I. La question ouvrière en Angleterre ^ — L'Angleterre
1. Pour les recensements, voir les documents officiels indiqués au chapitre VI.
Parmi les nombreuses enquêtes officielles générales, la dernière est celle qui a été faite par la Royal Commission on Labour (industrie, agriculture, Angleterre et pays étrangers) et dont les résultats ont été publiés en fascicules in-f" de 1892 à 1894, Londres, Eyre and Spottiswoode.
Pour les enquêtes sur des points particuliers et pour toutes les publications officielles, voir les catalogues de P. S. King et fils, 12 et 14, King Street, Westminster, Londres.
LeBoard of Trade (Ministère du commerce) a un Chief Labour
est le seul pays d'Europe où les villes aient plus d'habitants que les campagnes, et où les ouvriers forment la classe la plus nombreuse. L'accroissement de la population urbaine et industrielle est continu et rapide. De 1881 à 1891, dans l'Angleterre proprement dite et le Pays de Galles, les villes se sont augmentées de 15,4 0/0, les campagnes de 3 0/0 seulement en moyenne. Tandis que l'augmentation totale de la population était de 11,4 0/0, celle de la classe industrielle se chiffrait par 15,1 0/0. Cette classe représente 33 0/0 des habitants au-dessus de 10 ans, 57 0/0 du nombre des gens qui ont une profession. En Ecosse la proportion est moindre, mais encore considérable. Dans l'Irlande seule, les ouvriers industriels ne sont pas la majorité, mais dans ce pays la population agricole diminue rapidement.
Les principales industries sont : l'extraction de la houille « le pain de l'industrie ))(En Angleterre et Galles^ 555.617 ouvriers, dont 133.000 jeunes garçons) ; le tissage, surtout celui du coton (1.128.589 ouvriers, dont 145.000 enfants, 270.927 jeunes gens des deux sexes, 371.874 femmes); la métallurgie en général [ibid., 878.418 ouvriers, dont 36.717 enfants, 151.217 jeunes gens des deux sexes, 41.954 femmes); l'alimentation (746.811 ouvriers, dont
Correspondent analogue à notre Office du Travail (divers rapports annuels, voir le catalogue de King) et publie, depuis mai 1893, la Labour Gazette mensuelle, analogue à notre Bulletin de VO/fice du Travail. En français, Recueil des rapports sur les conditions du travail dans les pays étrangers , adressés au ministre des affaires étrangères {Grande-Bretagne), Paris, Berger-Levrault, 1891. — P. i>e RoLsiEus, La question ouvrière en Angleterre, Paris, Didot, 1895, in-8°, recueil de monographies caractéristiques, une des lectures essentielles à faire sur l'Angleterre. — Rexé Lavollée, Les Classes ouvrières en Europe, t. III, l'Angleterre, Paris, Guillaumin, 1896 in-8°, exposé complet des résultats des dernières statistiques.
21.268 enfants, 108.464 jeunes gens des deux sexes, et 176.661 femmes*.)
L'industrie anglaise se fait à la machine, par la force motrice de la vapeur, et dans de grandes usines. L'évolution qui a substitué la machine au métier à la main a commencé dans la Grande-Bretagne, « ce bloc de houille et de fer », et elle y a fait des progrès plus considérables que partout ailleurs. Tout, jusqu'aux vêtements et aux chaussures, jusqu'à la composition typographique, s'y fait mécaniquement. Le forgeron, le tisseur, le couseur à la main deviennent, malgré Ruskin, des singularités.
Les anciennes distinctions, maîtres, compagnons, apprentis, ont disparu ; tous les travailleurs sont entrés dans une même classe, celle des gens qui n'ont que leur salaire pour vivre et qui ne possèdent aucun droit sur les instruments ni sur le produit de leur travail. Entre ouvriers industriels, les seules différences sont faites par le chiffre et surtout par le degré de régularité du salaire. Aussi l'ancienne distinction entre skilled et unskilled labourers (ouvriers qualifiés et non qualifiés) a-t-elle changé de sens. Vunskilled est toujours le manœuvre, celui qui ne trouve pas de travail, ni par conséquent de subsistance régulière. Le skilled est celui que son salaire peut faire vivre ; dans cette catégorie on voit, à côté des qualifiés d'autrefois, mécaniciens, menuisiers, etc., des ouvriers qui n'étaient pas qualifiés au commencement de ce siècle, tels que les
1. Les (grands centres d'industrie sont : Galles-Sud , houille ; Midlands (centre), houille, fer (Birmingham), bonneterie (Nottingham), etc. ; Lancashire et Cheshire^ houille, coton (Manchester;, constructions navales (Liverpool) ; Yorkshire, houille ; laine (Leeds\ acier (Sheffîeld) ;Z)wr/iflm et Norlhumberland, houille pour l'exportation (Newcastle). En Ecosse les bassins houillers s'étendent enti"^ la Glyde et le Forth. Glasgow est à la fois le Birmingham, le Manchester et le Liverpool d'Ecosse.
mineurs et les fileurs et tisseurs. Cela tient à ce que ces travailleurs, réunis en nombre par le développement croissant de la grande industrie, ont été amenés par les conditions économiques elles-mêmes à s'associer, et à obtenir par une action commune des améliorations à leur situation d'abord très misérable. Ainsi s'explique ce paradoxe apparent que les cotonniers* « complètement mis au service du machinisme », tiennent pourtant un des premiers rangs parmi les skilled.
L'ouvrier qualiBé anglais est, de tous ceux d'Europe, celui qui reçoit les salaires les plus élevés et celuiqui a la journée de travail la plus courte. Dans tous les exemples cités par les statisticiens, leur salaire dépasse 25 fr. par semaine, c'est-à-dire ce que les démographes anglais considèrent comme « l'étalon de vie » [standart of life ^). Les salaires ont monté sans cesse dans le cours de ce siècle à mesure que l'industrie anglaise se développait. Il faut pourtant remarquer que la vie est parfois plus chère pour l'ouvrier anglais que pour le français. A cause de la grande propriété, on ne voit pas en Angleterre comme en France un mineur ou un fîleur ayant un jardin, un pré avec une vache, une vigne ou un champ. L'ouvrier anglais est obligé d'acheter toute sa subsistance. La moitié de son salaire passe en nourriture.
1. Voir Schulze-Gaevernitz, La grande industrie, son rôle économique et social étudié dans Vindustrie cotonnière (trad. franc.), Paris, Guillaumin, 1896, in-8«».
2. Sur les salaires, voir plusieurs publications du Chief Labour Correspondent. Sur les budgets ouvriers, le même a publié, en 1889, des Returns of Expenditure by workingmen. (Réponses à des questionnaires.)
Plusieurs membres de VEconomic Club de Londres, parmi lesquels le célèbre statisticien Charles Booth, publient depuis 1895 des Family Budgets suivant la méthode monographique. On en trouvera des fragments traduits dans la Réforme sociale (2« semestre 1896).
La réduction des heures de travail est l'avantage le plus réel de l'ouvrier anglais qualifié. Sa journée varie de 10 ou 12 heures à 7 h. 1/2 et même 6 heures (mineurs de Durham et Xorthumberland). Un mouvement général se fait depuis quelques années en faveur d'une loi établissant la journée de 8 heures^, au moins dans les mines et sur les chemins de fer. L'amirauté et plusieurs .particuliers Font déjà introduite dans leurs ateliers.
Les unskilled comprennent 1.033.000 journaliers et manœuvres qui ne peuvent trouver un travail régulier. Tels sont les portefaix des docks ^, dockers (environ 55.000 en Angleterre dont 14.500 à Londres), les chauffeurs et matelots du commerce. Ceux-là forment dans les grands ports des masses compactes toujours en quête d'emploi. Quand un navire arrive, il est pris d'assaut par les plus forts qui conquièrent le droit de le décharger et de gagner leur vie pendant quelques jours. D'après les dépositions faites devant la Commission on Labour, les dockers qui demandent de l'emploi chaque matin à Londres sont 10.000 environ, et l'on en prend habituellement 3.000. Les jours de brouillard, on n'emploie personne. Les salaires sont élevés, mais le docker travaille en moyenne une semaine sur six. Il arrive à gagner 45 à 50 francs par mois et même moins avec un salaire de 8 à 10 francs par jour d'emploi.
Le docker est le type de V unskilled. A côté, et parfois au-dessous de cette catégorie de travailleurs, se rangent
1. Sur la réduction des heures de travail, voir pour les enquêtes officielles et les lois, le catalogue King. Parmi les innombrables livres et brochures publics par des particulière, S. Weub and Gox, TheEight Hoiirs Day, Londres, W. Scott, 1891, in-12, et J. M. RoBERTso>-, The Eight Hours Question, Londres, Sonnenschein, 1893, in-12.