II. — L'EFFORT POLITIQUE
d'autres se montrèrent moins accommodants. Dans le Parti Ouvrier, comme dans le parti radical, il y eut des mécontents qui crurent que l'immense efTort révisionniste avait misérablement avorté. Dans une interview prise en septembre 1893, L, Furnémont déclarait ne pas espérer, sans alliance, l'anuée suivante, l'élection d'un seul député socialiste. Le désappointement de ceux-là accusa assez aigrement les députés de l'extréine-gauche d'avoir trop aisément accepté la transaction plurale et de ne pas avoir risqué la lutte suprême pour le sufTrage universel. Ces reproches exagéraient assurément le prétendu préjudice subi par la cause démocratique, mais M. Féron et ses amis avaient en tous cas commis l'imprudence, pour obtenir des hésitants de la droite leur adhésion à la solution transactionnelle, de promettre de considérer celleci comme définitive et de s'engager à ne plus jamais recommencer une agitation révisionniste. Telle fut la cause principale, jointe à d'autres divergences secondaires, des dissensions qui se manifestèrent, dès le lendemain de la revision, dans le parti progressiste et de la création d'un groupe qu'on désigna de l'épithète de néo-progressiste ou jeune gauche, et qui eut un organe hebdomadaire, La Justice. C'était, notamment, Furnémont, Georges Grimard, Max Hallet, La Fontaine, Brunet et d'autres, brillante pléiade d'avocats, de professeurs, de littérateurs qui se fît officiellement représenter, en août 1893, au Congrès de Zurich et adhérait donc, dès sa formation, au socialisme international. La fusion complète des néo-progressistes avec le Parti ouvrier se fit en quelques mois, et le Parti ouvrier trouva en ces vaillantes et nouvelles recrues des concours précieux de science et de talent, des écrivains et des orateurs qui possédaient, dans les
ressources d'une vaste culture intellectuelle, les munitions indispensables pour les luttes dans les assemblées politiques.
Un mouvement analogue aboutissait, dans l'arrondissement de Charleroi, à la fondation de la Fédération démocratique (1) qui s'employa avec activité à fondre, en vue d'une action socialiste unique, les plus avancés des radicaux, les associations ouvrières et les Chevaliers du Travail. Hector Denis, Volders, des Essarts, Désirée, prirent la parole pour exprimer ce vœu lors de l'inauguration sensationnelle, le 20 octobre, à Charleroi, du Temple de la science, vaste établissement qui devait être un lieu de réunion pour les syndicats, une sorte de Bourse du Travail, une Université populaire, etc. Louables buts qui ne furent qu'à demi réalisés, ce fut surtout une Maison du Peuple.
Pendant la ^m de l'année 1893, la Chambre et le Sénat discutent sans éclat les diverses modifications complémentaires de la Constitution, les budgets, les lois restant à leur ordre du jour. En novembre, la Chambre aborde, avec une lenteur incroyable, l'examen de la loi électorale destinée à organiser l'article 47 nouveau. En même temps, un courant en faveur de l'amnistie pour les délits de la période troublée d'avril se révèle au Borinage, à Charleroi, à Bruxelles.
Les 25 et 26 décembre, le Parti ouvrier convoque un congrès extraordinaire à Bruxelles. Anseele préside. Il s'agit d'élaborer, en vue des luttes politiques futures, un programme clair et précis. Ce programme de réalisations immédiates sera précédé d'une décla-
(1) La Fédération démocratique i/e Charleroi, Charleroi, 1896. Une brochure à cinq centimes, aux bureaux du Journal de Char' ieroi.
156 II. — l'effort politique
ration de principes, catégorique, qui rattache d'une façon bien nette le Parti ouvrier belge aux partis socialistes internationaux. Enfin, le programme général sera complété par un programme communal et un programme agricole.
L'œuvre, on le voit, n'est pas mince. Aussi elle n'est qu'ébauchée. En deux jours de discussions sommaires, mais très nourries et intéressantes, on prépare ce travail décisif que termine le 10° congrès annuel tenu à Quaregnon, quelques mois plus tard. On trouvera ces documents : exposé des motifs, programme, statuts, en leur rédaction définitive aux annexes du présent volume.
Ce congrès de Quaregnon eut, en même temps, à discuter la question des alliances. Elle avait déjà fait couler des flots d'encre et d'éloquence. Deux tendances, presqu'égales en puissance, se partageaient le Parti. Les uns, sentant vivement les souffrances multiples de la classe ouvrière et la possibilité d'y apporter de suite une série d'améliorations anodines peut-être, mais appréciables, estimaient qu'il était du devoir des socialistes de ne rien négliger pour atteindre ces résultats. Ils faisaient valoir qu'après avoir si longtemps lutté pour le droit de suffrage, il importait d'utiliser celui-ci avec les nécessités que pouvaient commander les circonstances. Il leur paraissait absurde de refuser de s'entendre au premier tour avec les progressistes pour devoir ensuite voter au ballottage pour ceux ci, comme pis-aller. Ils estimaient essentiel d'avoir des porte-parole dans les assemblées électives, ne fût-ce que pour la propagande des idées. Ils redoutaient que l'intransigeance ne conduisît à l'absence de toute représentation. Ils concluaient en demandant au congrès de laisser aux Fédérations locales toute autonomie à cet égard.
Les autres répliquaient que, quelle que fût l'importance de la partie réforinislc du programme, c'était surtout la partie idéaliste qui valait et qui faisait, du Parti ouvrier, quelque chose de vraiment grand et de séduisant pour les masses ; que ses espoirs de rénovation seraient cruellement atteints par des alliances électorales avec d'autres partis ; qu'enfin, le Parti ouvrier étant un parti de classe ne pouvait qu'affaiblir sa raison d'être par des compromissions avec des partis bourgeois. A quoi Delporte encore répondait: Il y a lutte d'intérêts entre bourgeois et ouvriers, c'est certain. Seulement, les classes ne sont pas nettement délimitées. Les partis ne sont pas tranchés non plus. Il y a des ouvriers réactionnaires et des bourgeois socialistes. Toute la classe ouvrière n'est pas d'un cùté, et la bourgeoisie de l'autre...
Mais tous les orateurs déclarèrent qu'en toute hypothèse, s'il pouvait y avoir lieu à alliance, il n'y aurait jamais lieu à fusion ; que si les candidats du Parti ouvrier devaient combattre à côté des progressistes, ce serait, toutefois, avec le programme entier, sans restrictions. Bertrand, Anseele, Uemblon, défendirent l'autonomie des Fédérations, et leur ordre du jour remporta, à la majorité de quelques voix, sur la solution radicale que préconisait Vandervelde. îl était ainsi conçu: « le Parti ouvrier est un parti de classe. Les associations affiliées ne contractent d'alliances électorales, avec d'autres associations, qu'à la condition de maintenir l'intégrité du programme du Parti ouvrier ».
Le même jour, se réunissait en congrès le Parti progressiste. Quelques semaines après, ce fut le tour d'un congrès doctrinaire. De part et d'autre, on fît un effort vers la reconstitution de l'unité du Parti li-
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béral ; chacune des deux fractions, néanmoins, souhaitait vivement quf cette unité se reconstituât à son profit, De part et d'autre aussi, on adopta un programme plus ou moins démocratique, dont la plupart des desiderata se rapprochaient fort des réformes inscrites au programme de réalisation immédiate du Parti ouvrier. De son côté, le Parti clérical, selon les régions, modifiait son immobilisme suranné et s'apercevait tout à coup que les enseignements de l'Église étaient remplis de préceptes démocratiques. Çà et là, les catholiques organisèrent, pour piper les suffrages ouvriers, des démonstrations de sollicitude ouvrière, et firent grand état de quelques lois d'apparence sociale qu'ils avaient volées depuis 1886.
L'imminence de l'entrée en la scène électorale de la classe ouvrière eut aussi pour effet de modifier les étiquettes dont se paraient les hommes politiques ; quantité de doctrinaires s'appelèrent progressistes ; ceux-ci, pour s'en distinguer, se qualifièrent radicaux; tous, à doses diverses, utilisèrent le mot démocratique (i). Il y eut un tel abus de déclamations à cet égard, que le secrétaire du Parti Ouvrier, Serwy, put écrire, dans la préface du compte-rendu du congrès de Quaregnon :
La plate-forme électorale et les programmes, en général, n'ont de valeur que par le passé des partis qui les ont adoptés.
L'amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière u'est-elle pas inscrite dans la charte du libéralisme
(1) Nous avons, par la suite, désigné les différents groupes par l'étiquette sous laquelle ils furent connus plus spécialement, nous devons, toutefois, faire remarquer au lecteur français que ces mots « radical, progressiste », etc., ne désignent point eu Belgique la politique qui porte ces noms en France.
depuis 184G ? Le cléricalisme, lui, ne s'est préoccupé des questions ouvrières que depuis les incendies et les troubles de 1886.
Tous les partis bourgeois, qui parlent aujourd'hui bien haut de leurs vives sympathies pour le monde des travailleurs, ne tiennent, en vérité, ce langage que sous la poussée des événements, que sous la pression du socialisme grandissant, et parce que les élections sont pi^oches.
Les plate-formes et les programmes ne comptent, aux yeux du peuple, que par la sincérité de ceux qui les prônent et aussi par le dévouement et l'ardeur que mettent à les réaliser ceux qui s'en déclarent les partisans. »
Ainsi, pendant ce premier semestre de 1894, s'organisent pour la lutte prochaine les divers partis. Les jours coulent paisibles et calmes, sans agitation marquée. Il n'y a guère à citer pendant celte période que le procès Volders et la retraite de M. Beernaert. Jean Volders avait été assigné devant la Cour d'assises pour répondre d'un article assez, insignifiant, qu'il avait écrit dans le Pew/j^e. Il comparut le 7 janvier, assisté de M"^ Ed. Picard et Lelong, qui, ce dernier, appartenait à la démocratie chrétienne et devait périr si tristement, quelques années plus tard, victime du climat sans merci du Congo. La défense fit, très habilement, citer à décharge une série de notabilités du monde des arts, du barreau, de la politique et de la presse qui, connaissant personnellement Volders, purent affirmer que le rédacteur du Peuple n'avait poursuivi la réalisation de ses idées que par l'agitation légale et avait dû plusieurs fois se défendre du reproche de modération vis-à-vis de révolutionnaires exaltés ou d'anarchistes. Volders fut acquitté.
La retraite de- M. Beernaert, un des rares hommes d'État qu'ait compté le parti catholique (nous enten-
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dons par là, que si son passage aux affaires fut marqué d'incidents honteux, comme l'affaire Pourbaix, et de répressions sanglantes, il eut du moins des conceptions d'ensembie sur l'organisation de l'Etat, au rebours de la jjlupart des ministres cléricaux, simples commis pour l'expédilion des affaires courantes) ; cette retraite fut motivée par le rejet, en sections, de la représentation proportionnelle. Il fut remplacé par M. de Burlet.
La Chambre somnolait. On put craindre un instant que toutes ces tergiversations rendraient impossible la convocation du corps électoral pour le mois d'octobre, les listes ne pouvant être dressées en temps. Certains sénateurs firent même la proposition de proroger la Constituante jusqu'en avril 1893, mais la motion était si absolument contraire aux textes formels de notre droit public, elle provoqua une si universelle réprobation que ces pères conscrits n'insistèrent pas.
Les élections furent enfin fixées au 14 octobre 1894, et la Constituante disparut, lais?ant le souvenir peu glorieux d'une assemblée égoïste et indécise, ayant péniblement vécu, au gré des circonstances, d'expédients sans grandeur.
Le parti progressiste convoqua ses fidèles le 1°' juillet 1894 en un congrès. La réunion fut assez chaude. Paul Jau?on y défendit la triple alliance : doctrinaires, radicaux, ouvriers. Les néoprogressistes firent vainement remarquer que cette combinaison était non seulement misérable, mais irréalisable, puisque le Parti ouvrier avait formellement déclaré ne pas en vouloir ; on ne les écoula point. 11 s'en suivit que les progressistes, dans l'impossibilité de se concilier les alliés qu'ils souhaitaient, finirent, après quelques oscillations
en. V. — LA PREMIÈRE CONSULTATION DD S. U ICI
par tomber du côté où le succès paraissait le plus probable et formèrent avec 1rs doctrinaires une liste de concentration libérale.
Le Parti Ouvrier tint ses assises extraordinaires quinze jours plus tard. Il renouvela des déclarations catégoriques quant aux alliances et son refus absolu de tout pacte avec les doctrinaires ; décida que les futurs élus abandonneraient pour la propagande le quart de leur indemnité ; confia au Conseil général le soin de désigner les meilleurs du Parti pour engager la lutte dans presque tous les arrondissements et conjura ceux qui seraient priés de poser leur candidature de ne pas se dérober aux fatigues et aux ennuis d'une bataille qui s'annonçait comme ardente et dont l'issue était fort problématique.
Le Conseil général désigna ainsi un certain nombre de candidats « nationaux », que les fédérations régionales acceptèrent avec empressement. Ce fut grâce à celte heureuse combinaison qu'Anseele, le Flamand, posa sa candidature au cœur même de la Wallonie, à Liège.
Les alliances, qu'on avait tant discutées, furent rares. Dans deux arrondissements seulement, à Liège et à Namur, les pourparlers aboutirent à une liste radicale-socialiste (1). Partout ailleurs, c'est-à-dire dans dix-huit arrondissements: dix en Wallonie: Tournay, Mons, Soignies, Thuin, Charleroi, Nivelles, Atb, Huy, Waremme, Verviers, et huit en Flandres : Matines, Louvain, Anvers, Courtrai, Bruges, Gand, St-Nicolas, et dans la capitale, les socialistes se présentèrent seuls. Ils engagèrent donc la lutte dans vingt circonscriptions, comprenant la majeure partie
(1) V. l'observation" sous la page 158.
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du pa3's. (On sait que les élections belges se font au scrutin de liste, à raison d'un député par 40.000 iiabitants, et selon des arrondissements administratifs d'importance très inégale; Bruxelles nommait, alors (1894) à lui seul 18 députés et devait en nommer 21 en 1902, c'est-à-dire plus du neuvième de la représentation nationale, tandis que beaucoup d'autres arrondissements n'ont à élire qu'un seul représentant. La bataille électorale bruxelloise avait donc une prépondérance peu justifiée et une dizaine de mille électeurs pouvait y décider de la majorité des Chambres et de la fortune du gouvernement).
Au Borinage, le désignation des candidats se fit par un poil public, constituant une curieuse application du suffrage universel, pur et simple, à 21 ans. La sympathie des électeurs alla chercher dans sa prison, un bouilleur, Brenez, qui avait été condamné d'une manière qui avait paru injuste à beaucoup, lors des désordres d'avril 1893. En même temps, elle désignait Alfred De Fuisseaux rentrant d'exil et que le parquet incarcérait pour le relâcher bientôt après, à raison de sa condamnation par contumace dans l'affaire du Grand Complot. Léon De Fuisseaux posait sa candidature à Mons et à Liège. Demblon était aussi plusieurs fois candidat, de même qu'Anseele. A Charleroi, les trois organisations socialistes : Fédération démocratique, Parti ouvrier, Chevaliers du travail, s'étaient entendues pour ne faire qu'une liste. Le nom de Jean Volders, qui avait été si longtemps inséparable de toutes les mêlées démocratiques, ne figure pas dans celle-ci, car dès le mois d'août, le Peuple annonçait la triste nouvelle de sa maladie sans espoir.
Dès la fin du mois d'août, tandis que la bourgeoisie, qui avait eu jusque là le monopole des préoccupa-
CH. y. — LA PREMIÈRE CONSULTATION DU S. U. 163
lions politiques, semblait se soucier assez peu des élections prochaines, le peuple commença à se passionner pour les scrutins, auxquels la Constitution revisée l'appelait pour la première fois. Des manifestes furent distribués, des affiches placardées en grand nombre ; citons la suivante parmi les plus caractéristiques :
Passant, qui bientôt exerceras ton droit électoral, n'oublie pas que tu devras voter, car le vote est obligatoire ; et que tu pourras le faire selon ta seule volonté, car le vote est secret.
RÉFLÉCHIS, car la chose est grave. Pense à ceux qui te sont chers, à tes enfants dont tu dois préparer l'avenir ! Pense aussi au passé ; sans doute tu as souffert de l'injustice de nos lois ; ouvrier, tu as peiné pour un salaire de famine, tu as vu massacrer tes frères dans la meurtrière bataille industrielle, tu as vu leurs veuves dans la misère et des vieillards sans ressources après une vie de labeur; commerçant, tu os ressenti le contre-coup des grèves provoquées par une concurrence effrénée, et celui des spéculations financières autorisées par une législation indulgente aux gros voleurs; qui que tu sois, que l'argent a opprimé de son monstrueux pouvoir et qui rêves de plus de justice et d'un avenir meilleur, viens avec nous !
Nous voulons savoir tes plaintes et tes douleurs et aller les dire là où se font les lois ! Nous irons dans chaque village exposer nos idées et nous instruire des désirs des populations. Viens à nos réunions.
MÉFIE-TOI DES VIEUX PARTIS ! lls out cu Ic pouvoir et ne s'en servirent que pour les intérêts égoïstes et cruels du capital. Même les cléricaux veulent à présent te faire payer plus cher ton café et ton pain 1 Méfie-toi; ils vont te leurrer de belles promesses et calomnier nos intentions.
Nous qui ne sommes riches que de dévouement et de bonne volonté, nous ne pourrons faire de dépenses électorales, nous ne pourrons peut-être répondre, comme il le faudrait, à leurs circulaires et à leurs journaux, mais nous comptons sur ton bon sens pour y voir clair.
Situ ignores le^ socialisme, apprends-le; n'écoute pas les bouches intéressées à te tromper, mais renseigne-toi
1G4 II. — l'effort politique
avec imparlialiLé ; si tu connais notre programme, tu sais qu'il ne s'inspire que de l'amour des misérables.
Le sociausme est une doctrine de paix, de charité, de justice, qui n'est redoutable que pour les privilégiés et les exploiteurs ; dans le monde entier, les petits et les esprits généreux y ont mis leur espoir; viens nous donc aider à le faire triompher.
Et la canipagne électorale s'ouvrit. Elle fut extraordinaire de vaillance, de labeur, d'intrépidité, elle fut efïrénée, folle, héroïque. Ce fut l'enthousiasme d'un parti jeune, mené par des hommes presque tous jeunes encore, pleins d'illusions, de confiance, d'énergie. On fit des prodiges de parole et de plume. Il 5^ eut des meetings dans les villes et dans les moindres villages, à la sortie des messes et aux portes des usines ; [)artout où le verbe humain pouvait atteindre des cerveaux, il fut multiplié. Certains propagandistes parlèrent deux, troi^, quatre, jusque sept fois par jour (i). Il sort évidemment du cadre de ces notes de retracer en détail les péripéties de ces quelques semaines de vie surchauffée ; nous l'avons essayé d'une façon pittoresque et demi-fantaisiste pour l'un des arrondissements où la lutte fut engagée 2).
Le grand jour arriva, et fut une récompense bien digne de ce grand effort. Les résultats furent une prodigieuse surprise : enchanteresse pour les démocrates, ahurissante pour les anciens partis. A Mons, la liste entière passait au premier tour. A Liège et à Charleroi, des députés socialistes étaient élus au premier tour, et
(1) Le rapport du secrétaire du Conseil général, de 1894, parle de quatre mille conférences et d'une distribution de deux millions de brochures, en un peu plus d'un trimestre.
(2) Jules Destrés, Urie canipagne électorale au pays noir. Bruxelles, 1895, à la librairie du Peuple, 35, rue des Sables.
les autres venaient en ballottage avec les cléricaux, avec des majorités inattendues. A Soigniesetà Yerviers, ballottages des socialistes avec les cléricaux. A Namur, triomphait la coalition radico-socialiste. A Bruxelles et en Flandre, on était battu avec des minorités si respectables, si imprévues, que ces défaites étaient aussi impressionnantes que des victoires. Dans la capitale, la liste socialiste, dont on appréciait le destin selon les chiffres dérisoires que De Paepe et Picard avaient réunissons le régime censitaire, obtenait 40.00) suffrages. Le sort du ministère clérical paraissait compromis. Les libéraux surtout étaient amoindris et en déroute. Leur chef incontesté, M. Frère-Orban, abandonna la lutte avec dignité, ne voulant point solliciter les suffrages cléricaux.
Ces résultats, qui plongèrent la bourgeoisie dans la stupeur et l'épouvante, — on crut à l'imminence d'un gouvernement radical-socialiste, — étaient la récolte accumulée de toutes les années antérieures. Que de souffrances, que d'impatiences, que de désirs impétueux s'amassèrent, pendant la longue période de propagande pour le suffrage universel, et comme il fut naturel que, le jour où l'on enleva au peuple le bâillon censitaire, et où on lui permit la parole, il utilisât sa liberté par un formidable cri!
Pendant la semaine qui précéda le ballottage, les idées démocratiques subirent, en raison même de l'affolement qu'avait produit leur soudain épanouissement, un manifeste recul. Les électeurs libéraux suivant les uns, la loi de la lutte des classes, les autres, leurs affinités anticléricales, se divisèrent ; et un grand nombre volèrent pour les cléricaux, tandis, au contraire, que le ralliement socialiste se faisait en faveur des libéraux, ballottés avec les cléricaux, avec une
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poncluelle unanimité. Si la liste libérale succomba à Bruxelles, défaite qui assurait le maintien du ministère, il n'y a pas de doute que la faute doit en être attribuée aux doctrinaires apeurés. Les ballottages de Liège, Charleroi, Verviers et Soigaies, ayant été favorables aux socialistes, ils se trouvèrent ainsi d'emblée vingthuit.
Quant au total des suffrages donnés au parti socialiste, lors de celte première consultation nationale, on a indiqué le chiffre de 345.159. Mais, à noire avis, étant données les alliances de Namur et le Liège, ce chiffre doit être ramené à trois cent mille. Disons, pour compléter la comparaison, que les cléricaux obtenaient environ un million, et les libéraux six cent mille suffrages, mais notons aussi que, dans cette computalion, les voles de privilège, doubles et triples, étaient infiniment plus nombreux parmi les cléricaux et les libéraux que parmi les socialistes.
Les socialistes français adressèrent aux députés socialistes belges les félicitations suivantes :
Camarades,
Le groupe socialiste de la Chambre des députés français envoie aux élus de la Belgique socialiste ses fraternelles salutations.
Votre victoire est unft des plus belles qui aient réjoui depuis vingt ans le prolétariat international. Après avoir conquis par leur énergie admirable un commencement de sutTra^e universel, les travailleurs belges ont appliqué d'emblée leur puissance politique à l'aftirmation de leur droit social. Inauguré en pleine maturité socialiste, le suffrage universel n'a connu chez vous ni les tâtonnements, ni les duperies.
Avec l'instrument à peine forgé vous avez su faire œuvre définitive ; et en confondant, dans une première épreuve, suffrage universel et socialisme, vous avez montré à tous
le nécessaire rappoi^t de ces deux termes : égalité politique, égalité sociale. Avant peu le monde aura à choisir entre l'absolutisme clérical ou autre et la liberté socialiste, et son choix n'est pas douteux.
Cette victoire est bien vôtre, camarades, car elle est laite du dévouement infatigable des militants belges, de l'esprit d'orgaiiisation et d'union qui a associé dans la même propagande et le même combat, ouvriers, paysans, instituteurs, professeurs : tous ceux qui veulent que le travailleur soit libre, maître de lui-même et des choses.
Mais en même temps cette victoire est celle de tous les travailleurs, de tous les socialistes. Ils sont solidaires d'un bout; à l'autre de l'humanité, et l'idée socialiste ne peut monter en un point sans s'élever partout. Et comme le régime capitaliste est menacé à la fois dans tous les pays ; comme partout, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, eu Autriche-Hongrie, en Amérique, eu Danemarck, en Belgique, en France, le prolétariat est en mouvement et en progrès, toutes ces victoires socialistes croissant, et multipliant leurs effets, préparent la chute prochaine d'un ordre social aussi suranné qu'injuste. Aucune réaction, fut elle universellement concertée, ne saurait prévaloir contre ce mouvement universel.
Et ce qui fait la force du socialisme, c'est qu'il n'est pour aucun peuple, quoique en disent en tout pays nos adversaires, un emprunt ou un article d'importation. 11 résulte, pour chaque nation, de son développement historique pi^opre et des conditions économiques générales, qui rendent impossible désormais la liberté du producteur sans une transformation de la propriété.
Il n'y a donc ni imitation servile d'un peuple à un autre, ni hégémonie socialiste possible d'un peuple sur un autre. C'est par une action interne que le socialisme se développe en chaque pays ; cette harmonie naturelle, qui rapproche en une même espérance et un même combat tous les fragments épars du prolétariat, n'ôte donc rien à l'indépendance des peuples : elle la confirme au contraire et la garautit pour la première fois.
Le socialisme pi'épare la paix entre les peuples, et il assure l'autonomie nécessaire, la liberté sacrée des grou-
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pemenls historiques, la vivante diversité des nations libres et amies. Par l'unité de la doctrine et la spontanéité profonde des adhésions, par l'unité de la lumière et la multiplicité des foyers, le socialisme est pour tous les peuples, à la fois, national et universel ; il est le lien vivant qui relie l'esprit de la patrie à l'esprit de l'humanité.
De ce libre accord de toutes les forces prolétariennes et de toute les volontés humaines surgira une société nouvelle qui abolira d'homme à homme ce règne de la force brutale qui s'appelle le capitalisme; de peuple à peuple, ce règne de la force brutale qui s'appelle le militarisme.
Vos efforts, camarades, ont avancé la réalisation de cette haute espérance, et c'est avec joie que nous vous envoyons notre fraternel salut.
Pour le groupe socialiste :
Le Président de séance : Garnaud. '■ Le secrétaire : Viviani. Le syndic : Couturier.
Et il leur fut ainsi répondu :
Le groupe socialiste de la Chambre des représentants de Belgique envoie aux députés socialistes français, avec ses remerciements, un salut fraternel.
Vous nous disiez, chers camarades, que les premières victoires du socialisme belge sont bien nôtres, car elles sont dues à l'infatigable dévouement de nos coreligionnaires.
Nul plus que nous n'y rend hommage ; mais ce dévouement, cette foi profonde en l'idéal commun, cette abnégation des militants obscurs, qui fait les victoires rayonnantes, se retrouvent, à un égal degré, partout où combat la démocratie socialiste.
Et si, plus soudainement qu'ailleurs, les socialistes belges ont fait brèche, dès le premier assaut, cela tient aux conditions économiques de notre pays et à ce que la classe ouvrière était organisée avant d'avoir conquis le suffrage universel.
Deux cents babitanls au kilomètre, un seul village industriel qui va des plaines de Mons aux plateaux de l'Hertogenwald ; quatre cent mille prolétaires, habitant côte à côte et travaillant coude à coude, — dont les communes soufîrances ont engendré la commune protestation, — voilà ce qui a produit la poussée socialiste d'hier.
Et ce qui, demain, doublera l'armée prolétarienne, c'est la dissociation de la propriété et du travail dans les grands domaines de la Hesbaye et dans ces plaines flamandes, où plus des trois quarts des terres n'appartiennent pas à ceux qui les cultivent.
C'est pourquoi, nous devons prévoir, dans notre petit pays, un développement du sociali=me plus rapide que partout ailleurs, une marche plus accélérée vers la terre promise, où la suppression des classes établit la paix sociale sur des bases indestructibles. Mais, si la paix est notre but, la lutte, — lutte des travailleurs contre les capitalistes, — tel est le moyen de l'atteindre.
Et dans cette lutte, notre avant garde ne peut rien sans l'appui des grands corps d'armée du socialisme international.
Contre la Belgique ouvrière, placée aux avant-postes d'un champ de bataille qui couvre les deux mondes, les capitalistes susciteront Flnternationale des gouvei'nements.
A nous de lui opposer l'Internationale des peuples, l'action commune et solidaire de tous ceux qui représentent le prolétariat.
Nous n'ignorons certes pas les difficultés de réalisation que ce projet rencontre, les préjugés qu'il irrite, les sentiments respectables qui, bien à tort, s'en inquiètent. On essaie d'étaÎ3lir un antagonisme artificiel entre l'Humanité et la Patrie, comme si l'amour de l'une devait nécessairement anéantir l'attachement qu'on a pour l'autre.
Certes, les travailleurs belges aiment leur coin de terre, où le sang des martyrs du passé aide à germer les moissons de l'avenir.
Mais leur sympathie déborde et refuse de s'arrêtera des frontières qui ont changé tous les demi-siècles, au gré des victoires de nos maitres.
Destr. et Ya.nû. iQ
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Nous avons des milliers de frères dans la Flandre française. Notre Campine se continue dans les plaines de la Hollande et les Fagnes de la Haute-Ardenne descendent jus(ju aux bords du Rhin.
Placée au carrefour des nations, la Belgique est internationale par sa situation même.
Les grands courants d'idées qui traversent l'Europe se rencontrent chez nous avec ceux qui viennent d'Outremer, comme les fleuves qui descendent de France et d'Allemagne se confondent avec les flots des mers anglaises, dans les estuaires de nos Pays-Bas.
L'Angleterre nous a enseigné l'organisation, et la pensée géniale d'Owen s'incarne dans nos coopératives.
L'Allemagne nous a donné ses méthodes rigoureuses, et le Manifeste des communistes se retrouve dans nos programmes.
La Fi\ince, enfin, berceau du Socialisme, a également exercé sur nous une profonde et bienfaisante influence.
Si le Socialisme belge est aussi énergiquement idéaliste que foncièrement pi"alique, n'est-ce pas à vous qu'il le doit ; k cette France socialiste et républicaine, qui toujours donne le signal des insurrections de la liberté contre l'absolutisme, de l'égalité contre le privilège.
C'est vers elle que regardait Emmanuel Kant, à Kœnigsberg, au temps de la Révolution, quand il se détournait de son immuable promenade, pour aller au-devant du courrier, sur la route de France. C'est de votre côté qu'écoutait Karl Marx, impatient d'attendre annoncer l'aube rouge par les chants du coq gaulois.
Et depuis, n'est-ce pas encore de France que sont partis les deux plus grands mouvements qui aient ébranlé l'Europe moderne ?
C'est à Paris que nous avons entendu le dies irœ de la Commune ; c'est à Paris encore, que, vingt ans plus tard, la démocratie socialiste a décidé, pour la première fois, de fêter les Pâques fleuries du premier mai.
L'Union de tous les socialistes, frères en humanité, que cette fête symbolise, vous avez su la réaliser et la maintenir, inébranlable et féconde, entre tous ceux qui représentent le prolétariat français.
Nous saurons nous inspirer de vos exemples, et nous
VOUS remercions de toul cœur, chers camarades, de vos témoignages d'afTeclion et de fraternelle solidarité.
Anseele, Bastien, Bertrand, Brenez, Caelu- WAERT, Cavrot, Dauvister, Defnet, A. De FuissEAUX, L. De Fuisseaux, Drmblon, Denis, DesTBÉE, FaGNART, FtlRNEMONT, GlER-
kens, Lambillotte, Léonard, Malempré,
MaNSART, MaROILLE, NlEZETTE, PaQUAY,
Roger, Schinler, Vandervelde, Wettinck.
Les élections provinciales, qui succédèrent aux élections législatives, à quelques jours de distance, furent relativement moins heureuses. Elles avaient été moins bien préparées. Les candidats improvisés manquaient de la notoriété nécessaire. Le corps électoral était plus restreint et amputé de ses éléments les plus ardents. (La loi électorale, — bizarrerie réactionnaire, — avait, en effet, exigé l'âge de trente ans pour élire les conseillers provinciaux).
Enfin, la bourgeoisie libérale était encore dans Témoi que lui avait causé, le 14 octobre, le renversement de ses grands chefs, tant doctrinaires que progressistes. Néanmoins, les socialistes réussirent à faire élire certains de leurs candidats dans trois provinces (Brabant, Liège et Hainaut), et nos amis, Serwy (Brabant), Bury (Liège), et Pastur (Hainaut), pour ne citer que quelques noms, parmi beaucoup de méritants, y purent dignement représenter le Parti. Dans la province de Liège, une coalition radicale et socialiste s'assura la majorité au Conseil provincial.
Ces élections provinciales avaient une importance inaccoutumée à cause de l'innovation des sénateurs provinciaux. Le parti socialiste n'avait pu, en raison des conditions d'éligibilité, trouver des candidats sénatoriaux, et ne poiivait espérer être représenté dans la
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seconde assemblée que par des non-censitaires. Par suite d'une entente avec les libéraux, ils réussirent à faire élire, parle Conseil provincial da Hainaut, Edmond Picard et Jules des Essarts, tandis que les radicaux de Liège y envoyaient Paul Janson.
La première consultation du suffrage universel, môme plural, avait dune été un éclatant triomphe pour le parli socialiste, et lui avait assuré des mandataires dans toutes les assemblées électives.