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CHAPITRE VI

Les Socialistes au Parlement.

Une curiosité très vive suivit les députés socialistes à la Chambre. Même pour les adversaires, même pour les indifférents, il était intéressant de se rendre compte des conceptions et des attitudes du parti nouveau. Les débats pariemeutaires qui, sous le régime censitaire, se traînaient péniblement, au milieu de l'inattention générale, dans de vagues banalités que venait rompre rarement quelque incident bruyant, furent avidement écoutés, commentés, discutés par tout le pays. Le Compte rendu analytique v\[ augmenter son tirage dans des proportions énormes (1). L'intérêt qui s'attachait aux discours des socialistes était d'autant plus vif que, par suite de l'eff'ondrement du parti libéral, la gauche

(1) De 12.414 qu'il était en 1894, le Compte rendu iVaaeais vit passer le cliitfre de ses abonnés, en 1895, à 42.380 ! Le compte rendu flamand passa, de 5.294 à 18.802 ! Les Annales, de 4.662 à 14.459 ! Le gouvernement clérical, effrayé de la diffusion des idées socialistes par ces publications officielles, en augmenta considérablement le prix et le chiffre des abonnements diminua d'année eu année pour n'être plus, en 1900, que de 4.778 (C. R. français), 1.141 (Ur. R. ffamandj et 1.020 {Annales) 1

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socialiste représentait la véritable opposition, vis à-vis du pouvoir clérical.

Quelque forte que fût la majorité de celui-ci, elle manquait de cohésion et d'homogénéité. Elle comprenait des militaristes et des anti-militaristes, des proportionnalistes et des anti-proportionnalistes, des protectionnistes et des libre-échangistes, des manchestériens et des interventionnistes, des conservateurs et des émocrates. Parmi ceux qui avaient pris ce titre, figuraient un certain nombre de personnalités peu inquiétantes, ouvriers ou pseudo-ouvriers sans indépendance et destinés uniquement à donner le change ; mais il en était un qui n'avait pas seulement l'étiquette démocratique, et qui avait osé s'attaquer au chef même des conservateurs, à M. Woeste, dans Tarrondissement d'Alost. C'était un prêtre, l'abbé Daens. Une erreur, dans les premiers calculs des votes, avait abouti à la proclamation de la victoire de M. Woeste et d'un de ses amis, mais les chiffres durent être rectifiés, et M. Woeste connut l'humiliation d'un ballottage, et ne rentra à la Chambre, le 7 décembre, qu'escorté de son rival.

Il importait donc, tout d'abord, aux nouveaux élus socialistes, d'opposer à l'incohérence de la majorité une rigoureuse unité d'attitude. Ils se constituèrent, dans ce but, en groupe distinct, et de cordiales réunions hebdomadaires ne tardèrent pas à établir, entre eux, une remarquable et précieuse concordance de voles et de tactique. De temps en temps, afin de rester en communion d'idées avec le Parti, on délibérait avec le Conseil général. On put ainsi dissiper bien des malentendus, concerter une action d'ensemble, mettre en communication constante les diverses associations du pays, donner enfin aux efforts du Parti ouvrier une

harmonie, et, par conséquent, une puissance qui n'avait point été réalisée jusque-là. Ce fut un premier résultat de la constitution du groupe parlementaire.

Mais une autre conséquence, non moins féconde, fut le retentissement prolongé de leurs premiers votes, généralement précédés d'une déclaration ou d'un commentaire au nom de tous.

Dès les premières séances, la largeur de l'abîme qui séparait les conceptions de droite et de gauche, sur les sujets les plus essentiels, apparut avec évidence. Des incidents violents se produisirent.

L'un d'eux est resté particulièrement fameux : la manifestation républicaine, qui eut lieu lors de la discussion du budget des dotations. Après la liste civile du Roi, fixée par une loi au début de chaque règne, un poste de 200.000, francs, à titre de dotation, au comte de Flandre, frère du roi, était inscrit au budget. Les socialistes en demandèrent la disparition. Ils opposèrent cette dépense, faite sans raison appréciable, en faveur d'un prince millionnaire, à la pénurie de ressources pour les dépenses ouvrières les plus urgentes. Le ministre, assez embarrassé pour justifier ce gaspillage, crut se tirer d'affaire en provoquant une petite démonstration royaliste ; il agita son mouchoir en criant : Vive le Hoi ! Les députés socialistes, debout, ripostèrent aussitôt par des: Vive le Peuple 1 Ce fut, en vérité, un spectacle pittoresque, et dont la propagande socialiste sut tirer un parti merveilleux. Dans les régions industrielles, comme dans les chaumières des paysans, l'on s'indigna contre la courtisanerie du pouvoir.

Deux élections partielles eurent lieu, toutes deux favorables aux sociaUstes. Il fallut d'abord remplacer, à Liège, Léon DeFiiisseaux, élu à la fois à Liège et à

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Mon?, et qui avait opté pour Mons ; le mandat fut disputé par les libéraux et les cléricaux. Smeets obtint 57.734 suffrages, le catholique, 35.763, le libéral, 27.787. Au scrutin de ballottage, Smeets fut élu par 63.782 voix contre 55.524 à son compétiteur clérical. Les quatre-cinquièmes des libéraux avaient donc reporté leurs suffrages sur le catholique ; un cinquième seulement avait voté pour le socialiste. C'est là un phénomène que nous verrons conslamment, plus ou moins accentué, dans les élections ultérieures, et qui s'explique aisément, si l'on réfléchit combien les intérêts économiques dominent, chez la plupart des gens, leurs convictions philosophiques uu leurs aspirations politiques.

L'autre élection eut lieu, le 13 janvier 1895, à Thuin. Un des trois libéraux élus au ballottage d'octobre, grâce aux voix socialistes, étant mort, le parti libéral reconnut qu'il était équitable d'accorder aux socialistes de cet arrondissement une représentation. Berloz fut élu par 22.864 voix contre 20.936 données à son compétiteur clérical ; chiffres qui, étant comparés à ceux du mois d'octobre, révélaient que, comme à Liège, mais dans une proportion beaucoup moindre, des libéraux avaient préféré voter pour le candidat clérical.

Cette élection porta à vingt-neuf le nombre des députés socialistes. Il nous semble malaisé de retracer et d'apprécier leur activité ; nous y avons pris une part trop ouverte pour avoir l'impartialité nécessaire et ces temps sont trop récents pour qu'il soit utile d'en commémorer les détails ou possible de les juger équitablement. Nous nous bornerons donc à quelques indications sommaires, renvoyant nos lecteurs aux Annales parlementaires et aux journaux quotidiens. On trou-

vera, en outre, dans la Bibliothèque de propagande du Parti ouvrier (Bruxelles, 33, rue des Sables), une brochure de G. Grimard : L'action socialiste au Parlement, durant les années 1895 et 1896, et d'autres brochures, résumant ou reproduisant certains discours, prononcés à la Chambre par les députés socialistes : Emile Vanderyelde, Za Question agraire ; Les lois sociales en Belgique ,• Bertrand, L-? budget de la Justice dans ses rapports avec la question sociale ; H. Denis, La morale rationaliste; J. Désirée, Art et Socialisme ; An- SEELE, Cartouche et C". Ce dernier titre rappelle un violent réquisitoire du tribun gantois contre les industriels de sa ville natale. Ce fat dans la séance du 23 janvier 1893, qu'il développa, avec des exemples saisissants à l'appui, cette thèse que les patrons avaient une conception de l'honneur selon la classe avec laquelle ils étaient en rapports; il montra que des hommes considérables et considérés, d'une probité irréprochable et scrupuleuse vis-à-vis de leurs pairs, ne se faisaient aucun scrupule de filouter les ouvriers dans les calculs des salaires ; qu'ils se refusaient à mesurer contradictoirement l'ouvrage fourni, pour payer moins que le salaire et que la besogne réellement effectuée; il conclut, aux applaudissements des socialistes, et malgré les clameurs indignées du centre et de la droite : « PIonorables peut-être entre eux, les patrons ne sont, vis-àvis des ouvriers, qu'une bande: Cartouche et C'° ».

Ce débat fît quelque tapage. Il plut profondément à la masse ouvrière, qui fut enchantée qu'on eut déclaré, bien haut, sans ménagement, à la tribune parlementaire, ce que tant d'entre les travailleurs osaient à peine dire tout bas. On fît des enquêtes ; la pratique doleuse, dénoncée par Anseele, fut constatée, et le Ministre de la Justice dut saisir la (chambre d'un projet

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de loi réprimant les fraudes de cette nature. Ce fut à l'occasion de ce discours fameax, que M. de Lantstieere ancien Ministre de la Justice, donna sa démission de Président de la Chambre, la majorité cléricale n'ayant pas voulu ratifier une mesure disciplinaire qu'il avait prise à l'égard d'un dioilier qui, dans son exaspération, avait traité Anseele d'énergumène. Il fut remplacé par M. Beernaert, qui était un personnage dûment décoratif, mais que son intervention directe dans la politique active, ainsi que les souvenirs fâcheux du Grand Complot, rendaient d'avance suspect à la minorité. M. de Lantsheere avait le prestige de sa courtoisie et de son impartialité ; M. Beernaert n'avait guère que celui des services rendus, contre les socialistes, à la majorité. C'est, en grande partie, à la maladresse de la droite, en cette circonstance, qu'il faut faire remonter la responsabilité de certaines scènes tumultueuses, que réprouvèrent les fidèles du cant et du décorum parlementaires, et qui motivèrent une revision du règlement. Nous nous hâtons, d'ailleurs, d'ajouter que les orages les plus violents restèrent inférieurs aux tempêtes dont la plupart des Parlements étrangers nous ont, à certains jours, donné l'exemple.

Les discussions de la loi sur l'électorat communal furent parmi les plus mouvementées. Elles eurent lieu dans les premiers mois de 18'Jo, et motivèrent de nouveaux préparatifs de grève générale. Il nous paraît préférable, pour la clarté de ces notes, d'exposer au chapitre suivant, qui traite de la conquête du pouvoir communal, les incidents qui surgirent à cette occasion.

En mars 189o, J. des Essarts donnait sa démission de sénateur provincial, ses occupations ne lui laissant pas le temps de remplir son mandat comme il l'eût dé-

siré. 11 fut remplacé, le 20 avril, par H. La Fontaine-

Le l^"^ mai fut célébré avec animation. Les députés socialistes avaient provoqué à la Chambre, sur ce sujet, une discussion où ils défendirent la journée normale de huit heures de travail, et où ils insistèrent sur le caractère de fête, non de combat, qu'avaient les manifestations ouvrières du l^"" mai.

Quelques jours après, une nouvelle campagne électorale s'ouvrait dans l'arrondissement de Thuin, par suite de la démission de M. Anspach, l'un des élus libéraux d'octobre. Le parti socialiste s'y consacra avec son ardeur coutumière et les résultats furent splendides : les libéraux réunissent 9.454 voix, les cléricaux, 16.087 et Lekeu, rédacteur au Peuple, qui avait eu le 14 octobre précédent 10.127 suffrages, en obtint 18.127 ! Les progrès étaient donc formidables et constituaient pour la députalion socialiste la plus significative approbation. Au ballottage, Lekeu échoua à 24 voix de minorité (22.185 contre 22.209), la plupart des libéraux ayant préféré voter pour le candidat clérical.

Le 26 mai, un remaniement ministériel faisait apparaître dans les Conseils de la couronne, M. Nyssens. Il était appelé à la tête d'un département nouveau : le Ministère de l'Industrie et du Travail. La création de ce Ministère du Travail était encore une victoire morale pour les socialistes ; c'était un des desiderata de leur programme ; c'était l'amplification de la proposition faite autrefois par M. Janson ; c'était, enfin, la consécration définitive du triomphe des principes interventionnistes sur les théories manchestériennes, qui avaient été pendant 65 ans TEvangile des partis bourgeois.

Pendant cette session 1894-95, le gouvernement

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avait présenté aux Chambres, outre le projet de loi sur l'électorat communal, trois projets de loi très importants. L'un modifiait le régime douanier et aggravait, pour complaire aux agrariens, les tarifs protecteurs ; l'autre consentait un prêt de 12 millions à l'Etat du Congo ; le troisième avait pour but de rendre l'enseignement de la religion obligatoire dans les écoles primaires.

Les socialistes combattirent ces projets avec une extrême énergie. Ils le firent avec d'autant plus d'autorité que la loi économique et la loi scolaire leur permirent de batailler pour les conceptions qui leur étaient communes avec les libéraux. La presse libérale les appuya et applaudit à leurs efforts.

Rien ne fut plus propice à démontrer, à ceux qui en doutaient, que la question des salaires n'était pas la seule à passionner le Parti Ouvrier. Celui-ci put ainsi affirmer, en même temps que des sentiments de tolérance et son désir de se concilier même l'ouvrier chrétien, sa ferme volonté de défendre et de faire respecter la liberté de conscience.

Le 28 juillet, une manifestation à laquelle prirent part environ cent mille hommes fut organisée pour prolester contre les projets du gouvernement. Elle avait été préparée par l'adresse suivante :

Au peuple belge,

Le gouvernement clérical poursuit sa lutte contre le socialisme. Aveuglé sur sa véritable force par une majorité de hasard, il pousse toujours plus loin son audace.

Déjà il avait quadruplé la puissance électorale des riclies, mutilé et rendu presque illusoire le droit de suffrage que les travailleurs n'avaient conquis que par de longues années de luttes, de sacrifices et de soufTrances.

Pour enrichir une poignée d'industriels et de grands propriétaires, il a inauguré une politique économique qui aura pour ï-ésultat certain d'élever le prix de la subsistance de l'ouvrier.

Par courtisanerie pour le roi, poussé par les spéculateurs et les tripoteurs d'affaires, il vient de jeter dans le goufl're du Congo plus de 12 millions pris dans la poche des travailleurs belges.

Ce n'était pas assez.

Après avoir frappé le suffrage universel, après avoir atteint l'alimentation populaire, voilà qu'il ose s'en prendre à la conscience même du peuple, à ce que le pauvre a de plus cher : l'avenir de ses enfants.

La nouvelle loi scolaire, qu'on veut brutalement imposer au pays, proclame audacieusement qu'il n'y a pas de morale en dehors de la religion catholique. Tous les actes de probité^ de dévouement, de sacrifice n'ont de valeur morale, s'ils ne reçoivent la sanction religieuse, s'ils n'ont pour mobile la crainte de Dieu et de l'enfer.

L'enseignement de la religion sera rendu obligatoire pour toutes les écoles, qui devront, pour vivre, passer par les subsides de l'Etat.

Sur 5.778 écoles primaires officielles que compte le pays, il n'y en a que 153 sans caractère confessionel. C'était encore trop et M. SchoUaert a annoncé son intention de supprimer la disposition de la loi de 1884 autorisant vingt pères de famille à réclamer une école conforme à leurs convictions.

Consommer la ruine de l'enseignement public, cléricaliser toutes les écoles, tel est le but hautement avoué de ce scandaleux projet.

L'autre but, celui qu'on n'avoue pas, c'est d'énerver les efforts de la classe ouvrière vers son émancipation, c'est de perpétuer la domination capitaliste à l'aide de la terreur religieuse que l'on s'apprête à faire régner sur ce pauvre pays.

Contre cet abominable coup dô parti, debout tous les défenseurs de la liberté de conscience !

A la morale religieuse, nous opposons la morale humaine, plus haute et plus belle, qui consiste à faire le bien pour lui-même, sans espoir de récompense comme

Dest. et vand. Il

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sans crainte de châtiment. Nous entendons qu'on respecte nos croyances comme nous respectons celles des autres et que le domaine de la conscience reste sacré pour tous.

Nous irons dire partout que nous voulons l'instruction obligatoire avec son corollaire indispensable : la nourriture et le vêtement pour les enfants de toutes les écoles, qu'elles soient ou non officielles.

Nous entendons faire des instituteurs, des hommes matériellement et moralement libres et nous les soustrairons à la domination du clergé et de l'Etat.

Nous réclamons un programme scolaire conforme aux idées modernes et comprenant notamment l'obligation de l'enseignement des sciences naturelles, la plus précieuse conquête de la science pédagogique.

Debout donc, ouvriers et bourgeois! II ne sera pas dit que les enfants de ce pays, qui a déjà tant souffert de l'oppression cléricale, courbera cette fois encore la tête.

Debout, tous debout !

Le Parti ouvrier vous appelle. Venez à lui ! Il va montrer qu'il sait lutter non seulement pour le pain, mais aussi pour la conscience du pauvre, qu'il est et deviendra de plus eu plus le défenseur le plus énergique de la liberté humaine.

Le gouvernement ne tint pas compte des objui'gations de l'opposition et re'alisa l'œuvre projetée. Mais, en même temps, cette politique ralliait au parti socialiste beaucoup de libe'raux fe'rus d'anticléricalisme.

D'autre part, en juillet 1895, les Chevaliers du Travail adhéraient, pour l'action politique tout au moins, au Parti ouvrier. Ainsi, celui-ci groupait toutes les énergies socialistes et voyait sans cesse s'accroître son influence. Pendant toute cette période, les congrès de métiers, les installations de coopératives, les inaugurations de Maisons du Peuple ou de drapeaux d'associations de secours mutuels se succèdent sans interruption ; c'est une activité constante, une prospérité sans ralentissement.

Chaque élection est disputée aux réactionnaires, même dans les bourgs les plus réfractaires des Flandres ; ainsi, on lutte à Osteride, le 28 juillet 1895, et Hardyns y obtient 1.263 voix.

Dans l'espoir d'atténuer les effets de la propagande par le Parlement, le gouvernement tripla le prix d'abonnement au Compte-rendu analytique (1). La presse socialiste regagna une partie des lecteurs du Compte rendu.

Le H octobre, Alfred De Fuisseaux est acquitté par le jury du Hainaut, de l'accusation de participation au Grand Complot.

Le renouvellement des conseils communaux occupe presque exclusivement les derniers mois de l'année 1893 ; nous en parlerons au chapitre suivant. Les discussions provoquées à la Chambre et dans la presse par le souvenir de la Commune de Paris, ont comme conséquence, le 18 mars i896, la commémoration, en divers endroits, des événements de 1871.

Le 23 mars 1896, L. de Brouckère et J. Lekeu comparaissaient devant la Cour d'assises du Brabaut. Ils avaient écrit dans le journal le Conscrit, publié par la jeune garde socialiste, des articles intitulés, celui de Brouckère : Tu ne tueras pas! celui de Lekeu : Assassins et Prostitués ! dans lesquels la discipline militaire et le système du remplacement étaient acerbement critiqués.

Le gouvernement crut devoir sévir avec rigueur. Depuis plusieurs années, la propagande active que menait le Parti ouvrier dans cette direction devenait inquiétante. L'armée belge, recrutée exclusivement dans la partie pauvre de la population n'était, pour

(1) Y. note, p. 173,

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le pouvoir, un appui assuré que pour autant que l'action dissolvante du libre examen socialiste n'y vînt point affaiblir l'esprit d'obéissance aveugle. Dès son origine, le parti socialiste avait compris la nécessité de se concilier des sympathies dans l'armée. Comme il était sinon impossible, du moins très difficile de pénétrer dans les casernes où la lecture de journaux socialistes était sévèrement prohibée, on imagina d'essayer de s'attacher le soldat avant son incorporation et la propagande s'adressa surtout aux conscrits, aux jeunes gens appelés à participer au tirage au sort. Ce fut l'œuvre des jeunes gardes socialistes. Ils s'y employèrent avec une fougue admirable. Leur zèle, parfois intempestif et peu adroit, mais toujours ardent et généreux, leur valut des poursuites et des condamnations draconiennes. On eût dit que le danger surexcitait les dévouements. L'autorité des anciens, des congrès, du Conseil général dut être invoquée, à diverses reprises, pour empêcher d'inutiles bravades. Cette propagande parmi les miliciens est exposée en détail dans les rapports présentés aux congrès annuels, à Louvain (1890), Verviers (1891), Gand (1893), Anvers (1895). Autant le Parti ouvrier comprenait l'importance de la développer, autant le pouvoir était persuadé de la nécessité de la réprimer inflexiblement.

De part et d'autre, le procès du Cotisa^it fut l'occasion d'un effort décisif. De Brouckère et Lekeu présentèrent une défense d'un sentiment élevé, et leurs avocats, Edmond Picard et Emile Vandervelde, prononcèrent des plaidoiries qui, mettant en lumière l'injustice des poursuites et dénonçant l'accusation dirigée contre le socialisme même, firent en même temps un exposé intransigeant, selon les vœux des accusés, des doctrines et des espoirs du Parti ouvrier. Le jury bour-

geois condamna de Brouckère et Lekeu, chacun à six mois de prison. L^niquité de cette décision, qui ressemblait plus à la vengeance d'une classe apeurée qu'à un arrêt de justice, ne contribua pas médiocrement à répercuter en échos prolongés les idées que ces propagandistes avaient voulu servir (1).

Le 5 et le 6 avril 1896, le 12* congrès annuel du Parti ouvrier se tint à la Maison du peuple à Charleroi-Nord, sous la présidence de De Brouckère, l'assemblée ayant tenu à manifester ainsi que le Parti ouvrier était solidaire des paroles châtiées par le jury de Bruxelles. Il fut exceptionnellement nombreux, les organisations ouvrières des Chevaliers du Travail y ayant toutes adhéré. Il entendit les rapports de Servy, au nom du Conseil général, et de Bertrand, au nom du groupe parlementaire. Il délibéra sur le mode de perception et de répartition du prélèvement d'un quart de l'indemnité parlementaire, sur l'organisation syndicale, la participation au congrès de Londres, etc. ; décida de donner aux prochaines manifestations du 1" mai un caractère anti-militariste et d'organiser, pour l'année 1897, une grande manifestation nationale contre la guerre, les armées permanentes et l'encasernement.

Le mois qui suivit, on apprit la mort de Jean Volders. Les funérailles, qui eurent lieu le 14 mai 1896, décelèrent la profonde sympathie de la population bruxelloise et de la classe ouvrière du pays entier pour l'infatigable organisateur des durs combats des premiers temps. D'innombrables amis lui firent un émouvant cortège attristé.

Quant à la Chambre, sa session de 1895-96, plus

(1) Voir dans la Bibliothèque de propagande socialiste, au Peuple, 35, rue des Sables, le compte-rendu du procès.

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courte, fut moins agitée que la précédente. Après l'interminable discussion des budgets, elle ne put guère s'occuper que d'une loi sur la falsification des alcools, d'une autre loi sur l'accise du tabac, et d'une loi ouvrière intéressante, mais anodine, sur les règlements d'ateliers. Les socialistes prirent part à toutes ces discussions.

Il y aurait à citer encore leur intervention par voie d'interpellation où ils s'efforcèrent d'être les dénonciateurs vigilants des abus du pouvoir.

Nous terminons ce chapitre par la liste des principaux projets de loi déposés par le groupe socialiste pendant ces deux sessions :

Amnistie aux crimes et délits politiques commis depuis le i*'' janvier 1884 (Furnemont) ;

Modification du tarif et de la perception des droits de succession et de mutation (Denis) ;

Amélioration de la situation des fonctionnaires publics du royaume (Bertrand) ;

Indemnité aux victimes d'erreurs judiciaires (Destrée) ;

Impôt général et direct sur le revenu (Dems) ;

Modification de la loi sur la chasse (Defnet).

Création au profit des vieux bouilleurs d'une pension de 600 francs par an (A. et L. De Fuisseaux) ;

Constitution d'une Caisse de retraite en faveur de TOUS les vieux travailleurs (Furnemont) ;

Organisation du marché du travail industriel et agricole (Denis) ;

Organisation d'une représentation professionnelle de l'agriculture (Niezette) ;

Inspection ouvrière dans les mines (A. De Fuisseaux) :

Réglementation de la durée du travail, — le travail de nuit, — le repos hebdomadaire (Bertrand) ;

SufTrage universel pur et simple à 2! ans pour la province et la commune (L. et A. De Fuisseaux) ;

Modification du ressort du Conseil de Prud'hommes de Charleroi (J. Caelu.waert) ;

Punition des patrons, entrepreneurs d'ouvrages et contre-maîlres, qui renverraient leurs ouvriers à raison de l'exercice de leur droit électoral (Vandervelde) ;

Création d'un Conseil de Prud'hommes à Wasmes (G. Defnet).

Modification des articles du Gode civil ayant trait à la location des biens ruraux (DéFxNEt) ;

Epargne de la femme mariée (Vandervelde) ;

Enquête parlementaire sur la situation matérielle et morale du personnel, emploj'és et ouvriers des administrations des chemins de fer, postes et télégraphes (Bertrand) ;

Extension de la juridiction des Conseils de Prud'hommes à tous les ouvriers manuels et aux employés. (G. Defnet) ;

Suppression du remplacement militaire (Bertrand).

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