III
Tissages Filatures
Total
Nombre des
Moyenne par
simples tissage^
des tissages mt
tiers mécaniques
établissement
Total des établ.
Nombre de-; salariés
Moyenne par élabl.
(avec divers)
Nous savons que pour la brasserie le nombre des entreprises s'est abaissé de 21.346 en i88o à 5.692 en 1903.
et de 8 par atelier. Sans entrer clans plus de détails, on peut constater, dans la suite du rapport, qu'au moins les deux tiers des entreprises enregistrées comme manufactures ne comptent que de 6 à 50 ouvriers, si bien qu'il n'en reste que 20 à 25.000 comptant plus de 50 ouvriers (ce qui donne un total de 3.000.000). En y faisant rentrer les transports, on est eu droit de conclure que la grande industrie anglaise occupe de 3 ^jz 'd -\ millions d'individus, la petite et la moyenne cinq millions et demi. Ainsi que le déclare Bernstein : " L'Angleterre, cet atelier du monde, est loin d'être, comme on le pense, parvenue à un degré où elle ne contiendrait que de grandes industries. Les entreprises, dans l'Empire Britannique, témoignent de la plus grande diversité de tailles, et aucune taille ne se trouve éliminée ''. '
Si donc la concentration va se poursuivant, il ne faut point croire qu'elle ait envahi toutes les branches de la production. A ses hésitations, à ses défaites partielles il ne faut point voir d'autre cause que celle-là même qui explique son développement. C'est au moment où son efticacité devient contestable qu'elle recule, et l'on doit reconnaître qu'il peut être souvent avantageux pour le producteur de travailler ou de faire travailler dans un cadre restreint.
Ainsi naît d'abord l'industrie à domicile, ce produit spontané du sol londonien, qui, malgré les prédictions de Marx, ne semble guère appelée à disjiaraître, mais demeure comme une forme chronique, réclamant et obtenant l'attention du législateur. Elle subsiste dans tous les métiers qui n'exigent de l'ouvrier qu'un travail extrêmement simple et dans lesquels la force mécanique ne peut trouver d'application : telles sont les différentes industries du vêtement, l'ébénisterie, l'horlogerie, la fabrication des cigares. Elle offre à l'ouvrier une indépendance relative et épargne à l'entrepreneur les dépenses qui résultent de l'installation et de l'entretien d'un vaste local, les frais de loyer, d'impôts, d'assurance, de combustible et d'éclairage ; la surveillance est réduite au minimum, puisqu'elle ne s'exerce qu'au moment de la livraison du produit.'
L'industrie à domicile s'accorde, d'ailleurs, fort bien avec la division du travail ; souvent elle se présente comme le complément de la grande manufacture : les pièces sont livrées mi-confectionnées
1 op. cit., p. 56.
- Sur les autres causes qui contribuent a la survivance de l'industrie à domicile, voir SïC'Cciting par Cadbury et Shann.
aux ouvriers en chambre qui les finissent ou les ajustent. Elle permet, en outre, au patron de ne pas supporter seul le poids des crises ou du chômage et surtout de se soustraire à l'application des lois limitant la durée du ti'avail. Il semble donc, qu'à moins d'une augmentation considérable dans l'effectif de l'Inspection, elle ira se développant au fur et à mesure que l'interventionnisme fera sentir dans l'usine son action bienfaisante et que les organisations ouvrières rendront plus stable et plus uniforme la situation des salariés. ''Toutes les fois que le travail n'exige pas une force puissante, les entrepreneurs préfèrent renoncer au grand atelier central et commander le travail à domicile. Lors même que l'agglomération des ouvriers autour d'un moteur central présente certains avantages au point de vue de l'organisation dn travail, la grande industrie ne triomphe que si la productivité du machinisme est très supérieure.'"
Et peut-être est-il permis de supposer que le temps n'est pas éloigné où l'industrie à domicile reprendra l'offensive, car, au jour où la distribution de l'énergie électrique sera aussi aisée que celle de la lumière, il est probable que nous assisterons à un phénomène de décongestion dans la plupart des ateliers où la concentration ne s'explique que par la nécessité pour l'ouvrier d'être à proximité de la force motrice ; bien entendu, il faudra que la division du travail soit poussée assez loin pour que chaque travailleur puisse effectuer avec sa famille une tâche indépendante, et que les dimensions du métier employé soient suffisamment réduites. A quels problèmes donnera naissance cette décentralisation industrielle ? Quelle répercussion aura-t-elle sur les Unions ouvrières, lesquelles ont été jusqu'ici favorisées par le groupement, dans un même espace, d'hommes dont les intérêts et les aspirations sont identiques ? Comment l'œuvre interventionniste du dix-neuvième siècle pourra-t-elle, non seulement se poursuivre, mais ne pas reculer ? Ce sont là autant de questions dont la solution n'est pas encore envisagée.
La concentration cesse d'opérer également dans tous les métiers, mi-industriels, mi-commerciaux qui visent bien moins à produire en grandes quantités et à peu de frais qu'à satisfaire des besoins immédiats. Ainsi que le fait observer Bernstein, il est certain que si la technique de la boulangerie était seule en cause, nous aurions assisté depuis longtemps, dans cette partie, à des tentatives de centralisation. Mais dans cette profession et dans celles qui lui sont similaires, l'intérêt de la distribution l'emporte sur celui de la pro-
' Bourguin. Op. cit., p. 179.
duction : on spécule, en quelque sorte, sur la psychologie de l'acheteur, sur son horreur du déplacement, sur l'irrégularité et la fréquence de ses commandes, sur son désir d'avoir la marchandise sous les yeux avant d'en faire l'acquisition, et aussi sur le plaisir qu'il éprouve à respirer l'atmosphère intime de la boutique, où ses goûts personnels sont coniuis, où les relations d'affaires se voilent sous une apparence d'amitié, où le crédit devient plus facile et moins humiliant : c'est ainsi qu'en Angleterre le nombre des détaillants passait de 295.000 en 1875 à 366.000 en 1886.
Le gaspillage d'énergie, la hausse des prix qu'engendre un pareil état paraissent indéniables ; c'est contre lui que veulent réagir à la fois la Coopérative et le grand magasin. Mais la première nécessite chez ceux qui s'y fournissent une force de caractère, un dévouement dont la plupart des consommateurs seront })endant longtemps incapables. Quant au grand magasin, malgré le choix qu'il offre à l'acheteur, et bien qu'il tente, par la fondation de succursales, de se rapprocher de celui-ci, il n'a que très imparfaitement réussi ; il n'a pu renoncer à la vente au comptant et il est toujours plus éloigné que le " marchand du coin " ; de plus, im certain nombre d'articles exceptionnels, non reproduits par séries, ne peuvent figurer dans ses vitrines que lorsqu'ils ont été vulgarisés '. Pour lui, d'ailleurs, la concentration n'entraîne pas toujours, comme pour l'industriel, une diminution progressive des frais ; ceux de livraison et de publicité, ceux que nécessite la liaison des succursales et de la maison principale peuvent largement contrebalancer l'économie résultant de la réduction des dépenses de loyer, d'éclairage, etc. A moins donc qu'il ne survienne une amélioration considérable des moyens de communication, qui mette en quelques minutes l'acheteur devant la porte du grand magasin, à moins surtout que les consommateurs ne fassent l'effort qu'exige une action concertée, il est probable que le petit commerce survivra et se développera, car " la production en gros jette toujours sur le marché des quantités de plus en plus considérables de marchandises qui, d'une façon ou
' " Le marché ne pourrait vivre d'une poignée de millionnaires, même si chaque " poing " comptait plusieurs milliers de doigts. Mais les centaines de mille de riches et de désœuvrés ont pourtant voix au chapitre. Presque tous les articles de luxe consommés par cette classe sont au début — et un grand nombre le sont par la suite — manufacturés dans de moj'ennes ou petites entreprises. C'est seulement plus tard que la grande industrie (quand elle ne reprend pas elle-même les articles mentionnés,) démocratise, en abaissant le prix de la matière j'i^emière, tel ou tel article de luxe nouvellement créé " Bernstein, op. cit. p. 62.
d'une autre, doivent être transmises au consommateur. Qui donc soutiendrait que cette opération ne puisse être effectuée avec une dépense moindre en travail et en frais de toutes sortes que celle qui est encourue par le commerce de détail actuel ? Mais, tant qu'il n'en sera pas ainsi, cette forme de commerce subsistera. " '
Sans doute ne faut-il pas confondre la situation du détaillant et celle de l'artisan. Ce dernier, qui prospère lorsque les seuls instruments requis sont ses pro.pres mains et quelques outils et que l'ouvrage dont on le charge est personnel, impossible à déterminer a l'avance (maçonnerie, plomberie, serrurerie), a été vaincu sur tous les points où il se trouvait en concurrence directe avec le machinisme, surtout quand son travail tendait à la reproduction d'un modèle unique : tissage, quincaillerie, fabrication des épingles, peignes, brosses, couteau.x, etc. Mais la grande industrie, qui l'a annihilé en tant que producteur indépendant, lui a néanmoins rendu, en tant qu'auxiliaire, une nouvelle vie. Bien que certaines manufactures effectuent sous leur toit tous les travaux connexes à leur fabrication principale, le petit atelier de réparations n'en est pas moins un des attributs de l'évolution présente. Les progrès des nouveaux movens de locomotion ont favorisé son éclosion et dans chaque village, à côté de l'antique charron, s'est ouverte l'échoppe où bicyclistes et automobilistes peuvent, sans avoir besoin de demander du secours à la ville voisine, parer à la mauvaise fortune.
Telles sont quelques-unes des limites à l'action de la concentration. Tout en conservant son ampleur, tout en annonçant un état où les forces sociales, moins disséminées, prendront plus clairement conscience de leur dépendance, l'évolution industrielle de l'Angleterre n'est, néanmoins, ni si simple, ni si rapide, qu'un premier examen pourrait le faire supposer ; elle est certainement une victoire de l'esprit d'organisation et d'efficacité, mais cette victoire est tout interne et ne ravonne pas sur les autres aspects de la vie économique : les hommes à qui elle profite ont la volonté d'être seuls à en profiter.
Comment y parviennent-ils? Nous avons déjà vu qu'en un certain point de la concentration, la concurrence, qui avait été le ressort
' Rernsteiii, op. cit. p. 64.
même du progrès alors qu'il s'agissait de faire triompher les plus torts, agit eu sens contraire dès que ces derniers restent seuls en présence. Une autre tactique s'impose : cette tactique, c'est l'entente, la réaction commune contre le jeu normal des lois économiques, qui, si elles pouvaient s'exercer librement, feraient baisser indétiniment les prix et entraîneraient une sorte de '' sweating " de la grande industrie.
Ces ententes constituent le second degré de la concentration ; ce sont elles qui en expriment, non seulement le point d'avancement, mais le caractère. Selon leur nombre, selon leur nature, elles donnent à l'industrie de chaque pays une physionomie distincte. Chez les nations qui sont restées individualistes avec intransigeance, là où les producteurs sont incapables de sacrifier la plus infime parcelle d'indépendance, elles sont timides et clairsemées. Là, au contraire, où la concurrence a procédé avec brutalité, où seules les énergies de premier ordre ont émergé, où les défaites partielles sont inconnues, où, dans l'accord même, une volonté unique s'est imposée à toutes les autres, elles ont paru, énormes, tyranniques, gardant, même dans la paix, l'apparence de machines de guerre, considérant le marché intérieur comme une proie e^ue les barrières douanières empêchent de s'échapper. Mais là où les grands producteurs ont conservé, par culture, par tradition, par amour de l'action qui ne va pas jusqu'à l'extermination, le respect de la vie économique des autres, à la condition que ceux-ci ne s'attardent pas dans des formes d'exploitation désuètes et soient capables de faire sentir au besoin leur puissance, là surtout où la liberté des échanges internationaux se présente comme la meilleure garantie du consommateur local, les associations ont pris des formes souples, variées, ont exigé de leurs promoteurs une véritable dépense d'intelligence, une continuation en commun de l'effort primitivement isolé vers plus d'efficacité. Quel que soit le mode choisi, le Socialisme ne restera pas indifférent, car, selon les cas, il devra hâter ou pourra retarder son intervention. Parfois même, son avance et celle des groupements industriels se poursuivront parallèlement.
A quelles variétés d'action collective les producteurs anglais avaient-ils le choix de se rallier ? '
Tout d'abord, les combinaisons peuvent être distinguées suivant
' La division que nous suivons est celle qui est adoptée par Mr. Macrosty, dans son ouvrage définitif sur : The Trust M ov av. eut in British Indiisti y [H)0'/]. Elle met en lumière d'une façon toute spéciale la proi^ressioii des combinaisons.
20 CHAPITRK PREMIER
qu'il s'agit de vente ou d'achat. ' Les secondes sont assez peu répandues dans l'industrie et intéressent surtout l'agriculture ; elles n'entament en rien l'indépendance de leurs membres et visent seulement à leur procurer les semences, les engrais dans les meilleures conditions ; elles correspondent à nos syndicats agricoles (A)/ Les associations de vente sont passagères ou permanentes, selon la volonté des parties. La première est celle qui règle les conditions dans lesquelles les commandes doivent être livrées et payées ; elle décide souverainement sur l'escompte, la durée du crédit, l'incidence des frais d'emballage et de transport, le règlement des contestations (B). ^ Puis vient l'Association de Prix, ■* qui présente elle-
' Quelle est la situation juridique des ententes industrielles en Angleterre ? Four ceux qui s'intéressent à leurs chances d'avenir, la question peut avoir quelque importance, surtout au moment où la Standard Oil Company vient d'être frappée aux E. U. de la formidable amende que l'un sait. L'Amalgamation, c'està-dire la fusion de plusieurs entreprises commerciales en une seule, est, bien entendu, légale, mais les ententes passagères, conclues en vue de réglementer les conditions d'exploitation, sont condamnées par la loi, comme attentatoires à la liberté du commerce (in restraint of trade). Pourtant, comme chacun le sait, la jurisprudence a souvent pour effet en Angleterre de faire oublier la loi, et dans le procès Mogul Stcamship Co. v. Me Gregor and othcrs, porté devant la Chambre des Lords en Décembre 1891, les défendeurs, en l'espèce une " Conférence" ou combinaison de compagnies de navigation qui avait cherché à exclure les plaignants du transport du thé de Hankow, en offrant des conditions de fret spéciales aux expéditeurs qui confieraient exclusivement leurs cargaisons à ses vapeurs, obtinrent gain de cause, quoique leurs adversaires eussent soutenu qu'il y avait de leur part un acte de conspiration. Voici l'opinion de quelques j Liges, dans ce cas et dans d'autres similaires : " To say that a man is to trade freely, but that he is to stop short of any act which is calculated to harm other tradesmen, and which is designed to attract business to his own shop, would be a strange and impossible counsel of perfection. " — '' They (the défendants) hâve donc nothing more against the plaintiffs than pursue to the better end a vvar of compétition waged in the interest of their trade. " — " To draw a line between fair and unfair compétition, between what is reasonable and unreasonable, passes the power of the Courts. " Mais si les ententes de producteurs ne sont guère condamnées, par contre le traité qui unit leurs membres, n'étant pas sanctionné par la loi, est des plus fragiles et son observance dépend uniquement de l'honneur et de la fidélité des parties. (Procès Urmston v. Whitelegg Bros, en 1890, et Taddy v. Stevious).
2 (A), (B), (C), (D), (E), (F), (G), (H), (I) renvoient aux pages 29-33.
^ C'est celle que Grûnzel, dans son livre Ubtr Kartellc, intitule Konditionenkartell.
* " Before treating of terminable combinations we must precisely exclude ■' corners, " which are popularly spoken of alçng with trusts as if they were of the same nature. A combination is an organised effort for the régulation of the
même de nombreuses modalités : tantôt les manutacturiers cherchent à parer par une hausse momentanée des prix de vente à celle de la matière première ; tantôt ils se réunissent à intervalles réguliers pour fixer les prix qui auront cours pendant un laps de temps donné (C). Ces combinaisons sont généralement formées entre producteurs d'une même classe, mais parfois aussi elles peuvent réunir des individus appartenant à des classes interdépendantes, par exemple lorsque les manufacturiers fixent la somme au-dessous de laquelle le détaillant ne sera pas autorisé à vendre les articles qu'ils lui fournissent. ' Vivantes, très belliqueuses, elle sont pourtant atteintes d'un vice radical ; car. si elles peuvent produire une hausse artificielle des prix, en revanche elles n'ont aucune inHuence sur l'intensité de la production, et celle-ci, stimulée par les conditions favorables de vente, s'enfle souvent dans des proportions excessives, au seul bénéfice des parties les jilus riches.
La phase suivante est donc la réglementation de la production. Elle ne s'ouvre généralement qu'aux périodes d'engorgement, alors que l'industriel n'aurait comme autre ressource que de ralentir luimême la marche de son entreprise. Le contrôle, pour qu'il soit sévère, doit être exercé par des " Pools " ou Syndicats, qui se subdivisent : 1" En Syndicats de Production proprement dits, qui fixent la somme totale des marchandises à extraire ou à fabriquer et la répartissent ensuite entre les différentes entreprises affiliées. 2" En Syndicats de Vente, qui décident quelle part des produits chaque industriel pourra placer sur le marché intérieur, lui laissant toute latitude pour l'exportation ; 3" En Syndicats de Profits, qui font verser tous les bénéfices dans un fonds commun (pool) et les répartissent ensuite selon une échelle tracée à l'avance (D).
Ces associations exigent de leurs membres une connaissance très
maiket ; a corner is a spéculative opération lor the violent increase of prices hy the artificial limitation or withholding of supply. The object 01 combinations. on the other hand, need not be altruistic, but it is always the eHminatidn of the aleatory élément in trade ". Macrosty. Of. cit., p. 5.
' " In such cases the retail vendor is, as a rule, not consulted as to the price paid by the public, his part being confined to making représentations to the manufacturer that the margin between the makers'price and the shopkeepers' price must be large enough to afford the latter a living profit! " Ibid., p. 7. C'est dans la pharmacie et la droguerie que ce procédé est le plus employé. La " Proprietary Articles Trade Association ", établie en ]8g6 et qui réunit 214 manufacturiers et 3.647 détaillants, a ainsi tracé une liste de prix minima des spécialités.
nette des capacités d'absorption du marché ; ' des réunions fréquentes sont nécessaires, durant lese]uelles les statistiques nouvelles sont communiquées et la situation des parties mise à jour (E). " Enlin une surveillance constante doit être exercée, sauf au cas où les profits sont mis en commun avant d'être distribués, car alors le membre qui dépasserait sa quote-part de production ne tirerait aucun avantage de son action frauduleuse. Pour éviter tout litige, les industriels associés renoncent donc parfois à effectuer eux-mêmes la vente de leurs produits ; un organe nouveau est créé qui se charge de ce soin ; nous sommes alors en présence du Cartel, qui est la forme la plus élevée des combinaisons temporaires (F).
Toutes ces ententes, si elles sont capables de mettre un terme à la concurrence dans la localité ou le district où elles ont leur siège, exerçant dans ce ressort une sorte de fonction législative, peuvent néanmoins entrer en lutte dans les zones neutres ; aussi, en vue de cette éventualité, cherche-t-on parfois à définir le rayon qui est réservé à l'activité de chaque partie (G).
Les Associations de Vente contiennent un germe de faiblesse et de division : la divergence d'intérêt des membres, qui cherchent tous à obtenir un droit à une production plus étendue que celle de leurs rivaux. Aussi le remède le plus énergique apparaît-il dans la fusion de toutes les entreprises en une seule. C'est ainsi que du Cartel on passe au Trust ou à l'Amalgamation (H). L'opération peut s'effectuer de différentes manières ; tantôt, s'il s'agit de Sociétés par Actions, les porteurs de la majorité des titres les déposent entre les mains d'un fidéicommissaire et reçoivent en échange des " Trust Certificates ", qui donnent droit à une part de dividende dans l'entreprise, dorénavant gérée par les trustées (ce procédé fut en usage en Amérique jusqu'au moment où il fut interdit par la loi). L'Amalgamation peut aussi prendre la forme du rachat par une des compagnies du matériel et de l'actif de toutes les autres, mais parfois la première se contente d'acquérir la majorité des actions
' '• The output for thc precedinj^ three or five years is taken as the basis and, vvith perhaps an addition if the course of trade is favourable, is fixed as the amount to be produced during the currency of the agreement." Macrosty. Op. cit., p. 9.
- " Soaie tirnis may hâve been dechuing in productive capacity throughout tlie period and others steadily increasing, so that while the fornier would welcome an arrangement which would stéréotype their position the latter would object and would seek toobtain an additional share in considération of their efficiency."
et s'assure ainsi les pouvoirs de direction. On recourt encore à la formation d'une compaj^nie nouvelle (holding company) qui échange ses actions contre celles des entreprises que l'on veut amalgamer. '
Les groupements formés entre plusieurs entreprises de même nature et qui ont surtout comme mobile le désir de supprimer la concurrence, par l'élimination de rivaux moins bien agencés, sont complétés par des Amalgamations verticales, qui tendent à réunir sous une même autorité des industries entre lesquelles existe un rapport de succession et qui toutes contribuent à la fortune d'un même article, depuis l'extraction de sa matière première jusqu'à sa vente au détail. Ici, ce que l'on poursuit, c'est d'abord la suppression du profit des intermédiaires, mais c'est surtout la création d'un organisme complet et autonome (I).
A. Assez voisines de ces combinaisons sont des Sociétés par Actions comme la Bi'itish Cotfott Growiug Assoc. et la Diinderland Iron Oie Cy. I^'élévation des prix et la rareté du coton ont entraîné la formation de la première en Juillet 1902; elle a cherché ii favoriser la culture dans les colonies anglaises ; des compagnies privées, des Trade Unions, des sociétés coopératives, des individus isolés ont contribué pécuniairement à sofi succès. La seconde a été fondée en 1902 également, au capital de 42,250.000, en vue de l'exploitation par 24 compagnies métallurgiques anglaises de champs de minerai en Norvège.
B. C'est dans la meunerie que les exemples les plus' caractéristiques peuvent être trouvés. Cette industrie, qui autrefois avait été véritablement nationale et rurale, a perdu de son importance en raison du déclin de la culture des céréales, lequel la rend tributaire de l'étranger, et se trouve aujourd'hui centralisée dans quelques-uns des grands ports du royaume : Londres et ses environs, Liverpool, HuU, détroit de Bristol. Les meuniers ruraux n'ont pourtant pas disparu, grâce a l'appui loyal des fermiers, et, alors que leurs concurrents des ports se servent de blés étrangers, ils n'emploient que des blés nationaux. Mais, par suite de l'adoption de nouveaux procédés techniques, la production des meuniers des ports s'accriit hors de toute proportion avec les besoins des districts qu'ils alimentaient. Ils envahirent peu à peu le territoire des meuniers ruraux et en 1899-iyoo la situation de ces derniers semblait fort compromise. La concurrence était aggravée par la pratique des achats et ventes à terme. Les meuniers achetaient leurs blés à l'avance et couvraient les risques en vendant leurs farines dans les mêmes conditions. ]\Iais on conçoit que, de la sorte, toute chance de plus-value sérieuse
' " It is common enough in the United Kingdom to acquire ail the stock of several companies, take over the plant, and dissolve the original companies, but the form in vvhich the central corporation owns the stock instead of the properties of the separate companies has a flexibility and convenience in organisation and in retaining local brands, goodwill, etc., not found in corporations owning the plants. " (Final Report of American Industrial Commission, p. 608).
se trouvait éliminée. De plus, quand les délais devenaient excessifs, le meunier était à la merci d'une défaillance de son acheteur ; par contre, si ce dernier était au courant de l'état du marché, il achetait au moment où les prix étaient bas et exigeait que la livraison fût différée jusqu'au moment où il prévoyait qu'ils se relèveraient. Grande était la perte subie par le meunier, d'autant plus que la valeur des blés varie beaucoup plus rapidement que celle des farines. C'est pourquoi la conférence de 1900 déclara '• qu'il était désirable que la fluctuation des prix de la farine suivît celle des blés " et que les ventes à l'avance fussent réglées sur des bases convenables. Dans ce but, des associations furent rapidement formées, parmi lesquelles celles' de Bristol, de Devon, de Cornwall, de Notts et de Derb}'. Malheureusement. leur action se heurta à l'hostilité des meuniers des gi'ands ports. Pourtant, l'Association Xationale put rendre durable le règlement, accepté par l'Union Générale des Boulangers et Confiseurs, qu'elle avait tracé en 1898 et qui est une excellente application de la formule d'action collective mentionnée plus haut. La farine devait être livrée en quantités raisonnables et le contrat exécuté dans les trois mois qui suivraient la vente ; le vendeur devait signifier par lettre à l'acheteur que la farine était à sa disposition, le payement devait être effectué dans le mois de la livraison, etc. (Macrosty, Op. cil., p. 210-228.)
O. C'est ainsi que procède la Fife Coal Association, dont les membres se réunissent, selon les circonstances, pour établir les prix, sans d'ailleurs rien décider en ce qui concerne l'extraction. Le charbon est divisé en trois classes : la seconde était vendue, en Oct. 1906, 6 à 9 d. et la troisième 2 5. 3 ci. au-dessous du prix de la première, lequel varie selon l'état du marché. Les prix de l'Association sont des prix minima, mais comme la Fife Coal Company pourvoit à plus de la moitié de l'extraction, c'est elle qui le plus souvent fait prévaloir sa volonté (Macrosty, p. 92-93.) La Uninarkcd Bar Association, formée au printemps de 1895 ^t comprenant les maîtres de forges des comtés de Stafford, Worcester, Derby, Nottingham, South Yorkshire, Lancashire, et Salop, tient quatre réunions chaque année. " The association shall issue quarterly in every year, on the Thursday preceding the date of the ironmasters' quarterly meeting in Birmingham, a list to be compiled by the committee and confirmed by a gênerai meeting of the association to be held on the said Thursday preceding the said quarter-day, announcing the selling priées of second-class iron of the makers mentioned in Clause 2, which is not recognised in the trade as '• marked list iron ". And the respective priées charged on such list shall be the minimum prices at which their respective kinds of iron shall be sold during the quarter of a year follovving the posting of such list, unless the association shall in gênerai meeting othervvise décide. " (Macrosty, p. 61.)
D. Cette méthode est employée par la Xortli 0/ Ireland Corn Millers' Association.
B. Une combinaison entre les producteurs de nitrates anglais et chiliens a fixé l'extraction à 31.273.000 quintaux pour cinq années à partir du 1" Avril 1901, et la Gas Strip Association, qui se signala par une lutte assez chaude avec les producteurs allemands, laquelle tourna à son avantage, imposa de 1901 à 1905 aux dixhuit manufacturiers du Midland qu'elle réunissait, une limitation de la production: toute infraction était punie d'une amende; celle-ci était répartie entre les associés qui s'étaient conformés aux décisions prises. (Macrosty, p. 78.)
P, On ne trouve pas en Angleterre d'associations absolument équivalentes aux Cartels. Pourtant des associations de vente existent dans les industries qui travaillent sur commande. Les Comités se chargent alors de répartir équitablement les ordres entre leurs membres et fixent les prix auxquels ils doivent être acceptés. Nous savons que l'International Rail Syndicate de i8(S3-iS6 distribuait les commandes entre tous les pays participants, qui procédaient de même pour leurs nationaux intéressés.
Des règlements similaires sont appliqués par les associations de fabricants de plaques pour navires et de plaques pour chaudières, qui, en Décembre 1903, dans une réunion tenue en Ecosse, se mirent d'accord pour relever les prix de vente. Mr. Macrosty afïîrme que la Central Thread Asl^ency et VEn^^lish Sewiiig Cofton Co. doivent employer des procédés identiques, mais ces compagnies gardent le silence le plus complet.
G. Par exemple, les fabricants d'acier p(jur navires d'Ecosse et du Nord de l'Angleterre ont convenu de ne point chercher à pénétrer dans leurs domaines respectifs. Mais le cas le plus intéressant nous est certainement offert par le traité qui mit fin à la fameuse " guerre du tabac ", traité qui laissa l'Angleterre et les Indes à Yliiipcriul Tobacco Co. et les Etats-Unis à \' American Tobacco Trust. Les événements qui précédèrent montrent trop bien quelle peut être la souplesse, l'intelligence des ententes de producteurs anglais pour que nous ne nous efforcions pas de les retracer brièvement. En 1901, la Compagnie des Tabacs Américains achetait à un prix très élevé la manufacture Ogden's Ltd, dont les tabacs sont réputés, et faisait part de son intention d'envahir peu à peu le marché anglais. Vn mois plus tard, les treize maisons les plus importantes du royaume (parmi lesquelles Wills, Lambert et Butler, John Player, etc.) annonçaient qu'elles se fondaient en une gigantesque Amalgamation au capital de X1r.957.022, en vue de répondre à l'attaque des Etats-Unis. C'est ainsi que l'Impérial Tobacco Company fut créée ; elle se forgea deux armes de premier ordre : l'une consistait à distribuer chaque année aux détaillants un dividende proportionnel au chiffre total de leurs ventes et a celui de ses affaires ; l'autre fut l'achat de Salmon et Gluckstein, qui avaient eux-mêmes établi, dans Londres principalement, 140 magasins de vente. Alors commença une guerre de circulaires. En mars 1902, l'Impérial Company offrit une remise spéciale à tous les détaillants qui s'engageraient à ne tenir aucun article manufacturé par l'American Company ou par Ogden's Ltd, ses tributaires. Ces derniers répondirent par une proposition qui surprit tout le monde et qui, écrivit le Times, " faisait songer au cas de cet ami des campagnards qui vend des souverains pour des sixpences ! " A partir du 2 avril 1902, ils devaient distribuer pendant quatre ans aux détaillants du Royaume-Uni la totalité des profits réalisés dans ce dernier pays, plus une somme de ;^'200.ooo par an, et, comble de générosité, les donateurs n'exigeaient aucunement le boycottage des autres marques. L'Impérial Co. effectua une prudente retraite : elle se contenta d'exiger des détaillants qu'ils n'exposassent pas dans leurs vitrines les tabacs de l'American Co. et d'Ogden's. Mais bientôt elle reprit l'offensive, acquit successivement les maisons Faulkner et Churchman, et, finalement, l'accord mentionné plus haut fut conclu entre les deux parties principales. Une Compagnie Anglo-Américaine, au capital de £'6.000.000, fut constituée : elle se partageait les pays de langue anglaise. (Macrosty. Op. cit., p. 229-239).
H. Cette progression dans la forme d'entente, qui du Cartel ou de l'Association
de Vente mène au Trust ou à l'Amalgamation, a été niée par certains économistes tels que Grûnzel, qui écrit : " Le Cartel et le Trust sont très différents non en degré mais par leur nature ". (IJhcr kai telle, p. 14). L'auteur a sans doute en vue les Trusts américains qui sont, en quelque sorte, des croissances spontanées et ne résultent pas d'un effort vers une forme d'organisation supérieure ; s'il avait jeté les yeux sur l'indu-trie anglaise, il aurait vu que les cas sont nombreux où la marche qu'il refuse d'admettre est suivie. Xous mentionnerons seulement l'exemple de la maison J. & P. Conls, de l'Eiiglish Sciviii^Co.. de l'Association des Blaiichissciivs de Coton, de la Bradford Dyers' Assoc.
En 1826, James Coats avait construit à Paisley une petite manufacture de fil à coudre, qui progressa si bien qu'en i8go elle fut érigée en Compagnie, au capital de ;^5. 750.000. Cette dernière acquit successivement les maisons Kerr et Co, Clarke et Co, de Paisley, Chadwick, de Rolton. Jonas Brook, de Meltham, avec Icsqnclles elle avait frcccdemment foi nie une Association de Vente: la Central Thread Agency. Le' groupe Coats n'a fait que prospérer depuis, et en 1906 il réalisait un protit annuel de ^^2.974. 088. Il est presque unique dans l'histoire des grandes combinaisons, en ce qu'il n'est composé que des plus fortes unités de l'industrie qu'il domine et que les maisons douteuses (lame ducksl sont laissées en dehors. (Macrosty. Op. cit.. p. 125-1291.
UEnglish Sewin^^ Cotton Co. n'a pas connu la même destinée. Formée en 1897 par la fusion d'un grand nombre de fahiicants de coton qui étaient déjà réunis depuis jSSS en Association, elle absorba successivement les maisons Alexander, de Glasgow, et Ardern, de Stockport ; alliée par d'importantes participations à Messrs J. & P. Coats, elle semblait un moment devoir détenir avec ces derniers le monopole de l'industrie du fil en Angleterre ; mais des querelles intestines et une capitalisation excessive des entreprises rachetées la firent péricliter. Alors que Coats distribuait des dividendes de 50 0/0 aux actions ordinaires, l'English Sewing Cotton Company vit les siennes tomber de 47s. 6d., en 1899, ^ 9s. 6d. en 1902. Aussi le commentaire de Mr. Macrosty semble-t-il justifié : " The contrast with the Coats' Company is striking. We begin vvith a comparison of an amalgamation composed only of sound efficient firms with one in which the only object apparently was to sweep every one into the net, and we go on to the antithesis of abibty admirably equipped at every point and " inefficiency and extravagance ". Xor is this the last occasion on which the lesson is driven home in the history of English combinations that the mère aggregation of numbers is by itself no guarantee of success. Moderate capitalisation, economy, and, above ail. good management, are the indispensable requisites. " {Op. cit., p. 134).
La Bleachers' Association date de Juillet 1900 : c'est une réunion de 53 firmes occupées au blanchiment du coton. Pendant longtemps, il y avait eu à Manchester des associations volontaires pour la réglementation des prix dans les différentes branches de cette industrie ; les dernières, ayant pris conscience de leurs intérêts communs, s'unirent en un Trust original, dont le comité de direction était composé de 49 membres, mais dont les entreprises continuaient à être administrées par leurs anciens possesseurs et gardaient leur clientèle. " Each firm will continue to deal personally with their own customers, and arrangements which hâve been made by individual firms with regard to spécial finishes for particular customers will be strictly adhered to. " (Kule of the Assoc). [Op. cit., p. 141-144).
La Biadford Dyers Association, ft)ndée en 1898, est une Amalgamation
de vinjjt-trois entreprises et s'étend à 90 "j,, de l'industrie de Bradford. Elle a son origine dans des comités mixtes qui réglaient à la fois les salaires et les prix dans les districts de Bradford, de Leeds, et d'Halifax ; elle emploie 7500 ouvriers et consomme 250.000 tonnes de charbon par an. " The goods treated are in use in almost every household in the United Kingdom, besides being shipped to ail parts ofthe world, and are of a very varied character, embracing the finest silk, mohair, and wool fabrics as well as the lowest cottons". (Macrosty, Op. cit., p. [56-163).
I. C'est dans l'industrie métallurgique que ces Amalgamations verticales se rencontrent le plus souvent. De tout temps, les maîtres de forges d'Ecosse et du Cleveland possédèrent leurs champs de minerai et leurs mines de charbon. Mais, à une époque plus rapprochée, c'est dans le développement des firmes Bcll Bros et Doniiiiii, Long & Co que l'on peut trouver un exemple typique de la marche suivie par l'industrie du fer en Angleterre. La première de ces entreprises fut fondée en 1844 et, dix ans plus tard, après la découverte de nouveaux champs de minerai dans le Cleveland, la production du fer en saumon atteignit 12.536 tonnes : elle dépassait 195.000 tonnes en 1897. En Janvier 1899, la maison Bell se transforma en une Société par Actions au capital de ;^" 1.270.000. En 1898, la firme, avec l'aide de fabricants d'acier du voisinage, Dorman, Long & Co, ouvrit des ateliers à Port Clarence pour l'obtention de l'acier fin destiné à la construction des vaisseaux. Peu à peu, les deux maisons, par des échanges d'actions, confondirent leurs intérêts, si bien que l'on se trouve en présence d'une seule entreprise produisant directement le charbon, le coke et le fer nécessaires à la fabrication de l'acier. {Op. cit., p. 26-31).
Les industries anglaises, en s'adaptant à presque toutes ces variétés d'ententes, depuis celle qui règle les conditions de détail dans les ventes jusqu'à celle qui fait perdre aux parties leur autonomie, en multipliant les tentatives, en passant successivement d'une forme à une autre, ont montré, par leur plasticité même, leur volonté d'inaugurer un état plus stable. Les combinaisons ne sont pas en Angleterre, comme aux États-Unis, le produit d'une génération ; elles ne frappent point l'imagination comme ces Trusts monstrueux qu'engendre le caprice de quelque spéculateur, qui ignorent toutes les hésitations d'une entreprise à son début, et apparaissent comme ces cryptogames géants qu'a fait croître une nuit d'humidité. Qu'il s'agisse de Syndicats de Vente ou d'Amalgamations, il est bien rare que les parties soient de nouvelles venues. Ce sont les rtls des capitaines d'industrie dont s'enorgueillissait l'époque de Ricardo et de Miss Martineau qui président aujourd'hui aux destinées de ces vastes groupements dont l'action se fait sentir sur toute une région, parfois sur la nation entière. Les Coats de 1910 prolongent, en contrôlant la production du til dans le royaume, l'effort du James Coats qui, en 1826, fondait la petite manufacture de Paisley, et ce sont peut-être les descendants du meuniei de la
chanson qui faisaient entendre leur voix clans cette conférence de 1900 où devait se décider le sort de leur antique profession.
L'évolution économique de l'Angleterre n'a donc été ni assez générale, ni assez soudaine dans ses dernières manifestations pour nécessiter une réaction fiévreuse de la part de la Collectivité. Au socialiste lui-même, elle permet mie expectative bienveillante et la préparation réfléchie des moyens d'intervention qui, sur bien des points, s'imposent.
Chercher à remonter le courant, à détruire par voie législative les ententes qui essayent de dominer le marché, il n'y faut point songer : ce serait vouloir s'opposer au développement d'une tendance dont rien ne peut arrêter la marche victorieuse. Si cette solution peut être à la rigueur préconisée par le consommateur qui souffre de la cherté des vivres, par le détaillant qui, peu à peu, voit limite; sa liberté de taxer arbitrairement le prix des denrées qu'il détient, elle ne saurait convenir au socialiste, dont l'idéal est un idéal d'organisation. S'il doit s'opposer au jeu normal de l'évolution lorsque des intérêts respectables risqueraient d'être lésés, ce ne peut être que pour la rendre plus profitable à l'ensemble, pour remettre à la Collectivité tout entière celles des branches de la production auxquelles son bien-être et ses chances de progrès sont liés.
Mais pour qu'une reprise, même partielle, des industries nationales soit réalisable, un organisme complexe reste encore à créer. Ce sera sans doute l'oeuvre de demain. A l'heure où l'Angleterre cherche encore en tâtonnant à résoudre le problème de ses destinées politiques, l'idée d'une action aussi svnthétique et radicale en matière économique reste dans l'ombre ; malgré quelques symptômes d'une conception nouvelle, le moment est encore aux remèdes empiriques. C'est donc, dans le domaine industriel privé, vers les tendances qui s'identifient avec les siennes que le Socialisme doit se tourner aujourd'hui : sans le dispenser d'agir, elles lui permettent d'espérer.
C'est surtout dans ces formes supérieures de la concentration que sont les Amalgamations qu'il pourra reconnaître son image légèrement déformée ; elles constituent de petits états, où ne règne certes pas l'esprit désintéressé qui est sien, où l'on s'inquiète peu de la recherche des solutions favorables à la croissance harmonieuse de tous les groupes et de tous les organes sociaux, mais où, du moins, l'intelligence, l'économie, la répartition scientifique des fonctions deviemient les conditions mêmes de l'exploitation. La
LE SENS DE l'ÉVOLUTION INDUSTRIELLE 35
concurrence immédiate étant éliminée, il y a de la part de l'Amalgamation une main-mise sur l'industrie, qui répond en petit à celle que les socialistes intransigeants voudraient voir effectuer par la Collectivité. Dès que l'union est formée, les procédés usuels de la lutte commerciale, réclames frauduleuses, abaissement des salaires, qui permettent aux faibles et aux attardés de se maintenir, perdent toute leur signification : aussi les ateliers inférieurement outillés sont-ils fermés, la division du travail est-elle poussée à un degré inconnu jusqu'alors, et les individus les plus capables, ceux que distingue leur connaissance des procédés techniques, et non l'esprit de lucre et d'aventure, sont-ils placés à la tête de chaque entreprise. Les fonctions sont définies, hiérarchisées, et l'édifice est couronné par le Conseil des Directeurs qui est, pour ainsi dire, le Cabinet de l'industrie.
Ces avantages peuvent être contrebalancés par une hausse excessive des prix de vente et, quoique les consommateurs aient parfois une force de résistance insoupçonnée, quoiqu'ils n'hésitent pas à recourir à des succédanés, nous avons vu que ce danger n'est pas toujours illusoire et que le public des Etats-Unis, par exemple, paye aux Trusts un large tribut. Mais il ne peut en être de même en Angleterre, où les tarifs protecteurs et les ententes secrètes avec les compagnies de chemins de fer sont ignorés. Dans ce pays, le succès dépend du pouvoir de direction. Les chefs de l'Amalgamation doivent posséder de véritables cjualités d'hommes d'Etat. Il est autrement difficile de gérer une réunion de vingt entreprises que chacune de celles-ci individuellement, car, selon la belle définition de Mr. Macrosty : " Le directeur d'une maison qui compte vingt concurrentes doit prendre part à une véritable mêlée pour les affaires, le directeur d'une Amalgamation doit pourvoir aux besoins de tout un marché. " ' L'évolution industrielle, en Angleterre encore plus qu'ailleurs, annonce donc pour les grandes industries un état de discipline interne, de continuité dans l'eiïort qui, au dehors, se traduira par l'adaptation directe et réfléchie de la production aux besoins. Et, là encore, ce seront les tendances socialistes cjui l'emporteront ; car, au fur et à mesure que la concurrence s'atténuera et qu'un groupe sera resté maître dans une branche d'industrie, le jeu de l'offre et de la demande, en lequel les individualistes avaient mis toute leur foi, cessera ; et c'est après une appréciation des besoins absolus du marché, effectuée au moyen de statistiques, d'enquêtes
' Op. cit. p. 336.
de toute espèce, que les directeurs décideront du ralentissement ou de l'accélération de la production. C'est ce procédé qu'emploient déjà les entreprises à qui leur renom a valu une clientèle durable ; généralisé, on conçoit combien il pourrait apporter d'ordre dans le domaine économique et contribuer à la suppression des crises, lesquelles ne sont pas, ainsi que le prétend l'école marxiste, un résultat nécessaire de notre organisation industrielle, mais une simple rupture d'équilibre,.ayant sa cause dans l'absence de contact entre acheteurs et vendeurs, dans la concurrence qui pousse les producteurs à fabriquer davantage, en vue de satisfaire une clientèle sur laquelle ils n'ont encore aucune prise. '
Les formes élevées de l'évolution industrielle intéressent encore le Socialisme par la répercussion qu'elles ont sur la nature du profit. Sans entrer dans un e.xamen détaillé de la théorie de la Rente Economique, auquel nous procéderons avec plus d'à-propos quand nous étudierons le Trade Unionisme et la Coopération, disons brièvement que par "profit" nous entendons, non la récompense de l'activité de l'entrepreneur, non la compensation des risques, non l'intérêt que réclament les capitaux engagés, mais la somme que vaut annuellement à l'industriel la supériorité de fait de son entreprise sur celles qui, moins bien situées ou moins bien outillées, sont néanmoins capables de vendre à un prix assez élevé pour n'avoir pas intérêt à abandonner l'exploitation. Avec l'Amalgamation, la notion de la Rente différentielle nationale disparaît, car les producteurs n'ont plus à tenir compte de l'existence de rivaux inférieurs ; et, dans les pays libreéchangisles, rixccroisscmcnt du profit ne peut alors être que la récompense des efforts d'organisation qui tendent à un abaissement des frais de production, une sorte de prime au perfectionnement technique, et, en tin de compte, un salaire de direction seml:)lable à celui que toute administration socialiste serait tenue d'accorder.
Mais ces vertus ne doivent pas, néanmoins, faire perdre au Socialisme la conscience de son rôle. S'il y a organisation, s'il y a progrès, la volonté collective n'est cependant pas encore intervenue ; sans doute n'est-elle pas le plus souvent équipée pour le faire, mais il est
' '■ L'entente industrielle est — même quand elle est favorisée par des tarifs protecteurs — jaillie du sol économique : elle est un moyen national d'adapter la production aux mouvements du marché. Avec beaucoup moins de risques que l'entreprise individuelle, elle peut, en cas d'engorgement du marché, limiter temporairement la production. Nier cela, c'est nier la supériorité de l'organisation sur la concurrence anarchique. " I>crnstein, op. cit. p. 90.
néanmoins tels cas où son exercice s'impose. Ce sont d'abord tous ceux où la concentration n'opère pas, ceux, innombrables, où l'individu reste encore isolé et où son indépendance matérielle et morale semble être le jouet de forces qui le dominent ou auxquelles il n'a pu s'adapter ; ce sont aussi ceux où, sous une apparence d'organisation, se cache une coalition d'intérêts, où des ententes obscures ' se forment entre spéculateurs pour provoquer une hausse passagère des prix. " Bien plus, le socialiste ne doit point accorder à ces grands organismes que sont les Amalgamations une confiance aveugle ; si elles sont en Angleterre dans l'impossibilité de rançonner les consommateurs, cela tient, nous l'avons vu, à l'absence de tarifs protecteurs dans ce pays ; mais si celui-ci devait procéder dans un avenir prochain à un renversement de sa politique douanière, la question des coalitions d'entreprises pourrait alors y prendre un aspect redoutable et exiger des solutions que nous n'avons pas à envisager à l'heure présente.
Mais, même dans l'état actuel, le but que poursuit l'industrie privée peut ne pas s'accorder avec l'intérêt général. La satisfaction des besoins par une entreprise présente de nombreuses combinaisons ; un producteur peut réaliser le même chiffre d'affaires en vendant à un prix minime une grande quantité de marchandises qu'en en offrant à un prix élevé une quantité restreinte. ' Or, il est certains biens dont il importe au plus haut point que la consommation ou la jouissance soit aussi aisée que répandue. Le Socialisme ne pourra donc laisser toujours les producteurs indépendants maîtres de la distribution, et cela qu'il s'agisse d'entreprises privées ou de
' Qu'il ne faut pas confondie avec celles qui ont été étudiées plus haut, lesquelles cherchent à faire concorder les prix avec les conditions toujours changeantes de la production, et à éliminer les industriels qui, pour se maintenir, font tomber ces derniers à un niveau déprimant.
- Mr. Macrosty, reprenant une idée de Grûnzel, demande que toutes les ententes soient enregistrées, faute de quoi leurs membres seraient déliés de toute obligation les uns envers les autres. Au cas où l'entente serait spéculative et contraire à l'intérêt public, les juges ordonneraient sa radiation du registre.
^ " The law of monopoly price is that the monopolist vvill charge not the highest price, but the price which will call forth the demand productive of the largest net revenue. The maximum profit, being thus a function of tvvo variables, may be produced by différent combinations of thèse, but the motive which will cause the monopolist to prefer a larger supply at a lower price to a smaller supply at a higher price is the fear of creating compétition. " Macrosty. SUitc Coutrol oj Trusts, p. 4. (Fabian Tract, N" 124.) Nous reviendrons sur ce point lorsque nous étudierons le Socialisme Administratif ou Municipal.
Sociétés par Actions ; quel que soit le progrès de ces dernières, ^ peut-être a-t-on trop insisté sur leur caractère social ; qu'elles aient puissamment contribué au développement économique en opérant un drainage des fonds, c'est là un fait que nul ne conteste ; mais ce serait étrangement altérer la physionomie de l'actionnaire que de le croire capable de tenir compte, dans la gestion du capital, des aspirations collectives ; le lien qui l'unit aux autres porteurs de titres est purement pécuniaire et son irresponsabilité est entretenue par le rôle effacé et passif qu'il joue dans les assemblées générales. Fatalement, il sacrifie toute autre considération au désir qu'il a de voir son revenu s'accroître :' c'est sur ce sentiment que spéculent, et les entrepreneurs privés quand ils transforment leurs établissements en Sociétés, •* et les directeurs de Compagnies quand il s'agit de faire échec aux revendications de leur personnel. ^
Mais toute conclusion quant à la répercussion de l'évolution industrielle sur la situation des travailleurs serait prématurée. Nous avons décrit extérieurement l'édifice : il nous reste maintenant à le peupler.
' Aiigiuetifdtioii dit iionibic ili's Socictcs par Actions de iSSj; à iqoj :
Nombre Capilal (Milliers de livres)
i.ScS5 9.844 4*M9io
- " So long as he gets his dividends the small shareholder will never interfère with the directors except to urge theiii to the e.xtraction of still greater profits." Macrosty, State Control, p. 14.
^ " A large and increasing proportion of the gênerai public is now tinancially involved in ail industrial struggles, and our manufacturers feel assured that the danger lest the workers shoiild he backed by a solid and enthusiastic public opinion in their demands for shorter hours or increased pay no longer e.xists " Kershaw, Joint Stock Entopiisc aiui our Maiiufactitnnsi, Industries. P'ortnightly Review, Mai 1900, p. 821.
'' " This loss of the personal relationship between employer and employed is. however, only one of the evils affecting the worker that hâve resulted from the change. The second is the bar to ail reform in hours of labour or scale of pay. .' We sympathise with you in your demands, but \ve cannot, in justice to our shareholders, grant you the concessions for which you ask until our tialance-sheet shows more satisfactory returns," is the stereotyped reply by directors of thèse companies to ail requests for a considération of the workers' claims." Ibid. p. 824-