux les clients, au lieu d'exploiter les uns et les autres pour faire de gros bénéfices.
^° Intervention des autorités publiques dans les rapports entre patrons et ouvriers pour flxer le minimum des salaires, le maximum des heures de travail.
La tendance à transformer les grandes exploitations en services municipaux est une des conséquences du mouvement démocratique et décentralisateur qui a doté TAngleterre de conseils locaux élus. Beaucoup plus extensive que le socialisme proprement dit, elle est née avant lui, elle a été réclamée par des conseillers de comtés et de villes qui ne sont pas socialistes et ne veulent pas être qualifiés de ce terme. Ainsi deux des conseils les plus municipalisateurs, ceux de Manchester et de Glasgow, ne comptent que deux socialistes avoués chacun. La municipalisation n'est donc pas une idée fabienne. Mais la théorie en a été formulée par les fabiens, et ce sont eux qui l'ont présentée comme « le plus court chemin vers la démocratie sociale ». La formule est de M. Sidney Webb : son inventeur, cherchant à convaincre les membres des sociétés coopératives, pose dans les termes suivants les principes du Socialisme municipale
Quand la consommation est obligatoire, la coopération, pour être réelle, doit nécessairement devenir obligatoire à son tour
1. Some facts and considérations about Municipal Socialism, par SioNEY Webb, dans The Coopérative Wholesale Societies' Annual for 1896, p. 286. M. Webb a publié un programme remarquable de socialisme municipal appliqué à Londres dans son livre The London 'Programme, Londres, Sonnenschein, 1891, in-8«.
et doit ainsi se transformer en socialisme municipal. (Par exemple, Londres et Bristol n'auront Teau en quantité sufRsanté que si leurs municipalités se mettent à la place des compagnies particulières.)
Quand le service à fournir, quoique avantageux pour la communauté tout entière, ne donne pas de bénéfices particuliers, c'est TafTaire du socialisme municipal.
Partout où le bien public réclame qu'un service soit dirigé sans qu'on se préoccupe de son prix de production et fourni à un prix inférieur, ce service ne peut être entrepris que par le socialisme municipal. (Exemple, les écoles.)
Toutes les fois que Tintérêt public de toute la communauté est mieux servi par la consommation la plus large possible, même si elle est limitée à une seule classe, le socialisme municipal est la meilleure forme de consommation. (Tel est le cas pour les hôpitaux.)
Réciproquement, quand l'intérêt public de toute la communauté est que la consommation soit réduite au minimum, c'est l'affaire d\i socialisme municipal. (Ainsi le commerce de l'alcool devrait être r^lé par les municipalités.)
Chacun conviendra, ajoute M. Webb, que pour tous les services qui sont nécessairement monopolisés, le socialisme municipal est préférable à l'entreprise capitaliste, soit individuelle, soit coopérative. Après cette première conclusion, il énumère une seconde série d'arguments en faveur du socialisme municipal. Les voici :
Quand l'avantage public est que tout le service ou toute la fourniture d'une commodité soit placé sous une administration unique, le socialisme municipal vaut mieux que l'entreprise particulière. (Ainsi depuis que les routes sont placées sous l'administration des conseils de comté, les péages tendent à disparaître.)
Partout où le communisme est le principe le plus économique et le plus pratique d'administration, c'est à l'autorité publique à entreprendre le service. (L'exemple, cité par M. Webb, du bac de Woolwich racheté par le conseil de comté de Londres en 1889 et rendu gratuit, est un peu maigre pour justifier ce mot ambitieux de a communisme ».)
Métim 13.
Partout où un service ou la fourniture de quelque commodité implique Texercice de pouvoirs exceptionnels ou arbitraires sur les individus ou sur la propriété privée, le socialisme municipal est la meilleure solution. (C'est encore l'eau qui sert d'exemple, le droit de capter les sources et d'éventrer les rues pour y enfouir des conduites devant être retiré aux particuliers et réservé aux conseils des villes.)
Partout où une autorité publique peut convenablement produire les articles ou exécuter les ouvrages qui lui sont nécessaires, sans l'intervention d'un entrepreneur, cette « intégration du procédé » doit, si l'on tient compte de toutes les cir^ constances, être trouvée probablement avantageuse et économique. (Ainsi le conseil de comté de Londres et le conseil municipal de Manchester entreprennent eux-mêmes leurs travaux de balayage et d'arrosage et réalisent. de cette façon des économies.)
Enfin M. Webb réclame le droit de mettre certaine» entreprises au-dessus du niveau des concurrences intéressées et de décider à leur sujet d'après des considérations autres que la loi de l'offre et de la demande. (Par exemple, explique-t-il, la concurrence intéressée pourra bien couvrir les belles vallées du Lancashire des cubes de briques qui sont les usines à coton. Mais elle ne produira jamais une cathédrale. On ne doit lui abandonner ni la construction des monuments, ni celle des cités ouvrières et de tous les édifices où les règles de l'hygiène doivent être observées.)
Le mouvement de municipalisation n'a jamais reculé. On n'a pas vu une ville revenir à l'entreprise particulière après avoir essayé des services publics. La municipalisation du gaz surtout progresse de plus en plus. Depuis l'année 1824, où Manchester en donna le premier exemple, elle s'est étendue à 148 villes et villages en 1883, à 192 en 1893. Toutes ces municipalités font des profits qui leur permettent d'améliorer les services ou de diminuer les charges. Deux petites villes donnent le gaz pour rien à eurs habitants. Bradford le leur fait payer juste assez
pour suffire aux frais. Dans les endroits où le gaz est le plus coûteux, le mètre cube en revient à 1/3 du prix auquel nous Tachetons à Paris.
La fourniture de l'eau était entreprise par les autorités publiques en 1893 dans 168 villes et dans 500 districts (d'Angleterre ou de Galles). (Les compagnies privées pour la fourniture de l'eau sont au nombre de 150).
Le 30 juin 1894, 37 conseils locaux exploitaient 315 miles de tramways avec une mise de fonds totale de 3.887.534 1. st. (D'autre part, 116 compagnies exploitaient 659 miles avec une mise de fonds de 10.501.1641. st.). Dans tout le Royaume-Uni, 1/4 des tramways avaient été municipalisés. En Ecosse les six municipalités de Glasgow, Edimbourg, Dundee, Greenock, Govan et Gourock possédaient à elles seules les 2/3 de toutes les lignes de tramways écossaises.
90 villes ont municipalisé plus ou moins leurs ports, leurs docks et leurs quais. Par exemple, à Bristol et à Preston, ils sont sous le contrôle du conseil; à Liverpool, à Newcastle, sous la surveillance de commissions spéciales [hoards] qui sont élues. Tous les autres ports, parmi eux Londres^ Hull, CardilT, Southampton appartiennent à des particuliers.
Beaucoup de villes importantes ont municipalisé au moins partiellement leurs marchés, leurs bains, leurs hôpitaux, leurs cimetières.
Pour les écoles, le mouvement a été très marqué. Dans les 64 boroughs d'Angleterre et de Galles, en 1893, on n'en comptait que deux, Grimsby et Bury dans lesquels le conseil municipal n'avait pas voulu contribuer aux frais scolaires.
Les villes qui ont municipalisé le plus grand nombre
de services sont de grands centres industriels, Birkenhead, Birmingham, Blackburn, Bradford, Huddersfîeld, Leeds, Manchester, Oldham, Salford, Wigan en Angleterre (Centre, Lancashire, Yorkshire) et en Ecosse, Glasgow, Greenock, Dundee, Edimbourg. Il n'est presque pas un centre industriel où la municipalisation n'ait pas atteint au moins un ou deux services.
On comprend que ce système de réformes ait trouvé facilement place dans le programme des progressistes. Il ne comporte rien, en effet, qui ne soit très acceptable pour des radicaux ou des libéraux. Il consiste à réclamer des améliorations qui paraissent très simples à des Français, car nous les possédons chez nous, sauf en ce qui concerne l'éclairage et les transports.
Nous ne connaissons presque pas les routes faites par les propriétaires où il faut payer un péage à chaque barrière, les ports et les quais particuliers où il faut payer un droit d'embarquement, les marchés appartenant à un individu, et si nous avions de semblables gênes à la circulation et aux échanges, les moins socialistes de nos hommes politiques en inscriraient le rachat ou la suppression dans leurs programmes.
Les principales objections présentées en Angleterre par les adversaires du mouvement sont : l'augmentation du nombre des fonctionnaires, les frais qui en résultent et surtout l'énormité des emprunts que nécessitent les entreprises municipales. Il est vrai que ces entreprises sont en général rémunératrices. M. Dolman ^ donne, d'après des statistiques officielles, les évaluations suivantes (en livres
1. Frederick Dolman, Municipalities at WorA;, London, Methuen, 1895, in-12, étude très complète de la municipalisation des services dans six grandes villes.
sterling) des revenus donnés en 1893-94 à six grandes villes par des services municipaux.
POPULATION GAZ EAU MAR<:hÉS
Glasgow 656 946 29 500 42 000 3 300
Liverpool 517 980 4 500 12 343
Manchester 505 000 30 589 22 453 14 671
Birmingham 478 000 27 966 4 091 3 760
Leeds 367 000 470 7 429 12 286
Bradford 202 975 11290 503 2 185
Mais le succès des premières tentatives a poussé les conseils progressistes à faire des dépenses de plus en plus fortes dans l'intérêt du bien-être et de la santé de leurs administrés. La municipalité de Liverpool a maintenant 600 acres de parcs et jardins publics, celle de Leeds 663, celle de Glasgow 700. Le conseil de Glasgow commence à acheter les maisons vieilles et malsaines islums) des quartiers ouvriers pour les remplacer par des habitations neuves qu'il offre en location.
Le conseil de comté de Londres s'était signalé par une foule d'améliorations de ce genre \ mais il n'a pas aboli les monopoles et les privilèges des compagnies, et il est probable qu'il ne pourra pas le faire de longtemps, car, depuis les élections de février 1895, les progressistes ont perdu la majorité et n'occupent plus que la moitié des sièges. Le London Gounty Gouncil, dont les tendances avancées causaient à l'opinion moyenne de l'Angleterre la même horreur que les tendances du conseil municipal de Paris à l'opinion moyenne de la France, est pour le moment réduit à l'impuissance. Presque partout d'ailleurs les libéraux
1. Voir à ce sujet New London^ Her Parliament and His Work, in-S" (illustré) publié par le Daily Chronicle à propos du renouvellement de 1895. Voir aussi la collection des brochures de la London Reform Union, 3, Arundel Street, Strand, Londres.
perdent du terrain dans les conseils locaux, depuis leur défaite aux élections parlementaires. Si la municipalisation continue à se développer, elle ne sera plus dirigée par eux.
IX. L'œuTre scientifique de la Société Fabienne. — La littérature fabienne sera sans doute le seul résultat durable des efforts que nous avons analysés. La Société tend à redevenir ce qu'elle était à ses débuts, une Société d'études. C'est dans ce rôle qu'elle a réussi le mieux. La collection des brochures publiées par la Fabian society est une excellente réunion de discussions doctrinales et de monographies de faits sociaux.
Tout particulièrement, la Fabian Society a la spécialité de recherches positives appuyées sur des données certaines, autant que possible sur des statistiques ofRcielles et sur des faits constatés par des procédés scientifiques. Quand on consulte un des recueils d'informations édités par les fabiens, on s'aperçoit seulement à la conclusion que ces sociologues si consciencieux sont des socialistes.
La Société a compté parmi ses membres les plus marquants des écrivains qui ont pris conscience du changement qui se faisait dans les théories économiques anglaises, ruinant les formules de l'ancien individualisme. Elle a reçu d'eux son organisation et son caractère, et elle leur a donné le moyen d'étendre leur propagande.
A côté d'elle vient de se créer un organe d'enseignement, le Collège des sciences sociales et politiques de Londres * : il est sous la direction effective de M. Sidney Webb. Les analyses et les extraits que nous avons donnés des Fabian Essaysei des brochures de la Société nous dispensent d'in-
1. London School of Economies and Political Science, ouvert le 19 octobre 1895, 9, John Street, Adelphi.
sister sur le caractère scientifique de la Société Fabienne. Elle peut laisser le terrain politique aux groupes plus nombreux de la Fédération socialiste démocratique et du Parti ouvrier indépendant. Son rôle a été l'éducation plus que le combat. Elle Ta rempli avec beaucoup de soin et de talent, suppléant à la quantité par la qualité de son personnel.