‹ Le socialisme en GrèceChapitre 2 sur 6 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Nous venons de voir sous quel aspect se présente au point de vue juridique la propriété aux v^ et iv« siècles. Il nous faut l'envisager maintenant du point de vue social, dans ses conséquences pour la prospérité générale du peuple grec, d.ans ses effets sur la situation respective des classes. Ce développement juridique et économique fut-il d'une manière générale bienfaisant pour la société grecque ? ou a-t-il entraîné des abus, et une situation anormale, provoquant des réactions nécessaires?

Par là nous entrons dans la question qui fait proprement l'objet de cette étude, celle du socialisme grec. La question se pose, nous l'avons vu au début : le socialisme ne sort-il pas normalement et légitimement du développement historique antérieur et de l'état même de la propriété ?

C'est l'Attique qui fera particulièrement l'objet de nos remarques. L'Attique, la région la moins conservatrice, est celle où le développement économique et juridique est le plus avancé ; c'est celle en outre sur laquelle les matériaux sont le plus abondants. , Sur la question qui maintenant nous occupe, les conclusions de M.G... sont celles-ci : Depuis l'époque de Solon, c'est-à-dire depuis Fintroduc-

^^^pxiif'r^ ^^^^ " ^^2^^^^'v

tion d'un nouveau mode d'aliénation, le testament, le progrès du morcellement du sol n'a pas cessé; et on aboutit ainsi par une évolution lente mais continue au régime de petite propriété que nous font connaître les documents des jv« et v« siècles. Quand on consulte ces documents on est frappé de voir que les fonds de terre mentionnés n'ont jamais une étendue considérable. M. G... (p. 392) a relevé tous les biens-fonds affectés à la garantie hypothécaire d'une créance. Sur 16 :

5 sont estimés à moins de 500 drachmes.

490 fr.

de 500 à 1,000 drachmes .

:zz

908 fr.

de 1,000 à 2,000 drachmes.

1,960 fr.

» 3,000 drachmes. . .

2,940 fr.

» 4,500 drachmes. .

4,410 fr.

» 1 talent

5,894 fr.

» 8,000 drachmes. . .

7,854 fr.

Lorsqu'on vendait, l'usage était de faire le plus grand nombre possible de lots. M. G... note pour les parcelles de fonds vendus les chiffres de 62, 662, 250, 800, 1,000 drachmes, 2,000, 3,050. Une seule fois on pousse pour un lotjusqu'à 2 talents etl/2. — « Or, d'après M. Guiraud, les petits lots sont généralement l'indice d'un régime de petite propriété ». — Une autre preuve de la réelle existence de ce régime, c'est le fait assez fréquent que les domaines d'un Athénien sont disséminés dans plusieurs villages. « Dans un pays de grande propriété on ne comprendrait guère cet éparpillement de la fortune des individus sur une multiplicité de points du territoire ». — Un 3« argument, c'est que, dans les inventaires de successions, que reproduisent les orateurs attiques, les biens fonciers ont toujours une assez faible superficie et leur valeur varie entre 1,960 fr. et 11,788 fr. ■— Mais toutes ces données se rapportent plutôt à l'époque de Démosthènes. M. G. . . , se basant sur un texte de Thucydide (II, 13 et 31) croit établir qu'au début de la guerre du Péloponèse, 20,000 Athéniens avaient le cens des hoplites (1). La population libre masculine, d'après M. Guiraud, dans un autre endroit de son livre, comptant de 28 à 30,000 individus et le nombre des familles étant notoirement inférieur à celui des libres mâles, puisque un grand nombre de familles peuvent compter plusieurs membres hommes, M. G... en conclut la forte prépondérance du régime de lape-

(1) Guiraud, p. 395.

■^i^TT."'*»;" 'fWi-

tite propriété. Sur 23 ou 24,000 familles de citoyens, une vingtaine de mille feraient partie de la classe des zcuycreci avec un revenu de 105 k 78 hectolitres de grains, seuls admis à figurer parmi les hoplites. La très grande majorité des citoyens se trouve donc recrutée parmi les petits propriétaires qui cultivent leurs biens eux-mêmes ou avec Taide d'un ou deux esclaves. Tels le Chrémyle d'Aristophane ou son Trugée.

A notre tour, méditons un peu ces chiffrés. M. G... fixe à 390,000 âmes la population totale de TAttique sur lesquels 65,000 citoyens y compris femmes et enfants de naissance légitime, conséquemment aptes à posséder, qui se répartissent, nous venons de le dire, en 23 ou 24,000 familles. Sur ces 24,000 familles nous avons compté 20,000 familles d'hoplites.

A compter une moyenne de 2 esclaves par famille d'hoplites, nos 20,000 familles d'hoplites se trouveront posséder 40,000 esclaves ; mettons 50,000. Or la population servile de l'Attique compte 325,000 têtes. C'est donc 275,000 esclaves qu'il faut répartir entre toutes les familles d'Eupatrides et de chevaliers. — A combien évaluerons-nous le nombre de ces dernières? Mettons 2,000; nous faisons des 2,000 familles qui restent des familles de Thètes ; et c'est là certainement un chiffre plutôt inférieur. Le chiffre moyen d'esclaves possédés par chacune de ces maisons de TrcvraxoT^o/ts^iuoi et d\nittiç serait donc de 275,000/2,000 ou 137 esclaves.

Mais tous les chevaliers sont loin de posséder ces 130 ou 140 esclaves. On aboutit à cette conclusion qu'un millier de familles posséderaient peut-être chacune entre 150 et 200 esclaves; c'est-à-dire, chacune 50 familles d'esclaves ou de serfs. Et, en effet, nous rencontrons dans les textes un certain Phénippe possédant une terre qui a plus de 7 kilomètres de tour, ce qui équivaut à 300 hectares environ, le tiers ou la moitié de l'étendue d'une de nos communes moyennes. Il y récolte 500 hectolitres de grain, 300 hectolitres de vin, pour 3,000 francs de^ bois. Nous connaissons encore, par les orateurs, le cas d'un certain Dicéogène avec un revenu annuel de 80 mines (7,856 fr.). — Avec tout cela, M. Guirand conclut (p. 391), pour le v^ et le iv^ siècle, à un régime de petite propriété, et il ne trouve pas que le régime de l'Attique, tel que nous venons de le dépeindre, ait rien de commun avec le régime d'une société où l'immense majorité des citoyens détient des lots minuscules, un jardin, par exemple, tandis que les domaines des riches atteignent, par contre, des dimensions démesurées.

Le fait, qu'au commencement de la guerre du Péloponèse on compte 20,000 familles qui ont la fortune nécessaire pour figurer par-

p;;«îWîTr;*^7 ^.^'•.^J'^ ^r^: ^ rTT-s;^:?^-^*,- . - ' r^*,- ^"^^ • ;-^.i;;^'- ,7^**7

mi les hoplites a sans doute son importance : il ne faut pourtant pas exagérer. Quelle différence de situation, pour ne pas dire quel abîme entre le propriétaire de 180 ou 200 esclaves et le petit cultivateur qui travaille lui-même son bien avec un ou deux esclaves mâles, voire même la « jeune et belle esclave Thrace qu'il caresse, comme Trygée, en l'absence de sa femme »? Combien dure et précaire la condition de ce dernier, obligé de faire suer k ce sol ingrat de TAttique les 75 ou 80 hectolitres de blé qui le rangent parmi les hoplites, et à la discrétion de tous les incidents de la vie politique, mauvaise politique commerciale ou entreprises de guerre tournant contre le paysl

L'influence de cette classe d'hommes ne doit pas peser lourd dans la conduite des affaires. Ces rudes paysans sont trop occupés pour être citoyens : ils n'ont pas assez le noble loisir et la douceur de vie qui permettent de penser aux autres et de s'élever à la préoccupation du>bien public. Et telle est bien la pensée de toute l'antiquité.

Une autre remarque qui s'impose à l'esprit et qui n'est pas sans importance pour nous, c'est la disproportion énorme entre le nombre des esclaves, des serfs et des citoyens. En a-t-il toujours été ainsi et la proportion n'a-t-elle pas changé au cours des siècles? Beaucoup de serfs ne furent-ils pas autrefois libres? Et ne faut-il pas voir, dans cette conversion des libres en serfs, la continuation d'un phénomène social commencé de temps immémorial et qui tend à réduire de plus en plus le nombre des citoyens actifs ? M. Guiraud nous explique que le développement du servage a été l'œuvre de l'aristocratie. Mais l'aristocratie vaincue sur le terrain politique, il peut très bien se faire que cet appauvrissement général des classes inférieures de citoyens ait été, par la suite, l'effet insensible et fatal de causes d'ordre purement économique, ou de causes d'ordre politique entrées enjeu récemment.

De l'aveu de M. G... (p. 448), vers la fin du iv« siècle il fut officiellement constaté que 12,000 citoyens sur 21,000, avaient moins de 2,000 drachmes (1,960 fr.) de capital. Evidemment, les causes de ruine et d'appauvrissement pour le grand nombre des citoyens n'ont cessé d'agir au cours du iv® siècle, comme sans doute elles avaient agi déjà. LiBi situation n'est pas du tout la même à la fin du iv^ siècle et à la fin du v®. Les petits propriétaires sont en voie de disparaître.

Le fait sur lequel insiste M. G..., qu'on ne voit jamais figurer dans les documents que des biens-fonds de peu de valeur, ne prouve nullement, comme il le veut, la prospérité des citoyens et la pleine vigueur du régime démocratique; c'est plutôt l'indice d'une petite propriété

partout en mauvaise posture, la marque certaine de la décadence d'une classe en train de se ruiner. Les conclusions de M. Guiraud : sa croyance à un régime de petite propriété, k une longue période de prospérité et d'équilibre économique entre les difFérentes classes de citoyens, sont loin d'être solidement établies.

M. Guiraud se rendant compte lui-môme de l'insuffisance de ses preuves cherche k se couvrir de l'autorité du plus grand observateur de la Grèce, Aristote, auquel il attribue ses propres conclusions. Aristote, dit-il, affirme que, « de son temps, personne en Grèce n'est dans l'indigence absolue, parce que les fortunes y sont très divisées ». Le progrès, d'après Aristote, s'accomplit non pas dans le sens de la concentration des propriétés mais dans le sens de leur morcellement. « Des fonds de terre qui loin de se grouper en grands domaines s'émiettaient d'une génération à l'autre, et pour tout dire un développement excessif de la petite propriété », voilà le spectacle qu'Aristote met sous nos yeux.

L'argument, je l'avoue, ne manquerait pas de force. Le philosophe dit-il ce que M. Guiraud prétend lui faire dire? Il n'en est rien. Il suffit pour s'en convaincre de lire le texte attentivement.

Les mots décisifs sont ceux-ci que cite M. Guiraud, (Politique, II, 3.6) :

Ifuy/iiv yà^ éiiXi Rfce^iT^ià ib fitptJ^îaBcu -zài i\f<jl*ç dç hTcojOJtowisX^tBaç, traduction

Didot : (( Nunc enim nemo egestate laborat quia bona multitudini divisa sunt, quantacumque illa sit. » A la phrase précédente : « sed deberet hoc res longé accuratioribiis mensuris in civitatibus definiri, servata lege Socratis, quam nunc ». Aristote discute la « République » de Platon. Deux choses, dit-il, importent le plus au bon ordre et à la prospérité de la cité : les dispositions concernant la population et les dispositions concernant les biens. Pour ce qui est des héritages, Aristote reproche à Platon de ne pas s'être expliqué assez nettement. L'héritage, dit Platon, doit suffire k vivre sagement. Qu'est-ce k dire sagement y répond Aristote? « Sagement en homme libre », d'une manière digne d'un homme libre. Quant k la population, au nombre des citoyens, c'est une grave omission de Platon de ne pas s'en être occupé et d'avoir laissé sans règles la procréation des enfants. Comment éviter de trancher nettement ce point? Les héritages sont indivisibles^ § 6, t^tc i' iii«,ipix<av ev.-ûv k^àyxn To^i i«pAÇw/a$,«iîJ«fX«v. S'il arrive qu'il naisse plus d'enfants qu'il n'y a d'héritages, un certain nombre forcément resteront non pourvus. Ainsi grandira, formée de tous les cadets de famille, une population besogneuse, prête aux révolutions et k toutes œuvres mauvaises. Aujourd'hui, continue Aristote, on ne s'occupe pas du nombre d'enfants pro-

^^'J^^'^ TTKV^VHjp — ^ -• ;. ^ T."- -)f"iîï;ws«-^-i "V^TF /.^

créés. Il se trouve qu'en fait, par suite des cas d'infécondité, la population se maintient sensiblement au même niveau. Mais une autre cause empêche de se former au même degré cette redoutable population de cadets non pourvus : cette cause c'est la pratipue du partage égal.

vw /iiv 7«p oxfoiXi «iro^cT ^cà TÀ/ii^s^^^caOaiTKj oOv/a^ clf &ff090v«&» irllsOoç. Quci qUC SOit

le nombre des enfants et par suite le nombre de la population, personne n'est absolument dépourvu. L'action du partage égal sur la société est une action conservatrice; car, quelque pauvres qu'elles soient, ces populations sont, cependant, par quelques intérêts attachées k l'ordre existant.

Ces intérêts sont-ils assez sérieux pour qu'on puisse, conclure à un régime sUUionnaire (i) de petite propriété? Aristote n'a jamais rien dit de semblable. Dans un autre passage du livre, M. G..., rdconnatt du reste lui-même que la pratique du partage égal du sol ne pi*ouve nullement un régime prospère de petite propriété. C'est «une loi historique, dit-il, que le progrès excessif de la petite culture (p. 401) engendre à la longue le paupérisme agricole ». « Dans les démocraties, tout au moins, la pauvreté des classes inférieures a été amenée par rémiettement graduel du sol ». « Le fait que la Grèce des m® et n« siècles est encombrée d'une masse incroyable de débiteurs n'a pas d'autrei^ causes ».

Je n'insiste pas sur cette singulière façon de parler qui confond « petite culture » et « petite propriété » : l'auteur n'a pas pu vouloir dire que c'est la « petite culture » qui engendre le paupérisme agricole. Je constate simplement qu'après avoir vu dans le fait du partage égal la preuve d'un régime prospère de petite propriété, l'auteur voit dans ce même partage une cause de pauvreté pour la grande masse de la population et une facilité laissée pour la concentration des propriétés.

Finalement, entre M. Guiraud et nous, ce n'est plus qu'une question de date. La propriété individuelle, libre de tout lien, de tout devoir social, emportant l'égalité de partage entre les enfants, a-t-elle manifesté ses funeste effets : la lutte des classes, l'écrasement des faibles, le règne sans frein de l'argent, dès le iv« et même le v« siècle? ou seule-

(1) Guiraod. a On ne voit pas que personne s'efforçât par des achats multiples d'arrondir ses domaines et d'étendre démesurément ses biens. La lecture des documents conduirait plutôt à l'opinion contraire ; c'est tout au plus si Ton peut dire que, tout compte fait, le régime général des biens restait staihnnaire ».

ment au ii® et au iii®, comme le veut M. Guiraud? — Nous avons vu, en ce qui concerne le fait d'un régime stable et prospère de petite propriété aux IV® et v« siècles, Tinsuffisance çle ses raisons.

C'est à notre tour de prendre l'offensive et de démontrer que c'est bien dès les iv« et v® siècles que se font sentir les funestes effets de la propriété individualiste et que s'élèvent les hautes et nobles protestations contre un régime corrupteur et funeste tout à la fois pour l'individu et pour l'État. Dans toute cette partie M. Pôhlmann nous servira de guide.

Ce qui frappe et ce que M. Pôlhmann s'applique à relever comme il convient, c'est, tout comme dans nos sociétés, l'importance de la richesse mobilière et le rôle énorme du commerce. Dans toute la force du terme, l'économie de la Grèce, auxivc et v* siècles et à plus forte raison plus tard, est, pour parler la langue des économistes, une économie monnayée, où l'argent et les combinaisons du capital donnent le branle à tout le reste. Vouloir comprendre etexpliquer la vie de la Grèce sans mettre au premier plan de l'action les négociants, les manufacturiers et les banquiers, c'est exactement prétendre se faire une idée exacte de notre société à envisager en elles-mêmes notre agriculture ou notre petite industrie. M. G... reconnaît lui-môme (p. 323) que la « politique de Pisistrate, très favorable au commerce et à l'industrie^ les guerres médiques, les progrès de la démocratie, l'extension de la puissance athénienne eurent pour effet d'y développer tellement la richesse mobilière que le capital agricole du pays ne fut plus qu'une portion de la fortune publique. L'avoir de tout Athénien aisé comprit à la fois des fonds de terre et des valeurs. Les nombreux inventaires de succession que nous avons conservés, ont presque tous ce caractère. A partir de 420 l'impôt devait frapper la richesse totale de chaque particulier, quelle qu'en fût l'origine et quelle qu'en fût la forme. L'opulent Nicias n'était pas propriétaire foncier et il avait tous ses intérêts engagés dans les mines du Laurion. Ce qui ne l'empêcha pas de verser aux collecteurs de Veisphora de grosses sommes d'argent. Le patrimoine de Démosthènes consistait en biens mobiliers ; et il prit place néanmoins parmi les plus forts contribuables ». Ces paroles de M. Guiraud sont déjà décisives. Mais ce qu'il faut lire surtout, pour se laisser convaincre, ce sont les belles pages de M. Pôhlmann, qu'au risque d'abuser je demande la permission de citer tout au long et presque de traduire :

P. 136 : <K Si l'on veut se représenter les choses comme elles étaient, il faut reconnaître l'existence, dans ces petits États helléniques, des pen*

1 J'Ti^' 'T'^'î*^'"* "' "^^^i'^^;T?*;T.'"VJ>30: ~f^^ ^^J^:'^^r'S-

chants les plus forts à Pactivité commerciale et industrielle. Etant donnée la petitesse de leur territoire, ils avaient dû, presque de toute antiquité, aller chercher au dehors les objets de première nécessité dont ils avaient besoin, et qu'ils n'avaient pas chez eux. En retour, ils avaient exporté les produits de leur agriculture, le vin, l'huile, la laine. Puis, lorsque les ressources agricoles du pays n'avaient plus suffi aux besoins de l'exportation, l'activité économique du petit État hellénique s'était rejetée proprement sur ces branches d'activité capables d'un développement plus considérable que l'agriculture, à savoir l'industrie et le commerce.

« Cette tendance au commerce se fit sentir dès Tépoque la plus ancienne, de la façon la plus forte, partout où le sol se montrait peu fertile, tandis qu'on trouvait, au contraire, en abondance, les matières premières, indispensables pour l'industrie : l'argile, les métaux; ou encore partout où la situation des lieux, la configuration des côtes favorisaient la navigation. Or, en Grèce, rien n'était plus fréquent. Il y avait Ik le noyau, le point de départ d'un grand commerce, tel que fut, dans des conditions toutes semblables, celui des Phéniciens et plus tard celui des Vénitiens, des Génois, des Hollandais. L'extraordinaire acroissement de la population, dont témoigne si bien l'expansion coloniale de l'Hellénisme, poussait dans le même sens.

« En fait, le mouvement commercial de la Grèce, d'un côté et de l'autre de la mer Egée, date d'une époque anjtérieure à toute histoire.

« Déjà au viii® siècle nous nous trouvons en présence d'un système complexe de routes de commerce, de relations commerciales, qu'on travaille avec un zèle infatigable à étendre et à perfectionner. Le résultat de cet effort, obstiné et conscient du but, fut l'établissement d'un commerce mondial, qui accumule les marchandises des contrées les plus lointaines, les marchandises de luxe des pays k vieille civilisation de l'Orient et les produits de première nécessité, venus des rives du Nord, indispensables à l'industrie nationale et à la vie d'une nombreuse population industrielle ; un commerce mondial qui fournit le marché en quantité suffisante et avec la régularité voulue et qui assure aux produits de l'activité nationale un débouché s'étendant des coins les plus reculés de la mer Noire à l'Océan Atlantique.

« Quelle fut l'importance de ces intérêts commerciaux, on le voit k la transformation précoce du système d'économie naturelle en système d'économie monnayée et aussi k la rivalité commerciale qui se manifeste déjk par les guerres qui ont formellement pour causes des intérêts commerciaux opposés. Ce qui le montre encore c'est la tranfor-

raation de Tétat commercial et industriel en pouvoir politique ; c'est la naissance et le développement de la domination du capital et de For : rji^ fioLzifL Yjin fiv.vànp, oui Tor fait Thomme I un mot qui rappelle tout à fait Texpression américaine « to make money ». Enfin à quel point l'Athènes du v« siècle n'a-t-elle pas su exploiter dans le sens de ses intérêts commerciaux les ressources de sa domination politique !

« Athènes, cet entrepôt du commerce mondial, le siège d'une vie d'affaires vraiment internationale, que supporte une économie monnayée déjà très développée ; un entrepôt où affluent les produits de toutes les terres connues; Athènes, un marché de valeurs, oii la concentration du capital en est déjà venue à ce point que delà vont par toute la moitié orientale du monde méditerranéen des masses de capital commercial ! Cela a-t-il rien de commun avec le système d'écomie naturelle de notre moyen-âge?

« D'autrs part, quelle masse de capitaux ne devait pas absorber dans le monde hellénique l'industrie organisée, dans plusieurs de ses branches, en industrie capitaliste, en mode de production visant k la production par masse, par exemple : l'industrie du tissage qui fournit aussi bien au grand luxe qu'à la consommation commune et qui, grâce à la savante organisation du commerce, peut envoyer ses produits dans les trois parties du monde. Dans ce centre du commerce et de la production, où rien dans la loi n'empêche l'individu de donner k son industrie l'extension qu'il lui plaît, comment donc feraient défaut les entreprises industrielles qui ont besoin de faire appel aux capitaux étrangers?

« L'agriculture serait-elle plus étrangère au capital à une époque de culture maraîchère intensive, une époque de culture en grand et purement spéculative des produits agricoles propres au commerce, comme le vin, l'huile, auxquels s'ouvre également le marché du monde? Mais le sol lui-même, le sol affranchi, divisible, débarrassé de toute entrave, ne formant plus, depuis de longs siècles, avec les champs voisins une masse compacte et fermée k tout achat du dehors, le sol luimême n'offre-t-il pas depuis longtemps un libre champ de spéculation au capital? Le commerce croissant des biens fonds, résultat de la mobilisation du sol, qui faisait du sol même une marchandise commerciale, n'imposait-il pas à l'héritier l'obligation de désintéresser son cohéritier, et n'y avait-il pas Ik, dans des cas analogues, l'occasion de prêts sans nombre ?

« Il ne faut donc pas s'étonner de voir le grand rôle joué k Athènes et dans les autres États industriels grecs par le crédit et les institutions de banque jouissant, dans le monde des affaires, de la confiance la

rir "-*r ^" ■ -ii^^^^wTj-^-^^.Y^. ^^r-^i^^jJi W^t^iypf^' '

plus grande et retirant de leurs opérations un intérêt que la loi laisse absolument libre. Cette liberté du taux de l'intérêt paraît d'autaût plus caractéristique, si Ton considère combien le taux était, en fait, élevé, et combien se trouvait favorisée par là l'exploitation du faible par le capital. Un moyen combien propre à provoquer le mécontentement contre toute spéculation mercantile 1

« Comment la pratique commerciale et la législation comprenaient le problème de l'intérêt de l'argent, on le voit bien au fait que, dans la langue des affaires, l'intérêt s'appelle towî, celui «qui est enfanté», «qui est né». On considère l'intérêt con^me découlant directement d'une force- génératrice du capital, en comparaison de laquelle l'autre facteur de la production, le travail, a une importance insignifiante et peut être presque complètement laissé de côté. D'après cela l'intérêt a son principe simplement dans ce fait que le capital prêté l'engendre en quelque sorte, de lui-même. De cette façon, la question subséquente de la légitimité de la plus-value qui, du fait de l'intérêt, revient au capitaliste, est tout à fait sans objet. Une conception qui coïncide étroitement avec les théories modernes les plus répandues sur la nature de l'intérêt. Ces théories assignent également au capital un rôle actif, et font naître sans plus et sans autre intermédiaire cette plus-value de sa vertu génératrice. »

VoiJîi le milieu économique dans lequel se déroule la vie grecque aux v® et iv® siècles et les grandes forces qui font l'histoire et donnent le i)ranle immédiat à la vie politique.

Aristophane, dans la pièce intitulée la «.Paixii, trace de la vie politique de son temps ce tableau qui n'est pas flatté, mais que nous avons toutes les raisons de croire véritable.

« Mercure. — Alors — (lorsque, par les intrigues coupables de Périclès et des Spartiates, la Paix eut été chassée ignominieusement) — alors, les travailleurs des campagnes affluèrent dans la ville, et se laissèrent acheter comme les autres. N'ayant pas k croquer un pépin de raisin et regrettant leurs figues, ils tournèrent leurs regards du côté des orateurs. Ceux-ci savaient bien que les pauvres étaient exténués, manquant du pain, mais ils n'en repoussaient pas moins la déesse [la Paix] avec leurs grands cris aigus comme des fourches, toutes les fois qu'elle reparaissait, appelée par le vœu du pays. Puis ils donnaient l'assaut aux bourses bien arrondies de nos plus riches alliés, sous prétexte qu'ils étaient du pays de Brasidas. Et vous déchiriez à belles dents le pauvre accusé; car la cité, pâle de faim et accablée de terreur, dévorait avec joie toutes les calomnies qu'on lui jetait en pâture. Ainsi, les étrangers voyant

quels coups terribles frappaient les sycophantes, leur fermaient la bouche avec de Tor! Ils s'enrichissaient> et vous, hélas! vous ne voyiez pas que la Grèce allait k sa ruine. L'auteur de tant de maux, c'était un corroyeur y>.

Admirable tableau de haute raison, de mélancolique patriotisme. Tout y est de la vie de la cité. Le gueux qui a faim et qui se vend pour une figue. Les politiciens affamés qui poussent de grands cris aigus, qui dénoncent, qui donnent l'assaut aux boprses bien arrondies, et, à Tarrière-plan, donnant le branle, la mauvaise figure du riche qui ferme la bouche à tous avec de Tor. « Ils s'enrichissaient, les sycophantes, et vous ne voyiez pas que la Grèce courait à sa ruine 1 »

Tous les maux de la vie politique, à Athènes, sont là. Dans cette peinture de la vie de la cité, on a comme la transposition vivante du désordre et de la lutte qui sévit sur le terrain économique. Il n'y a plus d'État; comme le dit Pôhlmann, l'économie politique, la loi suprême de l'enrichissement sans frein ni règle l'a fait' peu h peu évanouir. Seule, la société existe, c'est-à-dire les différents éléments qui concourent à former l'État, et chacun de ces éléments ne tend qu'à suivre sa voie propre et à vivre pour lui. La pensée du tout, le sentiment de la solidarité qui relie entre elles les parties, n'existe plus. Les classes s'isolent, luttent pour elles, recherchent pour elles, pour leur intérêt propre et grossièrement immédiat, le commandement et la domination. Ou plutôt, ce ne sont pas même les classes qui s'isolent et luttent pour elles, ce sont les individus. S'enrichir pour soi, le plus rapidement possible, par tous les moyens, ne reconnaître en dehors de cela aucune règle : voilà le but unique.

Mais dès qu'on proclame que la « propriété du faible, de par le droit de nature, appartient au fort», il n'y a plus proprement société humaine. La lutte animale se poursuit implacable avec les armes tout aussi redoutables et , cruelles de l'esprit sur le terrain de l'activité productrice et de la société civile. «C'est ce spectacle, dit M. Pohlnann, que Mommsen a dans l'œil lorsqu'il parle de la Grèce comme ayant sacrifié le tout à la partie, la communauté au citoyen, et abouti à une dissolution intérieure du Pouvoir et de la Communauté. Le dernier résultat est un individualisme extrême, qui va jusqu'à la négation formelle de l'État et du droit et qui proclame l'intérêt de l'individu le seul intérêt véritable. Pour la théorie de l'égoïsme, formule naturelle et nécessaire de cette espèce de vie publique que nous venons de dépeindre, l'individu non seulement paraît, en fait.

Gooi

la raison dernière et souveraine de tous les arrangements de la vie sociale ; mais c'est encore lui et sa vie en tant qu'individu qu'on proclame le seul but concevable de toute activité. C'est le sens que prend, dans l'ordre des sciences morales et politiques, la maxime philosophique des Sophistes, principalement de Gorgias : t «a^tci» xp^/**^»» fitxpo^ avO^ncç > : « L'homme mesure de toutes choses ».

La Grèce n'en est pas restée là. Parvenue à ce degré de décomposition morale et sociale, elle n'a pu consentir jusqu'au bout à ce lamentable abandon de l'action vraiment humaine et sociale, a cette régression sénile dans l'animalité.

Dans son dégoût de cette grossière pratique et de cette théorie non moins grossière, elle a trouvé la force de réagir et de dresser en face de la honteuse réalité tout au moins le noble rêve d'une pratique tout autre.

Tout comme elles ont saisi l'âme du Comique, la grandeur des maux soufferts, la gravité du mal ont saisi l'âme profonde et pitoyable du Philosophe. Il a lui aussi aimé son peuple, sondé la plaie et essayé de la guérir. Toute la Pensée réfléchie du nr® et de la fin du v® siècle s'est employée à cet effort.

La Paix sociale, l'entente des Frères, le travail en commun d'un pour tous et de tous pour un, la volontaire harmonie, l'Etat «organique» qui fond, dans l'unité d'un but supérieur, l'individualité des parties : voici, — au milieu des guerres, des violences, des injustices de toutes sortes, en face des grossières et toutes puissantes affirmations de la force, — le cours de pensée, le rêve humain et doux, viril et séduisant, dont s'enchante, et enchante l'humanité la Pensée grecque dans sa partie la meilleure.

Pourquoi l'idéal ne serait-il pas ? N'est-il pas ' dans l'ordre que la lutte animale finisse par être fatale à tous ? Quoi de meilleur pour tous qu'une vaste société où régnerait la paix fondée sur la justice et sur la volonté de chacun de réaliser de son mieux pour le bien du tout la tâche particulière qui lui incombe ? où les motifs égoïstes d'action cèdent aux motifs sociaux, et où l'individu, se considérant comme partie du tout, ne songe pas un seul instant à séparer son sort de celui de ses semblables ?

Un travail intellectuel tout à fait analogue à celui qui s'accomplit à la fin du xvui® siècle contre le droit individualiste de la Révolution çt l'économie politique et qui faisait dire k Goethe : « Fais de toi un

organe de la vie universelle et résigne-loi à tenir la place que t'assigne l'humanité dans sa vie générale».

Par là se substituait au grossier individualisme matérialiste de la sophistique une conception fondamentalement autre de la nature de rÉtat et des rapports nécessaires entre l'État et l'individu. La société politique n'apparaît plus comme un simple agrégat, un système de rapports extérieurs entre personnes plus ou moins isolées. Par l'État se réalise l'unité de la masse du peuple ; et chaque membre, bien que doué de sa vie propre, a le rôle et la valeur d'une partie du tout, qui trouve dans ce dernier la raison de son existence et de sa manière d'être particulière. L'État ne se confond nullement avec la masse de ses membres ; sa vie ne consisté pas tout entière dans l'ensemble des relations particulières d'ordre mécanique et extérieur que ses membres soutiennent entre eux. L'État existe indépendamment, en dehors des individus qui le composent ; c'est un tout qui a une existence indépendante en dehors de celle de ses parties. La somme des intérêts particuliers de ces derniers n'épuise pas son propre intérêt : il a sa vie propre, son être propre — supérieur aux générations qui passent et vivant pour ainsi dire en dehors du temps.

Dans toute la force du terme, nous avons affaire à une conception réaliste de l'État. L'État aura la même réalité transcendante que l'Idée de Platon. Comme cette dernière, il s'opposera aux individus, et vivra d'une vie supérieure s'imposant a leur respect et à leur admiration comme le principe suprême d'où toute vie politique découle.

Par là se trouve fondée sur de solides assises la morale sociale. Tant que l'État n'a été proprement que la réunion des individus, il n'y a guère eu possibilité de parler de morale sociale. Quoi qu'on ait dit, il est assez difficile de concevoir des devoirs envers soi-même ; et, dès qu'il ne s'agit plus que d'assurer son plaisir et son intérêt, renoncer au but, c'est se libérer de l'obligation des moyens. En psychologie, le nominalisme a nom sensualisme ; en morale, il se nomme morale de l'intérêt bien entendu ; en politique et en économie politique, il se nomme l'individualisme. C'est entre le nominalisme et le réalisme que se livre, au fond, la lutte qui agite le monde, depuis que l'homme presque a commencé de penser, et qui fait de l'histoire humaine une ^ série d'oscillations entre deux pôles opposés. Gorgias, Protagoras, les Sophistes ont vidé les idées générales de leur temps de tout contenu. De l'Intelligence ils ont fait la multiplicité sensible ; du devoir la combinaison passagère des intérêts divers et multiples ; de l'Etat des indi- ,vidus physiologiques, chacun s'efforçant pour son compte et ne

sortant pas des conceptions de l'animalité. Platon rétablit l'Intelligence, le Devoir, l'Activité raisonnable et vraiment humaine, c'est-kdire l'État. Du coup la morale sociale se trouve fondée. L'ordre et la hiérarchie ne sont plus un effet aveugle et passager de la force, mais la manifestation normale de l'activité raisonnable de l'homme, fait pour vivre en société et consentant joyeusement les sujétions nécessaires. En obéissant à l'État, l'homme n'obéit pas à l'homme. L'État est au-dessus des passions et des rancunes des partis, au-dessus des partis, et n'est pas susceptible d'être confisqué par une coterie ou une classe. « Supérieur aux exigences égoïstes de l'individu et des classes, l'État apparaît comme un Pouvoir qui poursuit son propre but, que lui dictent la morale et la raison ; comme un Pouvoir par lequel se réalise immédiatement l'unité du groupe et qui a k réaliser la justice pour tous. Et à leur tour, les individus, parties de ce tout, doivent chercher la règle de leur être dans cette vie collective plus haute pour laquelle ils sont faits, dayis cet être supérieur à tous les individus. »

Le devoir social se trouve ainsi se confondre presque avec le devoir religieux. Le sentiment que l'homme éprouve pour cette réalité supérieure qui s'impose h lui et en dernière analyse commande sa vie est celui d'un respect mêlé de crainte («n^ws); c'est une affection reconnaissante ifiUoC) qui emporte la domination de soi-même et l'observation de la justice (iuxtowv^). Dans le même sens le grand idéaliste des temps modernes, Garlyle, nous parlera de la valeur surhumaine, surindividuelle de ce tout dont nous faisons partie, de l'amour et du loyalisme que nous devons avoir pour lui.

Par une autre voie, d'une manière moins réaliste et conforme aux principes généraux de sa philosophie, l'autre grand penseur de l'antiquité, Aristote, aboutit aux mêmes conclusions. «Il ne faut pas croire, dit-il, que l'individu s'appartienne à lui-même, mais qu'il appartient plutôt à l'État. L'individu est une partie de l'État. Or,. la partie d'un tout ne se suffit pas ; elle n'arrive à la plénitude de l'existence, k son complet développement que par ce tout. Aussi, pour Aristote, l'État, le tout, doit être logiquement conçu comme antérieur aux partis. C'est par l'idée du tout que se comprend et s'exprime l'idée de la partie. Dans l'ordre de la réalité et considéré comme organisme, l'État n'est pas une création artificielle, un produit de la volonté et de la réflexion, mais la manifestation extérieure des instincts les plus profonds de notre nature ; instincts qui, déjà, se font jour, d'une manière imparfaite, dans le monde animal et donnent ces formes de la vie sociale que nous^

fe.

■X^.'pirr' ja^r^^^'^^^ç^^c^^iç'^

voyons dans les sociétés animales, comme celle des abeilles, par exemple. Cette aspiration à la vie commune ne trouve son terme et sa pleine satisfaction que dans la communauté politique ; et c'est justement cette vie sociale pleinement développée qui fait l'essence du Bonheur. L'existence heureuse, c'est la vie en société, dans laquelle l'homme réalise sa nature d'être sociable, vivant moins pour lui-même que pour sa famille, ses amis et ses concitoyens.

L'âme de la société ce sont donc les sentiments de bienveillance qui attachent l'homme à l'homme, la ftUv. : le sentiment social par excellence qu'Aristote analyse tout au long dans ses livres sur l'Ethique et qui ne va pas sans ces vertus fondamentales : la Justice et l'Équité.

La justice donne à chacun le sien ; le principe dont elle s'inspire c'est le guum cuique. Par elle, le corps social réalise ses fins qui sont le bonheur de tous dans l'ordre et l'entente cordiale (Morale k Nicomaque, 1. V, ch. I, § 13, 1129.

En un sens, la justice c'est toute la vertu, la vertu complète et parfaite qui embrasse toutes les relations concevables de l'homme vis-à-vis de lui-même et. vis-à-vis des autres, H 15 et 17. Mais le terme justice se prend d'ordinaire dans une acception plus restreinte. Par justice on entend seulement une partie de la vertu, l'observation de cette partie des préceptes légaux qui proscrivent certains genres d'enrichissement. Quelqu'un succombant à la passion commet un adultère : c'est incontinence ; un autre commet adultère en vue d'un gain à réaliser : ce n'est plus incontinence, mais un certain manquement à Isl justice proprement dite. Car il y a injustice et injustice ; et de même il y a justice et justice. Ou plutôt la justice est un genre qui comprend plusieurs espèces (ch. II, 1 7) (1).

La justice, genre, se confond presque avec la légalité (ch. II, 1 10) (2).

La plupart des prescriptions légales sont des prescriptions simplement morales. Toutes celles qui ont trait à la discipline et au bien de l'État rentrent dans ce domaine de la moralité générale, qui se confond avec la justice en général. La justice, au sens étroit du mot, vise, elle aussi, les relations avec autrui, mais celles-là seulement qui ont pour objet les honneurs, les richesses, la conservation de l'être.

(1) Justitias ergo plures esse, aliam item quamdam esse prœtet universam virtutem, USO, perspicuum est ; quœ sit porro et qualis, est investigandum,

(2) Nam pleraquejura légitima ea fere officia sunt qtus ab universà virtute prœscribuntur. Ad hœc causœ efficientes virtutis universœ sunt ea omniajura légitima quœ legibus de disciplina ad rempublicam utili comprehensa sunt.

d'ua mot toutes les jouissances que donne l'acquisition de la fortune

Page 1