Le socialisme en Grèce
Le moment semble venu pour le mouvement réformiste actuel de se chercher dans le passé des précédents, et, pour ses partisans, des prédécesseurs et des ancêtres. Pour les partis comme pour les individus, produire des ancêtres c'est démontrer qu'on n'est pas un simple accident, un hasard heureux au sein d'une race, et qu'on porte en soi comme une supériorité constante de vertu qui préexiste à l'individu et doit lui survivre. Le mouvement socialiste actuel a-t-il des précédents et la phalange incessamment grossissante de ses partisans des prédécesseurs dans la société antique?
La question présente un double intérêt : spéculatif et pratique. Spéculatif : comment se fait-il : et sous quelles conditions et sous quelles réserves, qu'un phénomène se reproduise contrairement à ce prétendu principe de notre philosophie qu'en histoire le même phénomène ne se reproduit jamais. Pratique; car, si le même phénomène, à des intervalles de temps si éloignés, se reproduit, c'est que ce n'est point un simple accident ; mais qu'il y a dans l'humanité comme une prédisposition normale et une vertu propre à tirer de son sein, à un moment donné, cet ensemble de manifestations d'ordre sensible et intellectuel qui constituent l'idéal socialiste.
Or, on ne saurait nier que le socialisme, au large sens du mot, ne
(1) La Propriété foncière en Grèce jusqu'à la conquête romaine, par P. Guiraud , maître de conférences à TÉlcole normale supérieure, ouvrage couroDoé par l'Académie des sciences morales et politiques (Prix Bordin 189*>). — Paris, Hachette, 1893, 1 vol. 8° (652 p.).
Geschichte des antiken Kommunismus und des Sozialismus voq R. Pôhlmann. Munchen, Beck, 1893. 1 vol. 8o (VIII — 618).
Goosles
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paraisse aujourd'hui s'implanter solidement dans la pensée d'une portion considérable — non la moins intéressante — tout à la fois des classes cultivées et des classes populaires de l'Occident. Les meilleurs de nos jeunes hommes, les plus sincèriss, les plus vivants, hésitent et se recueillent, inquiets du préséiît €^\ïtîgï)ûtés.
Partout, dans ce qui compte pour la gloire et l'honneur de l'humanité, et non pour la satisfaction de ses parties banales, dans le monde de la pensée, de l'art ou des lettres , même aspiration vive vers un avenir autre, moins vil et plus beau que le présent. A quoi bon citer des noms qui viennent d'eux mômes sur les lèvres à tous ? C'est le grand ironiste, le maître railleur et pince-sans-rire, admirable ouvrier de style, le père de cet excellent abbé Jérôme Goignart, par le dégoût de la grossièreté du siècle tout près du mysticisme : c'est Huysman avec sa genèse psychologique du christianisme retrouvée ; c'est l'Homère des va-nu-pieds, l'imagination épique et bonne de Cladel; c'est Richepin; c'est Roll, c'est Puvis de Chayannes. Tous, les plus étrangements divers d'origine, de tempérament, de tendances, mais tous ayant au même degré le dégoût puissant de nos bassesse^s et des démorahsants contrastes de notre société. Tous veulent autre chose et veulent mieux.
Nous sommes les fils de la Grèce et de Rome. C'est d'elles, surtout de la Grèce, que nous tenons ce que nous sommes : notre art, notre science, notre philosophie;, par l'intermédiaire de Rome et de ses juriconsultes stoïciens, notre droit; notre Religion enfin.
La Grèce a-t-elle connu nos maux et nos déconvenues?
Gomme chez nous, l'homme en devenant pjus fort, plus riche-, plus policé, plus savant, est-il devenu de plus en plus un loup pour l'homme? Sa bonté a-t-elle diminué dans la même proportion où s'accroissait sa puissance? Et quels remèdes trouvèrent pour elle les meilleurs de ses enfants, en qui vivait encore quelque chose de la noblesse des pères et qui l'aimant toujours ne voulaient pas désespérer?
Deux livres récemment parus et qui arrivent juste au moment où l'âme moderne, prise d'effroi, éprouve le besoin d'interroger l'âme antique sur ses destinées, nous livreront peut-être le secret de cette Grèce, notre initiatrice a toute civilisation et notre mère. L'un de ces livres est un livre français « l'Histoire de la Propriété foncière en Grèce jusqu'à la conquête romaine» de M. Paul Guiraud, professeur à l'École normale supérieure; ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques; le second, un livre allemand intitulé : « Histoire du Socialisme antique : Geschichte des antiken kommunismus » de ]VL le docteur Pôhlmann, professeur d'histoire ancienne à l'Université de Erlangen.
M. Guiraud conclut : La Grèce en tant que nation, en tant qu'État indépendant, manifestant librement son génie, est morte du droit de propriété. Elle a péri parce que la grande masse de la population
J n'avait aucun intérêt qui l'attachât au sol, n'avait aucun de ces moyens réguliers d'existence qui assoient la vie et qui la font aimer; et parce que le petit nombre regorgeait de ces mêmes richesses qui manquaient au grand nombre et avait mis délibérément, consciemment, d'une manière avouée comme Polybe (Guiraud, p. 629), son orgueil de classe, ses cupidités d'argent au-dessus de la patrie. Je ne sais si ce sont bien Vd exactement les paroles de M. Guiraud. Mais j'affirme, que c'est bien là sa pensée. Lorsqu'il nous dit, à la page 636 : « que la Grèce a péri par le socialisme agraire »; c'est manifestement une façon de parler inexacte. Le socialisme agraire ne se trouve réalisé nulle part. Ce serait tout au plus « les tentatives de réforme agraire » qu'il faudrait dire. Mais d'autres déclarations de M. Guiraud, claires et nettes h souhait, ne laissent planer aucun doute sur ce point que c'est bien
^ la propriété (les propriétaires) qui a trahi la patrie antique et Ta laissée écraser sous le talon romain, p. 628. « La bourgeoisie hellénique courut presque au-devant de la domination romaine », p. 627. « Si tous les partis successivement eurent recours à l'étranger, ce
j furent surtout les aristocrates qui montrèrent le plus de docilité envers ui. » Aratus lui-même, au lieu de s'allier avec le roi noblement réformateur de Sparte Gléomène et d'assurer, de concert avec lui, Tindépendance de la Hellade, « du moment que le droit de propriété était en péril n'hésite pas. L'armée ,/édérale n'étant pas une protection suffisante, on fit appel au roi de Macédoine, Antigone Doson. Gléomène fut vaincu à Sellasie et obligé de fuir en Egypte; mais la Grèce fut du même coup asservie ». Et encore : p. 628, « Lorsque la bourgeoisie hel- ^ lénique courut au devant de la domination romaine, c'est qu'elle savait que sous le régime nouveau ce serait elle qui aurait impitoyablement l'administration municipale des villes» et qu'elle savait aussi, p. 629, « que les Romains ne toléreraient pas que le droit de propriété fut perpétuellement menacé par la multitude besogneuse et avide. » N'est-ce
pas décisif et que peut-on demander de plus? Page 633, M. Guiraud parle en propres termes d'(( Internationale des propriétaires», qui s'adressèrent aux Romains, contre leur patKie. Qu'après cela, M. G. croie, pour l'honneur de la propriété atiftâcJUë^vdevoir plaider les circonstances atténuantes, cela importe pea* H y a belles lunes qu'il fut démontré, au grand détriment de l'âne
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal.
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout, le mal.
On devine que l'âne du bon Lafontaine, ce sont ici les démocrates, les meurt-de-faim. « Leurs adversaires (les démocrates), furent, dit M. Guiraud, autant qu'eux (les aristocrates), responsables de leurconduîte (la conduite des aristocrates). Ce sont les menaces des premiers qui ont justifié ces appréhensions et ces démarches anti-patriotiques. ))En un autre endroit, cependant, M. G. est,semble-t-il, moins affirmatif. Se sentirait-il quelque peu gêné dans son rôle d'avocat des puissants? Il vient de dire, p. 632, «La haute aristocratie applaudit des deux mains à la défaite de l'armée des Grecs a Scarphie, puis à Leucopétra (146 ans avant J.-G.), et l'on put entendre cette parole : « C'en était fait de nousi nous n'avions été prompts h succomber». Et il ajoute : «Triste pas rôle dont l'odieux se partage entre ceux qui, par leurs menaces, ont justifié de pareilles appréhensions, et ceux qui, par égoïsme, ont tout sacrifié à leurs craintes ! » On le voit, ici l'odieux se partage ; les puissants ont leur part. L'avocat a fléchi.
Mais laissons cela, ces misères de nos sentiments personnels, de nos amours et de nos haines, et tachons de faire œuvre impartiale d'historien et de savant. Aussi bien les qualificatifs que nous appliquons aux choses, n'en changent-ils pas la nature. Les choses résistent à nos partialités.
Il reste qu'une des causes les plus puissantes de la chute de la Grèce c'est la division de chaque ville en deux camps ennemis, ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent ^as, c'est l'existence dans TÉtat de deux Etats distincts et opposés qui doivent leur naissance à la propriété. L'histoire de la propriété se présente donc k nous comme ce qu'il y a d'essentiel et de plus intime dans l'histoire de la société antique. C'est sur ce point que nous devons concentrer nos efforts, si nous voulons trouver une réponse aux questions que nous avons posées. La Grèce est morte de la propriété; la propriété a trahi la patrie. Ce résultat n'a-t-il pas été prévu par les plus perspicaces des enfants
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de la Grèce? N'a-t-il pas été proposé de remèdes? Deux questions, on le voit, étroitement unies, dont les solutions s'éclairent mutuellement. Le livre de M. Guiraud et celui de M. Pôhlmann, parus au même moment, en réalité ne font qu'étudier les deux faces d'une même réalité. L'un s'attache plus particulièrement h nous montrer comment s'est accomplie la concentration des richesses qui a créé cet état anormal de deux peuples vivant étrangers l'un à l'autre ou plutôt ennemis dans la même cité. Le second étudie les remèdes proposés, les efforts tentés par les plus nobles d'entre les Grecs pour écarter le destin.
Qu'a donc été l'histoire de la propriété en* Grèce? Comment est née la propriété individuelle et par quelles étapes est-elle arrivée à avoir les funestes effets que nous avons dits. Voilà la première question à résoudre.
M. Guiraud ne veut à aucun prix entendre parler, pour les premiers âges de la Grèce, de propriété collective. Pour lui, autant au moins que pour le maître, j'ai dit M. Fustel, la propriété collective, la propriété communiste est une sorte de monstruosité, un phénomène tout à fait incompréhensible et anormal qui va directement à rencontre des lois connues et les plus certaines de la nature humaine. M. G..., visiblement serait outré si quelque témoignage irrécusable venait le contraindre d'admettre que le peuple grec a débuté par le communisme ; et qu'après être passé de l'état nomade et pastoral à l'état sédentaire et agricole, il est longtemps demeuré ^ étranger a l'idée de propriété foncière privée. La seule concession qu'il se résigne à faire c'est que le droit de propriété privée (p. 2) « peut être conçu de deux façons différentes et être exercé soit par l'individu soit par la famille. » « Pour qu'il y eut communauté, ajoute-t-il, il faudrait que la terre appartint à tout un peuple, à toute une tribu, à tout un village sans distinction d'individus ni de familles. » Malheureusement M. G... ne juge pas à propos d'examiner si' la thèse des fervents du droit comparé, d'après laquelle toutes les sociétés humaines auraient débuté par une période de communauté des biens, au cours de laquelle l'individu n'a sur le lot qu'il détient qu'un droit de culture et de jouissance temporaire, ne se trouve pas vérifiée pour la Grèce primitive comme pour la plupart des autres pays. M. G... aime mieux dépenser une certaine mauvaise / humeur a exprimer sa répugnance pour la thèse que se livrer à un examen méthodique du fait lui-même et prête ainsi le flanc aux justes attaques de M. Lafargue, dans cette revue même, n^ 1, p. 44. Et cependant entre la famille dans laquelle M. G... consent à voir un sujet
possible du droit de propriété et le village qui, d'après lui, posséderait la terre dans le cas de véritable communauté, il n'y a pas, en réalité, cette opposition absolue de nature que prétend M. G,., après M. Fustel. La famille parfois s'agrandit ou peut s'agrandir en village ; il se peut que le village ne soit que la famille agrandie. Et dans ces cas alors, dans ces cas intermédiaires et équivoques, où la famille c'est le village et le village c'est la famille, que faut-il dire? qu'il y a communauté ou propriété privée?
M. G... ne s'explique pas. Qu'arrive-t-il? C'est que s'étant à dessein tenu dans un certain vague et n'ayant pas voulu serrer la question de près, il finit par dire tout le contraire de ce qu'il avait d'abord affirmé. P. 23 : «Il est possible à la rigueur que les Grecs se soient trouvés à un moment donné dans la situation des peuples chez qui la terre est possédée en commun. » P. 22 : « Dès que les Hellènes parvinrent en Grèce, ils tendirent à se fixer; d'autant plus que la configuration du pays n'était guère favorable aux fréquentes migrations. Mais il ne s'ensuit pas que la propriété privée soit née en même temps parmi eux. » M. Guiraud ne vous semble-t-il pas, d'après cela, tout près d'admettre qu'a une époque très, très reculée, un certain communisme agraire a pu exister chez les Grecs ? — Ne vous hâtez pas de prendre acte de ces déclarations. Notre auteur ne l'entend pas ainsi. « Mais un événement possible, s'empresse-t-il d'ajouter, n'est pas un événement réel )). — Voilà qui est net. — Pas du tout. « En tout cas, si les Grecs ont vécu sous ce régime (de communauté agraire), ils n'ont pas dû s'y attarder longtemps. C'est peut-être la raison qui explique qu'il n'ait laissé dans des documents ancune trace ».
En définitive, que pense M. G... de cette question d'un régime de communauté agraire aux lointaines origines de l'histoire grecque? A-t-il existé? n'a-t-il pas existé? Et si l'on ne saurait arriver a la certitude en semblable matière, quel degré de vraisemblance s'attache d'après l'auteur h l'une ou l'autre hypothèse? Décidément M. G... est trop éclectique. De l'ouverture d'esprit et une belle intelligence des systèmes divers, c'est bien; mais encore ne faut-il pas pousser la chose jusqu'au mépris de la logique et à l'impossible conciliation des contraires.
Que j'aime bien mieux l'attitude et la façon de procéder de M. Pohlmann. Lui aussi prétend n'être qu'historien et ne pas se hasarder dans les systèmes par delà le solide terrain des textes. Mais pas le moindre indice de bouderie contre les autres disciplines. Il ne répugne point à l'idée de communauté de village ou de communauté
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de famille. P. 10. a II ne méconnaît nullement la valeur de la méthode comparative, et il n'est pas de ceux pour qui quod non est in fontibus non est in mundo. La propriété foncière privée ne lui paraît nullement remonter aux débuts de l'histoire grecque ; et ce n'est point un vain effort, impossible a réaliser, que de tenter de la faire naître à un moment donné du développement historique. Mais l'historien a besoin de cette certitude prouvée dont le savant et le sociologue peuvent se passer avec raison, satisfaits des analogies solidement établies et des inductions prudentes. Et les données du droit comparé sont bien trop nombreuses, diverses et complexes pour qu'on puisse conclure avec certitude le type premier de la propriété foncière en Grèce. Par quelle forme de la jouissance collective du sol les Hellènes ont-ils commencé? Est-ce la propriété collective de la famille, de la gens (Sippenverband)? Faut-il concevoir l'époque la plus ancienne du développement économique des Hellènes sur le modèle des institutions germaniques ou slaves»? (1) Au moment même où ces groupes de parents (2) se transforment en groupes territoriaux, chaque père de famille ne reçoit-il pas à titre de possession permanente héréditaire les pièces de terre qui lui sont assignées ? Tout cela est possible. Il est plus sage pour l'historien de ne pas se prononcer. Tout cela lui est indifférent.
. Les deux seules choses qu'on puisse affirmer c'est d'abord que tout à fait au début la communauté politique se confond essentiellement avec le groupe familial ; sa constitution est celle de ce dernier (3) ; et ce sont en dernière analyse les rapports personnels de parenté qui sont la base de toute l'organisation agraire et en môme temps de l'organisation sociale. La désignation gentilice des communautés attiques (Philaidai, Paionidai, Butadai, etc.), prouve bien que le groupe qui s'est originairement établi sur le sol est bien le même que le groupe familial (xw/x>î, ^lî/xos). — C'est ensuite qu'à l'époque historique il ne reste plus trace, semble-t-il, de ce communisme primitif (4). Sur ce point la prudente critique de M. P... n'aboutit pas à d'autres conclusions que les préventions de M. Guiraud. Pas une pratique, pas une institution juridique qui, correctement entendue, ne s'explique en dehors de toute supposition d'une propriété collective et communiste de la gens. Les
(1) Page 13.
(2) Page 12.
(3) Page 8.
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restrictions plus ou moins importantes apportées au droit de libre \ disposition du propriétaire ; la nécessité du consentement des membres ; de la communauté pour la vente d'un immeuble ou d'une maison ; ' tout au moins leur présence au contrat k titre de témoins et leur droit en cette qualité, à percevoir une légère rétribution (1), le droit de retrait même exercé au détriment de l'étranger acquéreur par les membres de la communauté : tout cela s'explique suffisamment par le caractère encore très personnel, très familial du groupe; sans qu'il faille nécessairement admettre une communauté de biens, une sorte de copropriété de tous les membres. Un seul texte semblerait prouver pour la solution opposée d'une propriété collective de la gens : un passage de la loi de Gortyne reconnaissant formellement un droit de succession k tous les membres de la gens. En réalité, il ne prouve rien : il reconnaît aux membres de la gens (fuJtïj), immédiatement après les parents proprements dits, le droit d'obtenir la main de la fille épiclère (VIII, I 8). Mais l'idée première de l'institution n'a pas trait proprement au régime des biens et n'a pris ce caractère qu'à une époque relativement tardive du développement juridique (2).
La période proprement historique des institutions de la Grèce commence pour nous à l'époque homérique. Avec l'Iliade et l'Odyssée s'ouvre l'ère de l'écriture ; des discussions régulières s'instituent sur des textes dûment constitués.
Que nous apprennent de positif sur l'objet de notre étude ces précieux restes de la vieille épopée?
Un érudit français, M. Esmein, a voulu trouver dans quelques passages de l'Iliade et de l'Odyssée, des preuves certaines de la pratique de la propriété collective k l'époque d'Homère. La communauté serait demeurée, d'après lui, maîtresse du sol, le divisant pour l'exploitation en parcelles égales dont chacune est assignée, pour un certain nombre d'années, k chaque famille particulière ; et, le délai légal expiré, on renouvelle le partage. Dans la fameuse peinture du boucher d'Achille (Iliade, XVIII, v: 541 et suiv.), M. Esmein trouve l'indication d'une terre appartenant à la communauté. C'est une terre que plusieurs laboureurs travaillent ensemble. Cette terre a été divisée en parcelles
(1) Comme à Thurium. par exemple.
(2) Page 15, note 1.
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égales, et ces laboureurs sont les titulaires des parcelles. Ils font les labours en même temps, parce qu'il en est ainsi dans les propriétés collectives (1).
M. Esmein se trompe. Nulle part, dans Homère, il n'est question de pratique de propriété et de culture collectives. M. Guiraud et M. Pohlmann, chacun à sa manière, le lui démontrent pertinemment; le premier, quelque peu scholastiquement, avec quelque chose de court et de discuteur dans le raisonnement; le second, avec plus de souplesse et de véritable critique. Ce qu'a certains moments on entrevoit dans Homère, c'est la communauté de famille. Le palais du vieux roiPriam, cette cour flanquée de chambres et d'appartements pour ses fils et filles célibataires ou mariés, qu'est-ce autre chose, par exemple, dit M. Pohlmann, que la « Zadruga slave»? (2).
Mais il est difficile de tirer gi'and'chose de ce renseignement. Cette communauté de famille, qu'est-elle? d'où vient-elle? quelle place faut-il lui assigner dans l'ensemble du développement social de la Grèce primitive? Est-ce un phénomème primitif ou dérivé? Lors de la fondation de la cité et du premier partage, est-ce a la communauté de famille, au groupe indissoluble d'un certain nombre de familles étroitement unies sous la personne d'un chef qu'ont été originairement distribués les champs qui constituent son lot? ou chaque famille a-t-elle isolément figuré au premier partage et est-elle devenue, plus tard, au cours des âges, par son accroissement, ce groupe de plusieurs familles étroitement unies?
L'une et l'autre supposition semblent également possibles. Mais, dans l'un et l'autre cas, le résultat n'a pas été le même ; et le mode divers d'occupation a sans doute entraîné un développement du droit de propriété sensiblement difl'érent. — Si c'est la communauté qui a figuré au partage lors du premier établissement, ce groupe nombreux et considérable a pu conquérir plus facilement vis-à-vis de la peuplade une indépendance économique plus grande; et ces prestiges communistes qu'on rencontre ailleurs, l'exploitation en commun par la peuplade entière ou toute une tribu ou tout un village ont pu être abolis du coup. Il y a eu communauté de maison ; non communauté de village à constitution agraire communiste (3). Un cas analogue serait celui que vise Aristote (P. I, 7, 1252-6), le cas d'un village, d'une commu-
(1) Guiraud, p. 39.
(2) Page 18, note 1.
(3) Page 20.
nauté de village qui ne serait qu'une simple extension de la famille. De la famille primitive auraient essaimé tout autour d'elle comme de petites colonies, qui auraient constitué avec elle une véritable commu- J nauté de famille. yaàAtffra $ sotu xarà fù9cj -^ xciuiî KitoUioL oUicx-i û-tv.t. Le cas n'est pas pratiquement et historiquement impossible. Palacky, le grand historien des Slaves du Nord (Geschichte von Bôhmen, p. 168), atteste le fait des Slaves du plateau de Bohème. Quand la maison ne pouvait plus contenir le nombre excessif de ses membres, des ménages allaient s'établir dans lô voisinage de cette dernière ; et ainsi se trouvèrent constitués les plus anciens villages slaves du pays. Nous voyons ^ se produire les mêmes phénomènes, à une époque plus récente, chez ^ les Slaves du Sud. Les familles composant une communauté de maison se voient-elles contraintes de se séparer? Chacune d'elles s'établit à part, forme un ménage avec ses intérêts propres. Mais la culture des champs continue à se faire en commun. Une certaine pratique de communisme agraire sort donc ici directement et nécessairement de la pratique antérieure de la communauté de famille. « La maison devenue le dorf continue à vivre sur les règles de la communauté de maison ». Par malheur, nulle part dans l'histoire grecque on ne surprend cette communauté de famille originaire se transformant en village par le fait de sa croissance. Nulle part on ne trouve l'établissement isolé, la maison vivant seule « l'Einzelhof », comme disent les Allemands. Et ce trait n'est pas propre aux Hellènes. C'est un fait acquis aujourd'hui, après de longues recherches, que pour tous les peuples' indo-européens, le mode d'établissement primitif a été l'établissement par village. Le texte capital pour l'histoire de l'établissement des anciens Hellènes est un texte de Thucydide (1, 10), xarà xà/tas t^ -kvXolv^ xia E'OAà^oj T/)oirft». On ne rencontre l'établissement par famille isolée, que quand la nature très particulière du pays ne l'a pas permis autrement. ' Dans ces conditions, il devient très difficile de dire la nature exacte des communautés de maison entrevues dans Homère et leur rôle dans le développement général de la Grèce primitive. Et il y a quelque témérité à vouloir trop préciser comme le fait M. Esmein.
Ce qui frappe a cette époque, c'est le fait social de l'existence d'une aristocratie qui fait grande figure dans le monde d'alors et l'état relativement avancé de la culture. L'un et l'autre trait paraît également inconciliable avec l'hypothèse d'une pratique communiste de l'agriculture et l'absence de toute propriété individuelle.
Est-ce une économie primitive et grossière qu'on a sous les yeux,
une économie de peuples à demi-pasteurs encore, dont Télevage du bétail constituerait la principale ressource et où la culture de la terre ne jouerait qu'un rôle très secondaire? Les textes témoignent du contraire. Les populations auxquelles on a affaire sont bien des populations sédentaires, agricoles, déjà tout entières engagées dans le grand et pacifique combat de Thomme contre la terre. Elles l'aiment, cette terre ; ils la connaissent, ils en apprécient pieusement les qualités. Ils célèbrent la terre « noire, profonde, facile k travailler » : Est-ce là le langage d'un peuple qui passe sur la glèbe indifférent et lâche, sans prurit de la féconder? Ils l'observent ; avant de lui confier la semence, ils la tournent et retournent jusqu'à trois fois; ils savent l'art de planter des vignes, d'élever des arbres; et pour ces derniers, le vieux Laerte» le père d'Ulysse, a bien soin de creuser tout d'abord une fosse profonde, de la remplir de fumier et soigneusement de l'arroser ensuite.
Pourquoi, si la propriété individuelle n'existait pas, entoureraientils de murs les champs attenant aux maisons, de manière à en faire un enclos? Pourquoi planteraient-ils des ombrages dont seuls jouiront leurs petit-senfants? Mais pourquoi s'épuiser en vaines paroles : n'estce pas là-bas le ^fsùM»i lui-même, au milieu de son champ, un sceptre à la main, présidatit avec la joie grave et pleine de silence, qui convient au puissant, aux travaux de la riche moisson?
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Comment la propriété ne serait-elle pas née? Quelques siècles encore, et elle trouvera dans les plaines de Boétie son chantre inspiré.
En réalité, c'est la propriété privée qui occupe le premier plan.^ Le premier soin, si l'on en croit l'Odyssée, des hommes en quête d'un établissement nouveau, c'est de partager la terre occupée (Odyssée, VI, 10, etc.). Les Phéaciens ayant pour voisins les Gyclopes et incommodés du voisinage, leur chef Nausithous, semblable aux Dieux, résolut de les amener au loin dans un autre pays. Il les conduit à Schéria, pays fort éloigné des hommes industrieux. Son premier soin, arrivé là, fut d'élever un mur tout autour de ce qui devait être la ville, de bâtir des maisons, de construire des temples des Dieux et de partager les champs.
(1) Iliade, xvni, v. 556.
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oLjAfi St Té7xo$ lAaffffc irèAst, xa2 ièiifxoixo ot(oy$ Kàf y>]iu; itoeiQ9« Osùv, xocHpa^arocr Â^jSocS (1).
Mais ensuite et surtout, la propriété privée peut seule supporter et permettre le héros, ce héros dont l'éclat remplit tout le monde homérique. Comment, sans la propriété individuelle se serait constituée cette aristocratie? où trouverait-elle son point d'appui économique si par toute la surface de la Grèce s'étalaient de petits groupes communistes de famille ou de village, composés d'hommes libres ne relevant que d'eux-mêmes et de leur groupe? Agamemnon, Ménélas, Nestor sont des princes puissants qui ont déjà un brillant entourage ; il leur faut des ressources propres et certaines qui les fassent supérieurs aux autres Basileis. Nulle part, le développement d'une aristocatie ne va sans une altération profonde des rapports agraires antérieurs. Pour se prononcer avec exactitude sur les rapports de propriété, préalablement il faut savoir si on se trouve en présence de groupes à constitution pratriarcale, au sein desquels règne entre tous les membres une certaine égalité, en présence de communautés de villages, ou si déjà toute une classe de maîtres est parvenue par voie de conquête ou tout autre manière à asseoir sa domination sur le reste de la population. C'est une réponse à toutes ces questions que comporterait l'étude approfondie de la question de la propriété à notre époque.
M. Guiraud l'a vaguement senti. Il n'a pas su pousser ses déductions assez loin et en dégager les conséquences avec toute la netteté désirable.
Il s'attache, par exemple, à démontrer que l'origine du servage est d'une date postérieure à l'époque homérique. P. 75 : « Il est digne de remarque que les poëmes homériques ne contiennent pas la moindre allusion au servage. Il est donc naturel de penser que cette forme de tenure n'existait pas encore au temps d'Homère. » (2) P. 122 : « Au vftii« siècle avant J.-C. il n'y avait pas de serfs en Grèce. On en voit, au contraire, beaucoup dans les siècles suivants, et il n'est pas douteux que la création de cette sorte de tenure n'ait été Toeuvre de l'aristocratie. ))P. 125 : (( Le servage est né en Grèce dès l'époque homérique par suite d'une série de contrats privés et il a existé d'abord à l'état
(1) Iliade, XVIII, v. 556.
(2) Guiraud. P. 75 : Oo sait que les parties les plus anciennes de Tlliade ne remontent pas au-delà de l'année 950 avant J.-C. ; et il est même problable qu'elles ont été composées daus le siècle suivant.
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sporadique. Puis, il s'est étendu progressivement au point d'englober une bonne partie de la plèbe. Il a même fini par devenir, pour certains peuples, la conséquence presque nécessaire de leurs défaites. Mais si la guerre a favorisé Textension de la tenure servile, elle ne Ta point créée et même cette cause n'a commencé à exercer son action que dans le cours du vm* siècle »
L'aristocratie homérique ne s'appuie pas sur le servage, puisque le servage est bien postérieur h l'apparition et à la période de splendeur de l'aristocratie. — Sur quoi s'appuie-t-elle? C'est ici que la pensée de M. G... paraît quelque peu fléchir. A la question : Qu'est-ce qui constitue la force de l'aristocratie homérique? M. G... répond, p. 119 : « Ces nobles étaient riches, surtout en terres, et personne ne l'était en dehors d'eux. Pour Homère, les hommes opulents sont ceux qui ont du bétail k foison », et p. 70 : « Les héros d'Homère s'occupent constamment de leurs domaines. Ils ne se contentent pas de surveiller leurs propriétés et de donner des ordres, ils mettent eux-mêmes la main à l'œuvre. » « La famille entière aidait le père dahs sa tâche... Dans l'Iliade, les jeunes gens de condition, même les princes royaux, gardent les troupeaux sur les montagnes. » — P. 71 : « On ne pouvait pourtant pas se passer d'auxiliaires : il y en avait de deux sortes, les esclaves et les ouvriers libres. » Mais, pour M. Guiraud, — et c'est là, si je comprends bien, le point le plus important et caractéristique de sa théorie, — esclaves et ouvriers libres ne sont que de simples auxiliaires, bien loin de former le facteur nécessaire de l'économie de l'époque. On a évalué h une centaine dont 50 femmes, le nombre des esclaves possédés par Ulysse. M. Guiraud trouve que ce chiffre n'est pas énorme; ce qui le frappe, ce n'est pas le nombre d'esclaves que possède le Basileus, c'est l'étendue de ses terres et le nombre de ses troupeaux. Et pour cultiver ces terres et paître ces troupeaux, il suffit de la famille du maître, aidée d'esclaves et d'ouvriers libres en nombre très restreint. La pensée de M. Guiraud semble être au fond que la population qui se bat et qui court les aventures est la môme que celle qui travaille. Cultivateurs et guerriers ne se distinguent pas comme classes et forment une même masse de population. La division du travail entre les différentes classes de la société est à peine esquissée.
Mais alors on nie l'existence de l'aristocratie qu'on avait affirmée. Et, d'autre part, on me paraît singulièrement se méprendre sur l'importance et le rôle qu'il faut respectivement reconnaître, dans l'économie de ce monde, a la terre et à l'esclave. M. Guiraud trouve que ce chiffre de 100 esclaves, dont on attribue la possession à Ulysse,
n'est pas énorme. Sans doute, c'est moins que i,000 ou iO,OOÔ ou mieux encore que les 200,000 serfs que certains grands seigneurs russes possédaient. Il ne faudrait pourtant pas méconnaître sous ce prétexte l'importance réelle de ces modestes richesses. De nos jours encore un propriétaire foncier qui occupe sur ses terres un personnel de 160 individus, hommes et femmes, est réputé fort riche. En Occident!, les capitulaires de Charlemagne imposent Tobligation du service militaire complet à tout possesseur de 4 manses. A faire des 100 esclaves d'Ulysse des esclaves attachés h la culture de la terre et k établir quatre personnes par manse, c'est donc au moins 25 manses du revenu desquels Ulysse peut jouir. Maint chef féodal de notre Moyen-Age ne ^ posséda-t-il pas fief moins important? Remarquons bien qu'Ulysse n'est que l'un des nombreux Basileis d'Ithaque, tout au plus primus inter pares; et que, sans doute, c'est moins encore sa supériorité de fortune que son expérience et le sentiment qu'on a de sa valeur individuelle qui en ont fait le premier ^aadcu; de l'île. La proportion généralisée de 100 esclaves par famille noble serait d'onc, pour cette société, tout à fait caractéristique. Il n'est pas permis, comme le fait M. Guiraud, de rester indifférent devant un tel chiffre. Et si on lui accorde l'attention qu'il mérite, on aboutit a une toute autre conception de cette société. Ce n'est pas sur la famille môme du pMàsuç que retombe tout le poids de l'économie de l'époque. La division des classes appa- ^ raît définitive et avancée. C'est sur ces auxiliaires qu'on mentionnait en passant : les esclaves et les ouvriers libres, que retombe tout le poids du jour. Ce sont eux qui font la fortune du Basileus, et non pas la possession de la terre. C'est par eux, grâce à eux, qu'il possède beaucoup de terres et qu'il élève beaucoup de bétail. C'est parce qu'ils sont la pour travailler et se donner de la peine qu'il peut, lui, le guerrier, courir sur terre et sur mer les nobles aventures, exercer sur les champs de bataille la vaillance de son bras, s'affaler au lucullent festin et dans l'enthousiasme de la demi-ivresse suivre, joyeux, sur les lèvres de Taède, le beau récit des exploits des aînés.
Les esclaves et les thètes jouent dans cette société homérique, contrairement k ce que dit M. Guiraud, un rôle prépondérant.
Qu'est au juste cet esclave, qui s'appelle */*w«î, un mot évidemment de la même racine que ^a/toÇw^ dompter? Faut-il voir dans cette population serviler une ancienne population vaincue ou un capital d'esclaves lentement amassé par d'incessantes pirateries (1)? — ^ — — 9 ■
(1) Odyssée, I, 318.
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La première hypothèse serait la plus vraisemblable. On ne comprendrait guère une aussi nombreuse population d'esclaves recrutée par la voie de la piraterie, tandis qu'on comprend fort bien que l'ancienne population vaincue soit dans une condition analogue à celle du servage.
Quant aux thètes qui composent la seconde classe des travailleurs rustiques, ce sont des ouvriers de naissance et de condition libre. Le thète pas une fois ne se confond avec l'esclave. S'il entre au sei"\rice d'autrui c'est presque toujours piour un temps déterminé et en vertu d'un contrat qui fixe d'avance son salaire. Mais la durée de son engagement peut varier beaucoup. Parfois même aucun délai n'était sMpulé et le maître avait la faculté de renvoyer le thète à son gré (1). Si Ton en croit les linguistes &<ïî, vient de Oow, nourrir. Les ^nrti correspondait aux mitius du droit germanique (2), et aux hlaf-œta du droit anglo-saxon. Ce sont les hommes libres auxquels le patron doit entretien et nourriture et qui se mettent en retour à son service.
En quel nombre existent h l'époque homérique ces thètes asuôe^o* M«<y©« ^owitt»vT««? (3) D'où viennent-ils? Dans une société sous plusieurs rapports primitive comme la société ^homérique, il faut bien que l'individu, qui ne peut rester seul sans soutien, fas§e originairement partie de quelque groupe naturel. M. Guiraud n'éprouve pas le besoin de rechercher, d'où vient ce libre déclassé du monde antique. Mais le thète ne peut venir que de la riche source où le servage s'alimentera plus tard au dire de M. Guiraud, lui-même, p. 125 : « L'aristocratie propagea de son mieuxle servage parcequ'elle y trouvait son compte. Gomme il avait pour efîetd'établirunlien de subordination entre le tenancieretson propriétaire, il va de soi que plus il y avait d'hommes libres convertis j en serfs, plus la puissance de la haute classe y gagnait. » Et p. 126 : « Le joug que l'aristocratie faisait peser sur la cité s'aggravait dans la mesure exacte où grandissait la foule des serfs ». Le thète, comme plus tard le serf, témoigne de l'existence d'une classe de libres nettement distingués des membres de l'aristocratie auprès de laquelle ils vont demander aide et protection. Gomment vivent ces libres? quel . est leur mode de groupement? Peut-être faut-il admettre au sein de la société homérique, la coexistence d'une aristocratie puissante, aux vastes domaines exploités par les a/*a»i« et les &ijt«« — et de commu-
(1) Hésiode. Travaux et jours, 600-603, et Hérodote, VIII, 137.
(2) Hermaon. Mithium.
(3) Hérodote. VIII, 137.
nautcs de villages et de familles de libres d'où sortiraient les thètes, communistes déclassés.
M. G. est loin, bien loin d'avoir suffisamment élucidé toutes ces questions.
Un point où les résultats acquis paraissent plus sérieux, c'est Texamen des textes de Tépoque postérieure qui témoigneraient, au dire de quelques-uns, de la persistance de pratiques conununistes.
C'est d'abord un texte de Diodore de Sicile, v, 9, concernant les îles Lipari, le moins équivoque de tous, semble-t-il, le plus décisif. De^ aventuriers de Cnide et de Rhodes s'installèrent dans les îles Lipari. Les Etrusques se livrant dans ces parages à la piraterie, ils équipèrent contre eux une flotte et ils se divisèrent en deux : les uns cultivaient la terre devenue commune à tous; les autres tenaient tête aux pirates. M. Guiraud, après Raynach, et Pôhlmann répondent ajuste titre que (( les Lipariens étant pirates comme les Etrusques, le communisme de ces peuples, loin d'être un débris du passé, est un régime artificiel créé de toutes pièces en Vue d'un objet précis. » Aucun principe politique ni social n'est ici en jeu.
Il en est de même de l'institution des Sy$sities pratiquée, on le sait, surtout a Sparte et en Crète et dans laquelle on a voulu voir la survie vanced'un communisme agraire primitif . M. G. voit (p. 17) dans l'institution de ces repas communs une institution de nature plutôt religieuse.
(( Les cités eurent leurs repas de corps, comme les phratries, les tribus, les associations privées avaient les leurs ; repas religieux ayant surtout pour but d'honorer le héros éponyme. Dans le principe, ces repas durent être fréquents. Peu à peu ils tombèrent en désuétude. Seules Sparte et la Crète, les cités conservatrices par excellence, s'obstinèrent à en conserver l'usage. A Lacédémone comme en Crète les citoyens mangeaient ensemble une fois par jour. Mais on avait bien vite senti qu'il était possible de faire de ces institutions un moyen de discipline militaire. » Ce fut l'idée qui guida Lycurgue dans la réforme des Syssities. On les rendit quotidiennes. Il n'y avait nullement là, pour employer les expressions de M. G., une vague réminiscince d'un âge lointain où les hommes de chaque groupe auraient mangé en commun les fruits de la terre commune. — Pour M. Pôhlmann, au fond du même avis, les sociétés de Sparte et de la Crète réalisent pleinement le type de ce que Spencer a appelé la société guerrière; et toutes les institutions de ces peuples qui nous semblent si étranges et parfois
si révoltantes découlent de la nécessité suprême de la défense contre l'étranger, de l'obligation de subordonner le sort de chaque partie h la prospérité du tout. Les repas communs ne sont qu'une nécessité politique et militaire entre beaucoup d'autres (p. 65). L'explication des Syssiiies par des motifs politiques et militaires est la plus naturelle et celle qui satisfait le mieux l'esprit. Même en Crète l'institution des SyssUies n'exclut pas plus la propriété individuelle que de nos jours ne l'excluent les charges multiples imposées aux particuliers par TÉtat au nom même de l'intérêt supérieur du corps social. Il ne saurait / être question de communisme agraire primitif mais simplement de socialisme d'Etat. Aristote, au lieu de faire découler la Syssitie d'une communauté des biens, s'en fait au contraire un argument contre les théories communistes (Pôlhmann, p. 77); il s'en sert pour démontrer que la possession des biens sous la forme de la propriété privée X peut satisfaire d'une manière très suffisante aux nécessité sociales et permettre de s'acquitter pleinement de tous les devoirs vis-à-vis de 'État.
De cette fonction sociale de la propriété et de ses obligations multiples vis-à-vis de l'État certains, et particulièrement SchOmann (1) ont pensé pouvoir déduire un droit de domaine éminent de l'État, tandis que les détenteurs n'auraient sur les ultifiot qu'un simple droit de jouissance. Le xXnpoç serait ainsi un véritable fief militaire. — Leurs arguj ments sont l'indivisibilité du domaine, son inaliénabilité, les étroites règles de succession auxquelles il est soumis, et surtout l'expression «oAcrxii xw/»a, par laquelle les auteurs désignent l'ensemble des possessions des citoyens Spartiates pour les distinguer des possessions des périèques. MaiSffoAcT}x«ixM/9« ^-t-il nécessairement le sens de « ager publicus », « Ta xecvoy », xb in/^otov », et ne peut-il pas aussi bien signifier l'ensemble des terres individuellement possédées par les membres de l'État? D'autre part, suffit-il d'apporter une restriction au droit de propriété individuel au nom de l'intérêt social pour abolir le droit lui-même et transformer la propriété en un simple droit de jouissance? L'essence de la propriété, dit excellemment M. Pôhlmann, ne consiste pas en un droit ^ de disposition illimitée. Ce droit de disposition illimitée, tel que le comprend la conception abstraite, individualiste, n'est qu'une fiction, une conception toute subjective, que l'on ne trouve nulle part réalisée dans l'histoire. Si le rôle du droit, comme le veut Ihering, est d'assurer par
(1) Gr. Alth, 13, p. 225.
voie de contrainte le maintien des cpnditions d'existence de la société, « peut-il exister un droit de propriété que n'influence et ne conditionne constamment l'intérêt de la collectivité? Et cette préoccupation légitime de l'intérêt de la collectivité ne peut-elle dans certaines circonstances conduire k de sérieuses restrictions des droits de l'individu, sans pour cela emporter l'abolition du droit individuel ? Les restrictions apportées au droit de propriété à Spairte n'ont d'autre sens que d'assurer le maintien des conditions d'existence de l'État et de la société existante.
Telle fut la réalité; nulle part de trace vérifiée de communisme. Mais dans les siècles subséquents le travail de la pensée et le besoin d'opposer aux tristesses du présent l'image d'unie réalité embellie ne tardèrent pas à transformer les institutions du passé en institutions idéales où le présent mit ses besoins de' réforme et ses aspirations vers un état supérieur de paix et de justice sociale. La distinction entre les classes, la séparation et l'opposition entre les riches et les pauvres s'étaient violemment accusées. La pensée antique commençait h, se sentir mal a l'aise de ce contraste entre la richesse excessive et l'extrême pauvreté. Comm^ il arrive et arrivera toujours, l'âme humaine blessée par la réalité s'empressa de se réfugier dans le rêve. Il faut lire dans M. Pohlmann l'intéressant récit de cette transfiguration de la réalité qui forme le chapitre VII du livre I de son livre : « L'état social de la légende et le droit naturel communiste ». Ce fut comme chez nous à la fin du xviii® siècle. On rêva d'un état de nature où les maux qui désolaient la société n'existaient pas encore ; où l'homme, simple dans ses goûts et borné dans ses besoins, mène la vie heureuse et véritablement humaine sans écraser les autres autour de soi parce que n'a pas encore été inventée la pernicieuse distinction du tien ou du mien. — Chez tous ou presque tous ceux que le progrés de la réflexion amène a méditer sur les conditions de la vie sociale, il n'est pas difficile de relever des traces de cette idée : Platon, Dicéarque, Posidonius et le Portique. Et en même temps comme il faut que l'idéal social se trouve réalisé quelque part, on assiste à une transfiguration dans ce sens de la vie des peuples les plus arriérés. N'est-ce pas un peu ce que nous faisons nous-mêmes lorsque, avec M. Le Play, par exemple, nous nous fatiguons à fouiller les recoins les plus éloignés du monde pour y découvrir cette chose rare : le peuple sage et simple, observateur du Decalogue éternel, qui réalise le bonheur ? A nous aussi, attristés et fatigués, dégoûtés du présent et pauvres de bonheur, le trop de vie, l'agitation de la pensée ne sont pas loin de paraître choses vaines et détestables.
Les Grecs qui n'avaient pas comme nous les bateaux k vapeur et les chemins de fer n'avaient pas non plus k chercher bien loin le lieu où placer la réalisation de leur idéal. Il leur suffisait de franchir l'étroite frontière de l'hellénisme. La Scythie s'offrait k eux comme le paradis de leur rêve.
Les Scythes sont proclamés par eux les plus justes et lés plus saints des hommes. Platon, pour établir son principe de l'égalité parfaite entre l'homme et la femme, invoque l'exemple de certaines peuplades Scythiques. Ephore fait un tableau idyllique de ces peuples qui « traînent leur maison sur un char, se nourrissent de laitage, et co/itents de peu, ignorant la richesse, sans cupidité et sans envie, passent leur vie dans la pratique delà justice, ayant toutes choses communes entre tous : les biens, les femmes, les enfants, toute la parenté (1) ».
Mais l'imagination s'égare plus loin encore. On va demander l'heureux secret du bonheur, la science de cet état de nature, innocent et fortuné, jusqu'au monde des bêtes. Virgile chantera plus tard l'âme des abeilles, portion de l'âme universelle, de l'âme immense épandue en tout lieu, dans les airs, sur la terre et dans la mer, et qui peut seule expliquer l'ordre admirable, la bonne entente, l'exacte discipline toujours observée dans cette république modèle, qui réalise la justice. /Virgile se fait l'écho de nos auteurs grecs des v« et vi® siècles qui fotit remonter au temps de Ghronos (Saturne) l'origine de cette merveilleuse cité.
Il ne faut pas s'étonner après cela de voir l'histoire positive de la Grèce elle-même recevoir tous les embellissements de l'imagination. C'est le passé de Sparte qui se prête le mieux k cette transformation. La plu» conservatrice de toutes les cités greques, Sparte a quelque chose d'archaïque qui fait illusion. Sa rudesse grossière semble rendre plus vraisemblable dans le passé la parfaite réalisation de ces mœurs droites et frustes, qui se confondent avec l'équité et le bonheur. De ce travail de l'imagination sur la vie du passé, Lycurgue sort un législateur idéal, plein de sagesse, qui a tout prévu, qui a trouvé du premier coup la vérité sociale définitive et aux institutions duquel il n'y a qu'k revenir pour que Sparte retrouve aussitôt sa meilleure époque de splendeur. Les traits principaux de l'état de nature se trouveront naturellement reproduits dans les fameuses lois de Lycurgue. Un des premiers soucis du législateur aura été d'assurer le plus possible l'égalité de
(1) Ephore, cité par Strabon, VII, 463.
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tous par la communauté des biens. La voie est toute tracée aux réformateurs de Tâge futur; leur tâche réformatrice consistera à restaurer l'antiquité respectable, à laquelle les plus grands souvenirs et les plus grands noms sont attachés. Agis se reclamera de Lycurgue. Ainsi la conception pseudo-historique devient, à toute époque troublée où se fait sentir le besoin de réforme, un instrument de guerre contre le passé et de rénovation. L'état de nature de Rousseau, qui implique le contrat social, prépare la Révolution. Le « Décalogue éternlel » de M. Le Play vise des réformes profondes. Athènes n'échappe pas à cette loi de l'idéalisation de l'histoire sous la poussée du présent. L'instrument principal de cette transfiguration légendaire de l'histoire fut, à Sparte, l'historien Ephore. A Athènes celui qui remplit le même rôle fut le noble et élégant esprit qui a nom Isocrate; et le sens critique ne lui manque pas moins qu'à l'historien de Sparte.
Il est temps de revenir maintenant à l'histoire positive que nous avons quelque peu délaissée. Le résultat positif des recherches que nous venons de résumer semble être l'existence et la pratique générale dès l'époque homérique de la propriété foncière privée.
Au profit de qui existe cette propriété privée de l'époque homérique? au profit surtout, semble-t-il pour M. Guiraud, de la communauté de famille telle qu'on l'entrevoit chez Homère dans la famille du vieux roi Priam ; une communauté de famille qui rappelle la zadruga slave. j M. G. décrit tout au long cette famille, ce ycyo« dont le trait le plus saillant est le grand nombre de ses membres : elle peut comprendre de 50 à 60 et 70 parents groupés sous un même chef à peu près absolu et qui passent à la mort de ce dernier sous la direction du fils aîné ou de l'oncle, P. 60: « Le père a la gestion du bien en tant que représentant la famille, et c'est le yi^ç qui en a la véritable propriété ».
Ce bien exploité par groupe quel est-il ? Quelle est son importance ?
Dans certains cas, si l'on en croit M. G., 12 hectares 60 ares suffiraient
-* pour faire vivre ce groupe de 60 à 70 personnes. Mais il me paraît peu
de cette quantité de terres pour fournir h tous ses besoins. Même si
l'on tient compte des données nouvelles qu'apporte le remarquable
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article de Voigt sur l'ancienne population du Latium (1), où se trouve mise en lumière la force d'alimentation toute particulière qu'a la terre, à une époque d'extrême sobriété dont le triticum et non pas encore le froment constitue la base de l'alimentation, M. G. se trompe. D'un autre côté la grosse question reste entière : comment concilier, avec le fait de cette propriété familiale, le fait non moins indiscutable de l'existence k cette époque d'une aristocratie brillante? M. G. ne nous le dit pas.
Mais nous entrons dans une nouvelle période, qui se rapproche plus encore que l'époque homérique, de la véritable histoire. La propriété familiale se dissout. Elle cesse d'être indivisible, inaliénable ; la faculté de tester fait sa première apparition; l'individu se dégage avec des droits propres du sein de la famille. La famille antique a vécu et avec elle la propriété familiale.
Comment s'accomplit la transformation?. Là n'est pas le point important. Nous savons par le droit comparé comment la chose s'accomplit dans un grand nombre de sociétés ; et seuls les points de détails varient. Que le droit de propriété individuelle s'applique d'abord aux objets mobiliers; que l'on confie soit h un individu isolé, soit à un ménage l'exploitation et la jouissance exclusive d'une portion des terres de la communauté; qu'une distinction s'établisse à la longue entre les biens propres et les biens acquêts et que l'acquéreur puisse traiter les acquêts comme bien personnel ; que peu à peu les propres soient assimilés k ces derniers ; et que parallèlement se développent les contrats de vente, d'hypothèque, la pratique du partage égal des successions et du testament, par lesquels se réalise le droit individuel de propriété : tout cela est suffisamment connu.
De quelle époque date la transformation? A quelle époque la famille cesse-t-elle d'être ce qu'elle était? Voilk pour l'historien juriste le point qu'il fallait s'efforcer d'élucider. Et je ne trouve pas que M. G. ait tâché suffisamment, ou même ait posé la question avec toute la netteté (Jésirable en utilisant toutes les données.
« Le régime de la propriété familiale, dit-il, eut en Grèce plusieurs siècles de durée : puis il fut remplacé par le régime de la propriété individuelle. Le changement ne fut pas brusque, surtout il ne fut pas l'œuvre de la loi ; la IM n'intervint qu'après coup soit pour le sanctionner, soit pour le modérer. C'est dans l'intérieur des familles et par leur
(1) Voigt, ûber die bina jugera der âltesten romischen Agrarverfassung in Rhein. Muséum Bd24, 1869, page 52.
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initiative que l'évolution s'opéra. Il est par suite impossible d'assigner une date précise à ce grand fait » (p. 90). -—L'indication n'est pas particulièrement précise et celles qui ont trait aux institutions par lesquelles se réalise le droit de propriété n'ajoutent pas grand'chose (p.;101). Nous ignorons à quel moment la vente commença d*étre licite. Il n'est pas sûr qu'elle l'ait été au commencement du vui* siècle.
ît paraît fort vraisemblable, qu'en Attique, la terre, était aliénable par la vente au vn« siècle. Avec la vente apparaît cette sorte d'hypothèque qu'on nomme la vente k réméré. Un fragment des poésies dé Solon prouve, qu'avant lui, la vente à réméré était, en Attiîque, uii mode usuel d'aliénation. — Au va® siècle, le créancier est ' libre de prendre ses sûretés sur la personne du débiteur ou sur ses ; biens ou sur les biens et la personne à la fois (Fragments 36 de Solon ; I constitution d'Athènes d'Aristote, 2, et Plutarque, Solon, 13). — Quant ! au testament, c'est une loi de Solon qui l'établit et dans le cas seulement où il n'y avait pas d'enfants. Solon ne voyait dans le testament qu'un moyen de se donner un fils. A feparte, le testament ne fut introduit dans la législation qu'au début du iv«siècle. Tout cela sans doute est intéressant. Que notre auteur ne s'est-il attaché à écarter toute apparence de contradictions et d'incohérence.
Il vient de nous dire, p, 96, « que jadis, k la mort du père, il n'y avait pas ouverture de la succession, vu que tous les biens étaient tous à la communauté et que la prérogative de gérer les propriétés communes était réservée au fils aîné ». La page d'après, M. G. ajoute « que si le père n'avait rien disposé, les fils se partageaient la succession, réserve faite des propres » ; et k l'appui de son dire que le père peut disposer, comme il entend, des acquêts; lesquels en absence de toute disposition du père se partagent également entre les fils, il cite trois textes. Je me reporte k ces textes. Il n'est question dans aucun de distinction de propres et d'acquêts. Denys d'Halycarnasse (Didot, 1. 2, 1. 35), nous parle d'un partage du patrimoine entre frères. aCEnatrus autem a Gracia migravit, patrimonii partione non contentus, Cum enim xxii fUH essent, in tolidem parles agrum arcadum dividi oporlebat, « ou^rp^i «uv oyxou/Atyoç T^ /Aot^à. » De même dans Strabon (XI, p. 392), c'est encore du partage égal d'un patrimoine, entre frères qu'il s'agit. Le patrimoine, c'est ici l'Attique et la Mègaride. Le troisième texte (Apollodore, III, 15-1), vise le même cas «nocv^c4vo« ^s «ïro9flcvovTo$ oc nuxBn xà noLT/moL èfupivoLHo ». — C'est bien de propres qu'il s'agit dans tous ces cas, non d'acquêts. Et en outre, contrairement a ce qu'on dit, la règle de succession paraît être, d'après ces textes, le partage égal entre frères. Et ce ne sont pas les
seuls exemples, M. Guiraud nous rappelle lui-même, le partage effectué entre Hésiode et son frère. Dans TOdyssée (XIV, 208-209), les fils d'un riche Cretois se divisent, par égales parts, sa fortune « gnl a^^ovs «^xAovto » Que devient la règle de Tindivisibilité primitive du patrimoine et à quelle époque faut-il la placer? — C'est la confusion et on a le sentiment qu'on perd complètement pied.
Une seule fois, M. G. vise une date certaine qui pourrait fournir un point d'attache sérieux, p. 109 : « Nous connaissons, dit-il, le moment précis où la famille athénienne perdit son ancienne unité. Pour fonder la démocratie, Clisthènes, à la fin du vi^ siècle, ne trouva rien de mieux que de briser les vieux cadres sociaux et de leur en substituer d'autres où les citoyens étaient répartis, non d'après leur naissance, mais d'après le domicile. Les membres de chaque -/«îwç furent dispersés dans les 10 tribus et les 100 dèmes qu'il créa. Ce fut le coup de grâce pour l'antique organisation du yiva et pour l'antique conception de la propriété. » Or la réforme de Clisthènes fut exclusivement politique! Le témoignage d'Aristote est formel : Constitution d'Athènes, ch. 21 : « Quant aux familles, aux phratries, aux sacerdoces, il les laissa pour chacun subsister tels qu'ils étaient autrefois » (1). La réforme de Clisthènes n'entraîne nullement un changement radical dans la constitution de la famille et de la propriété.
Ce que nous dit M. G. des différents régimes qui se sont succédés en Grèce et de leur influence générale sur le développement de la propriété a le tort d'être trop vague et de ne nous apprendre proprement rien. Il est intéressant sans doute de voir passer sous nos yeux, en quelques agréables pages, cette féodalité homérique qui se transforme par l'accroissement continu du pouvoir royal en monarchie aristocratique (p. 117-118); puis la République aristocratique, l'aristocratie supplantant la royauté, tendant a s'isoler de plus en plus de la classe inférieure pour mieux l'opprimer, contribuant le plus par ses pratiques au développement du servage (p. 125); et chaque chef s'attribuant enfin l'épithète de poLmXtvç, Chaque régime a certainement ses effets sur la constitutLon de la propriété. Mais ce sont là des constatations beaucoup trop générales.
Une seule indication, a mon sens, prêtait a des développements intéressants. C'est la seule que M. G. ait absolument omis. On voit apparaître, dans l'histoire attique, tout aussitôt après le synocisme, deux
( I) Ta^€ yevij xaf Ta$ fpoLzfploLÇ x«î tolç up^çutoLi ifoc^ev t;(8fy i<a9roy$ xotra rà nocvptoi.
j classes bien distinctes de citoyens : la classe des Eupatrides et celle que les textes qualifient la classe des ay^owi. Busolt, dans sa « Griechische Geschichte bis zur Schlacht bei Chaironeia » (t. I, p. 387), nous apprend que les Eupatrides sont les anciens nobles, les descendants des anciens petits chefs, en très grand nombre en Attique avant le synocisme, et qui, l'unification faite, de gré ou de force étaient venus s'établir dans la ville, siège du gouvernement, laissant la direction de leurs biens à des inférieurs ou les surveillant du lieu de leur nouveau séjour. Les Eupatrides sont ceux qui habitent la ville; on les appelle aussi les olvcoi. Leseey^ijwc sont ceux qui habitent es champs. Ces derniers comprennent deux classes d'hommes parfaitement distincts par leur profession : les infuovpyot, les artisans, ceux qui exercent un métier ; et ceux qui sont adonnés à l'agriculture, qu'on trouve indistinctement désignés dans lés textes sous les noms d'««oixo«, de ytapr/ot, ysafiopoi. Un texte de Denys d'Halycarnasse identifie les premiers aux patriciens romains; les seconds, aux autres citoyens, à la plèbe de Rome (II, 8). Les Eupatrides sont les patriciens, les patrons; lesv««/>y«s ce sont les paysans (p. 390), « qui cultivaient eux-mêmes une pièce de terre suffisante à l'entretien de leur famille et restaient à la campagne». Comment s'étaient organisées intérieurement ces deux classes de citoyens et dans quels rapports se trouvaient-elles ?
On sait que les Ioniens de l'Attique étaient originairement diviséç en quatre tribus (pAu), correspondant exactement aux 3 tribus des I conquérants doriens (Busolt, p. 394). La tribu comprend un certain nombre de fpw,tpton : 3, si Ton en croit Aristote. Chaque phratrie comprenait 30 yjvij, et chaque 7«m$, trente hommes (Aristotelis Fragmenta, . 3. MuUer, II, 106). Un texte de Suidas (V» o/ayfwvw PhiIochore,'frag. 94), nous apprend que chaque phratrie comprend nécessairement 2 classes d'individus :
xa^uftsv :
les orgeones et les omogatactes. Les omogalactes ce sont les frères de lait, ^ ceux qui sont parents par le sang, les ysyyijrai qui ont été vraiment engendrés par les descendants de l'ancêtre. Les oyjyewvs» (V. Pape) sont ceux qui ne font pas partie de la famille naturelle, dont la parenté avec les ytwvjTxi, très lointaine, a fini par être oubliée ou n'a jamais \ existé. D'autre part, dans chaque phratrie il y a le y«yo« prépond(^rant, le y«vo{ noble; et il y a les y«y>j inférieurs. Le ygvoç noble, le vtvc^ qui
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a la présidence de la phratrie, c'est le yw«$ eupatride ; Tensemble dès membres de* ces ytvu, voilk les patriciens. L'ensemble des individus appartenant aux autres ytv^ de toutes les phratries, voila les oyjoeixoi, les non nobles. Nobles et non nobles se trouvent donc unis et comme fondus dans la phratrie.
La phratrie où tous les éléments sociaux se trouvent réunis est le ^ groupe élémentaire, le microcosme social dont l'État comprend un plus ou moins grand nombre. — Quels rapports existent entre ces ytvii nobles et ces y ïj non-nobles? Les premières, nous l'avons dit, se tiennent au sommet de la phratrie ; elles remplissent un office de présidence. Mais évidemment cette prépondérance dût être k un certain moment un véritable patronage. Les familles non -patriciennes d'exffoixot et de S^iiioupyot se tenaient groupées autour de la famille noble, sous sa protection, et vraisemblablement dans un état de dépendance comme il convient à des sortesde parents pauvres. Comme tels elles prenaient part au culte de la famille eupatride autour de laquelle elles étaient groupées. En retour, la famille dominante était pour eux l'interprète désignée du droit divin et humain. (Plutarque, Thésée, 25, ^ Atque quum patriciis jus concessisset res divinas cognoscendi, magistratus ex suo ordine creandi, et ut leges docerent, sacra et caerimoniqs reliquis civihus interprétai entur).
Tout le système de l'ancienne clientèle romaine. Comme à Rome c'est aux mains des Eupatrides que passe tout le pouvoir et le gouvernement après la chute des rois. En 621 à la suite de la tentative manquée d'établissement de la tyrannie de Kylon, les infimoyoi et les yta/y^ qui ont aidé les aristocrates k faire avorter la conjuration et que rendent chaque jour plus puissants le développement considérable de j l'industrie et du commerce, obtiennent de l'aristocratie que les prati- '■ ques juridiques et le droit traditionnel, restés jusque-là son patrimoine, seront rendus publics. C'est Dracon qu'on charge de ce soin. Un texte de Josèphe nous apprend (G. A., L, 5) que les lois de Dra- ^ con furent les premières lois écrites « Sni^zi» ypoLfinoL^». » Se contentat-il de formuler par écrit le droit existant? joignit-il au corps de l'ancien droit des dispositions nouvelles? On ne sait.
Avec les réformes de Solon, des Pisistratides et de Clisthènes, de ce dernier surtout, la démocratie fait un pas décisif, 508/507. L'établissement des dèmes et leur rôle nouveau et décisif dans la constitution donne son dernier trait à la physionomie particulière de l'At- M tique. A partir de ce moment c'est l'inscription sur les registres du dème qui décide de la qualité de citoyen. Avoir son domicile légal
dans un dème c'est être citoyen. De tous les groupements antérieurement existants, l'État ne connaît que le dème. Chaque citoyen se trouve, attaché lui et ses enfants, au dème h perpétuité par le lien de Torigo; quel que soit son domicile effectif. Le lien qui a une première fois groupé l'ensemble des membres du dème est si fort, qu'il s'étend j même à l'ordre de la propriété. Le démote semble ne pas pouvoir en principe posséder dans un dème étranger. Ajoutons pourtant que de très bonne heure on se départit de la rigoureuse application de cette loi ; le démote put posséder dans un dème étranger contre paiement d'un droit qui formait un des principaux revenus du dème et qu'on appelait *^ 10 r/xurcxov, le droit qui rend apte à posséder. Au point de vue des charges publiques c'est par le dème, et en tant que membre du dème que l'État atteint l'individu. Le dème a hérité de la plus grande partie des obligations de la nancrarie. Le chef du dème, le démarque, est agent de l'État en même temps qu'officier communal. C'est h lui qu'on confie le soin de tenir le registre matricule des citoyens astreints au ^ service de la flotte et c'est lui que l'on charge du recouvrement des
^. prestations à fournir k l'État.
%' y Le dème relègue ainsi tout a fait k l'arrière plan les groupements
y plus anciens, et en particulier la phratrie. C'est dans la phratrie que
l'enfant né d'un père athénien et d'une mère athénienne reçoit pour la première fois un nom. Le troisième jour de la fête des Apatouria, le père présente l'enfant k l'assemblée de la phratrie qui décide s'il È^ y a lieu de l'admettre, et dans le cas d'une réponse affirmative le fait
,^î inscrire sur ses registres sous le nom que lui donne son père. Mais
c'est k. 18 an» qu'il est inscrit sur le A)]Ç/a/9x<x^ yjo3(/A/toc«fo», — sur jle registre de l'État civil, qui est le registre du dème, et c'est cette dernière inscription seule qui fait de lui un citoyen. Toute relation provenant de l'ancienne cohérence et de la forte constitution de la phratrie se trouve donc, au point de vue du droit public, à jamais radicalement abolie.
Déjk la réforme de Solon avait beaucoup fait dans ce sens et l'ancienne organisation patriarcale et patricienne avait été fortement ébranlée. La fuXn et la phratrie restaient k peu près intactes; leur j constitution intérieure et la situation respective de leurs membres n'était pas modifiée; on ne touchait pas, semble-t-il, directement k la subordination des orgeones vis-k-vis des gennetai. Mais pour la première V fois la fortune, et non plus le fait de la naissance devenait la base de la constitution et le principe de l'État. Les familles clientes, jusque-lk, dépendantes de la phratrie, sous certaines conditions de fortune,
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entraient dans l'État sur le même pied que les anciennes familles patriciennes. De fait ces dernières de beaucoup les plus puissantes, ^ les plus riches, conservaient la direction effective de TÉtat; dans la libre acquisition de la terre les autres avaient désormais le moyen de parvenir aux plus hautes fonctions. On sait comment tous les citoyens étaient partagés en 4 classes. La première comprenait ceux qui tiraient de leurs terres un revenu annuel de 500 médimnes ou 500 ' mesures d'huile ou de vin (1) (Pentekosiomedimnoi) ; la seconde ceux qui retirent un revenu de 300 médimnes (les Chevaliers) ; la troisième de beaucoup la plus nombreuse la classe des zeugitai, composée des petits cultivateurs dont le bien rapporte 200 ou 150 mesures de blé. Enûn la classe des thète» qui n'ont pas la propriété suffisante pour appartenir à la troisième classe ou qui possèdent seulement des biens meubles (2) (3).
Pour chaque classe, la lourdeur des charges correspond à l'importance des privilèges. Seuls les membres des trois premières classes sont astreints k l'obligation d'un service régulier en qualité d'hoplites. Les thètes étaient libres d'impôts et en temps de guerre ne pouvaient figurer que dans les corps armés k la légère et parmi les équipages de la flotte. En retour, les membres des premières classes pouvaient seuls remplir les fonctions publiques et les pentekosiomedimnoi sont seuls investis des fonctions d'archonte. Les droits et privilèges des thètes sont de pouvoir participer k l'assemblée populaire et de faire partie des tribunaux. Privilège insignifiant, d'abord, qui devient, avec le temps, considérable, si l'on en croit Plutarque, et par lequel le peuple finit par se rendre maître des lois.
Tout dans la constitution de Solon reposait donc sur la possession ^ de la terre. L'aristocratie maîtresse de la très grande partie du territoire restait en fait la classe prépondérante. L'influence restait à la terre et la terre restait à l'ancienne aristocratie.
En 478 seulement la réforme d'Aristide met sur le même pied, au point de vue des droits et des privilèges, la fortune mobilière et la fortune immobilière ; le revenu naturel fut estimé en or ; et le capital imposable fixé de même (Busolt, p. 529). Aristide voyant que les Athé-
(1) Médimne = 52 litres 53.
Métrètés = 39 litres 39.
(2) Du temps de Solon, le médimne de blé vaut une drachme. On capitaise à raison d'un revenu de 12 0/0.
(3) Les textes principaux sont : Plutarque, Solon, 18 et PoUux, VIIL 129.
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niens, victorieux des Perses, demandent la démocratie (Plutarque, Aristide, 22. Decretum fecit^ quo administrationem reipublicœ omnibus œmmunem magistrcUusque ex omnibus ereari Atheniensibwt scivit).
Ajoutons comme dernier trait de ce tableau qu*à la fin du vi'' siècle Tindustrie et le commerce commencent à prendre un développement considérable; l'industrie de la céramique particulièrement et la culture intensive de Thuile. Les riches mines du Laureion fournissent un moyen d'échange commode (1). Dès la fin du vii« siècle, on a très vraisemblablement commencé à frapper les monnaies sur le type de la monnaie d'Égine. Athènes s'essaie à la création d'une marine par sa lutte contre Mégare et en même temps tente de s'établir solidement dans l'Hellespont. Enfin l'établissement des naucrarm s'organise, que modifie plus tard Solon et sur lequel reposera pour toujours la grandeur maritime d'Athènes.
C'est au cours de ces révolutions politiques et économiques que s'accomplissent les transformations du droit de propriété qui font l'objet de nos recherches. De date décisive dans l'histoire de ces transformations, de mesure législative témoignant d'une action directe de l'État, M. G. a raison, il n'y en a point. Mais il nous semble, après ce que nous avons dit et cette courte esquisse des révolutions politiques, qu'une constatation domine toute la matière : c'est celle de l'existence d'une clientèle qui s'est perpétuée plus ou moins longtenips, conséquemment d'une propriété cliente, une sorte de tenure ; et que la question des transformations de la propriété à Athènes n'est pas loin de pouvoir se formuler de cette façon : comment la propriété cliente, la tenure de l'o/r/iwv s'est-elle dégagée de la propriété pratricienne, du domaine éminent de l'Eupatride? — A Rome aussi la question s'est posée de la même façon (2). Nous ne savons si l'état dçs sources permettait de résoudre la question. Mais c'était, ou je me trompe fort, faire preuve de sens historique et critique que de la poser, et de conduire dans ce sens ses recherches.
Si nous ne pouvons parvenir à savoir comment la propriété cliente s'est dégagée de la propriété patricienne, d'où viennent au moins les
(1) Aristcite, Constitution d'Athènes, ch. 24.
(2) Lange, Rômische Alterthumer, 2t« Aufl. I. p. 218-219.
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nouveaux propriétaires, cette bourgeoisie qui se pose en adversaire de Tancienne aristocratie possédante, qui tâche de conquérir sur elle la possession du pouvoir?
M. Guiraud compte trois ou quatre affluents qui ont concouru à sa formation.
1» Dès les temps les plus reculés on constate (Guiraud, p. 131) la formation d'une masse plus ou moins considérable d'individus libres mais étrangers aux vjvu aristocratiques. « Parmi eux se trouvent des affranchis, des aventuriers en quête de quelque occupation, des fugitifs, des bannis, peut-être aussi des hommes qui avaient été expulsés de leurywîQou qui en étaient volontairement sortis. Très peu nombreux à leur début, ils deviennent beaucoup plus nombreux dans la suite et on est frappé de la grande place qu'ils tiennent déjà dans la société homérique. Ils se groupent naturellement dans les villes où ils ont le plus de chance de gagner leur vie. »
Ce sont ces out-laws, cette population de rebut du monde antique, qui pratiquèrent tout le commerce et l'industrie. La noblesse dédaigne de se livrer au trafic maritime et laisse aux gens de rien le monopole de l'industrie et du commerce. — Bientôt se trouve ainsi constituée une plèbe puissante par sa richesse mobilière et qui tendit sans tarder à contrebalancer l'ancienne richesse territoriale.
Voilà le premier affluent — non le moins considérable — de cette bourgeoisie riche qui mène le mouvement démocratique.
Mais ce n'est pas le seul.
2" On exécute en Grèce, aux vni«, vii« et vi^ siècles, de grands travaux de défrichements (Guiraud, p. 135). Ce furent les roturiers, les membres de notre classe des out-laws qui se chargèrent de cette rude besogne. « Quand l'un d'eux sollicitait de l'État la concession d'un lambeau de forêt ou de pâturage qu'il se proposait de transformer en champ de culture, on faisait sans doute peu de difficulté de lui concéder cette mince faveur. On ne prévoyait pas les graves conséquences politiques qui étaient en germe. »
3<* Un troisième affluent ce sont les plébéiens déjà riches par le fait du commerce ou toute autre voie qui épousent les jeunes filles de haute naissance.
4« Enfin, les révolutions politiques et les spoliations au moins partielles, qui les accompagnent, font directement passer les terres des marins des nobles dans les mains des plébéiens.
Cette classe bourgeoise suffisamment constituée, personne ne trouvera la moindre difficulté à comprendre comment s'opère le déplace-
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-Bornent de propriété foncière qui nous occupe (Guiraud, p. 136). « Toutes les innovations qui eurent pour effet de détacher la propriété du yt^i furent autant de moyens pour la plèbe de se Tapproprier. » La vente ordinaire et la vente à réméré furent connues très anciennement : la bourgeoisie naissante, industrielle et commerçante eut toutes les facilités de faire passer la terre des mains des classes nobles dans les siennes.
D*un mot la société grecque aristocratique, comme toutes les sociétés, eut ses déclassés. Ces déclassés se rejetèrent sur Tindustrie, le commerce et les défrichements ; parvinrent ainsi k constituer une bourgeoisie naissante qui eut bientôt la force de la richesse mobilière: voilà la théorie de M. Guiraud. C'est à un accident, une cause d'ordre secondaire qu'est due la naissance et le développement de la société postérieure. Aucune cause d'ordre général et pour ainsi dire organique n'a agi ; des classes entières, régulièrement encastrées dans l'organisation sociale antérieure, n'ont pas normalement évolué. N'est-ce pas une singulière conception de l'histoire? Mais sans s'élever h des considérations d'ordre général, k la thèse d'ordinaire assez vague et vaine, les causes particulières de formation de la bourgeoisie que signale M. Guiraud sont-elles vraiment sérieuses? — Je remarque quelles deux dernières causes, « les mariages mixtes » et les « spoliations partielles de la classe noble au cours des révolutions » n'ont dû jouer un rôle qu'assez tard, lorsque la bourgeoisie est déjà assez puissante pour s'imposer aux classes nobles et les déloger par la force de la possession du pouvoir. — Quant aux autres, je doute de l'importance qu'on leur attribue. D'abord pour ce qui est des défrichements, l'expérience démontre, k mon avis, qu'ils sont toujours le fait de la grande propriété (défrichements en Occident des ix^ et x^ siècles) ou des grandes associations (ordres religieux : o^dre de Cluny aux xi^ et xii® siècles, en Allemagne, et dans les pays slaves); quelquefois plus rarement d'associations libres de colons en assez grand nombre pour pouvoir, tout k la fois, pousser leurs travaux de défrichement, et pourvoir kleur sécurité (Gehôfte de la colonisation des pays slaves aux xii® et xiii® siècles). L'homme seul et sans ressource, pressé par le besoin, n'est pas dans les conditions qu'il faut pour mener k bien ce dur travail. Le pionnier américain s'attaquant seul k la forêt, ou s'installant dans une lointaine clairière doit être considéré comme un phénomène tout k fait particulier et rare : l'explication en est sans doute dans ce fait que le pionnier est par ses habitudes et son genre de vie tout près du trappeur, du coureur des prairies, dans un pays k peu près vierge où les ani-
maux sauvages et les productions naturelles du sol offrent d'abondantes ressources. — Pour prendre les défrichements de ce siècle dans les pays civilisés et principalement en France, il est bien connu qu'ils sont toujours l'œuvre de la grande propriété — ou de la petite aux époques de grande prospérité économique, — jamais de l'individu seul et sans avances. — Le rôle important, qu'attribue M. Guiraud au défrichement dans la constitution de la bourgeoisie antique, le conduit k formuler sur les différents éléments de la population attique une théorie singulière que nous ne saurions passer sous silence. Les champs des Diàcriens de l' Attique et ceux des Paraliens, écrit-il (p. 135), sont dus à des défrichements de cette sorte ; les populations qui les habitent sont d'anciens out-la^s qui ont réussi h s'établir et à vivre, k force de persévérance, sur ces hauteurs ou dans ces plaines, et h s'élever ainsi k la condition de propriétaires ruraux.
On ne trouve rien dans les textes qui justifie une semblable opinion. Seul un texte de Plutarque {Solon, 29) pourrait a la rigueur prêter k équivoque : Intérim per absentiam Solonis tota civitas in factiones discesserat. Pediensium dux erat Lycurgus, Paraliorum Megacles Alcmeonis filius, Diacriorum Pisistratus, quitus se conjunxerat turba mercenariorum maxime
divitibus infensa : O S^tcxos "0x^0$ xàc /i&Xia-cct zolç nXowlolç 9.yfi6iit)Ki;.
Aux Diàcriens de Pisistrate se joignent donc une foule de ihètes^ c'est-k-dire une foule d'individus appartenant k la quatrième des classes instituées par Solon, et naturellement pour leur pauvreté même envieux delà fortune d'autrui. Mais est-ce une raison de faire de ces Diacrioi une population d'origiQC inférieure et basse?
Les Paraliens ont k leur tète Tillustre famille des Alkméonides. Pisistrate appartient k une famille non moins puissante, celle même qu'on trouve k la tète des mBm, la famille des Philaïde. Les Alkméonides ont leurs possessions au nord et au S.-E. d'Athènes, k Alopèke et Agrile ; et, alliés par le mariage d'un de leurs membres au tyran de Sicyone, Clisthènes, sont naturellement entraînés vers les gens de la Côte, les Paraliens, les marchands et les artisans. Pisistrate a le centre de' ses possessions dans le district de Braurion, et a Braurion même en pleine Diacrie (Busolt, p. 611). Paraliens et Diàcriens ont donc k leur tète des familles d'égale noblesse, qui paraissent également indigènes; et rien ne trahit en eux une population de date récente, d'origine inférieure, des descendants d'aventuriers avec lesquels les Eupatrides auraient quelque peine k frayer. Les trois désignations en question n'ont qu'une portée toute géographique, sous laquelle du reste peuvent se dissimuler certaines diversités d'intérêts.
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C'est celte diversité d'intérêts et le but de l'atténuer ou tout au moins de la rendre inoffensive qui a inspiré ti Glisthènes la pensée d'instituer de nouvelles Tyscrru; au nombrede 30 : 10 pour la ville, 10 pour la Paralie, 10 pour le /iwvfuov (ou Diacrie), et d'attribuer par la voie du sort à chacune des iOpuUc récemment instituées par lui 3 T^cTTUi indistinctement prises dans chaque région. (Aristote, Constitution d'Athènes, ch. 21.)
Il s'agit d'associer le plus possible dans la vie politique commune les différentes régions du pays et de rendre définitive l'œuvre d'unification territoriale et politique k lacjuelle la légende a attaché, le premier de tous, le nom de Thésée. On groupe quelques dèmes voisins en.r/w tw«, commç qui dirait en cantons ; et ces 30 cantons, on les distribue par la voie du sort entre les iOpAoci : la fvXn devenant ainsi un groupement artificiel d'ordre exclusivement administratif destiné à paralyser toute velléité séparatiste. — Rien donc qui vienne confirmer cet étrange roman d'une population d'out-laws, qui auraient formé dans la suite des temps la population des Paraliens et des Diacriens.
Il ne nous reste à examiner que la première cause, que M. G. donne de la formation de la bourgeoisie, et qui ne résiste pas davantage a un examen sérieux. Il est invraisemblable que la classe des artisans et des commerçants se recrute, à cette époque, exclusivement parmi les déclassés de tout ordre. Je ne vois pas que le premier rouleur venu puisse à son gré ou au hasard des circonstances « cultiver la terre ou bâtir une maison, construire des barques, travailler les métaux et l'ivoire, fabriquer des meubles, des poteries, des armes; ou encore exercer les métiers de chanteur ou de médecins. » , N'y a-t-il pas, pour chacun des arts, une habileté technicité dont la transmission ne s'accorde guère avec cette instabilité complète de vie et ce goût à outrance des aventures ? Quant au commerce, M. G. est obligé de reconnaître lui-même que dans certains États la noblesse ne dédaigne pas de se livrer au trafic maritime. Les quelques mentions précises que nous avons, les exemples de Solon et du frère de Sapho Charaxos (1) semblent aller contre sa thèse et nous montrent le commerce plutôt aux mains d'individus appartenant k des familles riches et respectées. Plutarque nous dit expressément qu'alors la pratique du commerce était une profession glorieuse, que plusieurs fondateurs d<e
(1) Plutarque, Selon, 2, et Strabon, XVII, p. 808.
colonies furent de grands commerçants. Thalès^e mathématicien Hippocrate et Platon firent le commerce. Enfin, si je me reporte à l'époque d'Hésiode (Travaux et jours, vers 620-695 et surtout vers 640 et suivants) je ne vois pas que le commerce soit le moins du monde représenté comme une profession déshonorante; bien au contraire.
Sur l'origine de la classe bourgeoise, les considérations de M. Guiraud ne nous ont rien appris ; et plus d'une fois nous avons vus cités côte à côte, non sans quelque surprise, les auteurs appartenant aux époques les plus diverses !
Nous voici parvenus au iv® siècle ; de grands changements dans l'état politique et dans l'état social ont eu lieu. La vaillance de la Grèce a eu raison de l'orgueil perse. Une série de réformes a fait de la société grecque, et surtout de la société attique, une société profondément démocratique. Il nous faut voir ce qu'est devenu le droit de propriété, ses abus, ses effets sur la constitution sociale, ses conséquences perturbatrices. Nous laisserons de côté l'étude détaillée des divers modes d'acquisition de la propriété que M. Guiraud a cru devoir joindre à son étude de la propriété. Ce n'est pas une étude complète du régime des biens et de toutes les matières qui peuvent s'y rapporter que nous nous proposons.
Aux époques anciennes, le droit de propriété n'était qu'un droit d'usufruit; chaque génération, k tour de rôle, avait la jouissance des Jjiens immobiliers qu'elle occupait et devait les transmettre intégralement à la génération suivante. Les patrimoines ne pouvaient être ni démembrés ni aliénés. On ne connaissait comme moyen d'acquisition ni vente, ni disposition testamentaire, ni à plus forte raison donation entre vifs. — Aux v^ et iv« siècles, toutes les restrictions au droit de libre disposition du père de famille sont successivement tombées ou vont tomber. De simple détenteur passager du patrimoine familial le père de famille est devenu un véritable propriétaire pouvant disposer comme il entend des immeubles qui sont entre ses mains.
Le possesseur d'une terre a la faculté de la louer, de la don-
jaer, de la vendre, de la grever d'hypothèques, Aristote formule le principe qu'on n'est propriétaire du bien que si Ton a le droit de l'aliéner (Rhétoriqjie I, 5, p. 1361). Definitio vero proprietatis vel non proprietatis, quando in alicujus ipsius pote$tate sU rem alienare, dico auiem aliejuUionem, donationem et venditionem, La notion du droit de propriété, au sens moderne du mot, est poussée si loin qu'a Athènes (G., p. 179) et dans la plupart des autres États, on ne voit pas qu'une portion quelconque des biens (propres ou acquêts) soit légalement inaliénable. Il n'est pas même loisible de stipuler dans un testament ou une donation que tel immeuble ne sera pas aliéné, à moins qu'il ne s'agisse d'une fondation. Les substitutions sont inconnues ou plutôt interdites comme dans notre C.G., art. 896. — Ajoutons qu'il n'y a en Grèce, si l'on en croit M. G..., rien de comparable k notre droit de vaine pâture. Chaque citoyen peut à son gré entourer ses champs d'une haie ou d'un mur pour empêcher les passants de les traverser et les troupeaux d'y pénétrer. — Tel est devenu le droit de propriété.
Quelles sont les personnes aptes à exercer ce droit ? quelles sont les conditions requises ? — Seul le citoyen peut être propriétaire foncier. Aristote énonce ce principe (Politique, IV(VII),9.5). eri/ivoUiam^x^?'^'* ilvou .. Twv r^i noXt-M»i /urrjc^vTùtvUp^rat. Or, pour être citoyen il fallait être néd'unpère citoyen etd'une mère citoyenne unis l'un k l'autre enlégitime mariage. Le droit de posséder des immeubles était tellement inhérent au droit de cité qu'on le gardait; même après avoir émigré, pourvu qu'on restât citoyen. Les colons, qu'Athènes répandit dans toutes les directions au. cours des v* et vi« siècles, étaient groupés en communautés autonomes, mais en même temps considérés eux et leur postérité comme citoyens. Ils pouvaient avoir des terres en deux endroits différents, dans la colonie et en Attique.
Par une conséquence nécessaire de ces principes l'individu frappé d'une sentence d'atimie est ipso facto déchu du droit de propriété ! Et aussi tout homme, même l'esclave, auquel est conféré le titre de citoyen acquiert d'emblée la faculté de devenir propriétaire foncier.
Les étrangers, même les étrangers domiciliés ou métèques, parmi lesquels se trouvent beaucoup de négociants, d'armateurs, de banquiers, ne peuvent jamais acquérir la propriété du sol ; seule la propriété mobilière leur est accessible. Mais d'assez bonne heure les cités grecques octroient aux étrangers Vt^xinm y^i xeU oUtoLt ou le privilège de posséder des immeubles, auquel ils joignaient volontiers Ykxmfuùi ou le droit de jouir des pâturages publics. Ce droit est du reste accordé sous telles conditions qu'il plaît au concédant. A Sparte, un décret de proxénie
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énonce la réserve que le personnage ne bénéficiera de rtyxtvjffis qu'à la condition de fixer son domicile en Laconie. El les Athéniens ont en outre la précaution de fixer la quantité maxima déterre que Tétranger serait en droit d'acquérir. — Plus tard Tusage s'établit en Grèce d'accorder l'cyxriKTc; à quicouquc mérite les titres de proxène et de bienfaiteur. C'est ce qu'on appelle accorder l'i/xm^t* conformément h la loi. L'r/xTii7«< est habituellement héréditaire.
Il arrive assez souvent que deux cités voisines unies par des rapports d'amitié particulièrement étroits se reconnaissentmutuellementre7rr/a/*t« et ViaoïtoXt'Utt, par conséquent Tr/xTijat,- ; le connubium et le commercium romain. — Dans les confédérations, les citoyens d'une ville confédérée ont-ils le droit d'acquérir des immeubles dans le territoire des autres? Cela n'est rien moins que sûr. Les alliés d'Athènes n'ont pas Vèr/xzHiatî en Atlique. Les membres de la confédération péloponésienne, pas même les Spartiates, n'ont d'emblée l'éyxTtîjcj dans le territoire de toutes les villes confédérées. De même pour la confédération thessalienne de 184. — Dans la confédération achéenne et étolienne, le citoyen d'une cité confédérée est à la fois citoyen de sa ville natale et citoyen d'Achaïe ou d'Etolie;etle droit de citéachéen donne accès aux magistratures de toutes les villes de la confédération. Mais ce citoyen qui peut être magistrat dans toutes les villes de la confédération a-t-il en même temps l'iyxnjgi,' partout ? Les textes ne nous permettent p as de l'assurer avec certitude.
Quant à la femme, partout libre et citoyenne elle peut être propriétaire du sol ; mais entant que mineure perpétuelle elle n'a sur ses biens qu'un droit de disposition tout à fait illusoire.
Ajoutons, pour compléter le tableau, qu'en Attique la terre, « dans la forme » tout au moins, n'est pas encore affranchie des groupements locaux. La condition de citoyenne suffit pas pour jouir de Tty^r^cr; complètement; il faut encore être membredu dème dans le territoire duquel se trouve l'immeuble acquis ; tout autre citoyen doit, pour acquérir dans le dême qui n'est pas le sien, payer, nous l'avons dit, une sorte de droit, l'ryxTijrfxo» qui fait penser au droit de laude de notre moyen âge occidental, et suggère l'idée d'un droit primitif de préemption ou de retrait des membres du dème sur l'immeuble vendu.
Dirons-nous encore que, dans toutes les cités de la Grèce, la population dépendante ne jouit pas du droit de propriété, ou n'en jouit qu'à un degré tout à fait restreint ? L'esclave, le serf n'ont sur la terre qu'ils cultivent aucun des privilèges que confère ce droit. A cet égard les serfs de Crète, les Hilotes de Laconie Bont dans la même situation
juridique. C'est le maître qui, à la fois, a un droit sur les personnes et un droit sur les choses. Quant à Taffranchi il est tenu d'avoir un patron qui est généralement son ancien maître; et, s'il peut acquérir et posséder, il ne peut disposer de ses biens qu'après en avoir reçu Tautorisation du patron, son héritier légitime à défaut d*enfant.
Telle est la nature du droit de propriété et telles ses conditions au moment où nous sommes. Tout au moins est-ce 1^ ce qu'elles tendent à être. On devise bien qu'en Grèce le développement économique et social ne s'accomplit pas partout de la môme manière, avec la môme vitesse (G., p. 178). La vieille propriété familiale n'a pas également disparu dans tous ces peuples. Chez les Locriens, par exemple, au iv« siècle, on n'a le droit de vendre ses biens patrimoniaux que dans le cas de nécessité absolue, dont reste juge l'autorité publique. — A Sparte la part ancienne de chaque citoyen, c'est-k-dire le lot primitivement assigné, reste inaliénable. Mais, à part ces quelques exceptions, la condition juridique de la propriété est bien celle que nous venons de décrire trèS/ fidèlement d'après M. Guiraud.
A côté de la propriété privée il y a la propriété collective, les biens des collectivités : l'État, les dieux, les associations diverses qui, dès la plus haute antiquité, semblent avoir pullulé en Grèce. M. Guiraud a consacré toute une partie de son livre à l'étude de cette propriété. Et comme les corps de main-morte manifestent une puissance d'absorption mise hors de doute par l'expérience des siècles, nous ne pouvons, pour apprécier comme il convient les résultats sociaux de l'évolution du droit de propriété, ne pas indiquer les principaux résultats de cette partie de son étude. Le domaine public était formé par les possessions des cités, et aussi par les possessions de ces subdivisions de la cité qu'on appelait les tribus, les dèmes, les phratries (p. 344). Ce domaine comprenait des maisons, des forêts, des pâturages, des champs de culture (p. 347). L'ensemble des documents, dit M. G..., laisse dans l'esprit cette impression que la propriété publique avait en Grèce une assez grande importance. Elle était plus ou moins considérable suivant les pays et les circonstances ; mais nulle part elle n'était un élément négligeable. Il ne semble pas qu'elle ait dépéri avec le temps; car une cause très active, la confiscation, tendait constamment à la reconstituer. — Comment ce domaine public s'est-il constitué à l'origine? Par différentes causes : à l'origine de la plupart des États helléniques, tout le sol disponible n'a pas été immédiatement réparti entre les habitai! ts; une partie a formé les communaux de la
cité. Aristote dit expressément que le territoirede la cité doit être divisé en deux parties : Tune, la partie commune, consacrée aux frais du culte et aux banquets où se réunissent, le plus souvent possible, tous les membres de la cité; l'autre, seule objet de propriété privée et destinée à soutenir le ménage privé du citoyen (Politique, VII, ch. 9 | 7.). Le publiciste ne fait guère en cela que constater la pratique courante de la Grèce et la consacrer par son approbation. — Puis la conquête, la confiscation ont maintenu et agrandi ce domaine. — Comme les particuliers,. TÉtat ou la corporation politique peut vendre, donner, engager par hypothèque, louer comme il entend et sous des conditions librement débattues entre lui et ses fermiers. Les baux peuvent être conclus par les dèmes, les phratries, les tribus comme par les cités. — L'accès des pâturages de TÉtat était ouvert aux bestiaux de tous les citoyens et aussi à tous ceux des étrangers qui avaient été gratifiés de Vini'/ojiioi. ; mais à charge pour tous de payer une redevance proportionnelle au nombre de têtes de bétail qu'ils y envoient.
Les terres, consacrées aux Dieux, devenues la propriété particulière des Dieux, paraissent n'avoir pas été moins considérables que le domaine de l'État. Elles ont, du reste, à peu près la même origine que ce dernier. Chaque fois qu'une ville nouvelle se fondait, l'usage était de mettre à part des terres pour les Dieux. A la guerre, on avait l'habitude de donner aux Dieux une portion de butin. Souvent les Dieux s'enrichissaient du produit des confisccitions judiciaires. Enfin, les libéralités bénévoles des particuliers augmentaient sans cesse l'étendue des biens sacrés. Ajoutons que les Dieux acquéraient par les prêts hypothécaires et les achats. — Beaucoup n'ont qu'une chapelle avec un bois ou un jardin contigu. Mais d'autres, au contraire, sont de riches propriétaires fonciers. Le revenu foncier d'Apollon délien, très variable d'une période à l'autre, aurait atteint d'après M. Homolle, en 297, le chiffre de 16,000 francs. Son capital foncier calculé aux taux de 8 0/0 serait monté à 200,000 francs. — Le trait le plus intéressant et sur lequel M. G... insiste avec raison (p. 374), c'est que la propriété reUgieuse n'était, en somme, dans tout le monde grec, qu'une annexe de la propriété publique. Cela est si vrai qu'on va jusqu'à les confondre. Dion Chrysostome n'hésite pas à qualifier de ^«i/Maca les offrandes faites aux Dieux et conservées dans les temples. Et dans plusieurs documents on voit la même libéralité s'adresser simultanément h une divinité et à la République (p. 374). On a beau reconnaître aux Dieux l'absolue possession de leurs biens ; leurs droits sont, au fond, très limités. Ils jouissent de la personnalité civile dans sa plénitude; mais l'au-
torité religieuse n'a, k l'égard du temporel des temples, qu'un pouvoir insignifiant d'administration. Auprès des sanctuaires importants' se trouvaient une ou plusieurs commissions permanentes qui assistaient le prêtre et lui étaient toute iniatiative. Les membres en étaient élus pour un an ou désignés par le sort. C'étaient des magistrats comme les autres; ils délibéraient sous l'œil vigilant de la cité; ils devaient se conformer aux ordres du peuple ; et ils étaient responsables devant lui. Une inscription de Thasos, un document assez curieux, nous a conservé un décret du conseil et du peuple laissant à un individu « la jouissance d'un terrain appartenant à Héraclès et contigu k un terrain apjiartenant k Asclépios ». La seule obligation du locataire sera de veiller k la propriété d' Asclépios. Le prêtre du Dieu et le chef de la police municipale eurent l'œil k l'exécution du contrat. « Les Dieux, au fond, n'avaient que la nue-propriété de leurs biens. Les prérogativeè du propriétaire : faculté d'acquérir et d'aliéner, faculté de toucher les revenus et de les dépenser, c'était l'État et ses agents qui les exer^Jaient pour eux ».
M. G... s'étonne du fait, et il en conclut que les « Grecs considéraient la propriété sacrée sous un autre jour que nous », que « la propriété religieuse avait, en Grèce, un caractère tout k fait original qui tient au caractère même de la religion hellénique », enfin, que « l'Église et l'État ne représentaient pas dans l'antiquité deux puissances distinctes comme chez nous, et souvent rivales ». La pensée de derrière la tète qui donne lieu k cette constatation, c'est la thèse du maître, je veux dire M. Fustel, qu'entre le monde antique et le monde moderne, il y a comme un abîme. Dans la société antique, l'individu est absorbé par l'État. L'homme n'est rien, la collectivité est tout. Le christianisme est venu affranchir la conscience ; dans tout individu^ il y a eu, k partir de ce moment, comme un recoin mystérieux et un sanctuaire au seuil duquel vient expirer l'omnipotence de l'État. tJn sacerdoce véritable, un corps séparé de la société civile, où l'on entre pour la vie, où Ton est astreint k une discipline étroite sous l'empire d'un code très spécial, une hiérarchie enfm (w^a «px»ï)j s'est constituée qui se dresse comme un pouvoir indépendant contre le pouvoir de l'État. Dans le monde antique, au contraire, pas de clergé, un magistrat désigné presque toujours par le sort et pour un temps assez court... (1) On voit le thème.
(1) Guiraud, p. 196.
On ne saurait nier qu'en tout cela il y ait beaucoup de vrai. N'y at-il pas cependant quelque danger pour l'historien à trop appuyer sur ces dissemblances? A prétendre trouver des oppositions si tranchées des choses, on court risque de ne plus saisir les analogies profondes et de s'en laisser imposer par les mots. Les mots, on le sait, difFèrent plus que les choses; que de fois l'historien déçu n'a trouvé, sous l'expression obscure ou étrange, qu'une institution banale et une idée bien connue! Certes, il serait injuste de méconnaître la portée sociale du christianisme, l'importance de son apport dans l'œuvre de la civilisation moderne. Le souvenir de cette grande expérience d'une civilisation longue, finalement forcée de s'avouer l'inutilité de la lutte et de la haine et de se chercher une nouvelle assiette dans la paix de l'amour ne saurait s'effacer de la conscience humaine. L'histoire nous a imprégnés de christianisme. Et il semble bien que, quoi que nous fassions ou prétendions faire, notre point de départ obligé ne saurait plus être Platon ou Aristote, mais cette précieuse essence du christia* nisme où sont venus se condenser les plus fins arômes de la pensée antique. Mais les transformations organiques, la chair et le sang des peuples, ne vont pas du môme train que les belles révoltes de la conscience individuelle et rare contre le milieu grossier et oppresseur. Sans compter que le milieu social ne reste pas toujours également favorable k cette protestation de la conscience contre l'histoire. Je me refuse à croire que l'historien des institutions doive tenir pour vraie cette différence profonde, absolue du monde antique et du monde moderne que l'on prétend. Il y a loin, sans doute, de l'Imitation, d'un saint François d'Assise, d'un saint Vincent de Paul au stoïcien Cléanlhe composant le fameux hymne h Jupiter, ou même à Socrate, mourant volontairement pour obéir aux lois de sa cité et affirmant par sa mort sa foi en la justice et le bien. Mais un saint François d'Assise, un saint Vincent de Paul, sont la rare, très rare exception; et pour l'historien des institutions ce rare, cet exceptionnel n'existe pas ou peu s'en faut. Ce qui existe, c'est la grande et lourde masse des instincts, la vie brutale, confuse et frémissante, où fait rage la bataille de tous contre tous, sans scrupule et sans pitié. Pauvres et débiles trouvailles du cerveau contre ce tumulte effréné de la vie! — Anciens et modernes, nous ne sommes pas si loin les uns des autres! Pour qui bien regarde, le prêtre n'a peut-être pas cessé d'être un magistrat; comme le prêtre antique, il ne sort de la société civile que pour y rester. L'Église et l'État ne représentent pas plus aujourd'hui que dans l'antiquité, du point de vue qui est celui de l'historien, deux puissances radicalement
distinctes. Ce n'est qu'en théorie qu'on peut admettre un sacerdoce idéal, absolument distinct de la société divile, une Église se distinguant et s'opposant nettement à l'État. — L'autorité religieuse a-t-elle aujourd'hui sur le temporel des temples autre chose qu'un pouvoir insignifiant d'administration?» Le prêtre seul administre-t-il les biens de l'Église ? Je me permets de renvoyer, pour la réponse, aux Lois civiles et ecclésiastiques de Louis de Héricourt, III, 35 et 36, en ce qui concerne le passé, et au droit existant.
La fabrique, n'est-ce pas le peuple et ses magistrats administrant les choses consacrées à Dieu? Et si nous voulons remonter aux temps très anciens, ne voyons-nous pas les biens d'église toujours un peu considérés, lorsqu'il en est besoin, comme les choses du peuple? Sans parler du grand fait des sécularisations accomplies sous Charles Martel et Pépin, qui est la confirmation la plus éclatante de notre thèse, plusieurs fois au cours de ce ix® siècle si troublé, si malheureux par les in^ vasions des Normands et la décompositon de TEmpire, on put voir les richesses ecclésiastiques traitées comme le trésor de guerre par excellence et la ressource dernière de l'Empire aux abois. Je me contente de citer un passage des Annales de saint Berlin^ relatif au fameux capitulaire de Kiersy-sur-Oise (1) « Karolm autem disposuit... ut... minimum 4 denarios episcopi de singulis presbyteris acciperent et missis dominicis redderenL Sed et âe thesauris ecclesiarum, pront quantitas loci extitit^ ad idem tribulem exsolvendum acceptum fuit ». Il serait aisé de multiplier les citations pour les siècles suivants ; on aurait la preuve que l'ancienne conception se conserve sourdement dans la conscience populaire. La confiscation des biens d'Église par la Révolution nous apparaît comme la dernière manifestation historique de cette idée. — Où trouver cette différence absolue que l'on prétend entre la propriété sacrée antique et la propriété sacrée moderne?
Les biens des Dieux sont imprescriptibles au même titre que les biens communaux. Le principe, bien que n'étant formulé nulle part, se dégage de la lecture des textes.
Nous uvons ensuite les biens de cette multitude d'associations privées qui couvrent la Grèce, formées en vue des buts les plus divers. Plaisir, religion, politique, afl*aires d'intérêt, tout était prétexte à se réunir. L'État gênait fort peu la liberté des citoyens. En principe, toute corporation pouvait prendre naissance sans autorisation préalable ; cha-
(1) Annales de saint Berlin^ à l'aDuée 859 et à Tannée 860.
cune s'organisait à sa guise ; et ses décisions étaient souveraines à moins d'être contraires aux lois (Gains, Digeste, XL VII, 20, 4). Telle fut la règle que Solon proclama; et tel fut, semble-t-il, le droit commun dans la plupart des cités helléniques. Au dire de M. G... toutes ces sociétés jouissaient de la personnalité civile dans toute sa plénitude, possédaient des capitaux, des maisons, des terres qu'elles administraient à leur gré. Parmi ces associations, on remarque les ytvn qui avaient survécu à la disparition du régime patriarcal. Naturellement les membres d'une société n'avaiept individuellement aucun droit sur ses propriétés ; et quand l'immeuble a fait l'objet d'une fondation il n'est pas rare que les droits de la corporation elle-même soient singulièrement restreints par la volonté du donateur. — Le nombre de ces sociétés? l'importance (Jes possessions entre leurs mains? autant de question auxquelles il ne saurait être répondu.