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CHAPITRE II

Les premières années du Parti ouvrier.

L'année 1886 se présente comme la période de crise d'où sont sorties toutes les modifications politiques ultérieures. C'est pourquoi nous avons relaté avec quelques détails les événements qui la marquèrent et nous en avons placé le récit en tête de cette partie de notre travail. Néanmoins, le socialisme belge a une histoire antérieure à 1886 ; dans la première partie de ce livre, en parlant des institutions économiques, nous avons signalé ce qu'il était essentiel d'en connaître. Etudier davantage les groupes isolés, les individualités qui furent nos précurseurs, serait à coup sur très intéressant, mais nous entraînerait à des développements excessifs.

Politiquement, ce n'est guère qu'après les élections de 1884, que le parti socialiste commence à s'affirmer comme tel. Et encore, il est bien souvent confondu avec le parti libéral. Il renferme des éléments divers et séparés, ouvriers et bourgeois, qui, sous des étiquettes variées : progressistes, radicaux, démocrates, socialistes, plus ou moins mêlés aux libéraux, se distinguent par cet objectif commun : l'obtention du suffrage universel.

La réforme électorale était en effet la condition même de l'existence d'un parti nouveau. La constitution élaborée à la suite de la séparation d'avec la Hollande, après la Révolution de 1830, avait instauré un système électoral basé sur le cens. Ce cens était fixé par la loi et d'une manière différente pour les villes et les campagnes. En 1848, brusquement, sous l'effet de la convulsion démocratique qui agita l'Lurope, les Chambres avaient abaissé le cens uniformément pour tout le pays au minimum prévu par la constitution. Depuis, la difficulté d'une revision de celte loi fondamentale, revision exigeant une majorité des deux tiers des voix, avait mis un obstacle absolu à toute extension du droit de suffrage.

Celui-ci restait donc l'apanage d'une classe. Seule, la bourgeoisie payant l'impôt (42 fr. 32 au moins) était investie du soin de choisir les législateurs. Il était donc radicalement impossible au parti socialiste de se constituer d'une façon effective et durable sous un tel régime. Les premiers groupements démocratiques et ouvriers eurent donc fatalement comme préoccupation dominante la revision constitutionnelle.

Dès le 18 janvier 1866, le Manifeste des ouvriers posait la question d'une façon si saisissante et si exacte que nous reproduisons intégralement ce curieux document :

« Une grande question, la réforme électorale, occupe acluellement le pays. Dans les discussions qu'elle a provoquées, la bourgeoisie seule a, jusqu'à présent, fait connaître son opinion. Les ouvriers demandent un moment de silence pour donner leur avis à leur tour. Ils comptent être écoutés. Ils y comptent, parce qu'ils ont le droit de l'être, parce que, -étant hommes, ils ont des besoins à exprimer et à satisfaii^e; parce qu'ils coustilueut la plus

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grande partie de la nation dans un pays où tous les pouvoirs émanent de celle-ci ; parce qu'ils s'adressent à leurs concitoyens et ont foi dans leur équité ; parce que, enfin, ils veulent parler avec cette modération qui sied à la force, et qui est un des plus puissants auxiliaires des causes justes. L'ouvrier aujourd'hui, comparant son sort à ce qu'il était il y a trente années, y découvre sans doute quelques améliorations. Mais quelle pensée amère c'est pour lui de se dire qu'il faut tant de douloureuse patience pour amener un si petit résultat !

Et c'est quand il examine le chemin que la bourgeoisie a parcouru dans la même période, les richesses qu'elle a accumulées, les réformes qu'elle a réalisées à son profit dans la législation, les droits politiques qu'elle a su conquérir, que le contraste lui fait surtout comprendre combien son bénéfice a été insigniflant dans cette association, pour la prospérité commune, de deux classes également faites pour le bonheur, la liberté et la vie politique, également désireuses d'en jouir. Tandis que la bourgeoisie obtenait une à une les réformes qu'elle désirait, qu'a-t-on fait pour nous ? Peu de chose. Que sommes-nous encore? Presque rien. C'est à cet état de choses que nous demandons un remède. C'est au pays tout entier que nous nous adressons pour l'obtenir pacifiquement. Pacifiquement, disons-nous, et nous insistons sur ce mot. Le peuple représente la force, et il sait ce qu'elle peut ; mais il ne la tirera pas du sommeil où elle repose chez nous depuis trente-cinq années. Il croit que le Ubre jeu de nos institutions peut tout donner à ceux qui savent mettre au service d'une conviction profonde la volonté de lutter sans relâche, et de ne s'arrêter qu'après la victoire.

Quelle réforme l'ouvrier demande-t-il en premier lieu? Celle qui est à l'ordre du jour de tous les esprits : la réforme électorale. C'est, en effet, au système électoral en vigueur que sont dues toutes les anomalies. Le cens, qui en est l'àme, n'amène au vote que le capital : le travail en est exclu. Certes, nous aimons tous nos compatriotes et repoussons bien loin de nos cœurs les théories qui prêchent la haine entre les citoyens. Mais nous ne croyons pas que les électeurs censitaires puissent nous représenter. L'événement ne l'a-t-il pas démontré? La bourgeoisie seule ne peut pas comprendre ce qu'il faut à

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l'ouvrier. Nous voulons avoir le droit de nommer nos représentants, nous ne voulons plus être en tutelle ! Lesélecteurs bourgeois pensent surtout aux intérêts de la bourgeoisie ; c'est une loi de la nature humaine qu'on ne peut changer. Nous voulons des électeurs ouvriers pour que l'on pense à nous. Cette égalité dans le droit de suffrage amènera seule un juste partage des fruits que peut donner la pratique sincère et démocratique de nos institutions.

Ce que nous voulons avant tout, c'est l'abolition du cens. Nous le voulons avec toute l'énergie dont sont capables des hommes qui, privés jusqu'à présent de toute participation au gouvernement du pays, comprennent que de cette participation dépend l'avenir presque entier de leur classe. Nous la voulons parce qu'aussi longtemps qu'on maintiendra le cens, nous serons fatalement écartés du scrutin. Sur un budget de 155 millions de francs, les impôts directs, les seuls qui font l'électeur, ne comptent que pour 34 millions. A peine 20 sont payés par les électeurs actuels. Ce sont ces 20 millions qui donnent le pouvoir de dicter la loi. C'est nous, ouvriers, qui payons la majeure partie des 23 millions que produisent les impôts sur le sel, l'eau-de-vie et la bière; c'est nous qui payons la plus grosse part des autres impôts indirects ; c'est sur nous seuls enfin que pèse l'énorme impôt direct de la conscription qui enlève à 2o.000 familles ouvrières les salaires qu'eussent pu gagner leurs fils retenus sous les drapeaux. Nous sommes les plus forts contribuables, et nous ne votons pas, sous un régime où le vote devrait se mesurer à la quantité des taxes que l'on paie.

En acceptant la restriction de la lecture et de l'écriture, nous voulons donner un gage de modération cà ceux qui ne veulent voir en nous que des esprits sans mesure : nous avons espéré qu'au spectacle de l'ouvrier, s'ofTrant de lui-même au joug de l'enseignement et refusant spontanément d'user d'un droit politique aussi longtemps qu'il n'aura pas les premiers éléments de l'instruction, plus d'un de ceux qui redoutent l'émancipation des travailleurs chassera désormais ces craintes chimériques.

Nous attendrons avec patience l'accueil qui sera fait à l'exposé de nos griefs. Nous saurons, si on nous dispute la réforme que nous demandons, lutter pour la conquérir.

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Voués au travail, les ;,'rands labeurs ne nous arrêteront pas. La bourgeoisie a combattu pour obtenir pièce à pièce tout ce dont elle jouit ; nous sommes capables de combattre comme elle, et résolus à le faire. Elle nous a donné l'exemple de ce que peuvent l'activité, l'opiniâtreté, l'énergie ; cet exemple, nous allons le suivre.

Ce manifeste posait en termes d'une modéralioa exagérée le problème dont la solution était préalable à l'examen même de toutes autres questions politiques. Cependant l'agitation dont il était l'éloquent interprète était peu profonde. Les atermoiements parlementaires l'endormirent pendant quelques années ; et, en 1870, le ministère libéral fit place à un cabinet conservateur. Les années qui vinrent ensuite virent, avec l'extermination féroce de la Commune de Paris, la dispersion de l'Internationale, la proscription par toute l'Europe de toute tentative généreuse ou réformatrice.

Quand le parti libéral revint au pouvoir, en 1878, il se trouva bientôt en présence de cette question décisive. Elle fut l'occasion de discussions ardentes et de controverses sans fin. Vers 1882, elle apparut aux premiers plans des préoccupations publiques et révéla des désaccords essentiels entre doctrinaires et progressistes. Le parti libéral réunissait alors les éléments les plus divers, depuis les grands industriels anti-religieux jusqu'aux bourgeois démocrates et aux ouvriers socialistes. Leur différenciation était nécessaire ; mais elle ne se fit pas sans difficultés douloureuses et sans mille vicissitudes variées et lentes. C'est ainsi que nous voyons, au cours de cette période révisionniste, se réclamer encore du drapeau libéral la plupart des individualités qui devaient être, quelques années plus lard, les plus dévoués propagandistes de l'idée socialiste.

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En ces années 1883-84, Céleslin Demblon, alors instituteur à Liège, est révoqué pour un discours trop énergique et congratulé par tout le parti progressiste. Jean Yolders est secrétaire d'une association progressiste ; Edmond Picard publie ses Grelots prof/)'essisles; le docteur De Paepe est présenté au poil de l'Association libérale de Bruxelles; GrimarJ, Hallet, Furnémont, font partie de Jeunes Gardes libérales ; nousmêmes étions membres d'un cercle d'étudiants progressistes. Tous menaient une campagne passionnée en faveur de la revision constitutionnelle immédiate et du suffrage universel.

Certains, à la clairvoyance de qui il faut rendre hommage, sentaient vivement toute l'incohérence des conceptions opposées qui étaient alors confondues sous l'étiquette libérale et rêvaient la constitution d'un parti nouveau. Volders et De Paepe parlèrent dans ce sens, le 6 février 1884, à un meeting convoqué dans la salle du Navalorama, à Bruxelles, et qui marque, en quelque sorte, la naissance du Parti ouvrier dont nous avons narré la gestation aux premières pages de ce livre.

Lps scrutins étaient toutefois décourageants. Aux élections provinciales du 25 mai 1884, trois candidats ouvriers (De Paepe, Delfosse et Vandendorpe), n'obtenaient pas, à Bruxelles, en luttant dans les conditions les plus favorables et devant un corps électoral relativement étendu, le tiers des suffrages exprimés. Quant au corps électoral censitaire, il donnait, lors des élections législatives dejuin 1884, à une liste radicale composée de De Paepe, Ed. Picard et Van Caubergh, environ 400 voix sur plus de 18.000 votants ! Dans le reste du pays, les. ouvriers n'avaient pas même songé à hasarder la lutte et le corps électoral n'avait eu à Dest. et Va.n'd. 6

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choisir, une fois encore, qu'entre les deux anciens partis bourgeois ; doctrinaire ou clérical.

L'avenir semblait donc bouché. Beaucoup de bons esprits étaient persuadés qu'un dénouement pacifique et légal ne pouvait être espéré. L'insipide jeu de balançoire, ramenant alternativement les partis historiques et inéluctables (1) ; l'inertie égoïste de la classe bourgeoise ; les souffrances croissantes du prolétariat paraissaient devoir s'éterniser jusqu'à quelque conflagration générale. Il fallut le coup de tonnerre des événements de 1886 pour secouer la torpeur des dirigeants, exciter l'intérêt, la crainte, la pitié, dévoiler des misères obsédantes, favoriser une recrudescence d'agitation et amener enfin, après quelles lenteurs, quelles tergiversations, quelles résistances, un ministère clérical à faire la revision constitutionnelle.

Le Parti ouvrier — qui devait, dans la suite, coordonner l'effort de tous les groupes socialistes du pays, prit, au milieu des vicissitudes de cette année 1886, consistance. Les attaques haineuses ou les plaisanteries sarcasliques de la presse conservatrice, les procès, les persécutions le mirent en lumière, au lieu de lui nuire ; tandis qu'il recevait une impulsion décisive de la classe ouvrière, tirée par ces commotions sociales et ces agitations renaissantes du sommeil où l'avait plongé le régime censitaire.

En 1886, l'attitude du Parti ouvrier fut nette. 11 profita des diverses occasions qui lui furent offertes pour indiquer les différences capitales de principes et de tactique qui le distinguaient des anarchistes révolu-

(1) Voyez spécialement le chapitre intitulé : Le bilan du suffrage censitaire, dans le volume très documenté et très complet, publié en 1883, chez Larcier, à Bruxelles, par Edmond Pi- CARn, Histoire du suffrage censitaire en Belgique depuis 1830.

tionnaires. Il insista constamment sur la nécessité de l'organisation ouvrière. Il déplora les excès commis par les émeutiers, mais dénonça en même temps la responsabilité qui incombait à l'organisation sociale et les abus de la répression. Dans ses manifestes, ses meetings, ses publications et ses congrès, il réclama énergiquement des réformes ouvrières, le suffrage universel et l'amnistie. Et, comme ces revendications étaient celles d'une grande partie de la population laborieuse, celle-ci lui fut reconnaissante d'être son interprèle fidèle. Des messages de la Social-democratic Fédération de Londres et du Parti ouvrier français (1) montrèrent, en outre, l'accord du Parti ouvrier belge avec les autres partis socialistes d'Europe.

Une participation aux élections provinciales à Gand et à Bruxelles, un congrès en juin, une manifestation nationale en août, une campagne aux élections législatives en octobre, un congrès en décembre, l'inauguration de la Maison du Peuple à Bruxelles, telles furent les principales étapes de cette année mouvementée.

Ce fut à Bruxelles, en octobre 1886, que, pour la première fois, le Parti ouvrier affronta la bataille électorale sur le terrain législatif. Il s'agissait de remplacer un représentant démissionnaire. Les conservateurs s'abstinrent. L'association libérale patronnait M. Guillery. Les socialistes songèrent à Anseele qui venait d'entrer en prison ; sa candidature fut régulièrement présentée et le tribun gantois fut autorisé, pour la défendre, à sortir pendant quelques jours de la maison d'arrêt. Il prononça une série de discours longuement applaudis par la foule enthousiaste qui se pressait

(1) Ils sont rapportés dans l'ouvrage de Bertrand déjà cité La Belgique en 1886, vol. I, p. 118 et s.

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dans les réunions publiques ; mais au jour du scrutin il ne réunit que 1,014 voix censitaires sur 21.555 et encore, parmi ces mille adhérents, y en eut-il beaucoup qui manifestèrent simplement, sur le nom d'Anseele, le désir, très vivement marqué par l'opinion publique tout entière, de voir le gouvernement lui accorder sa grâce et ne pas le réincarcérer. Ce résultat dérisoire fut cependant considéré, par la presse démocratique, comme un succès relatif, tant on était loin encore d'escompter des triomphes électoraux ! Contre l'attente générale, le gouvernement fit rentrer Anseele en prison et exigea qu'il subit sa peine entière. Les poursuites continuèrent et les journaux socialistes : Le Peuple, Le Conscrit furent plusieurs fois inquiétés.

Mais le Parti ouvrier bénéficiait de ces rigueurs mêmes. Anseele à Gand, Volders à Bruxelles, Demblon à Liège, et d'autres encore, s'efforçaient de faire comprendre à la classe ouvrière la nécessité de l'association. Ils étaient fortement soutenus par les aspirations populaires qui ne faisaient que s'accentuer en faveur de l'amnistie et du suffrage universel et qui entraînaient même une notable partie de la bourgeoisie. Des vœux en faveur de l'amnistie furent discutés dans diverses réunions publiques et dans des conseils communaux ; des pétitions se couvrirent de milliers de signatures ; et quelques grâces, que le gouvernement accorda avec une certaine ostentation de générosité, apportèrent au mouvement une justification, au lieu de l'apaiser.

Dans le courant d'avril 1889 furent inaugurées deux nouvelles citadelles économiques du Parti ouvrier, la Populaire à Liège, et la boulangerie : le Progrès à Jolimont, dans le Centre.

Mais, tandis que se développaient ces institutions,

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la même faveur n'accueillait pas les efforts du Parti ouvrier pour grouper toutes les forces socialistes. Le 3' congrès annuel se tint à Dampremy. Il passa presqu'inaperçu dans cette région acquise déjà cependant aux idées socialistes, mais qui, ayant sur les modes d'action à recommander à la classe ouvrière d'autres conceptions, ne comprenait guère la nécessité d'un parti uni et discipliné. Les Wallons n'avaient pas, au même degré que les Flamands, l'esprit d'organisation. Le lent et patient travail en vue d'un résultat lointain irritait leurs impatiences ; ils dédaignaient les coopératives dont les bienfaits immenses n'étaient pas encore tangibles et qui exaspéraient les petits commerçants ; ils préféraient s'associer par groupes professionnels, créer des caisses de résistance, essayer d'obtenir par la grève les réformes politiques réclamées. Dans le pays de Charleroi, la plupart de ces unions étalent affiliées, non pas au Parti ouvrier, mais aux Chevaliers du Travail d'Amérique. Ces antagonismes de race, de tempérament, ces compréhensions opposées de tactique apparurent vivement au congrès de Dampremy, à l'occasion d'un différend survenu entre Alf. de Fuisseaux et le Conseil général.

Ces mêmes divergences de sentiment et de vues s'attestèrent encore dans la classe ouvrière. Picnant prétexte d'un vote d'une loi sur l'entrée du bétail, appuyée par le ministère catholique, et dont l'effet devait être d'augmenter le prix de la viande, les travailleurs du Centre se mirent en grève, réclamant l'amnistie, le suffrage universel et le retrait de la loi Dûment. L'agitation se propagea; il y eut d'assez graves désordres. Vainement les chefs du Parti ouvrier, et notamment Anseele, qui estimaient le moment peu propice, essayèrent de faire ajourner la cessation

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du travail. En quelques gemaines, la grève se ge'ne'ralisa presque complètement chez les mineurs, gagnant le Borinage, le pays de Charleroi, la province de Liège. Des manifestations tumultueuses eurent lieu à Bruxelles, à Gand, à Anvers, dans presque tous les centres industriels ; meetings, placards, explosions de dynamite, troubles, ce fut encore une fois une convulsion sociale, une protestation confuse de malheureux fatigués de leur sort et résolus à en poursuivre l'amélioration. Chose nouvelle : la grève se produisait^ dans bien des cas, avec l'assentiment des patrous ; elle n'était pas dirigée contre eux, ne leur réclamait aucune augmentation de salaire ni autre concession, mais elle avait le caractère d'une manifestation politique, destinée à contraindre les pouvoirs publics à accorder satisfaction aux revendications prolétariennes. Cette agitation ne pouvait pas aboutir dans les conditions chaotiques où elle avait pris naissance, mais elle eut pour effet d'indiquer la croissance de l'effervescence populaire et de faire entrevoir une certaine possibilité pour une grève générale.

Que sortira-t-il de tout cela, disait César de Paepe ! Où cela nous mènera-t-il"? Ces grèves et ces agitations sontelles près de finir ? ou vont-elles durer encore ou cesser pour recommencer de plus belle sous peu? qui le sait? Il y a un an à peine que le pays sortait d'une grève presque générale dans nos bassins houillers et calcaires accompagnée de pillages, d'incendies et de coups de fusil, et voilà que nous y sommes de nouveau. Quelle est la portée, la signification de tout ce mouvement? Nous n'oserions en ce moment répondre à ces questions. Avant de prononcer un jugement sur le mouvement actuel, attendons la suite des événements, ou leur terminaison, qui peutêtre ne tardera plus.

Pourtant, un fait dont tout le monde convient, c'est que la grève actuelle ne ressemble pas à celles qui ont éclaté

si souvent dans le pays pour des questions de salaii'e ou de réglementation du travail. C'est une grève sid generis, et comme on n'en vit pas encore nulle part ; c'est une grève politique, je veux dire se faisant avant tout au nom de la revendication d'un droit polilique : le droit de suffrage. Les ouvriers veulent être comptés pour quelque chose dans la nation. Ils se disent que tant qu'ils n'auront pas le droit de vote, pour envoyer des prolétaires au Parlement, à la législature, les lois seront faites contre eux.

Un autre fait, c'est qu'une chose qui paraissait jadis une utopie, — la grève générale ou quasi générale, — grève embrassant la grande industrie dans un pays, — sera possible en Belgique, dans un but politique et économique, dès que les travailleurs belges seront suffisamment organisés. Que faut-il pour cela?

D'abord, que les syndicats ouvriers, les unions professionnelles, — auxquels la bourgeoisie elle-même pousse, qu'un prince, le comte de Paris, a préconisés sur le continent cà l'instar des trade-unions anglaises, que les économistes les plus bourgeois sont forcés d'accepter et auxquels des législateurs bourgeois sont prêts à conférer la personnification civile, — que ces unions, disons-nous, s'étendent à toutes les professions, y compris les travaux et services publics; qu'elles se fédèrent entre elles, et alors choisissent le moment le plus propice, c'est-à-dire celui où l'industrie et les services publics ont le plus besoin de bras ou de matières premières, celui enfin où les magasins coopératifs seront fournis pour permettre aux grévistes de vivre quelque temps sans travailler. Donc, un peu plus d'organisation et de discipline (car la lutte économique, comme toute guerre, exige une certaine discipline ; c'est ce que les partisans de la grève actuelle ont méconnu), et les travailleurs belges pourront mettre au service de la conquête des droits politiques cette arme de la grève, légale et générale, que les ouvriers américains, organisés et disciplinés ceux-là, ont employée plusieurs fois déjà dans un but économique, pour modifier le taux du salaire ou la durée du travail.

Au surplus, que le but des grèves et de toute cette agitation soit purement politique, ou bien, comme c'est notre conviction, qu'il soit à la fois politique et économique,

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toujours est-il que de pareils mouvements indiquent un malaise immense, un mécontentement profond chez la classe ouvrière et une volonté décidée d'en finir tôt ou tard. 11 y a deux nations dans la nation : celle qui possède richesses, droits et pouvoir, et celle qui n'a rien ; entre elles deux l'abime se creuse de plus eu plus, Tantagonisme s'acci'oît chaque jour, jusqu'à ce qu'il éclate ouvertement, et terrible, comme éclate la chaudière trop comprimée. En sommes-nous là? Je ne sais. Ce serait la guerre sociale.

En tous cas, des agitations comme celles auxquelles la Belgique est en proie en ce moment sont peut-être des escarmouches d'avant-garde de cette grande guerre sociale prédite pour la fin du siècle, — à moins que ceux qui sont à la tète des nations, ceux qui possèdent richesses, savoir et pouvoir, aient la sagesse de prendre eux-mêmes l'initiative de meilleurs arrangements sociaux, où la misère et l'inégalité, sources premières du malaise actuel et de tous les mouvements fébriles, fassent place au bien-être pour tous et à l'égalité.

Le calme était à peine rétabli dans les régions industrielles que l'attention fut vivement sollicitée sur le lamentable destin d'une autre catégorie de travailleurs : les pécheurs d'Ostende. Religieux et très en dehors des influences socialistes, ils se mirent en grève aussi, criant leur misère et protestant contre l'introduction libre du poisson étranger. Une collision entre eux et la garde civique et les gendarmes laissa cinq morts sur la plage (24 août 1887). Cette fusillade sembla l'écho douloureux de celles qu'avait entendues le pays wallon et ne fît qu'accroître encore l'irritation de la classe ouvrière.

Les souffrances de celle-ci n'étaient plus contestées par personne d'ailleurs, depuis que les investigations officielles les avaient signalées. La Commission du travail, nommée en mai 1886, termina ses travaux en

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juin 1887. Elle concldait à la nécessité des réformes relatives aux objets suivants : les conseils d'arbitrage et de conciliation, la réglementation du travail industriel, la constitution des unions professionueiles, la répression de l'ivrognerie, le paiement des salaires, la saisie des salaires, les conseils de prud'hommes, les sociétés coopératives, les sociétés de secours mutuels, l'expropriation par zones, les caisses d'épargne et de retraite, les logements ouvriers, les écoles ménagères, les écoles professionnelles, le service militaiie personnel, les caisses de secours et de prévoyance, la réparation des accidents du travail.

Il y avait là un vaste champ de réformes urgentes. Le gouvernement clérical se trouvait obligé de sanctionner son enquête par une série de propositions législatives. Il se déroba à ce devoir, et se contenta de faire voler par sa docile majorité une loi sur l'ivresse publique, une loi sur l'insaisissabilité du salaire au delà d'un cinquième et une loi de répression des provocations non suivies d'effet (31 août 1887).

Les journaux et les orateurs du Parti ouvrier n'eurent point de peine à démontrer le piteux aboutissement des promesses réformatrices des cléricaux et la superficialilé de leur sollicitude pour la classe ouvrière. Ils furent secondés par le parti libéral, dont les éléments avancés cherchaient, dans la convocation d'un congrès progressiste, un moyen de reconquérir le pouvoir; les aspirations politiques étaient d'ailleurs tellement rapprochées que les deux partis étaient confondus en maintes occasions, et que l'on vit ainsi le D"" De Paepe et d'autres socialistes avérés aller défendre au congrès progressiste le suffrage universel.

Ce fut le même désir d'unir toutes les forces démocratiques qui poussa les progressistes à s'allier aux ou-

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vriers, lors des élections commuuales, en octobre 1887, ouvrant ainsi celte question des alliances qui a fait depuis l'objet de tant de controverses. Ils furent néanmoins battus, à Bruxelles, par les doctrinaires. En revanche, les socialistes luttèrent seuls à Anvers, à Gand, à Liège, à Seraing, à Dison, à la Louvière, parvinrent à faire entrer leurs élus dans les conseils communaux de diverses localités des environs de Charleroi et s'emparèrent de Familleureux, un petit village du Centre, qui fut la première municipalité socialiste.

L'année 1888 marque une période de répit. Aux élections provinciales de mai, les socialistes luttent dans dix cantons, à Molenbeek, Ixelles, Saint-Josse, faubourgs de la capitale ; à Anvers, Gand, Louvain, Liège, Yerviers, Seneffe et au Roeulx. Ils recueillent environ 7.000 voix en tout. Aux élections législatives ils essayent, à Bruxelles seulement, un simulacre de lutte et obtiennent (12 juin 1888) 900 voix sur plus de 22.000 ! Comme résultats électoraux, cela restait infime et il fallait vraiment perdre tout espoir de réussir jamais devant les électeurs censitaires.

En juin, le ministre de la justice, M. Le Jeune, donne une certaine satisfaction au mouvement en faveur de l'amnistie, en graciant ou en libérant conditionnellement les condamnés de 1886. Oscar Falleur est ainsi relâché, mais sa présence à une réunion internationale d'ouvriers verriers est l'occasion de vipérines dénonciations et le gouvernement l'oblige à s'expatrier. Le malheureux partit pour l'Amérique, où l'attendaient maints déboires et d'où il ne devait plus revenir.

Les incidents de la politique quotidienne ne faisaient qu'accentuer la divergence de vues entre les deux fractions du parti socialiste qui n'avaient pu s'accorder à

Dampremy, lors du congrès de 1887. Les groupes wallons, qu'inspirait De Fuisseaux, s'étaient séparés du Parti ouvrier et avaient fondé le parti républicain socialiste. Ils publiaient au Borinage un journal hebdomadaire '.La République belge, qui prodiguait an Peuple d'amères critiques. Pendant que le Parti ouvrier poursuivait patiemment, avec ténacité, son œuvre d'organisation de la classe ouvrière, le Parti républicain socialiste préconisait la grève générale, immédiate, la grève noire. Les Bruxellois et les Gantois reprochaient aux partisans de de Fuisseaux d'essayer d'entraîner dans des aventures douloureuses des ouvriers non suffisamment préparés à la lutte, de négliger le côté pratique des œuvres d'émancipation économique pour de chimériques tentatives de révolution politique, tandis que les Borains affectaient de traiter en tièdes les gens du Peuple et du Parti ouvrier, leur faisaient grief de leurs prétendues temporisations, de leurs alliances avec les partis bourgeois, les accusaient de sacrifier l'ardeur révolutionnaire aux préoccupations mercantiles des coopératives. Au fond, la dispute était surtout dans les mots. De vagues hostilités de race (Flamands et Wallons), les antipathies personnelles de certains chefs, des méfiances et des malentendus contribuaient à l'entretenir.

Vers la fin de 1883, le Parti socialiste républicain crut le moment venu de tenter un effort suprême. La grève commença dans la région du centre et s'étendit peu à peu dans le pays de Charleroi et dans le Borinage, presque exclusivement chez les houilleurs. Des réclamations, à la fois économiques, telles qu'une augmentation de salaire, et politiques, telles que le suffrage universel -et la République, la motivaient. Un congrès, tenu à Ghàtelet le 22 décembre, décida sa gé-

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néralisalion. On y fut dur pour le Parti ouvrier, et un membre borain, Fauviau, qui avait conservé des relations avec le Peuple, dut promettre, sous menace d'exclusion, de les rompre sans délai. Le même jour, dans une localité voisine, à Lodelinsart, Volders et Anseele défendaient la cause de l'organisation ouvrière et se prononçaient contre une grève entreprise sans ressources, sans discipline, même sans but précis. D'autre part, dans un important meeting tenu à Jolimont, Cavrot, Léonard, Defnet et Delporte essayaient un rapprochement et après avoir montré les dangers de la grève projetée, déclaraient que si les bouilleurs voulaient quand même la risquer, le concours du Parti ouvrier ne leur ferait pas défaut.

fa grève s'étendit. Elle fut l'occasion de nombreuses explosions de dynamite qui parurent, généralement, singulières. Ces procédés de terrorisation n'étaient pas dans les mœurs des mineurs, et l'on remarqua que, de la part de gens habitués à manier ces explosifs, il était assez étrange qu'aucune ne produisît un effet sérieux.

L'étonnement fut beaucoup plus grand encore lorsqu'on apprit l'arrestation successive de la plupart des membres du Parti socialiste républicain, présents au congrès de Châtelet, Georges de Fuisseaux, iMaroille, Malengret, Ledoux, Laloi, etc., sous l'inculpation d'avoir formé un complot pour changer la forme du gouvernement. Et, pendant que la curiosité publique suivait avidement cette instruction judiciaire, la grève, peu à peu, s'éteignit. Le Parti ouvrier s'empressa d'adresser aux bouilleurs le manifeste suivant, que nous reproduisons comme caractéristique de la ligne de conduite suivie dans cette circonstance :

Compagnons !

Cent mille hommes dévoués, pleins d'abnégation et d'énergie, seront forcément toujours vaincus par un groupe moins nombreux, mais discipliné et solidairement uni.

De nouveau, vous venez d'en acquérir l'expérience. Vous êtes cent mille dans le pays. Vous avez pour vous le bon droit. Vos réclamations sont légitimes, modérées et raisonnables. Vous êtes prêts à tous les sacrifices. Cependant vous venez d'essuyer une défaite et vos blessures saignent.

Rappelez-vous ce que le Parti ouvrier vous a toujours dit. Souvenez-vous de l'insistance qu'il mettait à vous prêcher l'organisation, sans laquelle vous ne pouvez rien et avec laquelle vous pourriez tant.

Vous êtes une masse énorme, mais sans cohérence, sans discipline ; vous êtes sans force et vos tentatives échouent douloureusement. Pour triompher dans une lutte pour le relèvement des salaires et la revendication de ses droits, il faut agir avec ensemble, avec unité. Cet ensemble et cette unité, l'organisation peut seule vous les donner.

Voyez la grève dont les derniers échos résonnent encore. Vous aviez raison de demander une augmentation de salaire : l'industrie charbonnière est dans une situation prospère, les commandes sont nombreuses, les prix rémunérateurs, les actions de charbonnages ont augmenté de valeur. Malgré tout cela, vous n'avez pas réussi, parce que vous n'étiez pas organisés, parce qu'à la redoutable force que donne à la classe capitaliste la possession du pouvoir et la richesse, vous n'opposiez pas avec union et tactique la force que vous donne le nombre.

Il ne sert à rien, compagnons de la mine, de se ronger les poings et de maudire la société mauvaise, qui vous écrase et ne vous attribue pour un labeur pénible et meurtrier qu'un salaire insuffisant; il faut se préparer à agir solidairement pour changer les conditions sociales dont les travailleurs sont les victimes.

Aux capitalistes, aux gouvernants, à ceux qui exploitent les mines, richesses nationales, comme ils exploitent les mineurs qui vivent aux abords des fosses, il faut, opposer une masse ouvrière compacte et unie, inébranlable dans ses revendications, forte par son groupement.

Dest. et Va.nd. 7

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C'est pour celte raison que, rappelant le conseil d'un des fondateurs de l'Internationale, nous vous disons : Travailleurs, unissez-vous.

Lorsque vous aurez des associations puissantes, vous vous rirez des menaces des gendarmes, des menées des misérables agents provocateurs, dont la tactique est de vous représenter comme des criminels, des vains racontars de la presse capitaliste, et vous vous dresserez devant ceux qui exigent de vous que vous les enrichissiez par votre travail, alors qu'ils vous refusent dédaigneusement vos droits de citoyens et votre part des richesses créées par vous.

Mineurs !

La Belgique ouvrière est avec vous. Elle sait combien vous souffrez, combien cruelles sont vos peines et légitimes vos griefs. Elle a fait, dès le premier jour de la lutte, des vœux ardents pour votre triomphe et c'est avec indignation quelle a vu des misérables stipendiés s'efforcer de jeter le trouble dans vos rangs et de vous discréditer par des violences inutiles et blâmables. Elle proteste avec vous contre les arrestations et les condamnations en masse dont sont victimes ceux qui ont épousé avec désintéressement votre cause.

Pour envisager l'avenir avec confiance, pour obtenir les réformes que vous désirez si ardemment et dont vous avez si grand besoin, il faut vous organiser. Avec des organisations solides vous pouvez tout ; sans organisation vous ne pouvez rien.

Fidèle à ce programme, le Parti ouvrier intervint énergiquement, en février 1889, pour soutenir, à Quenast, une grève considérable d'ouvriers carriers, motivée par les tentatives faites par le patron pour dominer ou détruire un commencement d'organisation ouvrière, indépendante. Cette grève, décidée par plus de 2.000 ouvriers, ensanglantée dès le début, comme presque toujours, par le meurtre d'un gréviste par un gendarme, et maintenue pendant de longues semaines,

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passionna assez vivement l'opinion. Le Parti ouvrier envoya aux grévistes des orateurs pour leurs meelings, des subsides et plus 60.000 kilogrammes de pain. Ce fut un beau témoignage de vitalité'.

Il en donna d'autres, en entamant une série de meetings en plein air, en poursuivant une campagne antimilitariste, et spécialement, en inaugurant, en avril 1889, les installations considérablement agrandies du Vooruit à Gand.

Le 5^ congrès annuel du Parti se tint à Joliment, les 21 et 22 avril, au local de la coopérative le Progrès (1).

Ou y discuta assez longuement une proposition tendant à modifier le titre du Parti, à l'appeler désortnais Parti des travailleurs, et à le scinder en quatre grands groupes : syndicats professionnels, mutualités, coopératives, et ligues politiques, ayant chacun son autonomie. Cette motion qui tendait à augmenter le nombre des membres du Parti, mais aurait eu pour résultat certain d'en affaiblir la cohésion, l'influence de l'esprit socialiste, fut rejelée à une très grande majorité.

Une autre discussion, assez intéressante, se produisit au sujet de la question de savoir si le Parti ouvrier belge se ferait représenter officiellement au congrès de Paris, que les possibiUstes prétendaient organiser seuls, sans les marxistes et les blanquistes. Le congrès était désireux de ne pas accentuer les dissensions entre les socialistes français en marquant une préférence, mais il finit par décider d'assister officiellement au congrès

(1) Voyez le Compte rendu du F« Congrès annuel du Parti oU' vrier belge, Bruxelles, 1889. Librairie du Peuple, 35, rue des Sables. Nous indiquons, une fois pour toutes, que l'on peut se procurer à celte librairie le compte rendu de tous les congrès annuels, sauf les quatre premiers qui sont épuisés.

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de Paris, tout en déclarant qu'il assisterait aussi au second congrès que pourraient éventuellement convoquer les dissidents.

Enfin, avant de clôturer ses travaux, le congrès adopta, à l'unanimité des membres présents, une protestation contre l'emprisonnement des républicains socialistes du congrès de Ghâlelet, traduits en cour d'assises sous prétexte de complot inventé par des agents provocateurs.

Alfred de Fuisseaux, Georges de Fuisseaux, Maroille. Coureur et les autres avaient été, en eflet, renvoyés devant la Cour d'assises du Hainaut et y comparurent en mai 1889. Les débals de cette affaire, célèbre sous le nom ironique de Grand Complot, eurent un retentissement inconcevable.

C'est que l'examen du dossier avait suffi pour révéler aux défenseurs l'existence d'agents provocateurs. On apprit ainsi, non sans stupeur, que le misérable Loloi, qui présidait le congrès deChâtelet et accusait de modération les gens du Parti ouvrier, était un indicateur de la sûreté publique, rétribué aux pièces, selon l'importance et la nature des renseignements qu'il fournissait. La publicité de l'audience mit en lumière une autre figure de mouchard, l'abject Pourbaix, qui télégraphiait familièrement au ministère : Prévsnez Beernaert, arriverai minuit. On sut encore que le chef du Cabinet n'avait pas ignoré, l'année précédente, que Coureur n'était pas l'auteur de manifeste signé Stanislas Tondeur, et l'avait néanmoins fait poursuivre de ce chef devant la Cour d'assises. Il fut révélé que Pourbaix avait chez lui des provisions de dynamite, qu'il en fournissait aux plus violents et leur conseillait des méfaits. Le scandale fut énorme.

Après d'admirables plaidoiries de Paul Janson et

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d'Edmond Picard, tous les accusés furent acquitlés. Quelques semaines après, Paul Janson e'tait élu député de Bruxelles et, dès son entrée au Parlement, prononçait contre le ministère un accablant réquisitoire. Pendant deux séances, les plus agitées peut-être qu'ait connues la Chambre censitaire, le Cabinet conservateur fut violemment pris à partie. On vit même le chef de la gauche modérée, Frère-Orban, sortir de son silence orgueilleux pour flétrir à son tour les procédés employés par le gouvernement. Toute la presse libérale, progressiste, socialiste, commenta avec indignation ces révélations et ces débats.

Nous regrettons de ne pouvoir nous étendre un peu sur cet étrange procès du Grand Complot, à l'occasion duquel il y aurait tant de détails piquants à narrer, tant de réflexions intéressantes à faire ; mais nous ne pouvons le mentionner dans cette étude qu'au point de vue de ses conséquences.

Celles-ci furent considérables et salutaires. Les socialistes républicains s'aperçurent qu'ils avaient fait fausse route. Les impatients et les exaltés apprirent à se méfier de ceux qui leur conseillaient de chimériques coups de force. L'apparition des mouchards officiels en fît soupçonner d'autres et rendit prudent. Il devint notoire que deux partis socialistes n'étaient pas viables et que l'union, avec la confiance réciproque, était indispensable pour lutter contre les partis bourgeois. Au surplus, le Parti ouvrier eut le triomphe modeste. Il ne fît point trop sentir combien les événements lui avaient donné raison. Et ce fut, sans un mot d'amertume pour la polémique passée, qu'il prit avec ardeur, avec vaillance, la défense des accusés du Grand Complot, avec joie qu'il salua leur acquittement.

Aussi le rapprochement ne tarda pas à se faire entre

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des groupes faits pour s'entendre. Une assemblée convoquée le 8 octobre 1889 à Bruxelles constata l'adhésion au Parti ouvrier des membres de l'ancien Parti socialiste républicain. Il fut convenu que l'obligation pour les coopératives de consacrer une partie de leurs bénéfices à la propagande socialiste serait mise à l'ordre du jour du prochain congrès et préconisée par le Conseil général.

Le 6^ congrès annuel tenu à Louvain, les 6 et 7 avril 1890, scella l'union. Un grand nombre de délégués des bassins houillers du Haiuaut y assistaient. Oeorges de Fuisseaux constata la disparition de toute résistance, et émit le vœu de voir modifier le titre du parti en celui de : « Parti socialiste républicain ».

Une lettre du D' de Paepe, tenu éloigné du congrès par la maladie, justifia le maintien de la dénomination primitive, par ces conseils toujours d'actualité :

Permettez à un vieux socialiste, sur la brèche depuis plus de trente-trois ans, et qui a vu déjà tant de hauts et de bas, tant de périodes de progrès et de périodes de recul dans les partis avancés belges, de vous donner un conseil : celui de viser, avant tout, dans toutes vos délibérations et résolutions, à maintenir parmi les différentes fractions du Parti et les diverses tendances plus ou moins accentuées ou modérées, l'union la plus étroite possible, et éviter même tout ce qui pourrait constituer un soupçon de division pour l'avenir. Naturellement, ceci implique qu'il faut commencer par oublier les divisions qui ont existé dans le passé. Vous diviser pour mieux vous opprimer, telle est la tactique de vos ennemis ; rappelezvous l'aveu de M. Gauthier de Rasse, l'ex-chef de la sûreté. Fuir les divisions, les éviter, les étouffer dans l'œuf, telle doit être votre tactique à vous; et pour cela, que votre programme reste le plus large possible ; que le titre du Parti reste assez général pour abriter tout ce qui, dans le prolétariat belge, veut travailler à Témancipation

intellectuelle et matérielle, politique et économique de la masse des déshérités.

« Parti ouvrier » quoi de plus large, de plus précis et de plus simple à la fois? Qu'ajouteraient les mots : socialiste, collectiviste, communiste, rationaliste, démocrate, républicain et autres épitliètes limitatives? Qui dit « Parti ouvrier » dit « parti de classe ». Et dès que la classe ouvrière se constitue en parti, que voulez-vous qu'elle soit autre chose, dans ses tendances et dans ses principes, que socialiste, républicaine, etc. ? Tel groupe, parmi nous, aura peut-être plus de propension pour telle ou telle de ces épithètes, soit; qu'il la prenne, qu'il s'intitule communiste, républicain, anarchiste même s'il lui plaît, ou qu'il s'intitule démocrate, mutuelliste, coopérateur, ou de tout autre titre aussi peu efl'rayant ; c'est son affaire. Mais que tous viennent se ranger sous cette appellation qui, depuis sa fondation, est celle de notre parti : '( Le Parti ouvrier ».

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