OBSERVATIONS GÉNÉRALES
mais il est dangereux de s'en servir pour mener la foule dans les directions qui lui sont antipathiques. Avec une majorité docile, des fonctionnaires, des juges et des soldats, on peut encore essayer beaucoup de choses contre l'intérêt public ; mais il est néanmoins des bornes au-delà desquelles les plus téméraires des autoritaires n'osent pas se risquer. Il y a toujours une zone de tentatives dangereuses où, quelque invraisemblable que cela paisse paraître, la docilité de la majorité, des fonctionnaires, des juges ou des soldats n'est plus assurée. A défaut de résistance ouverte, le pouvoir se bute à l'inertie, au blâme silencieux, déguisé sous les formules polies, les échappatoires, les mille excuses que l'on a pour différer, paralyser, anéantir ce qu'on ne veut pas faire.
En réalité, un Parlement ne fait qu'enregistrer, sauf dans les questions de détail, les notions qui s'ajoutent successivement à la pensée collective d'un peuple. Il suit, lentement souvent, l'opinion dominante du pays, non pas telle qu'elle est exprimée en des scrutins qui parfois la travestissent, mais telle qu'elle existe réellement dans les âmes contemporaines. 11 est presque sans exemple qu'une réforme législative ait devancé et déterminé l'opinion qui la justifiait.
De plus, la nature même des questions à résoudre aujourd'hui circonscrit encore la puissance politique. Elle peut agir sans doute sur les phénomènes économiques, mais son action ne peut être efficace que si elle est prolongée et scientifiquement mesurée à la complexité des faits de cet ordre. Il en résulte donc que, sauf certains cas spéciaux, une manifestation violente, une émeute, un coup d'état sont impuissants à réaliser soudainement la Révolution. On peut, avec quelques barricades et des coups de fusil, faire passer
72 II. — l'effort politique
un pays de l'état de royauté à celui de république, et cela au milieu de l'indifférence quasi unanime des gouvernés ; mais il en est autrement quand il s'agit de la production et de la répartition des richesses. Alors, pour que la refonte sociale puisse s'effecluer et persister, il faut que la révolution soit préalablement opérée dans les cerveaux et que la transformation politique ne soit que la constatation, la consécration de celle-ci.
C'est donc sur les intelligences qu'il faut agir, en vue des rénovations futures. Celles-ci modifiées, la modification des institutions suivra ; celle des mœurs terminera, parachevant l'œuvre.
Or, les agitations politiques, avec leurs fièvres, leur bruit, les courants généraux qu'elles déterminent, leurs répercussions lointaines, sont une occasion excellente pour cette propagande. Et l'erreur des socialistes antiparlementaires est de ne pas vouloir admettre cette incontestable vérité. Il n'y a point d'heures plus propices, pour parler aux foules, que celles qui, aux époques des scrutins, les font se tasser attentives dans les auditoires ; il n'est point de plus retentissante tribune, dont l'écho se multiplie infiniment et jusque chez les adversaires, que la tribune nationale. C'est l'opinion qui dicte les lois, nous l'avons reconnu ; mais aussi les législateurs peuvent lancer à l'opinion les idées qu'elle adoptera demain. Il se forme ainsi un jeu d'actions et de réactions réciproques. De telle sorte que l'infiuence d'une minorité résolue et bruyante, l'action d'un gouvernement décidé et sachant bien ce qu'il veut, peut être considérable. Sans avoir jamais la faculté de résoudre brusquement les problèmes du temps présent, des hommes énergiques peuvent ainsi faciliter singulièrement les réalisations prochaines. Cette compréhension est, pensons-nous, une caracté-