HoLYOAKE, Hislory of the coopération^ t. II, pp
Unis qu'il n'avait pas revus depuis Téchec de New- Harmony * .
Revenu en Europe, il présenta un exposé net et intéressant de sa doctrine au gouvernement provisoire établi en France par la révolution de 1848. Il vit le mouvement des Factory Acts qu'il avait contribué à lancer; il vit les débuts du second mouvement coopératif anglais qui commence aux pionniers de Rochdale, en 1844, et qui se continue de nos jours avec un développement considérable et toujours croissant. Il vit l'organisation trade unioniste survivre aux répressions de 1834-1848. Il vit enfin naître le sentiment de sympathie pour les pauvres qui inspira la littérature et les arts de l'Angleterre au moment où la réaction qui avait écrasé la révolution de 1848 dominait l'esprit humain dans tous les autres Etats de l'Europe. Dans ce moment, la faveur du public lui revenait. Quand l'Association de la science sociale s'organisa, elle invita Owen à ses réunions. Au premier congrès de l'Association tenu à Birmingham, en 1857, il lut un mémoire intitulé : « La race humaine gouvernée sans punir ». Il assistait encore au congrès suivant, tenu en 1858, à Liverpool. Quelques mois après il mourait dans son village natal. Rien n'avait tourné selon son gré ; mais l'expérience avait montré que tous les objets sur lesquels il avait porté ses efforts, éducation, coopération, syndicats, socialisme, étaient vivants. Dans son analyse du présent il avait su négliger le passé et démêler l'avenir.
VII. Socialisme et chartisme (1838-1848). — La carrière d'Owen n'est pas toute l'histoire du premier mouvement socialiste anglais. L'agitation ouvrière ne s'arrête pas après
1. Son fils aîné Robert Dale Owen 8*était établi aux États-Unis où il devint membre du Con^j^rès.
Téchec du projet de grève générale en 1834. Elle revient seulement à l'ancienne tactique, Talliance avec les radicaux. De 1838 à 1848, TAngleterre est secouée, comme la France à la même époque, par la propagande et parfois les émeutes des démocrates et des socialistes. C'est la période du chartisme. Voici dans quelles circonstances fut élaborée la « Charte du peuple » qui donna son nom au mouvement. Les radicaux, mécontents comme les ouvriers de l'incomplète réforme électorale de 1832, essayèrent d'obtenir qu'elle fût reprise à l'avènement de la reine Victoria en 1837. Le ministère refusa de rien changer et la Chambre lui donna raison par 500 voix contre 22.
Les radicaux .alors se coalisèrent avec le parti irlandais et avec le parti ouvrier représenté par Y Association des ouvriers de Londres dont le leader était un ancien owenite, William Lovett. Une réunion de délégués de tous ces partis tenue à Londres en 1838 rédigea un programme qui se résumait dans les six demandes suivantes : « Parlement annuel, Suffrage universel. Scrutin secret, Plus de cens pour l'élection du Parlement, Paiement des députés. Equivalence des circonscriptions électorales. » Le député irlandais O'Connell, après avoir donné lecture de cette liste de réformes aux délégués , leur dit : « Voici votre charte ! » Et le nom demeura.
Le but des coalisés était de faire voter la charte par le Parlement en impressionnant les députés par de grands meetings, des manifestations et des processions, des pétitions couvertes d'innombrables signatures. L'agitation était dirigée par une réunion permanente tenue à Londres et nommée « Convention nationale » ou « Parlement des travailleurs ». Les travailleurs ne s'ébranlèrent pas aussi facilement qu'en 1834. Les syndicats laissèrent leurs
membres libres d'agir à leur guise, mais ils n'entrèrent pas en corps dans le chartisme. Des émeutes isolées éclatèrent dans les cités industrielles, à Manchester, Birmingham, à Sheffîeld, mais elles étaient dues à des crises locales ; on ne vit pas de soulèvement général ' . Les forces des chartistes manquaient de cohésion. Ils firent d'abord de grands progrès. En deux ans le parti eut quarante mille membres inscrits; son principal organe, The Northern Star y tirait à cinquante mille exemplaires. Mais des dissensions éclatèrent de bonne heure.
Plusieurs des leaders étaient hostiles au socialisme. Ebenezer EUiot, « le forgeron de Sheffîeld », le poète popu laire des Corn Law Rhynies, abandonna bientôt le mouvement et lança contre les tendances de certains de ses anciens alliés Tanathème suivant :
Qu'est-ce qu'un communiste? Celui qui aspire
A une égale division de gains inégaux.
Oisif ou maladroit, il est prêt à
Donner son penny pour recevoir votre shilling.
Ceux qui restaient se divisèrent en « parti d'action paci fique » et en « parti de la force physique ». Les moyens légaux échouèrent. Une pétition avec 1.200.000 signatures, présentée au Parlement en février 1839, ne fut pas prise en considération. Les gens de « la force physique » tentèrent alors une révolution par le moyen déjà essayé en 1834 d'une grève générale. Leur chef était un ancien député irlandais, Fergus O'Gonnor, célèbre par sa haute
1. M. et M"" Webb, dans leur History of the Trade Unionism, font une grande place à Towenisme de 1833-34, et consacrent à peine quelques pages au chartisme qu'ils ne considèrent à aucun degré comme un mouvement ouvrier. Du reste on peut dire que rhistoire du chartisme est encore à faire.
MéTtir. 4
taille et sa voix de stentor. O'Gonnor, directeur du Northern Star, fit appel « aux mentons mal rasés et aux mains calleuses ». Mais les ouvriers ne vinrent à lui qu'en petit nombre : il ne réussit pas à leur donner l'enthousiasme qu'Owen avait soulevé en 1834. Il se crut cependant assez fort pour déclarer que si la charte n'était pas accordée par le gouvernement à la Saint-Michel (29 septembre 1839) l'action politique ferait place à la révolution. Sous l'influence du parti de la « force physique », les mécontents firent dans l'hiver de 1839 un essai de grève générale. Ils s'engagèrent à cesser le travail pendant un mois ; ils retirèrent tout l'argent qu'ils avaient placé dans les sociétés d'épargne, tâchèrent de créer une panique financière en convertissant en monnaie tous les papiers de crédit qu'ils possédaient et se procurèrent des armes et des munitions. Les conséquences furent six mois d'émeutes dans les grandes villes, la victoire finale du gouvernement, la condamnation à mort des principaux chefs et la déportation de beaucoup de leurs amis. Ceux qui restaient se bornèrent à présenter des pétitions à la Chambre des Communes : les députés les rejetaient et le découragement diminuait l'armée des chartistes.
Il y eut encore un essai de révolution par le moyen de la grève générale en 1842. L'échec fut complet.
En 1846, O'Connor reprit l'idée d'Owen qui consistait à organiser les ouvriers sans travail et les grévistes en coopératives agricoles et industrielles. Il fonda dans ce but une « Compagnie foncière nationale » pour acheter ou louer des terres. Mais les actionnaires ne vinrent pas : chose significative, on vit les grands syndicats ouvriers interdira à leurs administrateurs de mettre aucune partie des fonds sociaux dans l'entreprise, et, quand ils en avaient placé,
LE PREBnER SOGIALISaiE ANGLAIS 63
leur enjoindre de les retirer. Aussi la Compagnie fît-elle faillite au bout de deux ans.
Le chartisme semblait mort. La révolution de Paris, en ♦ 1848, le ranima pour un moment. Les derniers agitateurs, toujours conduits par Fergus O'Gonnor, parlèrent de réunir à Londres une Convention nationale : leur mot d'ordre fut : « Le peuple anglais doit avoir la Charte ou la République ». Sur une dernière pétition ils réunirent plus de cinq millions de signatures, — fausses, il est vrai, pour la moitié. — Mais quand ils voulurent en masse porter leurs demandes au Parlement, la police et Tarmée les dispersèrent et arrêtèrent les principaux d'entre eux (10 avril 1848). Le mouvement était disloqué. Après une ou deux émeutes locales dans des villes industrielles, il ne donna plus jamais signe de vie.
O'Connor mourut fou. Plusieurs chartistes militants, entre autres le cordonnier poète Thomas Gooper, cherchèrent le calme dans le mysticisme chrétien. D'autres se donnèrent sans arrière-pensée au développement du trade unionisme et des sociétés coopératives, qui devenaient des œuvres de paix après avoir débuté comme instruments de révolution.
Aucun des survivants des agitations owenite et chartiste n'a pris part à la formation des nouvelles organisations socialistes qui existent aujourd'hui en Angleterre * .
1. Les mémoires de M. G.-J. Holyoake, Sixty years of an acfiiaiors' Life, sont une intéressante autobiographie d'un ancien missionnaire owenite devenu un des apôtres et un des représentants les plus honorés du mouvement coopératif. M. G.-J. Holyoake a présidé le 2* congrès coopératif international, tenu à Paris au Musée social en octobre 1896.
¥111. Vn résultat de Towenisme : Le mouvement coopératif en Angleterre depuis 18M. — La coopération, dont Owen voulRÎt faire un instrument de combat entre les mriins des ouvriers contre les capitalistes, est devenue un • des éléments et même un des soutiens du régime qu'il attaquait. Il nous suffira, ici, de résumer les principaux traits de l'iiisiaire et du caractère du mouvement coopératif,
Nous avons vu qu'un premier mouvement coopératif, inauguré par Owen et ses amis vers 1824, avait disparu dix îinnôe^ plus tard.
Un second mouvement a commencé, en 1844, par la formation ries Equitables pionniers de Rochdale dans le tîeritrt* niHiiufncturier du Lancashire : c'étaient des tisserands qui coiistituaient un fonds social de 28 livres pour se procurer sans intermédiaire des denrées d'épicerie^. Les iîiitinleiirii élnîent des disciples d'Owen, et le maître luimême vit avec plaisir leur modeste création. D'autres coopératives de consommation se créèrent les années suivantes autour de Manchester. En 1850-51 les socialistes rhrétîens- répandirent en Angleterre Tidée de la coopérative de jinHluction, Les pionniers de Rochdale fondèrent en 1850 un moulin coopératif pour se procurer leur farine. Coopémlivcs de production et de consommation se dévela[i[ïèronl cote à côte. Le gouvernement commença à s'intéresser h elles et à prendre des mesures en leur faveur. ïJIntitistrhji Rnd Provident Act de 1862 marque le comnioncemenl fie la législation sur les coopératives.
K Vj>ii, iHiho les histoires déjà citées, Holyoake, Histoire des Kt{uîtiihîc^^ Ijiituniers de Rochdule (trad. franc.), Paris, Guillau min, iwni. iii-«". L\Mition anglaise a été publiée en 1857, et augmentée d'une seconîle partie en 1877.
'2. Vi-^irdiftii. IV, § 1.
Ces sociétés comme les trade unions s'amalgamaient les unes aux autres et formaient des fédérations. Il y a deux grandes unions, Tune anglaise, Fautre écossaise, formées chacune autour d'une Coopérative Wholesale Society, c'est-à-dire d'une entreprise coopérative de production destinée à fournir en gros aux coopératives de consommation les denrées qu'elles débitent.
L'union anglaise a pour premiers germes les groupes de Uochdale et des environs. Elle date de février 1863; elle a été formée par l'amalgamation des coopératives de Londres, du Lancashire et du Northumberland. Son quartier général est à Manchester. Elle ne produit pas encore assez pour la consommation de ses membres.
En 1869 a été fondée la Scottish Coopérative Wholesale Society, dont le quartier général est à Glasgow. Près de cette ville, à Shieldhall, elle possède le plus important et le plus beau groupe d'usines coopératives de production qui existe en Europe. On y fabrique chaussures, vêtements, objets d'alimentation, tabac, meubles, etc. ; on y imprime, on y relie avec les procédés mécaniques les plus perfectionnés. Les souliers et les habits y sont taillés et cousus à la machine comme à Leicester ou à Nottingham. Les ateliers sont larges, bien éclairés et bien aérés ; les passages et les dégagements sont suffisants pour éviter les accidents ; les courroies et les engrenages sont séparés par des grillages. Le soin de Tarrangement général et la propreté qui règne partout témoignent de préoccupations philanthropiques qu'on ne voit pas au même degré dans les usines appartenant à des particuliers.
Les fabriques coopératives de Shieldhall emploicnL de 2 à 3.000 ouvriers.
On voit que le mouvement commencé à Rochdiile s"^est Métw. 4,
développé considérablement. La coopération est aujourd'hui plus importante dans le Royaume-Uni que partout ailleurs en Europe. On peut en suivre les progrès dans les Congrès annuels qui, depuis un accord fait entre 1869 et 1873, réunissent les délégués de toutes les coopératives britanniques de production et de consommation, amalgamées et isolées. Ces Congrès sont habituellement présidés par d'anciens owenites assagis, comme Lloyd Jones ou M. Holyoake, ou par des socialistes chrétiens de 1850, Tom Hughes, Neale, c'est-à-dire par les derniers représentants des deux écoles qui ont lancé le mouvement. Le 28® Congrès réuni en mai 1896, à Woolwich, a montré que les différentes sociétés de coopérateurs en Grande-Bretagne comptaient plus d'un million de membres, que leur capital atteignait 400 millions de francs, leur chiffre d'affaires 1 milliard 250 millions de francs, et qu'elleâ recueillaient, en profits, 125 millions de francs.
En moyenne le capital de chaque coopérateur était de 400 francs et rapportait 121 francs, c'est-à dire 31.25 0/0'.
C'est un très beau résultat commercial, mais c'est presque le contraire de ce qu'Owen avait prévu. Les coopérateurs sont de petits capitalistes préoccupés d'avoir la vie à bon marché et de toucher un dividende. La coopération
1. The twenty-^ight Annual coopérative Congress 1896^ Manchester, 1896, in-S". Les comptes rendus de tous ces Congrès depuis celui de Londres (1869) ont été imprimés à Manchester.
A Manchester est également édité le très important annuaire intitulé : The Coopérative Wholesale Societies inEngland and Scotland Annual for 1896, Manchester, Coopérative Society, in-S".
La Coopérative Union de Manchester publie une série de brochures sur le mouvement.
A la suite d'une décision prise au Congrès de Gloucester (1879) Thomas Hughes et Edward V. Neale, tous deux socialistes chrétiens, ont publié un Manual for Coopération, Londres, Mac Millan, 1881,in-8«.
est une aide pour la classe moyenne et les ouvriers supérieurs. Elle n'est pas un remède à la misère.
Elle tend à ressembler aux entreprises industrielles et commerciales faites par des particuliers. Au Congrès de Woolwich, lord Winchelsea a fait remarquer que les coopératives employaient souvent des ouvriers sans les associer aux bénéfices, en leur donnant simplement le salaire courant comme l'aurait fait un patron ordinaire. En effet, au début, tous ceux qui veulent souscrire à la fondation d'une coopérative sont participants, mais au bout de quelque temps ils désirent garder les bénéfices pour eux seuls, et si leurs affaires s'accroissent, le nombre des véritables coopéra teurs reste parfois le même. Il existe des sociétés qui ne sont coopératives que de nom et dans lesquelles les bénéfices sont partagés entre quelques actionnaires coopéra teurs du début, ou simplement héritiers de coopérateurs, tandis que le travail est fait par de simples salariés.
La coopération inventée par des socialistes a donc fini par tourner le dos au socialisme. Elle est devenue si bien un des rouages de la société capitaliste qu'elle est parfois entrée en conflit avec les trade unions, parce qu'elle employait le travail au rabais, comme les sweaters. Après des difficultés prolongées l'accord vient de se faire au Congrès des trade unions d'Edimbourg (1896) entre les deux grandes organisations qui ont survécu à l'owenisme, trade unions et coopératives.
De la coopérative actuelle au socialisme l'écart est immense. Pourtant des fabiens, et non des nioindret;, M"®, M. Webb* et quelques autres, essaient de rapprocher ces deux branches sorties d'une même souche. Ils tiennent