IV, 9, 8, 18S
Mais, de bonne heure, il se rendit compte que la grande époque d'activité réformatrice était passée et que le temps n'était plus des réformes positives, au moment même où s'entendait de plus en plus distinct le pas sourd et puissant de la domination romaine. Influencé au début, surtout en la personne de son fondateur, Zenon de Cittium, par la politique platonicienne et le demi-anarchisme pacifique de la spéculation cynique, le Portique, à mesure que se dégage son individualité dogmatique, fait de ses rêves politiques un chapitre de sa morale sociale, et leur enlève ainsi tout caractère précis d'une action directement exercée sur la marche des événements. Le caractère général de sa doctrine étant le panthéisme, le principe qui prédominera dans sa conception de TÉtat sera le principe social. L'indi" vidu n*existe pas par lui-même, mais comme partie d*un tout. C*est une loi de la nature que la partie s'accorde avec le tout; que Tunité rationnelle qui semble le vœu le plus profondément inscrit au cœur des choses se réalise le plus parfaitement. L'individu est considéré comme un simple rouage dans l'organisme social, et la règle doit être la plus complète subordination du vouloir individuel. L'individu ne peut vivre pour soi sans vivre pour les autres; jamais le sage n'est un simple homme privé. Il se sent, à ce point, partie intégrante du tout et un moment de la vie de l'espèce qu'il considère comme son strict devoir de travailler en vue des générations à venir. L'école en vient à dire presque mot pour mot avec Aristote, que la justice est une vertu qui a essentiellement rapport à la vie en commun et qu'elle forme, avec la philanthropie, les vertus qui sont comme le ciment de la société.
Mais, la société à laquelle ces vertus servent de ciment, ce n'est plus la cité, l'État qu'avaient en vue les rêves de Platon et d'Aristote et qu'il s'agissait de sauver. Cette société, c'est l'espèce tout entière, c'est le monde civilisé, tel que l'ont constitué une première fois, pour un bien court espace de temps, les conquêtes d'Alexandre, tel qu'il sera réorganisé, cette fois pour de longs siècles, par la force romaine. Il n'y a plus de frontières, il n'y a plus d'États. Le champ est libre pour le règne de la paix, de la philanthropie et de la justice. Mais Rome n'a pas conquis le monde pour permettre que l'idéal se réalise par des réformes et des bouleversements politiques. Chacun pourra s'efforcer en paix de pratiquer ces vertus et de contribuer ainsi, pour sa part, à la réalisation de l'ordre dans le monde et au triomphe de la raison. L'État ancien, l'État positif n'existe plus; c'est l'État idéal, l'État mystique, la Religion Stoïcienne qui oppose aux ignobles triomphes de la
force le rêve d'une communion complète des êtres dans Tacceptation volontaire de la loi des choses. Le christianisme se prépare. Il n'y a plus place pour les projets de réforme. La force de Rome vient de sceller pour des siècles sans fin là pierre d'iniquité de la loi positive.
La pensée réfléchie antique aboutit daHs la plupart des grandes écoles aux mêmes conclusions négatives. Pour le bonheur de l'espèce comme de l'individu, il ne faut pas que la convoitise individuelle soit laissée sans frein. L'égoïsme naturel à l'homme, l'égoïsme de la vie fonde le droit individuel. Mais ce droit de l'individu, poussé à l'extrême, se retourne contre lui, et devient un principe de ruine, à moins d'être adapté aux fins propres de l'espèce et contenu dans de justes limites. Il faut, pour être légitime, que le droit de Tindividu devienne devoir social. En même temps qu'il travaille pour lui, l'individu travaille pour ses semblables; nous l'avons déjà dit, son activité ne peut se concevoir isolément par la considération seule de son intérêt, sans souci du bien de l'espèce ou de ce groupe plus restreint mais immédiatement important pour luf de l'État. La philosophie antique aboutit à subordonner à la morale la politique et l'activité productrice de l'individu. La loi de l'activité humaine ne varie pas suivant les domaines; elle est une; l'homme étant, par essence, un animal raisonnable et sociable, ses actions, dès qu'il agit, ne sauraient manquer de regarder ses semblables autant que luimême. Une loi morale et sociale qui subordonne daris ses manifestations l'activité de l'individu à celle de la collectivité : voilà la conclusion dernière de l'antiquité.
Mais cette conception reste elle-même un idéal. La philosophie seule se repose et se complaît dans ces idées; pendant que les divers éléments de l'État, s'efTorçant chacun dans son propre sens, sans souci du tout, ne reconnaissent chacun pour règle que leur caprice et leur intérêt propre. La Grèce meurt sans avoir pratiquement rien tenté pour restaurer dans son sein la paix et l'ordre. Avec Rome, c'est le statu quo maintenu par la force, toutes les purulences et tous les phlegmons résorbés de force et contribuant à développer et à entretenir dans le monde antique un état d'exaspération et de souffrance qui trouvera, dans l'idéalisme chrétien, à la fois sa manifestation la plus aiguë et son soulagement.
En résumé, la société antique a eu conscience de son mal ; ses docteurs les plus illustres ont eu la nette intuition du remède. Elle n'a pas voulu entendre leurs conseils; et elle est morte de son mal.
Son exemple, peut-il nous servir de quelque chose? C'est ce qu'il nous faut examiner.
i^ Tout d'abord, le monde antique et le monde moderne se ressemblent-ils assez pour qu'on puisse conclure de l'un à l'autre? 2» Quelle idée faut-il exactement se faire de cette société idéale, que les sages de l'antiquité ont prétendu substituer à la société réelle? 3*» Les réformes positives que l'antiquité n'a pas su, ou n'a pu réaliser, le monde moderne les réalisera-t-il?
1^ Les différences existantes entre le monde antique et le monde moderne ne sont pas d'ordre économique. Nous croyons avoir suffisamment démontré que les phénomènes économiques qui caractérisent la Grèce des iv^et v* siècles sont les mêmes que ceux qui caractérisent notre société. Les différences ne peuvent être que d'ordre politique. L'antiquité grecque ne semble pas s'être élevée au-dessus de la notion d'État municipal; dans leurs spéculations, ses penseurs n'ont pas eu une seule fois la pensée de ces vastes dominations politiques englobant plusieurs dizaines de millions d'hommes que sont les États modernes. — Est-ce là une différence fondamentale? Non. Un argument qui me paraît décisif : La Suisse, pour être un État fédéral, pour avoir gardé sa constitution communale et cantonale, est-elle moins, an point de vue économique un État moderne? Et la Hollande? Et l'Italie avant l'unification? Et, pour en venir aux grands États fédératifs, les États-Unis d'Amérique, le Mexique, les républiques fédératives de l'Amérique méridionale et centrale? La plus ou moins grande indépendance politique et administrative de chacun des États fédérés ne paraît pas affecter directement les phénomènes de la vie économique* On ne voit pas que le développement du capitalisme ait été moins rapide dans la Suisse du nord, par exemple, dans le canton de Zurich, que dans un pays centralisé comme la France. Si la multiplication des douanes a de l'influence sur les prix, le jeu de l'économie et les lois de l'incidence font que cette surélévation des prix ne modifie généralement en rien la situation respective des classes et n'affecte pas la répartition. Enfin, il ne faut pas oublier qu'on évalue la population de TAttique, au commencement de la guerre du Péloponèse à 400,000 environ; que sa superficie est supérieure à celle de la plupart des cantons suisses, ou des provinces fédérées qui constituent les Pays-
Bas; que son empire s'étend à la même époque peut-être sur plusieurs millions d'hommes répandus sur les bords de la mer Egée et du Bosphore. Dès le milieu du iv« siècle, nous voyons s'esquisser, dans les progrès du royaume de Macédoine, la première ébauche des grandes monarchies unitaires et centralisatrices issues de la dislocation de l'Empire d'Alexandre.
De nos jours, quelque soin jaloux que mettent à s'affirmer les nationalités au point de vue économique comme au point de vue militaire, la vie économique, en dépit de toutes les restrictions et de toutes les barrières artiûcielles, reste absolument internationale. Les nations civilisées forment à ce point de vue une société unique, caractérisée par les mêmes phénomènes économiques, et dont les parties sont dans une étroite dépendance mutuelle. De même, il existe, en dépit des fractionnements politiques, une même société économique antique. Rien donc n'empêche de conclure de la société antique à la société moderne. Les différences sont plus apparentes que réelles.
2o La question de la réforme sociale, de la thérapeutique à adopter, se posera donc sensiblement de la même façon pour la société moderne et pour la société antique. Les mêmes remèdes sont-ils applicables?
Dès qu'on veut s'engager dans la voie des réformes positives, on se trouve en face de cette affirmation redoutable de la philosophie antique, — trop grave pour qu'on la passe sous silence — qu'il n'y a de salut pour une société et de pratique possible de la justice sociale que dans un retour de la société à la pratique de la vie agricole. C'est le sentiment bien net de Platon, d'Aristote, de toute l'antiquité. Une grande modération dans les désirs, la simplicité de vie, le dédain du confort, l'industrie et le commerce réduits à leur minimum; dans une large mesure, l'isolement économique et l'obligation pour l'État de se suffire économiquement le plus possible; une économie stable, immobile, basée sur la satisfaction normale de besoins toujours les mêmes:. Voilà pour Platon la vérité économique. Avec Platon, se rencontre ici toute récole moderne qui condamne et anathématise comme la grande source de nos maux l'inquiétude, l'activité dévorante, le caractère éminemment industriel et spéculateur de notre économie. Tous les peuples, à l'heure actuelle, cèdent à la fatalité qui les pousse à marcher dans cette voie qu'ont suivie les premières, la Hollande et ^Angleterre, et à transformer le plus clair de leur population en producteurs industriels produisant pour produire et toujours en quête de débouchés nouveaux. Ça été d'abord, comme nous avons dit, la Hollande, puis l'Angleterre, puis la France, puis l'Allemagne.
Et voilà qu*à leur tour, la grande Russie et les moindres petits États d'Europe, et l'Asie elle-même, l'immobile Asie, le Japon, la Chine, l'Inde anglaise, entrent en lice. Tous sont hantés du même rêve des gros profits, des monstrueux trafics d'argent, tous sont travaillés de la même fièvre de production sans frein, d'incessantes découvertes, da convoitises sans fin de l'or.
Sur cette façon d'entendre la vie, qui caractérise si nettement la civilisation moderne, et qui ne fut pas inconnue au monde antique, qui rendit possible l'insatiable folie de jouissances et de plaisirs d'un Néron, d'un Caligula, ou d'un Trimalchion, la sagesse antique, par la bouche de ses grands hommes dont nous analysons rœuvre sociale, a fait tomber une suprême parole de condamnation. Faut-il, nous aussi, conclure que la civilisation moderne fait fausse route et que c'est Platon et Aristote, pour ne pas dire Diogène, qui ont raison?
Mais, n'est-il pas insensé de maudire et de proscrire la vapeur, le télégraphe, le téléphone? cette prise de possession de la nature qui doit donner à l'homme le noble loisir ? L'intelligence antique, si lumineuse et si ouverte, n'a pas pu songer un instant à répudier et à condamner cet agrandissement du pouvoir humain; et pareille idée ne saurait, à plus forte raison, venir à un fils de ce siècle si grand par ses connaissances positives et ses prodigieux moyens d'action.
De cette condamnation de l'industrialisme portée par la pensée antique et par une école moderne, que doit-il rester? Il reste qu'en se laissant aller aux impulsions de l'égoïsme, l'homme peut étrange* ment abuser et tourner à mal pour lui et les autres les moyens d'action et les habiletés qui sont entre ses mains. Par tout un côté, Tindustrialisme de notre époque n'est pas moins haïssable que celui que condamnait Platon.
De quoi s'alimente-t-il? du commerce; de l'échange avec les peuples moins développés que nous; de la spéculation financière à laquelle il sert de prétexte et de moyen. Et ces échanges, ces relations avec des peuples industriellement moins dévelopés^ ne sont-ils pas essentiellement, comme nous l'avons dit, exploitation, tromperie, conte-prestation économique monidre pour une prestationr plus grande ? Les colonies modernes ne sont pas des colonies d'exploitation, des colonies de peuplement. [Ce sont des colonies de commerce, des débouchés; ce sont des pays dont les populations, économiquement moins développées, achètent les produits de Tindustrie de la métropole plus que leur valeur. Un commerce loyal et probe, où le peuple civilisé ne se ferait pas la part du lion, ne serait
pas évidemment son affaire. A quoi bon celte activité fiévreuse, ces périls des lointaines entreprises, si c'était pour aboutir à échanger valeur pour valeur? Ne serait il pas préférable, au lieu de produire en surabondance en vue d'un marché incertain, de détourner une part de l'activité économique vers la production d'objets de première nécessité qu'on échangerait dans le pays même contre les produits de l'industrie nationale? de manière à faire du pays, dans toute la force du terme, une communauté, un groupe d'hommes qui se sont mutuellement utiles pour la réalisation de la vie bonne. Mais il s'agit de poursuivre, par tous les moyens possibles l'accumulation de l'or. Spéculer sur les prix des objets de première nécessité pour le compatriote pauvre; exploiter l'étranger conquis comme le concitoyen peu fortuné, voilà la double oppression sur laquelle repose le système industriel présent.
L'exploitation de l'étranger s'accomplissait jadis d'une manière bien simple. On occupait le pays; on décidait des cultures permises ou défendues; on fixait, par voie d'autorité, le prix auquel la métropole achèterait les produits indigènes; on forçait les malheureux sujets à acheter, au prix que l'on voulait, les produits manufacturés de la métropole. Heureux quand la conquête n'aboutissait pas à l'esclavage pour la population vaincue ; quand les indigènes ne devaient pas travailler, sous la menace du fouet, les exploitations des commerçants devenus propriétaires du pays. C'était le systèmede la colonie espagnole ou hollandaise. — L'exploitation, aujourd'hui, s'est faite moins cynique en apparence. La contrainte brutale n'est plus nécessaire. Le perfectionnement du marché et la centralisation du commerce, effet de l'accumulation des capitaux, l'ont rendue inutile. La spéculation financière, mieux encore qu'autrefois l'Etat, décrète les prix d'achat et les prix de vente; et les peuples clients sont mis en coupe réglée. Depuis longtemps, l'Inde et l'Asie méridionale sont le centre d'opération de rhonnéte Albion. Ce sont maintenant les innombrables populations de l'Afrique qui semblent devoir servir plus ou moins longtemps de champ d'opération. Et cette grande injustice ne paraît pas près de finir avec le triomphe supposé du collectivisme. L'injustice et la tromperie à Tégard de l'étranger peuvent parfaitement rester à la base d'un système collectiviste de production. — Mais, comment le citoyen pourrait-il pratiquer la justice au dedans, dans l'intérieur de la cité et continuer à pratiquer l'injustice au dehors? Comment sera-t-il à la fois juste et injuste? Les habitudes et les pratiques de l'àme sont indivîbles ; on ne fait pas impunément à la pratique du mal sa part.
A se mêler d'être juste, il faut être prêt à l'être jusqu'au bout. Et c'est pour cela que Platon a vu un obstacle insurmontable à la réalisation de la justice à l'intérieur, qu'il faut préalablement écarter, dans ce mode de production de l'industrie, qui repose sur le mensonge et la fraude vis-à-vis de l'étranger.
Mais, dès qu'on a dépouillé la production industrielle moderne de son caractère essentiel : son fonctionnement en vue de débouchés extérieurs incertains, dès qu'on admet que l'industrie doit essentiellement se borner à la satisfaction des besoins de l'État, n'est-on pas près d'une conception assez raisonnable et qui paraîtrait s'accorder assez bien avec la saine interprétation de la pensée de Platon? Régler la production industrielle sur les véritables besoins du pays, la modérer, l'asseoir sur des bases fixes, atteindre la limite sans la dépasser; assurer l'observation rigoureuse des règles de la justice dans les transactions entre citoyens; faire de l'État une économie en grande partie fermée et fortement nationale; se suffisant à elle-même; au sein de laquelle les Bons de travail remplissent avantageusement Toffice que remplit aujourd'hui,^ au détriment de tous, l'argent; sans autre contact économique avec l'étranger que juste ce qui est nécessaire pour obtenir en retour d'un surplus de produits les produits et les matières premières nécessaires : est-ce donc là conception déraisonnable? Et Platon est-il si loin de Marx?
Dans Tantiquité et dans le monde moderne, donc, mêmes constatations critiques, même idéal et même façon d'entendre les réformes à réaliser.
30 Gomment s'y prendre pour réaliser ces réformes? Voilà notre troisième question à examiner.
La critique antique ne put sauver la Grèce; le monde, après son effort pour formuler ses vues et indiquer la réaction nécessaire, ne fut ni meilleur ni pire. Après comme avant, on continua à se battre; l'humanité garda ses vices et sa férocité.
Le rêve moderne sera-t-il aussi impuissant?
Je le dis bien haut; je ne crois pas à la fatalité du progrès. Je n'y crois pas; car je ne l'ai vue nulle part ni dans l'histoire des individus ni dans celle des peuples. Les individus se débattent plus ou moins longtemps contre les tentations, et, au bout d'un certain temps, sortent de la lutte triomphants pour toujours ou à jamais vaincus. De même des peuples. Les uns se sauvent, les autres périssent. Le moment» pour l'humanité civilisée, semble être décisif. S'engagera-t-eUe dans
la voie du progrès vrai? Court-elle, au contraire, à la décadence et à la mort?
A envisager les choses du point de vue scientifique, pourquoi plutôt le triomphe du bien que le triomphe du mal? Pourquoi l'injustice ne contlDuerait-elle pas à régner dans le monde, y régnant déjà? Pourquoi la Force, Tignoble Force, le Zeus tout-puissant qui enchaîne Prométhée, céderait-elle l'empire à son adversaire Tlntelligence, la Raison bonne ? Est-ce donc la première fois que le droit, que l'idéal a été vaincu dans le monde? Pour parler un langage plus marxiste, pourquoi le capital, qui est aujourd'hui la Force, qui plie à ses nécessités et à ses calculs de conservation toutes les intelligences et toutes les volontés, pourquoi ce maître tout-puissant d'aujourd'hui serait-il l'esclave de demain?
Spartacus se leva lui aussi, Samson autrement redoutable que le héros juif. Il ébranla puissamment les colonnes du temple, mais il resta, lui aussi enseveli sous les décombres. Les nouveaux Philistins en toute joie exultèrent de l'effort vain, suivi de la disparition de leur terrible adversaire. « Il en restait encore 6,000, dit Appien (B. C. I. cxx); ils tombèrent vivants au pouvoir de Crassus. On les crucifia tous le long de la route entre Rome et Capoue.» LaForce, l'ignoble force avait vaincu, et tenait à affirmer son triomphe. « Et les hommes de bien, dit Anatole France, continuèrent à amasser des richesses et à pratiquer la vertu. 1
Donc le progrès, c'est-à-dire le triomphe de la Raison et delà Bonté dans le monde n'est nullement fatal. Le succès de la Réforme, comme tout effet, est subordonné à la réalisation de certaines conditions sans lesquelles il ne saurait se produire.
Ne perdons pas de vue ce point : Sommes-nous moins engagés dans la Force grossière que ne l'était le monde grec ? Nous est-il plus facile de remonter le courant de nos vices séculaires, de transformer du jour au lendemain notre constitution sociale? Imaginons, par la pensée, la suppression de toutes nos institutions politiques et économiques : notre grossier égoïsme et notre pratique du mensonge n'ont-ils pas bientôt fait de rétablir, peut-être sous d'autres noms, les oppressions vieilles et de sécréter à nos vices comme des nouveaux organes pour se satisfaire ?
Platon, en dilettante que ne touche guère ce problème, Platon ne s'est pas particulièrement occupé de la réalisation immédiate de son plan de réforme. Tout juste dans les c Lois », nous l'avons déjà dit, a-t-il posé la question : Étant donnée une société non corrompue encore, composée d'éléments sains et sans tradition mauvaise, comment
Tempécher de se gâter? — Dans l'ordre de la réalité, on peut citer comme se rapprochant de l'espèce, par exempte, les colonies puritaines de la Nouvelle Angleterre.
Mais il ne s'agit pas de fonder des colonies; mais bien de réformer des sociétés vieilles, de donner un tempérament nouveau à des organismes passablement usés et corrompus.
C'est dans sa c République », dans Tœuvre audacieuse de la jeunesse, que Platon n'a pas craint d*aborder ce problème incroyablement difficile de la transformation du monde tel qu'il est, profondément corrompu, en un monde idéal le plus parfait possible. Par quelle force puissante le déchirement se fera-t-il au sein de cette société, qui substituera de nouvelles habitudes aux anciennes? — Platon répond : par l'absolutisme éclairé, un gouvernement assez fort pour pouvoir tout ce qu'il veut et assez éclairé pour vouloir le bien. Cette rencontre de la sagesse et de la force dans un même homme, présidant aux destinées d'un peuple, n'est pas impossible en soi. Platon a cru, au moins deux fois dans sa vie, teniren main sondespote idéal, en la personne de Denysl'Âncien et de Denys le Jeune. Et l'histoire moderne, à son tour, nous a montré, au plus beau temps de la c Philosophie », des monarques qui prirent au sérieux, autant qu'on peut le faire, leur rôle de réformateurs politiques.
Donc ce bon despote de Platon qui voit le Bien, et qui peut le Bien, se jette hardiment dans les projets de réforme. La force qu'il met en jeu pour atteindre son but est celle de l'éducation. Il s'agit de former une classe de dirigeants qui soit de telle sorte façonnée par l'éducation à la vérité et à la justice qu'ils ne se laissent départir en rien dans leur vie individuelle et dans l'accomplissement de leurs devoirs sociaux de cet idéal de justice et de vérité. Platon ne se dissimule pas les difficultés de sa tâche ni les multiples conditions qu'elle implique pour aboutir à bien. Il faut d'abord entre la jeunesse qu'il s'agit de façonner à un idéal nouveau et la société existante empêcher tout contact. Comment l'âme de l'enfant pousserait-elle dans le sens de la droiture et de la perfection morale si, à chaque instant, par son contact du monde, la preuve lui vient que tous les beaux discours qu'on lui tient, les principes qu'on tâche de lui inculquer, ne sont que de vains mots auxquels personne ne croit dans la pratique, et qui nuisent plutôt que de servir?
Rien de plus propre â ruiner d'un coup une conscience d'enfant et à asseoir pour jamais le mensonge au plus intime de lui-même.
N'est-ce pas là le secret de la faiblesse et de l'impuissance de Tédu-
cation moderne? Nous parlons éducation. Les dirigeants, dans leurs discours des jours de parade, parlent de formation morale, de culture systématique de l'enfant parTÉcole dans le sens d*un amour plus grand de la droiture et de la vérité. Et notre écoles, comme un rassemblement €n plein champ, reste de tous côtés ouverte aux souiQes impurs de la vie réelle et de la basse pratique du siècle. Nous prétendons exercer sur la société une action directement et pacifiquement réformatrice en jetant dans la lutte politique et sociale à chaque génération un nombre toujours plus grand de protagonistes du véritable progrès. Nous prétendons élever et moraliser la démocratie; et nous permettons à tous les vices, à toutes les bassesses de la démocratie de suivre l'enfant de la famille à l'école, sans autre résultat que de donner par Técole aux vices de la famille avec un degré d'intelligence de plus plus de cohésion. Nous voulons faire quelque chose de bon; et Dieu! nous sonnons tous fêlé, du haut jusqu'en bas. Mais passons. ^ J'avais pourtant le devoir de ne pas absolument me taire, pour bien montrer que l'antiquité a eu, de la question qui nous préoccupe, un sentiment pour le moins aussi vif que peut être le nôtre et que sur ce point encore nous pouvons avoir profit à méditer les leçons de ces grands devanciers.
Platon veut l'isolement complet de Técole et supprime violemment tout rapport entre Técole et le monde. Facilement, rêverions-nous d'une école qui continue la famille, d'une école ouverte à tous les vents contaminés du siècle. — Qui a raison de Platon ou de notre pédagogie démocratique?
Toujours est-il que, pour Platon, cette éducation savante où sont artificiellement et systématiquement réunies les conditions les plus propres à développer dans l'enfant l'amour du vrai et du bien, ne saurait manquer de porter les fruits les plus savoureux. Une race d'hommes en sort imbue d'idéal, considérant toutes choses du point de vue de la vérité morale, familiarisée avec l'idée du sacrifice et ne conservant que comme subordonnée au bien du tout l'activité de l'individu.
Quand cette éducation mystique et raffinée a formé un nombre suffisant d'hommes pour recruter les dirigeants de la cité : le problème de la transformation de la société est résolu. On sait quelles institutions idéales sortent directement de cette transformation des âmes. Un corps de sages et de guerriers détachés d'eux-mêmes, pour qui le commandement est moins un droit qu'un devoir, dans une large mesure pratiquant l'ascétisme, — et sous eux le grand nombre, la vie écO" nomique et ses conquêtes; auxquelles ils président, qu'ils contiennent
dans les voies du juste, de la véritable utilité. Voilà le résultat de TéducatioQ platonicienne. La société se trouve assise sur ses bases véritables. Oligarchie, ploutocratie, démocratie, toutes ces pratiques caractérisées par la prédominance anormale d'une partie de la société qui gouverne pour elle et non en vue du bien du tout, toutes ces pratiques ont disparu. La société, en un sens, est démocratie ; la direction politique s'exerce pour le plus grand bonheur de la masse, — vouée, sans cette direction à tous les désordres, à tous les conflits violents de l'instinct. La richesse, la jouissance de la vie, contenue dans de justes limites, l'éclat des choses sont faits pour le grand nombre. Aux intellectuels, à qui la vie instinctive a dit le secret de son néant, le commandement, le commandement sans jouissance, tout au plus la joie austère et nue de l'intelligence des choses, amplement payée du douloureux détachement de la chair.
A ces conditions seulement, le problème politique et social est résolu pour longtemps. Comment cette organisation idéale, la meilleure pour tous, ne se maintiendrait-elle pas? Expression éternelle de rétemelle vérité, elle a la force que donne la foi absolue en soi-même. Et, d'autre part, ayant déjà la foi profonde en la légitimité de son droite elle a la force, la force brutale qui écarte l'obstacle et courbe à la soumission et au silence toute force rebelle. Le bon desposte qui a entrepris la réforme de la société peut disparaître sans crainte sur le sort de son œuvre. Pour se perpétuer, cette société idéale a la force suprême de l'éducation, dont le bon desposte s'est servi pour l'organiser une première fois.
Son premier office, comme celui de tout organisme et de toute vie, c'est de se reproduire elle-même. Gamment faillirait-elle à ce devoir ?
Il faut voir dans le livre des «Lois» avec quels soins et quel souci des détails, le corps dirigeant inculque à chaque partie du corps social, l'esprit de son rôle, la volonté de bien tenir sa partie dans le commun concert. Peu à peu, par l'ardente foi des dirigeants et la vue des sacrifices constants auxquels donne lieu, de leur part, le souci de la prospérité du tout, cette organisation sociale, bienfaisante et parfaite, en vient à prendre, aux yeux éblouis et reconnaissants du peuple, comme une apparence surhumaine. La société idéale devient une œuvre divine. Le législateur n'est qu'un instrument de la raison et de la sagesse éternelles; et, l'ensemble des vérités qui servent de fondement à la constitution de cette société et des sentiments qui l'animent, forment véritablement une religion. La perfection de la vie sociale se confond avec la vie religieuse. Les membres de la cité sont une race
toujours nouvelle de serviteurs de Dieu. Célébrer Dieu et les vérités divines; honorer le divin; entretenir par le culte, par l'art, par la poésie, ce sens du divin dans la cité : voilà la grande affaire du gouvernement. — En notre siècle, Fichte, Saint-Simon, ne tiennent pas un autre langage.
Mais le bon desposte auquel serait due, en dernière analyse, cette magnifique eflQorescence de vie sociale ne s'est pas rencontré dans le monde antique ; et il ne s*est pas encore non plus rencontré dans le monde moderne. M. POhlmann n'est pas loin de le voir dans l'empereur d'Allemagne. En maints endroits de son livre, revient cette idée que, pour le plus grand avantage du peuple, le gouvernement existe en dehors et au-dessus de la société. L'empereur est là indépendant et supérieur à toutes les forces économiques, les maintenant en équilibre, les obligeant à se faire mutuellement les concessions nécessairest incarnant par opposition à la société^ mêlée confuse d'intérêts divers, Tidée de TÉtat. Le Gouvernement est l'organe né, l'instrument efficace de toute réforme que comporte le développement sain et normal du peuple. Le malheur, c'est que le gouvernement prussien n'apparatt pas dans l'histoire précisément dominé par des soucis supérieurs de]ustice et de vérité et qu'on peut trouver les Hohenzollern quelque peu rébarbatifs pour de bons despotes. D'autre part, il ne suffit pas, pour la réfuter, de repousser avec indignation, comme fait M. POhlmann, l'idée marxiste que tout gouvernement^ le gouvernement allemand comme les autres, n'exprime par essence, — si je puis dire, — qu'une domination de classe, la prépondérance de l'intérêt le plus fort au sein de la nation.
Mais à quoi bon récriminer? Nous sommes une démocratie au mauvais sens de Platon. Et la question se pose : comment dans une démocratie, où n'existe pas un gouvernement supérieur à la société, où toute action politique s'exerce forcément dans un intérêt de classe; comment, par quelle influence, par quelle force s'accomplira la transformation sociale qui ramène la paix?
Le problème comporte-t-il une solution?
K. Marx répond dans une lettre adressée à Bracke, Geib, Auer, Bebel et Liebknecht, quelques jours avant l'ouverture du congrès de Gotha 1875 (1) : « La réforme de la société n'est réalisable que par la
(1) M. Platon a publié la traduction de cette lettre dans la Revue d* économie politique, 1894, tome VIII, p. 748770.
Notre revue s'interdit toute discussion sur la tactique des partis ; mais elle
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éidatore révoluiioaoaiine du Prolétariat. Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révoltitionnaire, le passage de Tune àrautre. A cette période correspond aussi une pério<fe de tratisformation politique 4anfS laquelle FÉtat ne peut être que la dickUwre révoluHonnaire du prolétariiU ». Si je comprends bien, cela veut dire : le prolétariat s^emparera dû pouvoir par des moyens légaux ou autrement^ et roôtipant aussitôt avec Tordre économique existant décrétera l'application dans le détail des principes de Téconomte nouvelle. Naturellement,' ce bouleversement économique de la société, il ne faut pas compter le voir s'accomplir par la voie seule de la persuasion. 11 ne s'accomplira qu'autant que le prolétariat sera le ^usfort et n'hésitera pas, le cas échéant, à se servir de sa force .
Sous qu'elle forme s'exercera cette dictature révolutionnaire? Sous la forme d'une dictature monarchique ; ou sous la forme d'une dicta^ ture à plusieurs : assemblées, comités : tels qu'on a pu les voir fonctionner l'une et l'autre aux différents moment de la Révolution fran caise? Marx ne s'explique pas. Et la forme importe peu.
Dictature révolutionnaire du prolétariat! C'est bientôt dit. MàiSj comme dit Shakspeare, les paroles sont des femelles; et les actes seuls des mâles; des dictatures révolutioonnires, l'histoire en connaît. Maintes fois au cours des âges oa a vu ces réalités apparaître. La question est de savoir si jamais elles ont été ce que les rêve Marx.
Une dictature populaire du prolétariat! Le prolétariat, voilà bien une conception correcte. Nier l'existence du prolétariat équivaudrait à nier la réalité de l'économie capitaliste. En tant que figurant comme sujet passif dans le rapport économique très précis de la production, le prolétariat se dégage comme une notion parfaitement distincte. Dès qu'il est question pour lui de venir à l'action, d'échanger son rôle passif, qu'il avait en économie politique, pour un rôle politique actif, on voit sa notion si claire peu à peu s'obscurcir. Il faut de toute nécessité que, pour exercer la dictature, la prolétariat s'organinise. Mais en s'organisant ne change-t-il pas de nature? Un prolétariat, organisé politiquement, est-il un prolétariat au sens propre du
ne saurait s'interdire l'examen théorique des thèses. Nous avons cru utile de mettre sous les yeux de nos lecteurs les objections de M. Platon. Nous nous sommes inspirés de ce que disait, ici même, M. G. Schmidt à propos du troisième volume daCapital : « Beaucoup de points restent obscurs et nécessitent de nouvelles recherches : Marx aurait étéle dernier à le constester. La véritable. critique consistera à continuer les recherches. » Devenir Social, mai, 1895. p.l93). (N. D. L. R.)
mot? L'irruption, dans le corps du prolétariat, des rapports de dépendance politique, nés de son organisation, ne peuvent-ils pas mettre directement en danger son existence comme corps un et distinct, et en^ traîner, à la faveur des inégalités surgies, un certain rétablissement subreptice de l'injustice et de l'exploitation économique à supprimer? £n fait, toutes les dictatures démocratiques ou prolétariennes n'ont jamais abouti — directement ou indirectement — qu'à la restauration des iniquités sociales.
Pour citer les expériences les plus hautes et les plus décisives, Marias aboutit à Sylla. Jules César apparaît comme le véritable fondateur de cette écrasante hiérarchisation des forces sociales qui a nom l'Empire Romain; qui consacre l'esclavage et sacrifie à ce résultat grossier : le maintien de l'ordre apparent, toute préoccupation de renferme économique. Ce qui s'est produit une fois ou plusieurs fois dans le monde, pourquoi ne se reproduirait-il pas?
A cela, Marx et ses partisans répondent « que l'État n'a pas de fondements propres, inteliecluels, moraux et libres», que a c'est la société qui est la base de l'État » et que la société n'est que l'expression ce de réconomie existante; les rapports économiques découlant tout entiers à leur tour du mode de production ». Le mode de production devenant collectif d'individuel qu'il était, la propriété doit, elle aussi, logiquement devenir collective. Les mêmes entités que l'analyse économique découvre doivent se retrouver dans le droit. Exploitant le petit métier, engagé dans la petite industrie ou la petite culture, le travailleur a eu la propriété individuelle de son métier ou de son petit domaine. Exploitant à plusieurs, à plusieurs centaines ou à plusieurs milliers la grande usine ou la grande manufacture, c'est à plusieurs, à plusieurs cena ines, ou h plusieurs milliers, en tant que commune ou en tant qu'État que le travailleur moderne doit posséder et forcément possédera ce métier monstre que la nouvelle technique a substitué au petit métier d'autrefois. Ainsi le veut la Loi de VHiUoire^ plus forte que toutes les réactions. L'économie est tout. Sous aucune condition, le mécanisme gouvernemental ne peut avoir assez de force propre pour contrebalancer la poussée des transformations économiques. C'est une loi indiscutable et presque un truisme que le prolétariat ne cesse de grandir et ne cessera de grandir à mesure que l'économie politique se développera; et c'est une fatalité que le prolétariat agissant maintienne son unité substantielle, et étant le nombre, vienne nécessairement à bout de toutes les résistances.
C'est justement le maintien nécessaire de cette unité substantielle
^u prolatériat agissant qui ne me paraît pas assez démontré. On conçoit très bien qu'une portion du prolatariat, une portion intelligente, moralement basse, accepte de se faire Finstrument de domination des maîtres capitalistes et aide à maintenir dans la servitude Tautre portion du prolétariat.
Au reste, on peut se demandeÉ" s'il est absolument vrai de dire d'une manière générale que les mômes entités que l'analyse économique découvre doivent nécessairement, à toute époque, se retrouver dans le droit; que l'exploitation et la propriété se trouvent toujours dans les mômes mains. On parle, par exemple, pour les temps anciens de propriété du petit métier ou du petit domaine aux mains de l'exploitant.
C'est possession, c'est jouissance YieLgëre ou héréditaire dans la même famille qu'il faudrait dire pour rester dans la vérité. L'histoire notis montre toujours le petit métier ou le petit domaine approprié par le plus fort. Qu'est le domaine éminent, le droit du seigneur sur la tenurefQiïest la licence de métier que le seigneur octroie à prix d'argent au petit artisan? sinon l'appropriation par le plus fort du petit domaine et du métier?
Et si le petit domaine, le petit métier a été approprié par le seigneur, pourquoi le métier monstre ne continuerait-il pas à l'être par le capitaliste?
Si la technique industrielle doit fatalement de nos jours conduire à la propriété collective des moyens de production, ce n'est donc pas en raison de propriétés qui seraient les siennes à tous les âges et à tous les degrés de développement, mais en raison de propriétés nouvelles récemment acquises.
Ce qui reste de la thèse marxiste, c'est que le travail en commun dans les usines monstres donne aux travailleurs plus de force de réflexion, avive le sentiment de l'injustice subie et décuple leur force de rébellion contre la domination de la propriété.
Cette force nouvelle, venu€ au travailleur des transformations de la technique, le rendra-t-elle plus fort que la propriété individuelle servie par les savants organes de défense qu'elle a su se donner? Voilà la question; et cette question, l'histoire, c'est-à-dire les faits, peuvent seuls la résoudre. Les faits seuls montreront quelle sera la plus forte de l'exploitation millénaire de l'homme par l'homme ou de la conception nouvelle sortiedes transformations de l'Économie et conforme aux exigences de la Raison abstraite et d'un sentiment de Bonté, raffinée. .
Mais, ce qu'il semble qu'on soit en droit d'affirmer, c'est que pour atteindre ce but supérieur, il n'est pas de trop, et il est indispensable, que
rhtMwme ramasse soigttéusement en Itri-méme ses forces de toutordrfe. Ces milliers d'hommes ôht beau se trouver réunis compàgaons de travail dans une même enceinte, ils ne seront forts qu'à lacondition que chacun vaudra iiidîviduellement tout son prix. Il leur faudra la ctaine conscience du but à atteindre, le vif sentiment des difficultés de Teoti^^ jprîse, la pron^titude à la discipline et aux sacrifices nécessaires,; il faudra, de toute nécessité, des cœurs enflammés du sentiment de la jûlBr tice; brûlant d'une vive flamme d'amour pour l'Idéal entrevu. Que s^ pour une raison ou pour l'autre, — corruption systématique venue d'enhaut, des détefnteuFs de la propriété individuelle io« résulUt naturel des vices séculaires, — le poids de plomb des vils instincts entratnaijt vers les bas'fonds l'âme de chacun ; ce serait bien vite fait de leurs efforts. Bien vite on verrait Tagitation impuissante des malheureux se retourner contre eux-mêmes, et leurs efforts pour secouer ie joug n'aboutir qu'à le rendre plus lourd encore.
ir. ' Une dictature prolétarienne I mais encore faut-il être capable de
l'exercer. Les admirables pages de Platon sur le gouvernement tyranni-. I' que visent le cas et conservent de nos jours toute leur force.
? . Ecoutez, prolétaires modernes, l'homme divin. Voyez le^ tramesj
)i[v les périls, qui de toutes parts, vous menacent. Sozez prudents et<soyez
' ' forts. Ne soyez pas comme les enfants qui veulent attraper la lune au
^'- ^ fond des seaux :
^- République^ L. VIIL « Pour pourvoir à l'entretien de sa garde belle,
i^ nombreuse et renouvelée, il [le tyran] commencera par dépouiller les
r temples; et puis, quand ce fond viendra à lui manquer, il vivra du bien
de son père, lui, ses convives, ses amis, ses amies. Le peuple quiia
donné naissance au tyran le nourrira, lui et sa suite. Et si le peuple
« . s'emporte contre lui et lui dit qu'il n'est pas juste qu'un fils déjà grand
et fort soit à charge à son père; qu'au contraire, c'est à lui de pourvoir
[' ■ à l'entretien de son père ; qu'il n'a pas prétendu, en l'élevant, se le donner
;: pour maître, ni devenir l'esclave de ses esclaves et le nommer, lui et
cette foule d'étrangers qu'il traîne à sa suite; qu'il a voulu seulement
s'affranchir, par son moyen, du joug des riches, alors il verra quel
monstre il a nourri dans son sein et qu'il s'efforce, en vain, de chasser
un plus fort que soi. Puis le tyran le désarmera et le frappera; car le
tyran est un fils dénaturé et parricide. »
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