‹ Le socialisme en BelgiqueChapitre 10 sur 74 · BILAN GÉNÉRAL AU 31 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

BILAN GÉNÉRAL AU 31 DÉCEMBRE

Aciif

Argent en caisse 26.924,08

Matériel, immeubles, outillage 695.524,26

Marchandises générales en magasin 25.064,44

» en boulangerie 3.777,90

» en pharmacie Jolimont .... 1.400,00

» La Louvière. . . 2.500,00

» Houdeug. . . . 9.500,00

en boucherie 699,00

Vins en cave 2.195,30

Marchandises en Maison du Peuple Jolimont . 534,92 Marchandises eu Maison du Peuple La Louvière 472,27

Marchandises eu Maison du i^e?<p/e Morlanwelz 572,99

» » » Houdeog. . 245,52

» en brasserie 32.660,70

» en magasin central, margarine . 364,63

A reporter 802.336,01

CH. II. — l'organ'isation du parti 41

Report 802.336,01

Avances à divei-s clients 6.638,18

» aux dépositaires 6.387,51

» instruments à divers 1.044,17

» propagande et subsides divers . . . 5.118,68

» caisse de secours 14.282,76

» actions presse socialiste 42.750,00

» caisses de secours et de pensions du

personnel 1.082, 25

» aux établissements industriels pour

médicaments 5.176.97

Ensemble 884 916,53

Passif

Réserve 60.000,00

Sociétaires à 2 francs . . , 27.663,50

Obligataires 309..390,00

Fournisseurs 95.097,09

Amortissements 308.317,90

Au point de vue du chiffre d'affaires, la coopérative de Joliment occupe le troisième rang, au point de vue du nombre des membres le deuxième rang, parmi les grandes coopératives socialistes belges.

4° La Manon du Peuple de Bruxelles est actuellement, et malgré la concurrence acharnée que lui font deux sociétés capitalistes, la plus grande boulangerie du pays.

Dans son Bistoù'e de la coopération en Belgique, Louis Bertrand raconte, dans les termes suivants, comment elle fut fondée, en 1886 :

« Un groupe d'ouvriers, de tous métiers, décida de créer une société coopérative pour l'exploitation d'une boulangerie. Chaque membre s'engageait à verser une somme de 10 francs, en versements hebdomadaires de 25 à 50 centimes. Au bout de quelques mois, il y avait environ quatre-vingts adhérents et l'encais-se s'e'Ievait

à 700 francs. Ces quatre-vingts membres avaient besoin, pour la consommation de leur famille, d'environ 120 pains d'un kilogramme par jour. On loua une cave, contenant un four de boulanger, au loyer 3e 3o francs par mois. On fit l'acquisition d'un pétrin en bois, d'une charrette à chien, d'autres ustensiles et du bois pour chauffer le four. Un marchand de farine nous vendit quinze sacs, que l'on paya comptant. Par la suite, il consentit à nous faire crédit, et l'on payait tous les quinze jours la farine qui avait été employée. Un ouvrier boulanger fut engagé. Le matin, il cuisait son pain et l'après-midi il le portait au domicile des membres. Ce ne fut pas chose facile, car il y avait des sociétaires dans tous les quartiers de la ville et des faubourgs.

<!i La société était administrée, gratuitement, par un comité de neuf membres, dont un secrétaire et un trésorier.

«....Le bénéfice par pain, au début surtout, était très considérable, car les boulangers prélevaient, en moyenne, de 8 à 12 centimes par pain. G^était une belle économie pour une famille ouvrière. Les femmes en parlaient à leurs voisines et, ainsi, peu à peu, de quatre-vingts, le nombre des membres monta à deux cent cinquante. Au bout de quatre ans il y avait quatre cents sociétaires; il fallut louer un local plus vaste et y établir des fours perfectionnés et un pétrin mécanique.

« En 1886, la coopérative loua un immense local, au loyer annuel de 5.000 francs, et le mit à la disposition des associations ouvrières et socialistes de Bruxelles. Moins de dix années plus tard, le local socialiste, l'ancienne Maison du Peuple, était trop petite et la coopérative décida la construction d'un nouveau local.

cir. ir. — l'organisation du parti 43

« Aujourd'hui, celle coopéralive compte plus de 18.000 membres, ce qui, à raison de cinq membres par famille, fait environ £0.000 consommateurs. »

Pendant le 1"'' semestre lOOî, on a produit, dans les deux fabriques qui lui appartiennent, 5.331.520 kilos de pain, soit une production annuelle qui dépasse diay millions de kilos ; les bénéfices de la coopérative, inférieurs de 50.000 francs au semestre correspondant de 1900, se sont élevés à 247.984 francs.

A ce chiffre il faut ajouter les jetons de pain donnés aux coopérateurs malades, 724.100 francs ; les 6 O/O aux achats en épiceries et beurre, 1.335.024; les 5 0/0 aux achats en confections et nouveautés, 650.409, soit un total de 27.507.948.

Yoici d'ailleurs, la situation delà société, telle qu'elle résulle du dernier bilan :

BILAN DES OPÉRATIONS DU l^'' JANVIER AU 30 JUIN 190t

Actif

Espèces en caisse 1.023,84

Sommes dues sur actions émises 103.584,53

Actions libérées de diverses sociétés coopératives 77.600,00

Cautionnements déposés et prêts aux groupes. 126.913,62^

Immeubles, mobilier, matériel et installations. 2.047.725,92

Débiteurs divers 50.756,44

Farines en magasins 77.779,25

Pains, levure, sel, etc 1.8S3,83-

Vins, bières, cigares 28.234,84

Idem Café Molenbeek 770,51>

Magasin à bières 2.095,71

Viandes en boucheries 360,00

Confections, draperies et nouveautés. . . . 144.614,92

Charbons et fourrages 8 023,45

Marchandises diverses et beurre 72.570,17

Total fr. 2.743.937,11

44 I. — LES INSTITUTIONS ÉCON'OMIQUES

Passif

Capital : 24.097 actions émises 240.970,00

Réserve 125.000,00

Fonds d'amorlissemeat 650.935,00

Jetons en circulation 403,75

Cautionnements du personnel et dépôts des

groupes 198.289,93

Emprunts hypothécaires 879.108,60

Créditeurs divers 401.245,68

Bénéfices réalisés 247.934,15

Total fr. 2.743.937,11

Les bénéfices semestriels, soit 2i7.G84 francs ont été répartis de la manière suivante :

latérêts et amortissement 52.250,00

Secours médicaux et pharmaceutiques, . . . 25.292,92

Propagande et divers 12.994,74

Ristournes 151 246,90

On voit que, pour un seul semestre — pendant lequel il n'y a pas eu d'élections ou de grèves importantes — les dépenses de propagande, socialiste ou coopérative, s'élèvent à près de 13.000 francs. C'est donc une somme de 25.000 francs au minimum, que la seule coopérative de Bruxelles met, chaque année, à la disposition du parti ; sans compter, naturellement, la gratuité des locaux et la propagande continue faite par les membres du personnel.

Chose remarquable, et qui montre bien la cohésion de ce groupement coopératif, la Maison du Peuple, à deux reprises différentes, a pu, sans voir fléchir sa production, porter le prix du pain de 0 fr, 22 à 0 fr. 2o, puis de 0 fr. 25 à 0 fr. 27 (sauf la déduction de 0 fr, 02 à la fin du semestre). Les deux sociétés capitalistes concurrentes, cependant, maintenaient leurs anciens prix, et vendaient à perte, espérant entamer la coopé-

CH. II. — l'organisation du parti 45

rative socialiste. Les désertions insignifiantes furent plus que compensées par l'afflux incessant de nouveaux membres : toutes les semaines, en effet, on enregistre une cinquantaine d'adhésions.

Le tableau suivant donne, d'ailleurs, une idée saisissante de la progression du nombre des membres depuis 1889 :

Anniies

Familles

Pain consommé

2,9fi5 000

Actuellement, la production hebdomadaire des deux boulangeries oscille entre 210.000 et 230.000 kilos.

Sans avoir la même importance, les autres rayons de la coopérative, — épicerie, aunage, boucherie, commerce de charbons, cabaret, — se trouvent également dans une situation excellente ; aussi les anciens locaux, devenus trop étroits, ont-ils été abandonnés, en 1899, pour la nouvelle Maison du Peuple, véritable palais, dont le coût s'est élevé à un million deux cents mille francs.

Pour se procurer cette somme, il a fallu emprunter, en donnant hypothèque sur les deux fabriques de pain, sept cent mille francs, et le prêteur est la Caisse d'épargne et de retraite, sous la garantie de l'Etat. Une institution .officielle faisant crédit au socialisme révolutionnaire, c'est là un phénomène qu'il serait fort

intéressant d'expliquer plus au long ; mais cela nous entraînerait bien au delà de cet exposé sommaire et nous préférons en laisser tout le mérite au gouvernement belge, qui, par l'intermédiaire de la Caisse d'épargne, donne du crédit à toutes les associations coopératives offrant de solides garanties. Dans l'espèce cependant, à la fois pour augmenter ces garanties et pour sauver les apparences, le prêt n'a pas été fait directement à la Maison du Peuple, mais à un conmrtium de douze personnes qui ont donné en outre leur garantie personnelle.

Le même procédé a servi aux coopératives de Binant et de Nivelles pour obtenir les capitaux dont elles avaient besoin.

5° Le Vooruit de Gand compte moins de membres que le Progrès ou la Maison du Peuple, mais ses institutions, plus anciennes, sont plus complexes et plus intéressantes.

Le chiffre d'affaires annuel atteindra bientôt trois millions (2.827.811 fr. 63, pour l'exercice 4900-1901). Les bénéfices nets, de septembre 1900 à août 1901, se sont élevés à 29.526 fr. 12 -\- 27.745 fr. 73, non compris les ristournes payées aux membres, et qui leur ont été distribués, au prorata de leur consommation, sous forme de bons de pain ou de marchandises. La ristourne par pain, qui est de 0 fr. 02 seulement à Bruxelles, s'élève à Gand à 0 fr. 09, de telle sorte que le kilo de pain de première qualité qui se vend ordinairement à 0 fr. 30 revient aux membres de la Société àO fr. 21.

La production de pain, proportionnelle naturellement au nombre des membres, est inférieure à celle de Bruxelles : elle oscille entre 100.000 et 110.000 iiilos par semaine (104.379 kilos du 9 au 16 février 1902).

CH. 11. — l'organisation du parti 47

En revanche, les autres services sont beaucoup plus importants, et l'on peut dire qu'il n'y a pas un quartier de G and où l'on ne voie Qotter, les jours de fête, le drapeau rouge du Vooruù.

Quatre pharmacies, sept magasins d'épicerie, une vaste fabrique de pain, des ateliers pour la cordonnerie, la métallurgie, la fabrication des cigares, et, sur la célèbre place du Vendredi, les magasins et ateliers de confection, incendiés en 1897, que l'on a reconstruits en les embellissant, tel est le patrimoine collectif que possèdent six mille ouvriers de fabrique, dont les salaires maxima ne dépassent pas 2 fr. 50 par jour.

Leur Feesllukaal, le grand local des fêtes de la rue des Baguettes (1896), se trouve dans le quartier le plus aristocratique de Gand. C'était, jadis, la propriété delà principale société bourgeoise de la ville ; quand les membres de celle-ci trouvèrent qu'elle leur coûtait trop cher, les ouvriers gantois, représentés par un homme de paille, l'achetèrent par surprise, et, du coup les loyers dans la rue des Baguettes tombèrent de 50 0/0. Dans les jardins où jadis paradaient les dames de la haute bourgeoisie, on voit danser, tous les dimanches, des centaines de filles de fabrique. La Marseillaise, dans les concerts, a remplacé la Brabançonne; le drapeau rouge s'est substitué au drapeau tricolore et, lors des grandes journées socialistes, les bourgeois paisibles, réfugiés derrière leurs rideaux, regardent passer les noires colonnes ouvrières, s'avançaut dans la rue tranquille, comme les éclaireurs de la révolution.

6° Les petites coopératives. — Dans les grandes villes et les fortes communes industrielles, c'est la boulangerie qui constitue la branche principale. Ailleurs, dans les localités de moindre importance, le magasin

coopératif vend toulcs tories d'objets et de denrées : des e'piceries, des vêtements, des chaussures, des outils, des farines, des objets de ménage.

Les coopératives de cette catégorie font un chiffre d'affaires annuel, qui varie de 150 à 3G0.000 francs. Le bénéfice qu'elles distribuent représente, en général, dé 12 à 20 0/0 du chiffre des achats.

Le type le plus parfait, le plus exemplaire, de ces coopératives modestes, nous paraît être la Fraternité de Jupille, près de Liège.

Cette association ne date que de 1898. Le capital de fondation s'élevait à 17S francs. Les débuts furent très difficiles et les obstacles à vaincre nombreux. A la fin de la première année, la petite coopérative comptait cent dix-sept membres. Son capital était de 2.925 fr.; son chiffre d'affaires de 14.341 fr. 32 et le bénéfice réalisé atteignait 1.199 fr. 76. A la fin de 1899, la Fraternité comptait 227 membres, avec un capital de 11.350 francs et un chiffre d'affaires de 86.986 fr. 59. Le bénéfice réalisé s'élevait à 8.639 fr. 50, soit 10 0/0 du montant des ventes.

On voit que les résultats commerciaux ont été brillants, mais ce qui mérite surtout d'attirer l'attention, c'est l'œuvre d^'éducation morale et sociale accomplie par !a Fraternité.

Une propagande active contre l'alcool fut menée tout d'abord, un cercle antialcoolique constitué, la vente des boissons distillées interdite dans les locaux de la coopérative. Mais là ne s'est pas bornée l'action du cercle : il est arrivé, par sa propagande, non seulement à enrayer la consommation des spiritueux, mais à réduire notablement l'abus des boissons fermentées. Aussi, bien que le local sociahste soit plus fréquenté qu'autrefois, la consommation de bière a-l-elle diminué.

cri. II. — l'organisation du parti 49

En 1898, l'assemblée générale de la Fraternité décida de limiter à 10 0/0 le bénéfice à distribuer pour les épiceries, et à 5 0/0 le bénéfice sur les fariues. Le surplus devait être consacré à des œuvres d'éducation ou de solidarité. L'année suivante, le reliquat ainsi obtenu était de 'lOS francs et servait à constituer une caisse de secours alimentaires : en vertu du règlement de la caisse, tout coopérateur, malade ou blessé, a droit, après quinze jours d'incapacité de travail à recevoir gratuitement la moitié des marchandises qu'il achetait en d'autres temps. Au 30 juin 1901, cette caisse avait reçu 1.276 francs et dépensé 243 fr. 76. Son boni dépasse actuellement 1.000 francs.

En 1899, un cercle dramatique et un cercle d'études furent constitués entre les membres de la Fraternité. Composé surtout déjeunes gens, le cercle d'études est principalement une école mutuelle de socialisme.

Au mois de mai 1900, la coopérative décida la création d'une bibliothèque dont l'administration est confiée au cercle d'éludés et qui compte, à ce jour, 1.206 volumes, dont 487 de littérature, 202 de science et de technologie, 89 d'histoire, 108 d'économie sociale et de politique, 95 de philosophie, etc. En outre, la bibliothèque est abonnée à un certain nombre de journaux et de revues.

Or, tout ce mouvement intellectuel se concentre dans une localité qui ne compte guère plus de S. 000 habitants et nous pourrions, dans toutes les parties du pays, citer un grand nombre d'exemples analogues.

C'est pour grouper ces bonnes volontés et leur assurer les avantages matériels qui résultent de l'achat en gros, que l'on a- constitué la Fédération des coopératives socialistes belges.

70 La Fédération des coopératives. — Constituée en 1900, pour l'achat en gros des denre'es alimentaires, le Wholesale belge n'est pas encore sorti de la période des débuts. Son chiflre d'affaires actuel s'élève à environ 1 million de francs, mais les progrès de l'organisation nouvelle sont très rapides et l'on doit s'attendre à ce qu'elle prenne, dans la coopération socialiste belge, une place de plus en plus considérable.

Parmi les groupes affiliés à la Fédération, on compte quelques sociétés de production, mais, en général, ces associations constituées par les syndicats, pour venir en aide à leurs chômeurs, ne donnent guère de résultats favorables, soit parce que leur capital est trop faible, soit parce qu'elles manquent de débouchés, soit parce que leur personnel de direction n'a pas l'expérience nécessaire.

Tout au plus peut-on citer,à titre d'heureuses exceptions, l'atelier des cigariers, des cordonniers et l'imprimerie coopérative de Gand, les menuisiers charpentiers de Bruxelles, la coopérative des tisserands d'EUezelles et la société des carriers de Vierset- Barse.

Ces associations, au surplus, ne jouent, dans l'organisation du Parti ouvrierr, qu'un rôle tout à fait secondaire. Le rôle décisif appartient, sans conteste, aux sociétés coopératives de consommation.

C'est grâce à elles que la coopération socialiste de Belgique a eu, tout d'abord, pour effet, de révolutionner l'industrie du pain, en y introduisant la production sur une grande échelle et d'en faire baisser le prix, presque de moitié, non seulement pour les coopérateurs, mais pour les clients des autres boulangeries.

Elle a produit, en outre, des résultats considérables au point de vue politique, moral et intellectuel.

CH. II. — l'organisation du parti 51

Au point de vue politique, tout d'abord, il faut remarquer que, dans le Parti ouvrier, les groupes politiques proprement dits sont relativement rares.

L'assemblée générale des fédérations, de même que le congrès annuel, se compose à peu près exclusivement des délégués des groupements économiques.

A l'approche des élections, il est vrai, on crée fréquemment des sections de propagande, mais celles-ci n'ont guère d'existeuce propre et n'ont aucune autonomie financière.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce sont les coopératives qui fournissent au Parti ouvrier la majeure partie de ses ressources, sous forme de cotisations, de subsides en cas de grève, de souscriptions en faveur de la presse socialiste et des autres œuvres de propagande. C'est grâce à elles, disait un jour Anseele, que nous pouvons bombarder la société capitaliste à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres.

De plus, les militants du Parti, lorsqu'ils sont privés de travail et jetés sur le pavé à cause de leurs opinions, trouvent un refuge assuré dans le personnel des coopératives. Ailleurs, les propagandistes sont obligés de se faire cabaretiers ; chez nous, ils entrent au Vooruit ou à la Maison du Peuple, et, de même qu'il y a des curés, dans chaque village, pour la diffusion des idées catholiques, de même il y a des employés des coopératives, dans chaque centre industriel, pour la propagation des principes socialistes.

Ajoutons encore, au point de vue du développement moral et intellectuel, que toutes les coopératives socialistes ont pour but immédiat, non seulement la création de boulangeries, mais celle de débits de bière, avec salles de fêtes, de conférences et de réunions. Tous les groupes affiliés au Parti ouvrier y trouvent

donc un local gratuit, un lieu de réunion où se concentre la vie socialiste. Dans les société-i les plus importantes, d'autres institutions, les Sections cVatH et d'enseignement, ne tardent pas à se développer, si bien que la coopérative devient non seulement un organe écoEomique et un puissant instrument de propagande, mais encore un centre intellectuel.

On a beaucoup discuté la question de savoir si le mouvement coopératif a eu pour résultat d'augmenter l'esprit de solidarité, ou bien, au contraire, de développer les sentiments égoïstes et les appétits matériels. Nous croyons qu'à cet égard, l'un des administrateurs de la. Maison du Peuple élàit dans le vrai lorsqu'il disait : « La coopérative a du bon et du mauvais : — Du mauvais, car elle éveille des convoitises dans le petit groupe des gens qui aspirent à faire partie du personnel et à conquérir ainsi une situation quelque peu privilégiée;— Du bon, en ce qui concerne la grande masse des coopérateurs, car elle fait leur éducation ■ économique, leur donne des habitudes de solidarité et \ fait pénétrer l'idée socialiste dans les milieux jusque-là réfractaires. En mangeant notre pain, assaisonné de brochures et de circulaires, ils avalent en même temps quelque peu de nos principes. Quant aux fidèles de nos assemblées, — 400 ou 50u, sur 18.000, il est vrai, — malgré leur très vif désir de toucher les bénéfices, ils sont toujours prêts, en temps de crise, à les sacrifier entièrement à la propagande.

On le voit bien en cas de grève, ou à rapproche des élections, lorsque les coopératives votent allègrement des milliers de francs pour en couvrir les frais.

(l'est aiusi qu'aux élections de 1900 on a distribué gratuitement 2 millions de brochures (8 pages), s'adressant aux diflérenles catégories de travailleurs. Chacune

des grandes corporations, — ouvriers du vêtement, bouilleurs, carriers, ouvriers du bâtiment, industrie textile, emploj'és, instituteurs, etc. — a eu sa brochure spéciale, dont le tirage avait e'té calculé d'après le recensement professionnel de 1890.

Dans certaines villes, et notamment à Bruxelles, la distribution de ces brochures à été si bien organisée, que tous les travailleurs ont eu en main la brochure se rapportant plus spécialement à leur profession.

Deux groupes de ces brochures s'adressaient aux ouvriers catholiques et aux paysans.

Pour répandre ces dernières dans tous les villages, on eut recours à un moyen assez original. Tous les dimanches, à 6 heures du matin, un peloton de vingt à vingt-cinq bicyclistes quittait Bruxelles ou d'autres villes, pour arriver dans les communes rurales à l'heure de la première messe. On distribuait aux paysans des brochures socialistes et des convocations au meeting qui devait avoir lieu à l'issue de la grande messe. A l'heure dite, le prêcheur socialiste s'installait en face de l'église, et, juché sur une chaise, exposait aux paysans le programme du Parti ouvrier.

Les résultats de cette propagande, — interrompue parfois à coups de bâton, — ont néanmoins été très satisfaisants. Tel village où, naguère, on rossait les propagandistes, compte maintenant un groupe affilié au Parti ouvrier. Dans toutes les communes des environs de Bruxelles, on a constaté, aux élections dernières, l'existence d'un noyau socialiste, et, dans les campagnes qui avoisinent la région industrielle, beaucoup de villages, travaillés par les infiltrations ouvrières, nous ont donné la majorité.

Aussi peut-on dès à présent créer des institutions économiques à la campagne.

S 5. — Les oeuvres ruralec

Tandis que les catholiques, dont les œuvres rurales sont extrêmement nombreuses (1), s'efforcent de réunir, dans les mêmes associations, toutes les catégories de la population des campagnes, les socialistes se placent naturellement sur le terrain de la lutte des classes, et s'attachent à créer des syndicats ouvriers, ou à propager, dans les régions rurales, leurs institutions coopératives.

En Belgique, comme en France, et, en général, sur le continent, les syndicats d'ouvriers agricoles sont extrêmement clairsemés. Totalement inconnus dans les districts de petite culture, sporadiques et intermittents parmi les bûcherons des forêts ardennaises, on ne les rencontre, comme institutions permanentes, que dans la région de grande culture capitaliste, qui s'étend à l'ouest de la province de Liège (Ilesbaye).

Ce sont les syndicats de Ligney-Darion (35 membres), Grand-Axhe (35 membres), Boëlhe (25 membres), Hosoux (20 membres), Hollogne-sur-Geer (60 membres). Encore les quatre premières de ces associations sont-elles plutôt des mutualités que de véritables unions professionnelles ; de plus, elles renferment plusieurs catégories d'ouvriers, dont un grand nombre prennent le chemin de fer, tous les matins, pour aller travailler en ville.

Il en est tout autrement du syndicat « la Gerbe », d'Hollogne-sur-Geer, qui fut fondé en 1898, sous la

(1) E. Vandeuvelde, La coopération rumle en Belgique {Revue d'économie politique, janvier et février 1902\

CIL H. — l'organisation DU PARTI 55

forme d'une mutualité, comptant 25 membres et dont l'effectif, plus que doublé depuis lors, se compose exclusivement d'ouvriers agricoles et d'ouvriers travaillant aux chemins vicinaux. Ces deux catégories de travailleurs se groupent en sections distinctes, pour la résistance ; ils forment tous ensemble une section mutuelliste et une section d'étude ; ils possèdent une petite bibliothèque et les jeunes ont organisé, en outre, une section dramatique, qui s'en va, de village en village, jouer des pièces à tendances socialistes. Le syndicat d'lIollogne, habilement dirigé par deux ouvriers de travaux, actuellement occupés dans une sucrerie, est en pleine prospérité, mais, sauf dans quelques régions, où le développement de la grande culture a eu pour conséquence de créer un prolétariat agricole nettement distinct de la classe des paysans, ce serait s'exposer aux plus graves mécomptes que de compter, outre mesure, sur la forme syndicale, pour répandre l'organisation socialiste dans les campagnes.

C'est bien plutôt en s'appuyant sur des sociétés coopératives de consommation, solidement établies dans les villes, en étendant de plus en plus leur action aux milieux agricoles, en créant des filiales dans les villages d'alentour, que le Parti ouvrier a chance de conquérir les travailleurs des champs.

Aussi peut-on dire que le pivot du socialisme agraire, la base de tout son développement à venir, c'est la Fédération des coopératives, dont les 189 groupes affiliés se divisent en 23 sociétés de production et 166 coopératives de consommation (i).

Parmi les sociétés de production, il en est trois qui

(1) Beaucoup de coopératives socialistes, récemment formées, n'ont pas encore demandé leur affiliation à la Fédération des coopératives.

o6 I. — LES INSTITUTIONS ÉCONOMIQUES

meltent en œuvre des produits agricoles, ce sont : la laiterie d'Herfelingen, le Lion rouge d'Alost (tabacs), la coopérative le Soleil (de Zon) installée à Zélé, en plein cœur des Flandres catholiques.

Quant aux sociétés de consommation, elles ont, pour la plupart, leur siège dans les centres urbains ou industriels, il en est un certain nombre dont les camions parcourent les campagnes et portent du pain, trois ou quatre fois la semaine, à plusieurs lieues à la ronde.

Telles sont, par exemple, la Persévérance de Nivelles, la Maison du Peuple de Dinant, la Sociale de Lessines, la Maison du Peuple d'Auvelais.

Un fait qui montre bien le caractère semi-rural de ces coopératives, et qui faillit, au début, leur jouer de très mauvais tours, c'est la brusque décroissance de la consommation du pain, vers la fin de juillet, ou au commencement d'août; pendant un temps plus ou moins considérable, en effet, les familles ouvrières, établies à la campagne, et qui cultivent, accessoirement, un lopin de terre, ne recourent plus à la boulangerie ; elles mangent leur propre blé, cuisent ellesmêmes leur pain, pour ne revenir à la consommation coopérative qu'une fois leur provision épuisée.

A plus forte raison doit-il en être ainsi dans les coopératives rurales proprement dites, qui commencent à se répandre dans le Hesbaye, dans les Ardennes et dans les Flandres.

Aussi, beaucoup d'entre elles ne vendent qu'accessoirement du pain et fournissent surtout à leurs membres des confections et aunages, des farines, des épiceries, du lard, du café, du pétrole, etc.

Le type le plus caractéristique des coopératives socialistes de la Hesbaye, est la Justice, fondée à Waremme, en 1898,avec un capital de 1.500 francs, et qui

recrute une notable fraction de ses membres dans les communes rurales environnantes. Son chiffre d'affaires, pour 1901, s'est élevé à 16.102.000 francs; le nombre de pains fabriqués a été de 97.074. Parmi les principaux articles vendus, il faut noter, avec les farines et les sons, !e maïs — qui montre bien le caracière agricole de la clientèle — et le lard d'Amérique, que les petites gens des campagnes consomment, tandis qu'ils engraissent un ou plusieurs porcs pour la vente.

A côté des coopératives, au sens propre du mot, on trouve assez souvent en Hesbaye, des « groupes économiques », sans organisation stable, dont les membres vendent le soir, à tour de rôle, aux autres participants.

Dans les Ardennes, où domine la petite propriété rurale, appuyée sur des communaux considérables encore, il existe une douzaine de coopératives socialistes, récemment formées, dans les régions influencées par les bassins industriels de Liège et des Ardennes françaises.

Nous résumons la situation actuelle de quelquesunes de ces coopératives, dans le tableau suivant :

Noms

Sièae social

La Salrn La Prévoyance La Miilui'llo .

L'Econouiie , Le Pio-rès .

L'Econoaiiû

Salm-CL'iteau Haulfays Chàtillon Gcrouville

Mussy-la-Villo St-llubert

Date foiidiition

Mai 1896 Avril 1S'J7 Décembre 1.^09 Août 1899 Février 1900 Mai 1900

Fon.l social

francs

Gliiffre d'aflaii-c:

Vente journalière

francs

Toutes ces petites associations, affiliées ou devant s'affilierincessamment à la Fédération des coopératives, se composent de cultivateurs, de bûcherons, de sabotiers et d'un certain nombre d'ouvriers industriels qui travaillent dans les ardoisière? de la Salm, dans les usines du Luxembourg belge, ou, de l'autre côté de la frontière, dans le bassin de Longwy. A l'exception de la Salm, dont l'existence est assez languissante, elles ont été fondées sur le modèle de la Prévoyance d'Hautfays, village de huit cents habitants, exclusivement agricole, situé en plein bois, sur les hauts plateaux qui dominent la vallée de la Lesse.

Dans le courant de rexercice 1899-iîîO:}, la coopérative d'Hautfays a réalisé un bénéfice net de 5.171 fr., qui a été réparti de la manière suivante : 100 francs à la presse socialiste, 200 francs à la propagande antimilitariste, 5 0/0 à la propagande dans la province de Luxembourg et le surplus au fonds de réserve, pour bâtir un local.

Ces résultats, obtenus grâce à l'énergie et à l'habileté du directeur de la Prévoyance, L. CoUeaux, sont d'autant plus remarquables, que le développement des sociétésde consommation, dans les Ardennes, se heur^te aux multiples obstacles provenant de l'éloignement des centres producteurs, de la rareté ou de l'absence des moyens de communication, de l'impossibilité de grouper plusieurs communes circonvoisines^ à cause de la distance trop grande qui les sépare, de la difficulté de trouver, par suite de la pression du clergé, très puissant dans la région, des administrateurs capables, des actionnaires indépendants et résolus. Ce quia permis de surmonter ces obstacles, c'est, d'une part, le taux excessif des bénéfices que réalisait le commerce local, et, d'autre part, l'aide puissante que les coopératives ar-

dennaises, privées elles-mêmes des renseignements commerciaux: nécessaires pour acheter à bonne source, trouvent dans la iVfaison du Peuple de Bruxelles, qui se charge d'acheter leurs farines, et dans la Fédération des coopératives, qui leur procure, à des conditions favorables, les autres marchandises dont elles ont besoin.

Il en a été de même pour les coopératives fondées, tout récemment, dans les Flandres : le Vooruit, de Gand, joue, vis-à-vis d'elles, le rôle que la Alaison du Peuple remplit vis-à-vis des coopératives ardennaises.

C'est en 1898 que, pour la première fois, les socialistes flamands réussirent à foncier une société de consommation, le Soleil (de Zon), ayant son siège à Gand et sa clientèle à Zèle, gros village, mi -agricole, mi-industriel, situé dans la région la plus pauvre des Flandres.

« Résolution héroïque, — nous écrit un de ses fondateurs, — mais qui fnt accueillie, à Gand, par un fraternel éclat de rire. Ce rire nous fît jurer que l'on cuirait du pain à Zèle. Nous étions neuf qui avions prêté ce serment, et nous avions pour capital... 2.000 francs. C'était peu, mais le Vooruit avait une charrette mise au rebut ; un ami nous trouva un poney patriarcal, coûtant, harnais compris, 100 francs ; un autre nous procura, pour 20 francs, une charrette à bras, et un paysan, voulant se débarrasser de son chien vicieux, nous le céda pour 10 francs. Une solide couche de couleur verte dissimula, pour quelque temps, la vétusté du matériel, mais, quant aux animaux, hélas, impossible de les relaper! On nous envoya de Gand dix sacs de farine, avec un tonneau de corinthes... »

Ce « pain de corinlhes » fut uii des éle'ments du succès : les habitants de cette région sont tellement pauvres qu'ils en achètent, pour ne pas devoir mettre du beurre sur la tartine de leurs enfants !

Aujourd'hui, la coopérative de Zon cuit, selon les périodes, de 4.500 à 7.000 kilos de pain par semaine, qu'elle vend 0 fr. 20 le kilo, avec une ristourne d'un demi-centime seulement : c'est avant la récolte du grain et des pommes de terre que la consommation atteint son maximum. Les camions coopératifs font des tournées, dans un rayon de trois lieues. Depuis le 1°' janvier 1900, on a ouvert un magasin d'aunages, d'épiceries et de chaussures, fabriquées dans les ateliers de cordonnerie du Vooruit. Au m.ois d'octobre dernier, on a inauguré une Maison du peuple, avec salle de lecture, secrétariat, café, salle de fêîes, écurie spacieuse pour les chevaux.

Bref, les résultats obtenus sont très satisfaisants. Des sections nouvelle sont été fondées, à Thiel, à Termonde et à Wetteren, où l'on cuit 1.200 kilos de pain par semaine et où le magasin d'épicerie a fait, le premier mois, pour 1 .400 francs d'affaires. D'autres groupes du même genre ne tarderont pas à être constitués.

L'expérience semble donc démontrer que la coopérative de consommation, fondée et soutenue par l'organisation des grandes villes, constitue le moyen de pénétration socialiste le plus efficace dans les bourgades et les communes rurales du plat pays.

Certes, ces coopérations rurales ne se composent pas exclusivement de cultivateurs; dans beaucoup d'entre elles, ces derniers ne forment qu'une minorité ; le plus grand nombre des membres, tout en étant d<^s campagnards, se consacrent à des travaux industriels ; mais l'organisation coopérative, une fois solidement implan-

CH, II. — l'organisation du parti 61

tée, peut servir de base à des œuvres d'un caraclère nettement agricole.

Telles sont, par exemple, les laiteries coope'ratives d'Herfelingen, de Hautfays et de Gerouville, ainsi que la société coopérative d'achat les Campagnards socialistes de Grand-Leez (province de Namur).

La laiterie de Goede Dole?' (le bon beurre), d'Herfelingen, fut installée en pays flamand, à 20 kilomètres de Bruxelles, dans le courant de 1898. Le capital de fondalion, 40,000 francs environ, fut avancé, presque tout entier, par la Maison du peuple de Bruxelles, qui acbèle le lait et la totalité du beurre provenant d'Herfelingen. Au début, cette société — la première œuvre purement agricole du Parti ouvrier belge — donna lieu à des mécomptes assez graves : la vente du lait ne réussit pas tout d'aborJ ; des laiteries rivales, dont le clergé provoqua la formation dans toutes les communes environnantes, s'efforcèrent d'attirer à elles les fermières et de diminuer le nombre des vaches rouges ; l'exploitation fut arrêtée, pendant quelque temps, par le manque d'eau potable : il fallut creuser un puits artésien, [jour remplacer l'ancien puits, qui s'était ensablé. Malgré tout cependant, la laiterie d'Herfelingen parvint à triompher de ces multiples obstacles : les paysans lui sont restés fidèles ; la quantité de lait mise en œuvre varie de 3.000 à 6.000 litres par jour; le commerce du beurre, par la Maison du peuple, s'est élevé, pendant le premiersemesl re 1900, à 80.141 francs ; le service du lait, réorganisé, se développe à son tour et commence à donner quelques bénéfices à la société bruxelloise (400 francs pour le premier semestre 19lJ0; 1.700 fraiics pour le deuxième semestre).

Si la laiterie d'Herfelingnn a pour seul débouché la Maison du peuple de Bruxelles et ne suffit pas à appro- Dest. et Vakd. 4

62 I. — LES INSTITDTIONS ÉCONOMIQUES

visionner celle-ci, les laiteries d'Hautfays et de Gerouville (Ardennes), écoulent la plus grande partie de leurs beurres dans les coopératives de Charleroi et d'autres communes de la. région industrielle. Fondées avec un très modeste capital (1.300 à 1.400 francs), ces petites laiteries locales, pourvues seulement d'un outillage à bras, parviennent à lutter, dans des conditions avantageuses, contre les grandes laiteries régionales de Saint-Mard et de Carisbourg.

« Les laiteries régionales — nous écrit le directeur d'Hautfays — rayonnent sur une vaste étendue de pays et ont, par conséquent, des frais de transport excessivement élevés. Les frais généraux sont énormes. Les administrateurs touchent de gros traitements. La moyenne du prix payé par kilo de lait varie de 6, 7 à 8 centimes. Ni le lait, ni la crème ne se transportent impunément; les produits, en été surtout, ne sont pas irréprochables ; quant au petit lait, qui est un facteur important pour l'élevage des veaux et des porcs, il revient souvent aux cultivateurs, complètement inutilisable. De plus, aucun coopérateur ne peut se rendre compte, par lui-même, de la gestion de ses intérêts ; au bout de chaque semaine, le curé se borne à dire : « 11 vous revient telle somme », et cette insuffisance de renseignements met les cultivateurs en défiance. Tels sont les inconvénients, inhérents aux grandes coopérations régionales, qui nous ont permis d'entamer — très humblement — la lutte contre nos puissants adversaires. A Hautfays, nous avons eu à lutter contre la laiterie des petits frères de Carisbourg, et sommes parvenus à leur enlever, dans notre commune, les trois quarts de leur clientèle : alors que, chez eux, les coopérateurs ne touchaient que 6 à 7 centimes par kilo de lait, nous avons pu leur en donner 10 et 12 cen-

CH. II. — l'organisation du parti 63

times. L'autre essai s'est fait à Gerouville contre la laiterie neutre de Saint-Mard-lez-Victon ; le succès a été aussi probant et les résultats ont enchanté les coopérateurs. J'ai la ferme conviction que ces petites laiteries coopératives locales sont appelées à un grand avenir dans le Luxembourg, et que ce sera, pour nous, un puissant mo3^en de pénétration ».

Sans vouloir examiner, en ce moment, si cette préférence accordée aux laiteries locales est pleinement justifiée, tout au moins pour la région ardennaise, il est, en tous cas, certain que ces institutions, pour être prospères et conserver leur caractère initial, doivent rester intimement liées à l'organisation ouvrière en général et, spécialement, à la Fédération des coopératives socialistes.

A cette dernière se rattache également l'organisation nouvelle, les Campagnards socialistes, qui s'est constituée, à la frontière nord de la province de Namur, pour l'achat des engrais, semences, machines agricoles, denrées alimentaires et, le cas échéant, pour la vente et la manutention des produits du sol.

Le siège social de cette coopérative, fondée en décembre 1900, se trouve à Grand-Leez, village de 2.000 habitants, aux confins du plateau Hesbignon, sur les pentes qui s''abaissent vers la vallée de la Meuse. A part un certain nombre de jeunes gens, qui travaillent au dehors, grâce aux trains ouvriers, la population se compose, à peu près exclusivement, de petits cultivateurs. Il n'y a guère qu'une grosse ferme, sur le territoire de la commune. Les exploitations inférieures à 10 ou 15 hectares forment l'immense majorité.

Depuis 1897, il existait à Grand-Leez une coopérative de consommation, comptant une centaine de

64 I. — LES INSTITUTIONS ÉCONOxMIQUES

membres, cultivateurs pour la plupart. Aussitôt que fut décidée la création d'une coopérative plus vaste, avec des sections dans les communes d'alentour, VAvenir, de Grand-Leez, décréta sa dissolution, pour apporter ses capitaux, sa clientèle, son expérience acquise, à la société nouvelle. Dès à présent, les Campagnards socialistes sont au nombre de 302, ayant souscrit une ou plusieurs actions de 10 francs (1).

Chaque groupement qui se constitue dans une localité devient une section de la coopérative mère, qui centralise toutes les opérations d'achat en gros. Le magasin central, pour les tourteaux, les engrais chimiques, les machines agricoles, est établi à Grand- Leez, dans un modeste local provisoire, qui sera remplacé, cette année même, par des installations définitives, embranchées au chemin de fer de Ramillies à Gembloux. Les magasins de vente, à Sauvenière, Lonzée, Beauvechain, Tihange et Nalinnes, sont, dès à présent, en activité. D'autres sections s'organisent à Meux, Haillot et Sombreffe.

Le conseil d'administration des Campagnards socialistes, se compose d'un délégué par section locale, et des trois directeurs de la société mère : Debarsy, qui fut, dans sa jeunesse, valet de ferme et qui rédige aujourd'hui le journal agricole socialiste. Le laboureur-, Maurice Hambursin, qui occupe une ferme de 70 hectares, à une lieue de Grand-Leez ; enfin, le signataire de ces lignes. L'ancien président de VAvenir de Grand- Leez, Dalebroux, jardinier, qui avait fait preuve de qualités vraiment exceptionnelles dans la gestion de

(1) Il existe, en outre, à Aische-en-Refail, commune voisine de Grand-Leez, une société coopérative socialiste, comptant soixante-eiuq membres, avec qui, jusqu'à présent, les pourparlers, en vue d'une fusion, n'ont pas abouti.

CH. II. — l'organisation du parti 63

sa modeste coope'rative locale, a été choisi comme directeur-gérant.

Jusqu'à présent, l'organisation des Campagnards socialistes fonctionne seulement comme société d'achat et de consommation.

Une des sections toutefois, celle de Tihange-lez-Huy — composée d'une trentaine de maraîchers — s'occupe pour son compte de la vente des semences potagères. Chacun des membres a souscrit, pour cette œuvre spéciale, une action de 100 francs. L'écoulement des produits se fait, surtout, par petits sachets, contenant toutes les graines nécessaires à un jardin potager et, comme il existe dans la région industrielle des milliers de travailleurs cultivant accessoirement un carré de terre pour leurs légumes, on peut espérer que les dépôts établis par les cultivateurs de Tihange, dans toutes les grandes coopérations socialistes, auront bientôt une nombreuse clientèle.

Nous constatons donc, une fois de plus, que le succès des œuvres socialistes rurales dépend, dans une large mesure, de l'appui que leur donnent les coopératives industrielles.

Ces dernières seules peuvent résoudre, d'une manière tout à fait satisfaisante, une des plus sérieuses difficultés que rencontre le développement de la coopération socialiste dans les régions agricoles où les échanges en nature jouent encore un rôle important.

« Lorsque nous demandons à un cultivateur de faire partie de notre société — nous disait le gérant de Grand-Leez — il ne manque jamais de nous répondre : dans telle boutique, on me prend mon beurre ou mes œufs en échange des denrées dont j'ai besoin. Ferezvous de même? »

Or, si la section de Grand-Leez trouve assez facile-

66 I. — LES liNSTITUTIONS ÉCONOMIQUES

ment le moyen de vendre les œufs qu'on lui apporte, par l'intermédiaire d'un de ses membres, qui se livre à ce commerce, il est beaucoup plus malaisé de trouver le placement des beurres de qualités diverses, et, trop souvent, de mauvaise qualité, que les paysans préparent eux-mêmes, à l'ancienne mode. Impossible de les faire accepter par les grandes coopératives urbaines. Il faut donc, ou bien les refuser — ce qui crée de vifs mécontentements — ou bien se charger de les vendre, avec plus ou moins de difficultés, au marché de la ville voisine ; mais cette situation se modifierait du tout au tout, si les Campagnards socialistes avaient une laiterie produisant des beurres de qualité uniforme et de bonne qualité. Dès ce moment, les coopératives du pays de Liège et du centre (Haioaut), leur fourniraient un débouché tellement large, que la production locale n'y suffirait pas. Aussi parle-t-on de créer, à côté du magasin central, et, pour augmenter le chiffre des affaires de ce magasin, une petite laiterie à vapeur, avec des écrémeuses dans les villages circonvoisins.

On voit qu'à Grand-Leez, comme à Herfelingen, à Zèle, comme àHautfays, la coopération socialiste apparaît comme le prolongement de l'organisation coopérative des villes.

C'est, avant tout, la coopération de consommation, Vooruit ou Maison du peuple, avançant des capitaux, fournissant des débouchés, faisant bénéficier les ruraux de son expérience des affaires, de ses facilités d'achats en gros, qui permet aux socialistes de prendre pied dans la campagne ; et, pour apprécier l'importance réelle des premiers résultats que nous venons de décrire, il ne faut pas seulement les juger en euxmêmes, il faut tenir compte, en outre, de l'énorme effort qu'ils ont imposé aux adversaires du socialisme.

CH. IL -— l'organisation DU PARTI 67

M. Variez, qui exagère d'ailleurs la faiblesse et la dispersion des groupements socialistes, le constate en ces termes dans son étude sur les Associations rurales en Belgique (1) :

« Les efforts tentés par les socialistes ont déjà nécessité la mise sur pied de guerre de toute l'armée conservatrice dans les campagnes. Il faut reconnaître que celle-ci est splendide, d'une ordonnance superbe, fidèle et bien disciplinée.

« En face d'elle, il n'y a que quelques groupes assez misérables, n'ayant, semble- t-il, aucune attache profonde dans ces campagnes auxquelles ils s'accrochent désespérément. Aucun chef, aucune discipline ne paraît les diriger. Toutes les tendances, toutes les aspirations du paysan vont vers la conservation et le calme : une longue hérédité fidèle les rattache à la défense de la propriété. Et, cependant, de toutes parts, on sent une inquiétude et une méfiance qui sont faites pour surprendre celui qui veut dénombrer les deux troupes ».

§ 6. — RÉSUMÉ Eï CONCLUSION

En résumé, ce sont les multiples applications du principe coopératif qui donnent au Parti ouvrier belge sa physionomie propre, ses caractères originaux. Les mutualités, les syndicats, les groupes politiques, les réunions rurales, qui se rattachent à nos grandes coopératives de consommation, n'en sont pour ainsi dire que des accessoires, des dépendances, — les chaloupes d'un transatlantique, les torpilleurs qui accompagnent un cuirassé.

(l) Musée social, mai 1900.

Aussi est-ce contre le Vooruit,\a. Maison du peuple et les autres coopératives socialistes, que nos adversaires dirigent leurs plus énergiques efforts. On a d'abord ameuté contre elles les gens du petit commerce ; on leur a opposé ensuite des coopératives rivales ou de grandes sociétés capitalistes, constituées tout exprès pour les écraser ; il y a deux ans, on dirigeait contre Anseele et ses imitateurs une abominable campagne de calomnies ; d'aucuns proposent maintenant, pour paralyser leur action politique, de modifier la loi sur les sociétés commerciales, de leur interdire les dépenses de propagande, la vente à d'autres que les associés.

Mais il est trop tard. La révolution coopérative est trop avancée, pour qu'il soit possible d'enrayer, par des obstacles artificiels, le prodigieux développement de l'organisation ouvrière. On n'a pas su écraser les chélives sociétés de 1857 ; comment viendrait- on à bout de cet Etat dans l'Etat, de ce Parti ouvrier belge, qui dispose aujourd'hui de cinq cent mille suffrages, qui a couvert le pays de ses Maisons du peuple, et qui dispose d'un trésor de guerre beaucoup plus considérable que les autres partis?

C'est pourquoi le gouvernement hésite, tergiverse, temporise ; relire d'une main ce qu'il donne de l'autre; accorde du crédit à la Maison du peuple et suscite des procès au Vooruit ; promet aux petits commerçants des satisfactions illusoires ; fournit aux sociétés coopératives des avantages effectifs ; et, pendant que les classes dirigeantes reconnaissent, de plus en plus, leur impuissance à diriger la transformation sociale qui s'opère sous leurs yeux, le Parti ouvrier poursuit sa marche en avant, développe incessamment son infra-structure, et, sur le rocher de son organisation économique, s'apprête à fonder la puissance politique du prolétariat.

lï

L'EFI ORT POLITIQUE

Observations générales.

Voici quelques notes sur l'histoire politique du parti socialiste belge.

Elles nous ont paru indispensables dans un travail comme celui-ci ; mais au moment d'en dérouler la série tumultueuse, nous tenons à les faire précéder de quelques considérations générales.

Pour la majorité de ceux qui suivent les luttes politiques, celles-ci apparaissent comme l'objectif essentiel d'un parti. Il leur semble que tout doive leur être subordonné et que rien n'est comparable à un triomphe électoral. Les mille combinaisons qui décident des scrutins, les programmes, les alliances, les ménagements, les ruses, les compromissions, tout cela leur paraît du plus vif intérêt. Les esprits à courte-vue finissent même par croire très sincèrement que l'évolution des idées, des institutions et des mœurs d'une nation est sans importance propre et qu'elle se déter-

70 II, — l'effort politique

mine, à certains jours, par les opérations d'arithmétique fatidique qui constatent les majorités et aboutissent à la conquête, par quelques hommes, des pouvoirs publics.

Cette conception n'est point la nôtre, nous nous hâtons de le dire. Et nous tenons d'autant plus à le dire que dans certains milieux socialistes d'Europe, elle est encore solidement accréditée et appelle d'acerbes critiques. Les libertaires ont raison lorsqu'ils la battent en brèche et en montrent les dangers. Mais ils s'attachent généralement à ses aspects superficiels et aux plus minimes de ses conséquences, et négligent complètement sa principale déduction logique : c'est-à-dire que la conquête du Pouvoir ne sera qu'un épisode de la Révolution sociale.

C'est surtout pour cette raison qu'il convient, selon nous, de n'attacher à la lutte politique qu'une importance relative : à elle seule, même couronnée des plus éclatantes victoires, elle ne nous donne pas la solution du problème social. Trop de cerveaux simplistes sont encore imbus de l'idée qu'avec de bonnes lois et un certain nombre de gendarmes, on peut réformer le monde. De là, pour les tempéraments pacifiques, à considérer l'action parlementaire comme décisive, ou, pour les natures exaltées, à chercher à conquérir le gouvernement par un coup de force, il n'y a qu'un pas. Ce sont les deux faces d'une même; manière de voir dont quelques réflexions démontrent vite l'erreur.

La puissance législative est singulièrement limitée. Dans les pays modernes, surtout dans ceux où une presse libre forme quotidiennement une mouvante opinion publique, il n'est plus vrai de dire que l'on peut tout faire avec des bayonnettes, sauf s'asseoir dessus. Non seulement il est malaisé de les prendre pour siège.

Page 1