La Fondation du Parti ouvrier
Le 5 avril iSSo, une centaine d'ouvriers, représentant S9 associations, se réunirent pour fonder un parti distinct des deux partis politiques anciens, dans l'estaminet du Cygne, sur la place de l'Hôtel de Ville, à Bruxelles.
Il y avait là des groupes nettement socialistes : le Vooruit ; la société coopérative le Werker, d'Anvers ; la Fédération des ligues ouvrières et fédérations démocratiques qui venait de se former à Bruxelles. On y voyait, d'autre part, des groupes plus modérés, préoccupés
en. I. — LES ORIGINES 11
surtout de la défense des intérêts corporatifs ou du développement des institutions mutuellistes : l'Union verrière de Charleroi, par exemple ; l'Association générale ouvrière de Bruxelles; d'autres encore.
Ces deux tendances se manifestèrent dès le début du congrès, à propos du nom que l'on donnerait au nouveau parti. Les Gantois proposèrent Parti socialiste, Volders et les Bruxellois demandaient à leurs camarades flamands démettre un peu d'eau dans leur vin et d'accepter, dans un Lut de conciliation, la dénomination de Parti ouvrier.
Cette opinion finit par prévaloir, et les socialistes s'y rallièrent d'autant plus facilement que l'appellation choisie marquait nettement l'intention de créer un parti de classe.
« Parti OUVRIER, écrivait plus tard De Paepe,quoi de plus large, de plus précis et de plus simple à la fois ? Qu'ajouteraient les mots : socialiste, collectiviste, communiste, rationaliste, démocrate, républicain et autres épithètes limitatives ? Qui dit '< Parti ouvrier », dit parti de classe. Et dès que la classe ouvrière se constitue en parti, que voulez-vous qu'elle soit autre chose, dans ses tendances et dans ses principes, que socialiste et républicaine ? » Gela est si vrai que personne ne reproche plus à la dénomination du Parti ouvrier d'être, ce qu'elle était à l'origine, une concession opportuniste ; au contraire, par un singulier retour des choses, il se trouve aujourd'hui nombre de bons bourgeois qui veulent bien se déclarer socialistes, mais qui nous reprochent d'être constitués en parti de classe.
Rien ne les empêcherait cependant d"être des nôtres, car personne ne songe plus aujourd'hui à prétendre que le Parti ouvrier doive se composer exclusivement de travailleurs manuels.
12 I. — LES INSTITDTIOiNS ÉCONOMIQUES
Le jour même de sa fondation, le 5 avril 1885, une proposition qui tendait à écarter les travailleurs intellectuels fut repoussée à une forte majorité et n'a plus jamais été renouvelée depuis lors.
Ainsi que l'a si bien dit Jules Guesde : « Amputez le Parti ouvrier de ses éléments plus particulièrement cérébraux; réduisez-le aux seuls ouvriers de la main, ij et il ne sera plus capable que d'émeutes qui, même J victorieuses, n'en seront pas moins stériles ».
CHAPlTlîE II
L'organisation du parti.
§ \. — Lks Fédérations régionales
Le Parti ouvrier belge se compose actuellement de vingt-six fédérations régionales, qui étaient représentées à son dernier Congrès, les 18 et 19 avril 1897, par 489 groupes avec 596 délégués (i).
Les principales de ces fédérations ont leur centre à Bruxelles, Gand, Liège, Verviers, Louvain, Mons, Anvers, Charleroi et à Jolimont, un petit hameau situé dans le Centre, au cœur de l'immense agglomération industrielle qui s'étend sur la moitié de la province du Hainaul.
D'autres fédérations plus récentes, comme celles de Dînant, de Namur, du Luxembourg ou de la West- Flandre, forment comme des avant-postes dans la région agricole du pays.
Partout, sauf quelques dissidences locales et insignifiantes, le Parti ouvrier constitue la seule organisation
(1) Parti ouvrier belge. Compte rendu du XllI^ Congrès annuel, tcn.i à la salie des {êtes du Voor'iiit, à Gand, les 18 et 19 avril 1807. Bruxelles, Brimée, ;897.
14 I. — LES INSTITUTIONS ÉCONOxMIQUES
socialiste. Partout aussi la structure des fédérations régionales présente des caractères à peu près identiques : autour d'une société coopérative de consommation se groupent des sociétés de secours mutuels, des chambres syndicales et des cercles politiques.
L'ensemble de cette organisation fédérative est dirigé par un Conseil général, dont le bureau est élu par le congrès annnel du Parti.
Ce bureau se compose de neuf membres, choisis parmi les membres du Parti habitant la ville où siège le Conseil (Bruxelles). L'assemblée plénière du Conseil comprend, en outre^deux autres catégories de membres :
1° Un délégué par fédération régionale (I) ;
2° Un délégué par fédération corporative.
Car, indépendamment des liens qui existent entre les fédérations régionales, il y a des liens secondaires entre les syndicats professionnels qui existent dans chaque fédération : peintres, cigariers, travailleurs du bois, métallurgistes, etc.
Etant donné le caractère fédéralif du parti et l'autonomie des Fédérations, le Conseil général ne dispose pas, et ne doit pas disposer de ressources considérables pour couvrir les frais de correspondance et de propagande; il reçoit annuellement, de chaque société affiliée, une cotisation de 10 centimes par membre- Inutile de dire que cette somme ne représente qu'une infime partie des dépenses de propagande. Chacune des grandes coopératives dépense, pour cet objet, plusieurs milliers de francs par an et la presse socialiste possède un budget spécial et une administration distincte.
(1) Une modiBcation récente apportée aux statuts organiques du Parti accorde aux fédérations régionales 1 délégué par 5000 membres, sans que le nombre des délégués puisse être supérieur à trois.
CH. II. — l'organisation du parti 15
§ 2. — Les Mutualités
Le dernier rapport sur la situation des sociétés de secours mutuels en Belgique, au 3i décembre 1896, constate l'existence de 869 mutualités. Mais ce chiffre est inférieur à la réalité, parce que le rapport ne compte que les sociétés légalement reconnues et se borne à mentionner 176 sociétés non reconnues, qui ont envoyé leurs comptes au gouvernement. A côté de ces dernières, il en est encore un très grand nombre qui s'abstiennent de toutes relations avec le ministère de l'intérieur.
C'est le cas, par exemple, pour les mutualités affiliées au Parti ouvrier.
Ces mutualités, au surplus, sont relativement peu nombreuses, et cela parce que le mouvement mutualiste a été, presque partout, antérieur à la constitution du Parti ouvrier. Lors de la fondation de celui-ci, la plupart de ceux qui s'y affilièrent faisaient partie depuis longtemps de sociétés de secours mutuels sans caractère politique. Leur démission aurait entraîné la perte des droits qu'ils avaient acquis dans l'encaisse de ces sociétés. C'est pour cette raison qu'il y a beaucoup de socialistes dans les mutualités, mais assez peu de mutualités parmi les groupes socialistes.
A cette règle générale, il y a cependant de très notables exceptions que l'on peut classer en trois catégories :
1. Dans certaines localités, où la pression patronale est très forte, la mutualité sert de manteau à la résistance.