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CHAPITRE PREMIER

L'année 1886 (1).

Il y avait huit jours, — huit longs jours de passionnées discussions, — qu'avait eu lieu à Liège une émeute en miniature. Quelques vitres cassées avaient impressionné jusqu'à l'épouvante notre bourgeoisie, dédaigneuse des questions ouvrières et confiante dans la placidité de notre tempérament national. Depuis longtemps, on lui avait prédit que son égoïsme et son indifférence pourraient lui valoir un terrible châtiment ; mais les prophètes de malheur sont voix clamant dans la solitude et l'on avait préféré nier le mal que chercher les moyens de l'atténuer. Et tout à coup le succès prodigieux, énorme, incompréhensible presque, d'un pamphlet révolutionnaire (2), l'importance croissante et imprévue d'un Parti ouvrier, hier inexistant, l'émotion causée par les désordres de Liège, tout cela avait passé en quelques semaines sur noire pays toujours si calme, comme un tourbillon, comme de ces coups de vent furieux qui annoncent l'orage.

(1) L. Bertrand, La Belgique en 1886, 2 vol. à 0 fr. 25 édités au journal Le Peuple, en 1887,

(2) Alfred De FuissEAux, Le Caléchisme du peuple, 'BvwaeWes. Maheu, 1886. Epuisé.

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A Charleroi, en deux jours, la question changea de face entièrement et apparut bien autrement grave.

Huit jours donc s'étaient passés depuis les événements de Liège et le calme renaissait peu à peu quand le jeudi 25 mars, on apprit que les ouvriers d'un charbonnage de Fleurus venaient de se mettre < n grève, réclamant une augmentation de salaire.

C'était jour de paye et jour de printemps. Ce fut en touchant les quelques francs qui lui revenaient de son misérable salaire, que le mineur eut un mouvement de révolte et refusa de travailler ainsi. Ce fut en voyant le clair soleil luire sur la terre réveillée de l'euarourdissement de l'hiver, sur les arbres aux bourgeons verts et aux sèves montantes, dans l'air pur, si bon à respirer, que le mineur rêva vaguement de ]il)^rté et pensa aux labeurs des champs et des jardins. — Profonde observation que ce titre : Germinal.

La grève s'accrut avec une effrayante rapidité ;il'heure en heure, des télégrammes arrivaient à Charlerui annonçant tous le même refus de travailler, la même demande têtue, irraisonnée d'une augmentation de salaire.

Le soir, un nombre considérable de charbonnages chômaient. Les ouvriers étaient calmes et paisibles; mais, en pensant à leur masse énorme, une terreur venait aux moins timorés, taudis que le souvenir de leur misère faisait grandir autour d'eux une sympathie générale.

Ces deux dominantes de l'opinion publique : la peur chez quelques-uns, la compassion chez la plupart, purent s'observer jusque vers le milieu de la journée de vendredi. La grève formidable qui venait de se déclarer avec unerapidité stupéfiante occupait tous les

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esprits, faisait Tinévitable objet de toutes les causeries. Chacun rapportait ce qu'il savait de l'existence des houilleurs et les cœurs les plus durcis de préjugés devaient s'attendrir à ces narrations. On discutait la vague réclamation d'une amélioration de leur sort, et tous devaient convenir que fort peu avait été fait et que beaucoup était à tenter dans ce but.

Et cette bienveillance générale était d'ailleurs justifiée. Il n'y rien à dire de la vie du mineur, en général, après l'admirable épopée de Zola ; il faut y ajouter les circonstances spéciales qui aggravaient encore, pour ces malheureux, dans noire contrée, les difficultés de vivre.

On révéla les chiffres des salaires. Payés par quinzaine, les ouvriers gagnaient en moyenne, pendant ce temps, 30 à 35 francs pour le labeur qu'on sait. Les chômages donnés, ce chiffre se réduit souvent. Nous avons vu des carnets de bouilleur renseignant des quinzaines de 25 à 28 francs. L'ouvrier doit, avec cette somme, pourvoir à sa nourriture, à son entretien et de même nourrir, loger, vêtir une femme et des enfants, — famille toujours nombreuse, — car la création de cette progéniture étant l'un de ses rares plaisirs, il en use...

Encore, s^il touchait cette somme en réalité, s'il pouvait disposer en toute liberté des quelques francs ainsi gagnés? Mais il a le malheur de voir sa misère exploitée férocement. Le Maigrat de Germinal, et le Malchair de Happe-Chair sont des types rigoureusement exacts et que les romanciers ont plutôt adoucis.

Tous les houilleurs sont environnés de parasites semblables. Qui racontera l'exploitation par les porions, par exemple? La cantine tenue par la femme, la sœur, une parente quelconque du porion, et où il faut aller

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forcément, à peine de renvoi et privation d'ouvrage,

— dépenser quelques francs en bières et en alcools? Les boutiques où il faut acbeter, souvent plus cher, des fournitures de qualité douteuse? Le crédit trompeur pour l'ouvrier qui ne peut compter et pour sa ménagère ignorante et sans ordre (i). Pour d'autres, ceux qui sont loin de leur famille et sont forcés de loger près des fosses, qui dira les logements hideux où ils s'entassent à des prix invraisemblables.

Et souvent, consciemment ou non, l'industriel se fait le complice de ces exploiteurs (2). C'est au bureau même de l'usine que se décompte la dette due aucantinier, au fournisseur, au logeur. Parfois les créanciers se font remettre le livret où se renseignent les salaires et vont toucher eux-mêmes, sauf à restituer l'excédent,

— en fournitures nouvelles. Toutes sortes de saisies irrégulières ont lieu ainsi, et le maigre salaire du mineur s'en trouve toujours diminué, — lorsqu'il lui parvient. Lorsqu'il ne lui parvient pas, il faut s'adresser à la justice. L'ouvrier hésite. Il a des droits, certes, mais il est si difficile de les faire valoir. Gomment faire face aux frais d'un procès? Il y a le « Pro Deo », mais il faut plusieurs semaines pour l'obtenir. D'ici là, comment vivre ?

Nous avons cité, au hasard, quelques observations ; il y en aurait bien d'autres à faire. Tout cela était connu, indéniable ; la triste condition des charbonniers ne pouvait même être disculée, et, si peu croyaient à la possibilité de l'améliorer, tous se sentaient émus d'une

(1) Voir le type très exact de Clarinette dans Happe-Chair de Camille Lemonnier.

(2) Néaamoius certaines sociétés avaient vu ces misères et tenté de les empêcher, en partie, mais sans grand succès. Depuis août J887, une loi a essayé de mettre fin aux plus criants abus du truck-svslôme.

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large pilié pour ces malheureux, disposés à les secourir, j)leins de bonne volonté pour les réformes à tenter.

Dans l'après-midi du vendredi, en quelques heures, revirement. L'épouvante succède à la bienveillance, la férocité à la sympathie. Une grande flamme rouge naissait à l'horizon.

Voici ce qui s'était passé :

Les grévistes, au lieu de rester chez eux, s'étaient réunis et, par bandes, parcouraient les villages et les champs. Il en avait toujours été ainsi précédemment ; il devait en être ainsi : une grève étant par essence le refus de travail de plusieurs individus n'a d'importance que par le nombre de ceux-ci. Aussi, toujours les ouvriers en grève ont-ils eu pour principal désir de voir leur nombre s'accroître et leurs compagnons cesser le travail également, De ce désir à la réalisation, même par la violence, il n'y a qu'un pas, vite franchi. Les « chopes », les chansons, les menaces, les excitations mutuelles, reffacement de la responsabilité personnelle dans la foule amènent vite, insensiblement et fatalement, à imposer la grève.

C'est ce qu'ils firent. Des bandes, des gamins parfois, entraient dans les cours des charbonnages, menaçant de couper les traits, d'arrêter le ventilateur si les ouvriers^ travaillant au fond, n'étaient sur le champ remontés. De tous les coins de la contrée, des appels désespérésde protection venaient; chaque houillère implorait des soldats, — le gouvernement avait laissé le pays presque sans troupes, — et la grève était si imposante, si instantanée, qu'il fallait toujours céder et chômer. Partout où sous le ciel clair se profilait la silhouette caractéristique du charbonnage, — la cheminée en-

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tourée à la base de vapeurs blanches, le grand échafaudage noir, l'écrasant terril, — partout des bandes arrivaient, menaçaient et s'en allaient, augmentées de tous les ouvriers tirés de force de leur labeur souterrain et contraints à la grève. Ceux-ci d'ailleurs ne demandaient pas mieux le plus souvent et étaient heureux devoir la violence de leurs camarades leur épargner une initiative toujours pénible. Ainsi, comme la boule de neige peu à peu accrue et devenue avalanche, sous la terrible pression de la misère, la grève avait grandi, grandi en quelques heures avec une rapidité incroyable, et tournant à l'émeute, n'ayant plus de charbonnages à arrêter, elle s'attaqua aux verreries.

Ici, nous rencontrons les points obscurs qui ont donné lieu à tant d'absurdes racontars. Comment les bouilleurs se sont-ils attaqués aux verreries et spécialement à l'établissement de M. Baudoux? Pourquoi les verriers se sont-ils mis en grève ?

Pour bien se rendre compte des événements et en comprendre la succession, il importe d'insister sur quelques données du problème. 11 faut d'abord se rappeler que Gharleroi, Lodelinsart, Jumet, Giliy, Montigny, Ghâtelineau, Dampremy, Marchiennes, etc., forment une agglomération compacte, comme une immense ville industrielle dont les différents quartiers sont à peine indiqués par les pointes des clochers. Les trois grandes industries du pays : les mines, la verrerie, la métallurgie, ne sont pas localisées en certains villages, nettement séparés, mais au contraire, les usines s'entassent les unes à côté des autres, les laminoirs grondent à côté des charbonnages noirs et des verreries aux fours traversés d'éclairs rouges. Tous les établissements se touchent presque, divers, de toutes

sortes, enserrant des maisons clans leur formidable labeur de fer et de feu. La disposition même des lieux obligeait absolument les bouilleurs allant de charbonnage en charbonnage, à passer devant les verreries. Premier point.

Ensuite, et dans ce même ordre d'idées, il est à remarquer que les populations de la mine et de la verrerie ne vivent en aucune façon séparées. Certes, leurs intérêts sont distincts, certes aussi, le verrier a, à un exceptionnel degré, l'orgueil de sa profession et lient volontiers à garder sa suprématie sur les autres catégories d'ouvriers. Mais, malgré tout, ils vivent tous côte à côte ; entre tous existent des liens de connaissance, d'amitié, de famille souvent. De telle sorte, que lorsqu'un sentiment fort, puissant, anime l'une des deux classes, il a grandes chances de voir l'autre le partager aussi. Chances d'autant plus grandes si les premiers sont des verriers, car alors vient s'ajouter encore l'influence des salaires plus élevés et d'une intelligence plus cultivée. Fatalement, par suite des conversations, du contact journalier, de la communauté de vie, les bouilleurs doivent connaître et en partie épouser les rancunes des verriers.

Enfin, souvenons-nous des caractères particuliers de cette grève et de son développement. Elle était le contre-coup — bien lent — des événements de Liège ; elle n'avait aucun but défini. Les mineurs demandaient sans motifs, bien vaguement, une augmentation de salaires, un adoucissement de leur sort. Beaucoup même ne demandaient rien. Cette grève ne paraissait pas avoir de raisons particulières ; elle était dirigée sans précision contre les exploitants, le gouvernement, la société, on ne savait ; c'était avant tout une grande manifestation de malheureux fatigués de mourir lente-

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ment, en détail, et qui se croisaient les bras, simplement, attendant un lendemain inconnu qui ne pouvait être pire que la veille. D'où viendrait l'amélioration, si elle venait? Nul d'entre eux n'eût pu le dire, mais le désir de tous était de voir la grève colossale, générale dans tontes les provinces et dans toutes les industries, comme si l'arrêt du travail national tout entier eût dû forcer la nation à secourir les misérables.

Après avoir donc fait chômer les charbonnages, ils devaient logiquement s'en prendre à d'autres établissements, d'autant plus qu'ils étaient devant eux. Gela paraît fatal. N'oublions pas qu'ils n'avaient rencontré aucune résistance, soit à cause de la lâcheté des uns, soit à cause des scrupules de certains autres, d'une vague crainte de soulever la réprobation publique par des actes irréparables, — pas même la résistance morale résultant de la présence des troupes, la gendarmerie, la police. Comme on s'était partout soumis, ils purent se croire les maîtres, et rencontrant des verreries, ils firent chômer les veniers.

Jamais cela n'était arrivé, jamais non plus on n'avait laissé la grève s'accroître ainsi sans répression, jamais 00 n'avait permis aux bandes de telles audaces.

En outre, jamais la grève n'avait eu, comme ces jours-là, un solennel caractère de protestation sociale. — Nous soulignons ce mot à dessein : là est pour nous le point fondamental que la plupart des journaux n'ont pas vu ou n'ont pas osé avouer. Il est absurde de vouloir mêler des événements politiques à ces événements ; le mouvement était autrement profond, autrement grave. Ceux qui y prenaient part se souciaient peu du clérical et du libéral, du progressiste et du doctri-

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naire ; çà et là, en proportion infime, on rencontrait des lecteurs du Catéchisme du peuple, mais ceux-là même n'avaient cure du suffrage universel. On a cité, comme tout à fait exceptionnelle, une inscription arborée sur une casquette : Léopold II, 5.000.000, Mais d'autres ont noté ce cri, révélateur de l'ignorance profonde de ce peuple soulevé : « Vive la République, à bas Napoléon !» — Et cette réponse d'un gréviste criant à bas Peereboum ! et à qui on demandait qui était Peereboum : « Sais pas, probablement un qu'a des liards ! »

Ceci me semble typique. La guerre était bien là, entre ceux qui avaient et ceux qui n'avaient pas. D'idée nouvelle, néant.

Rien qu'un désir brutal, féroce, inconscient de jouissance et de richesse. De particulier à particulier, cela s'appelle du vol. Mais de classe à classe, de nation à nation, cela change de caractère. Il est bon de ne pas perdre de vue que l'origine première de toute propriété n'a d'autre légitimation que la Force.

Ici^ ce vol gigantesque se projetait dans une idée confuse de justice. Trop peu intelligents pour comprendre les raisons compliquées qui pouvaient expliquer les richesses de certains, le sentiment de la masse était froissé de l'inégalité des conditions et la plupart rêvaient, — obscurément toujours, — une plus équitable répartition sociale. De semblables mouvements d'esprit ont été notés dans toutes les révolutions ; spécialement Taine les a admirablement démontrés dans son Histoire de la Révolution Française.

Il faut se rendre compte du caractère tout particulier de cette grève pour comprendre que les verriers y aient participé. Eux n'étaient point misérables comme

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les mineurs et n'avaient aucune raison sérieuse pour refuser de travailler, — On a répandu à leur propos les notions les plus inexactes ; on a exagéré ridiculement leurs salaires, en ne considérant que les seuls souffleurs ; il y a, en effet, dans cette industrie, des ouvriers de plusieurs catégories, et leurs salaires moyens sont loin des chiffres fabuleux dont on a parlé- Mais, néanmoins, leur condition est, en général, fort satisfaisante ; la plupart ont une maison, des épargnes et jouissent d'un certain confort ; ils sont une espèce d'aristocratie dans la classe ouvrière. Ils auraient donc dû, semble-t-il, rester étrangers à îa grève.

Ils n'y prirent d'ailleurs qu'une part assez restreinte ; beaucoup retournèrent chez eux ; d'autres furent emmenés par les bandes ; un très grand nombre suivirent en curieux.

A remarquer qu'il en fut à peu près de même le lendemain pour les ouvriers du fer ; il ne s'agissait ni de suffrage universel ni d'augmentation de salaire pour tous ceux-là ; on ne peut admettre non plus l'intimidation ; les souffleurs, avec leurs cannes trempées de verre en fusion, les puddleurs, avec leurs lourds ringards eussent pu, s'ils l'eussent voulu, facilement résister ; mais toujours ils cédèrent. Impossible d'expliquer cet universel assentiment autrement que par cette obscure aspiration de la population à une rénovation sociale.

Les bandes ainsi grossies allèrent de verreries en verreries, ordonnant la suspension du travail. Des circonstances diverses déterminèrent les premières destructions : les velléités de résistance, le plaisir enfantin de briser le verre fragile, des caprices de foule despote ne permettant pas qu'on pût lui désobéir, des racontars on ne sait d'où venus, comme celui qui accusait un

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maître dé verreries d'avoir menacé l'ouvrier de le réduire au foin pour toute nourriture (1).

Mais, avec quelques verriers mêlés à la bande, la grève prenait un nouveau caractère dont il faut dire deux mots encore.

De tout temps l'ouvrier a détesté le perfectionnement matériel de l'industrie. Les traités d'économie politique relatent toutes les oppositions faites jadis aux machines, qui augmentent et facilitent la production en diminuant la main-d'œuvre. Par le fait de l'organisation capitaliste, l'ouvrier ne voit et ne peut voir, le plus souvent, que la nuisance immédiate et à lui spéciale, sans songer au bénéfice général et lointain.

Il en fut ainsi pour un perfectionnement apporté récemment dans l'industrie du verre : le four à bassin. Les verreries qui avaient adopté la nouvelle installation furent principalement visées par les grévistes.

Spécialement, l'une d'elles, qui était comme le résumé des perfectionnements actuels : celle de M. Baudoux. L'industriel novateur avait été peu compris; sa rapide prospérité l'avait entouré d'envies et de haines ; les verriers, — patrons et ouvriers, — ne l'aimaient point et certains obtus pensaient qu'il tuait la verrerie ; des reproches divers, justifiés ou non, lui étaient adressés ; les travailleurs l'accusaient de n'employer que des charbons allemands; d'autres même, plus bornés, s'imaginaient que le nouveau four excluait l'emploi du charbon. En ce jour de déchaînement des passions populaires, toute la malveillance dont M. Baudoux était entouré put se donner libre cours ;

(1) Il est assez curieux de retrouver cette même accusation dans presque tous les mouvemeuts populaires.

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dès les premiers désordres, des cris parlis de la foule le désignaient; la colère populaire grondait unanimement contre lui.

Aussi, quand la bande, grisée de pillage et de destruction, arriva en face de l'établissement, le choc fut terrible, — Des vengeances personnelles l'aggravèrentelles encore, c'est peu probable; l'instruction judiciaire ouverte sur ces faits n'en a, en tous cas, rien révélé. — L'usine fut anéantie, l'iiabitation de M. Baudoux mise à sac, — en plein jour, au milieu d'un immense concours de curieux, d'oîi ne vint aucime protestation, aucun secours, et bientôt les bâtiments flambèrent, empourprant l'horizon d'un extraordinaire incendie, comme une aurore élincelante, l'aurore rouge de la Révolution sociale! Un nuage blanc, entouré par les énormes lueurs, planait dans le ciel ainsi qu'un menaçant symbole de sang et de flammes! Cette menace énorme, suspendue sur la contrée, l'écrasa de stupeur et d'épouvante.

Mais, quelle que soit son importance, l'incendie des verreries Baudoux ne fut qu'un épisode de ces troubles. Il serait absurde de rapetisser à un attentat contre un seul industriel, un mouvement pareil. Les émeutiers, du reste, ne s'arrêtèrent pas là. Mais leurs dévastations ailleurs furent moindres, car ils ne retrouvèrent plus cette unanimité qui les avait soulevés contre M. Baudoux.

Pendant la journée du samedi, le mal fut peut-être aussi grand, mais il fut moins sensible. Les pillards s'étaient transformés en mendiants qui rançonnaient le pays sans pitié. Et, à la suite des ouvriers sans travail, surgirent de leurs trous obscurs toutes les bêtes immondes, vagabonds, malfaiteurs, repris de

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justice qu''on retrouve en toute perturbation sociale. La population entière fut mise à contribution avec une âpreté insatiable ; d'abord terrifiée, elle obéit ; puis, secouée presqu'en même temps d'un sentiment d'indignation et de révolte, elle s'insurgea ; chacun fermement décidé à se défendre et à se protéger soimême, revenant à l'état de nature, en quelque sorte, toutes les garanties sociales étant abolies, tous les liens sociaux dissous.

En même temps arrivèrent des troupes; quelques collisions eurent lieu entre les émeutiers et l'armée ; l'autorité régulière, après avoir chancelé deux jours, retrouva sa force et son pouvoir ; le calme fut rétabli. — Provisoirement.

Provisoirement. Ce fut là l'impression générale. On resta dans Finquiétude de prochains bouleversements analogues, bien que la soudaineté effrayante de l'émeute, son développement considérable fussent incompréhensibles pour beaucoup. L'imagination des journalistes intéressés à taire les causes profondes du mal, celles des bourgeois ignorant ces causes et ne voulant pas les connaître, eut bientôt fait de supposer un complot mystérieusement et savamment combiné. Les commentaires les plus fantaisistes prirent leur essor. Des gens qui ne savent percevoir la simplicité de la vie hasardèrent mille conjectures extravagantes. On soupçonna des machinations internationales. On habilla la réalité des vêtements du drame et du roman. Les plus subtils furent même convaincus qu'ils avaient pénétré le plan de l'émeute, son organisation, la direction concertée de ses bandes. Nous retrouvons cette conception puérile dans les réquisitoires devant les Cours d'assises et la trace en est restée dans maintes

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décisions de justice. En réalité, il n'y eut pas un seul effort dirigé contre l'autorité ; pendant deux jours au moins, les grévistes furent maîtres, en effet, du pays; en aucun endroit, ils ne firent la moindre tentative pour consacrer et faire durer ce pouvoir. Si cette révolte avait eu un but déterminé, elle aurait au moins essayé de s'en approcher ; il eut été si simple d'empêcher ou de retarder l'arrivée des troupes, en coupant les lignes de communication, en détruisant les lignes télégraphiques, en faisant sauter un ou deux ponts de chemin de fer. On n'y songea même pas. Il n'y eut pas dans ce soulèvement la moindre velléité d'organisation ou de résistance.

Il suffit donc à la bourgeoisie de reprendre confiance pour reprendre en même temps sa force. Le premier effroi passé, la répression fut terrible. Après les procédés sommaires du général Yan der Smissen, qui traita la contrée en pays conquis, après les fusillades de ses soldais, vinrent les rigueurs judiciaires. Pendant de longues audiences, des mois et des années de prison tombèrent en cataractes sur les grévistes et les mendiants. La conviction où étaient les magistrats de la nécessité de faire des exemples et de frapper l'esprit public, les rendit sans indulgence. A Liège, à Charleroi, à Mons, il y eut d'innombrables condamnations.

Mais le châtiment draconien de tous les auteurs obscurs de ces journées tragiques ne parut pas suffisant au gouvernement. La presse qui lui était hostile, l'accusait assez acerbement d'être, en définitive, l'auteur responsable de tout ce qui s'était passé ; il voulut se disculper en dénonçant à l'opinion publique d'autres coupables. Bien que, — nous avons noté ce point, — l'agitation politique fût absolument étrangère aux troubles de Charleroi, le ministère conservateur eut pour

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tactique d'essayer de les rattacher aux efforts que faisait la classe ouvrière pour conquérir l'instrument de son émancipation politique : le suffrage universel (1).

Successivement eurent lieu trois procès mémorables : Alfred de Fuisseaux fut poursuivi devant la Cour d'assises de Bruxelles ; Edouard Anseele devant celle de Gand, et Oscar Falleur, l'organisateur de V Union verrière, impliqué dans l'instruction de l'affaire Baudoux.

Alfred de Fuisseaux avait publié quelques mois auparavant une brochure intitulée Catéchisme du Peuple. Ce pamplilet, très alertement et simplement rédigé sous forme de questions et de réponses, avait eu un succès colossal. Il avait pour but de provoquer des réformes ouvrières et l'octroi du suffrage universel. Sa vente et sa distribution à des milliers d'exemplaires n'avaient point été entravées par le Parquet la brochure ne faisant d'ailleurs que répéter, sous une forme plus heureuse et plus saisissante, les vérités banales de la propagande révisionniste. Mais après les événements de mars, le Catéchisme du Peuple fut jugé digne de la Cour d'assises. Alfred de Fuisseaux fut poursuivi sous la double prévention d'avoir méchamment attaqué la force des lois et d'avoir outragé le Roi. Il fut condamné à deux peines de six mois de prison, auxquelles il put se soustraire, bien que son arrestation immédiate eût été ordonnée, en dépistant les policiers et en passant à l'étranger.

Le même jour, 4 juin 1886, Edouard Anseele, l'organisateur de la grande coopérative gantoise, comparaissait devant le jury de la Flandre Orientale sous

(1) Voyez au chapitre suivant l'état de cette question et son importance.

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des inculpations identiques. Il avait, lui, publié dans le Vooruit, lors des troubles de mars, un appel émouvant aux mères de famille, les suppliant d'écrire à ceux de leurs fils se trouvant à l'armée de ne pas tirer sur leurs frères ouvriers. Après des débats mouvementés où les défenseurs, MM. Paul Janson et Arnould, furent admirables d'éloquence et d'intrépidité, Anseele fut acquitté du chef d'outrage au Roi, mais condamné pour son article du Vooruit k six mois de prison.

Ces verdicts rompaient avec les traditions d'indulgente tolérance, de large liberté qu'on avait concédées à la presse. (Is indiquaient que la bourgeoisie censitaire, dans laquelle se recrute le jury et dont celui-ci est généralement l'expression fidèle, était décidée à comprimer par la force le mouvement démocratique. Aux élections législatives du 9 juin, le même tendance se révéla : la majorité cléricale fut confirmée et renforcée et les démocrates n'essayèrent même pas, nulle part, une lutte sans aucun espoir. Kn mai 1886, lors d'une élection partielle à Bruxelles, M. Paul Janson avait obtenu environ 4.000 voix, tandis que ses compétiteurs en réunissaient 13.000 (catholique 6.029, doctrinaire, 6.399).

La terreur bourgeoise était si accentuée que toutes les libertés en étaient restreintes : on vit ainsi le bourgmestre de Bruxelles, M. Buis, interdire la manifestation que le Parti ouvrier avait projetée pour le 13 juin. Le gouvernement prit, en vue de faire respecter cette interdiction et d'a-surer la tranquillité de la journée, des mesures d'ordre qui indiquaient un véritable affolement.

La Cour d'assises de Mons, saisie des poursuites contre les auteurs des destructions et des pillages qui avaient eu lieu aux environs de Charleroi, en mars

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précédent, prononça des condamnations terribles : les travaux forcés à perpétuité, lo ans, 12 ans, 10 ans de travaux forcés. Et il y en eut, parmi ces accusés si durement frappés, dont l'innocence absolue fut reconnue plus tard par des enquêtes complémentaires. Ces verdicts rigoureux émurent profondément l'opinion ouvrière, mais le procès Falleur, Schmidt et consorts surtout la passionna. Falleur était le fondateur, l'organisateur de l'Union verrière, vaste syndiciit professionnel qui comprenait la plupart des travailleurs du pays et qui avait même établi des relations suivies avec les verriers d'Angleterre, d'Amérique, d'Italie, etc. Cette association poursuivait, au début de l'année 1886, l'unification de la mesure employée pour le calcul du salaire des souflleurs. Elle avait eu, à cette occasion, certains pourparlers avec M. Baudoux, l'industriel incendié. Il n'en fallut pas davantage au Parquet pour accuser V Union verrière d'avoir été le foyer de la conspiration contre Baudoux ; les livres du syndicat furent saisis, ses membres inquiétés; Oscar Falleur arrêté. Un propos, d'ailleurs énergiquement contesté, tenu devant quelques ouvriers, le jour de l'émeute, à Lodelinsart, fut le prétexte des poursuites. Falleur leur aurait dit : « Allez chez Baudoux, faites-lui mes compliments et dites-lui que j'arrive w.Sur cette seule charge, il fut condamné, comme instigateur de l'incendie, à vingt ans de travaux forcés. L''énormité de l'injustice était telle, qu'elle remua profondément la masse prolétaire. Les manifestations qui se succédèrent à la Louvière (25 juillet), à la Hestre, à Bruxelles (15 août), à Charleroi (31 octobre), réclamaient toutes l'aministie et le suffrage universel. Leur fréquence, l'affluence considérable qu'elles attiraient, l'altitude calme et résolue des manifestants, indiquaient combien le peuple était

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intimement remué, et ces solennels défilés contribuèrent largement à la propagande des idées socialistes, tandis qu'ils forçaient l'attention des classes dirigeantes et les obligeaient à réfléchir aux remèdes de la situation.

Les catholiques réunirent à Liège un congrès d'œuvres sociales, et le gouvernement instituait une enquête sur les conditions d'existence de la classe ouvrière ; la commission du travail révéla ainsi à l'opinion toute une série de misères ignorées ou que l'on feignait d'ignorer: ses séances, ses travaux furent l'occasion constante de discussions se rattachant à la question sociale.

Ainsi, tandis que la réaction semblait triomphante, se formaient lentement dans les cerveaux des compréhensions nouvelles, qui devaient, quelques années plus tard, attester que toutes ces souffrances de la classe ouvrière n'avaient point été inutiles ; et le sang des fusillés, les larmes des condamnés fécondaient secrètement le soi où devait bientôt grandir, comme une compensation réconfortante, toute une floraison épanouie d'œuvres d'émancipation économique et politique.

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