‹ Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, 1880-1911Chapitre 15 sur 43 · AVEC LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

AVEC LE SOCIALISME

Les Unions Onvrières sont un des produits les plus originaux et les plus robustes du sol anglais. Elles se sont développées pendant le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, mais n'ont pris qu'à la lin de celui-ci l'aspect sous lequel elles se présentent à nous. Pourtant l'histoire de leur croissance douloureuse, des alternatives de violence et de résignation par lesquelles elles ont passé, est close à l'époque où débute notre étude.

Nous considérerons donc, dans les pages qui vont suivre, le Trade Unionisme comme un état de fait, dont nous nous prévaudrons pour tirer certaines conclusions ; nous chercherons à montrer jusqu'à quel point cet état coïncide avec celui que vise à instaurer le Socialisme ou, au contraire, peut en différer ; comment il réagit sur le monde extérieur et sur la doctrine. Ainsi s'expliquera, et pour quelques-uns se justifiera, la physionomie que nous donnerons aux deux chapitres au cours desquels nous passerons en revue : les méthodes et les fins spéciales des Associations Ouvrières, le remaniement des grandes théories sur le salaire que leur action a rendu nécessaire dans ces dernières années, la concordance et la discordance de leurs intérêts et des intérêts collectifs, la naissance et les premiers actes du Labour Party.

Nous avons voulu marquer les différentes tendances des Syndicats anglais dans leur corrélation et non dans leur succession, remanier une étude que l'on a presque toujours faite chronologique, réfuter, si possible, l'étrange erreur de ceux qui établissent une solution de continuité entre les Unions anciennes et les nouvelles et voient, dans le mouvement qui, il y a quelques années, aboutit à la création

de ces dernières, la négation du mouvement précédent, priver le Parti Ouvrier du caractère qui lui est trop souvent attribué de phénomène unique, déconcertant et spontané. En un mot, les méthodes et les conceptions du Trade Unionisme seront examinées sur le même plan, dans la réalité vivante que, quels que soient leur rang et leur portée, elles prennent aujourd'hui à nos yeux. Sans reculer devant la recherche de leurs origines, quand celles-ci pourront nous apporter quelque éclaircissement, nous donner la clé d'une attitude ou d'une revendication, c'est toujours le présent et l'avenir immédiat qui nous occuperont. Malgré tant de manifestations en apparence contradictoires, nous essayerons de ramener à l'unité le Trade Unionisme, puis de le faire rentrer dans l'unité plus large du Socialisme. ' Nous n'ignorons point que, pour parvenir au but, il nous faudra remonter un courant et briser une tradition, mais il ne nous sera pas d'un faible secours d'avoir derrière nous, pour nous soutenir et nous guider, l'œuvre monumentale de ceux-là mêmes qui ont décrit les aspects oubliés du grand drame ouvrier. Le Trade Unionisme s'est constitué par couches successives et non par un développement uniforme ; aussi porte-t-il l'empreinte, garde-t-il l'esprit des époques durant lesquelles il s'est accru ; mais rien ne permet d'affirmer qu'il soit un composé d'éléments hostiles ou disparates, et son unité apparaît réelle dès que l'attention se concentre sur sa hn essentielle, qui est d'assurer aux travailleurs, par une action commune, des avantages que leur action isolée serait impuissante à obtenir. Là est la raison d'être de l'organisme, et ses fonctions se caractérisent et se diversifient selon les opportunités qu'elles rencontrent, selon les résistances auxquelles elles se heurtent dans le milieu ambiant ; mais jamais elles ne s'excluent. Sans cesse, à mesure que se modifient les conditions politiques et sociales de l'Angleterre, les Unions cherchent de nouvelles issues ; elles n'abandonnent pas pour cela les conquêtes précédentes. Toutes celles-ci répondent à des besoins véritables dont l'évidence n'apparaît souvent que lorsqu'ils ont déjà été satisfaits. Nous verrons ainsi que la méthode de l'Obligation Légale, que l'on veut parfois opposer à celle du Marchandage Collectif, a toujours été

* Pour le développement historique des Unions, VHistoirc du Trade Uiiionisnic des Webb (nouvelle édition, 191 1) reste la principale source d'informations ; pour un examen précis et objectif du fonctionnement de quelques Syndicats, l'enquête effectuée, sous la direction de M. P. de Kousiers, pour le Musée Social j>arde toute sa valeur.

indispensable au bon fonctionnement des Unions, dont elle tend à faire respecter les grands intérêts permanents. Nous ne perdrons pas de vue cependant qu'après que le cadre des anciennes corporations eût été rompu, cette méthode (qui n'a rien de commun avec l'interventionnisme instinctif de 1830-1850) tomba en désuétude et resta dans l'oubli jusqu'à ce que la classe ouvrière eût trouvé dans la franchise électorale le moyen de peser de nouveau sur les pouvoirs publics. Cette franchise obtenue, la fonction, un moment entravée, reprend son cours, s'adapte aux moyens d'expression que l'évolution des faits et des idées met à sa portée, développe naturellement ses conséquences extrêmes, et les Trade Unions participent à la confection des lois qu'elles se contentaient de subir. Mais dire que, ce faisant, elles doivent désormais négliger l'autre fonction, plus délicate et plus souple, c'est à dire que chacun de nous, parce qu'il est indirectement, en tant e]ue citoyen, tenu de déterminer les règles générales qui limiteront son activité, est incapable de conclure, avec les individus en présence desquels il se trouve, des accords libres et inhnimenl variés.

C'est seulement lorsqu'ils sont considérés de la sorte, que les règlements des principales Unions prennent toute leur signification, notamment celui des Filateurs de Coton, qui déclare assurer aux intéressés : " une juste récompense du travail, la solution par voie de conciliation, afin qu'une cessation du travail puisse être évitée, des querelles entre employeurs et employés, l'application des Factory Laws ou de toutes autres mesures législatives pour la protection du travail, l'allocation d'un secours pécuniaire à tout membre qui a été atteint par un conflit ou un lock-out, qui, à la suite de l'un de ces événements, se trouve sans emploi, ou qui a été frappé d'incapacité par un accident ". '

Cet organisme qu'est l'Union, avec ses fonctions, doutées unes gagnent chaque jour en stabilité, dont les autres luttent au contraire désespérément pour se maintenir, nous l'étudierons donc d'abord pour lui-même, dans ses tendances spontanées ; nous montrerons ensuite comment il a réagi sur la vie économique et politique de l'Angleterre, comment, sous sa poussée, s'est déplacé l'axe et en partie transformée la science du gouvernement ; nous verrons aussi

' Kulcs ol the Amalgamated Association of Operative Cotton Spinners (Manchester, 1S91). D'autres règles so4it plus riches en détails : telles sont celles de la Fédération des Mineurs de Grande Bretagne (Openshaw, 1893), de l'Union Nationale des Ouvriers en Bottes et Chaussures (Leicester, 1892).

quelles oppositions particulières il a soulevées et quelles réactions collectives il doit susciter.

Le principal progrès réalisé dans la slnuiure du Trade Unionisme résulte du passage d'un état de démocratie inorganique et incohérent à un état représentatif, accompagné d'une spécialisation des fonctions administratives.

Pendant toute la durée du XYIII*" siècle, les travailleurs, chaque fois qu'ils se réunissaient, élisaient un président aux attributions décoratives et éphémères, ' auquel on adjoignait généralement deux commissaires qui avaient pour office d'aller quérir la boisson dans la salle du Comité et de la verser régulièrement à la ronde ; le traiteur, quand il, restait des fonds, servait de trésorier; chacun pouvait émettre librement son avis, et sitôt la réunion terminée et les décisions prises le bureau était dissous et aucune modification aux statuts ne pouvait être introduite, aucun accord conclu avec les employeurs, sans que tous les ouvriers, les " voix " comme on les appelait, eussent été consultés. Peu à peu, cependant, à mesure que les organisations locales devenaient nationales et que leurs charges, comme leur actif, augmentaient, ce mode de gouvernement tendit à disparaître. Il fallut qu'un ouvrier se chargeât de l'expédition du travail administratif dans l'intervalle des sessions et fût préparé à cette mission nouvelle : c'est ainsi que les grandes Unions possédèrent bientôt un secrétaire, soumis à l'élection, mais qui, en fait, restait toujours en office à moins qu'il n'eût gravement démérité. On lui adjoignait un Comité Exécutif. En outre, il était malaisé de réunir fréquemment dans un étroit local les milliers de membres que pouvait comprendre

' Aussi la constitution de la London Society of Woolstaplers, fondée en 1785, déclare que " at every meeting of this society a président shall be chosen to préserve the rules of décorum and good order ; and if any member should net be silent on due notice given by the président, he shall Hne threepence ; and if any one shall interrupt another in any debate while addressing the président, he shall fine sixpence, etc. The président shall be accommodated with his own choice of liquors, vvine only excepted. " (The Articles of the London Society of Woolstaplers, Londres, 1813). La réunion se tenait presque toujours dans quelque taverne. Le règlement des ouvriers en brosserie prévoyait que " on every meeting night each member stiould receive a pot ticket at eight o'clock, a pint at ten, and no more.

TRADE LMO.VISME ET SOCIALISME 43

chaque Union. D'autre part, on était assez mal piéparé à la création d'un gouvernement représentatif : on choisit une solution moyenne et le Référendum fut établi. Il se faisait par la voie des journaux ou sous forme de circulaires et n'importe qui avait le droit d'exiger que ses propositions fussent soumises à un vote général. Inutile d'ajouter que la plupart étaient dépourvues de sens,' comme par exemple celles d'une branche de l'Union desMaçonsqui,en 1839, demandait que le poste de secrétaire général fût mis aux enchères et adjugé à l'homme qui se contenterait du salaire le plus bas. Mais les Comités Exécutifs s'efforcèrent de limiter les cas où le Référendum était autorisé : il fut décidé qu'un certain nombre d'années devait s'écouler avant que les règlements essentiels pussent être remis en question.- Devant ces restrictions, la plupart des membres ne firent plus aucun usage de leur droit d'initiative, et l'autorité se trouva bientôt concentrée entre les mains du secrétaire. * Il est à remarquer que, même à présent, les Unions — et elles sont quelques-unes — qui n'ont pas su trouver un autre mode de contrôle du pouvoir exécutif que celui de la Réunion Généi"ale ou du Référendum, sont encore placées sous la dictature de ce fonctionnaire : telle est rUnited Society of Boilermakers and Ironshipbuilders, telle est aussi la Northuniberland Miners' Mutual Confident Association, dont les 19.000 membres légifèrent sur chaque question, même de détail, dans des réunions de loge.

Au contraire, les deux Unions qui nous offrent les institutions représentatives les plus complètes et les plus efficaces sont la grande association fédérale des mineurs et celle des travailleurs du coton. Elles nous montrent comment les salariés anglais ont su

' "The lesult was significant and full of political instruction. Whenever the union was enjoying a vigorous life \ve find, to begin with, a wild rush of propositions. Every active branch had some new rule to suggest, and every issue of the otïicial circulât was filled witii ciude and often inconsistent p: ojects of amendment. l'he executive committee of the United Kingdom Society of Coachmakers, for instance, had to put no fewer than forty-four propositions simultaneously to the vote in a single circular. It is difticult to convey any adéquate idea of the variety and, in some cases, the absurdity of thèse propositions ". Webb, ludiisti'ial Deinocracy, p. 22.

' Une année pour la General Union of Carpenters (1863) ; trois pour la Bookbinders' Consolidated Union (1869) et la Friendly Society of Operative Stonemasons (1878), dix pour l'Operative Bricklayers' Society (1889).

' '■ The gênerai secretary, who drafted the propositions, wrote the arguments in support of them, and edited the officiai circular which formed the only means of communication with the inembers ". Iiui. Don., p. 27.

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résoudre, selon la belle formule des Webb, " le problème fondamental d'une démocratie, la combinaison de l'efficacité administrative et du contrôle populaire. " ' La question peut être riche d'enseignements pour le Socialisme lui-même, puisque celui-ci ne peut être réalisé sans qu'il existe un organe capable d'exprimer et de faire exécuter les volontés de la Collectivité. Eniin, au point de vue anglais, elle ne saurait être indifférente, puisque nous sommes à une heure où, l'équilibre qui existait entre les deux puissances législatives ayant été rompu, les partis politiques semblent chercher à légitimer leur attitude dans tous les essais de reconstruction du mécanisme représentatif par leur désir de faire prévaloir avec le plus de précision possible les aspirations du corps électoral.

L'Amalgamated Association of Cotton Spinners possède, tout d'abord, un Parlement élu annuellement, qui comprend une centame de membres et se réunit tous les trimestres à Manchester. Cette assemblée possède un pouvoir souverain et ses décisions sont sans appel. ' Le gouvernement de l'Association et le contrôle des agents d'exécution sont assurés par un conseil désigné par le Parlement et qui comprend : un président, un trésorier, un secrétaire et treize autres membres. Le véritable travail administratif revient au secrétaire général (qu'il faut distinguer du secrétaire du conseil) choisi, non par l'Assemblée Générale, mais par les assemblées provinciales et de district sur une liste dressée à la suite d'un toz/co/os et jouissant dans son emploi d'une sécurité complète. Ainsi l'Association présente le caractère d'un véritable état démocratique moderne.

La Fédération des Mineurs de Grande Bretagne, établie en 1887 et qui comprend les deu.x tiers des ouvriers réunis en Unions, s'est donné une constitution légèrement différente. L'autorité suprême appartient à une '" Conférence'', qui se réunit autant de fois qu'il est besoin et qui est élue par toutes les Associations de Comté ou de District. Elle nomme un Comité E.xécutif, ainsi que tous les agents de la Fédération. Entre les sessions, le Comité Exécutif est chargé de gérer pour le mieux les intérêts de cette dernière. Le Parlement des Mineurs est, sans contredit, l'assemblée la plus considérable du monde Trade Unioniste. Parmi ses membres, l'on peut citer les

' Itid. Dcmoc. p. 38.

- " Once elecled, tliis assembly is, like tlic British Pailiainent. absoliitely suprême. Ils powers and functions are subject to no express limitation, and from its décisions there is no appeal." liid. Dcvioc. p. 39. (Voir surtout les règles 9 et 45.)

fonctionnaires des principales Unions des comtés, les plus expérimentés parmi les checkweigh-men (ouvriers chargés d'assister au pesage du charbon), les hommes connus pour leur pouvoir de discussion dans les villages miniers. Quant aux sujets qui font l'objet de délibérations, ils présentent la plus extrême variété et s'échelonnent entre le redressement de telle petite injustice locale et la nationalisation des mines. '

Mais si ces deux Associations, tant par leur importance numérique que par la perfection du mécanisme qu'elles ont créé, occupent un rang éminent, presque partout on observe, à l'heure présente, le début d'iui mouvement analogue à celui qui leur a donné naissance. Le soin de réviser les statuts est maintenant coniîé dans la plupart des Unions à un corps spécialement élu à cet effet. Mais c'est surtout dans la substitution d'un Comité Exécutif, désigné par l'ensemble des membres", à l'ancienne ''Branche Gouvernante ", nommée par un seul district, qu'il faut voir la preuve du progrès des institutions représentatives. Ce progrès est perceptible dans l'Union, déjà mentionnée, des Ouvriers de la Chaussure (37.000 adhérents) et celle des Mécaniciens (87.000 adhérents). Jusqu'en 18901a première était gouvernée par un conseil exécutif local, nommé par une seule ville. Depuis, la Société a été divisée en cinq districts territoriaux égaux, envoyant chacun un membre au Conseil qui, lorsque le Référendum, toujours théoriquement en vigueur, ne s'exerce pas, est chargé de l'administration. La révolution accomplie chez les mécaniciens a été encore plus radicale ; gouvernés jusqu'en 1892 par un Comité élu par un seul district, ils décidèrent à cette date : ]" De diviser le pays en huit collèges électoraux qui enverraient chacun un délégué à un Conseil Exécutif siégeant à Londres d'une façon permanente. 2" D'adjoindre à ces délégués un corps de fonctionnaires salariés — nomuiés égaleiiieiU par Vcnseinhle des électeurs.

' " Thiis the agenda for tlie Aimual ConferencL- in 11^94 comprised, be^ides formai business, certain revisions of rules and the executive committee's report, the Eis^ht Houis Bill, the stacking of coal, the making of Saturday a regular whole holiday, the establishment of a public department to prevent unscrupulous compétition in trade, the amendment of the Mines Régulation and Employers' Liabiiity Acts, international relations with foreign miners' organisations and the nationalisation of mines. " /;;(/. Denioc, n. i, p. 44.

- L'.Amalgamated Society of Railway Servants administre les affaires de ses 44.000 adhérents par un Comité E.xécutif de treize membres élus dans treize circonscriptions égales. Même constitution pour l'.Associated Society of Locomotive Enginemen and Firemen et pour les Unions Nouvelles de gaziers et de dockers.

Le gouvernement par un Comité Exécutif et par un personnel que désignent tous les membres d'une Trade Union reste pourtant bien inférieur à celui qu'exerce un Cabinet choisi par un véritable Parlement aux sessions régulières. C'est surtout dans le cas de la Société des Mécaniciens que les désavantages du premier système apparaissent. Tout d'abord, les huit délégués qui siègent à Londres n'ont, pour ainsi dire, aucun rapport avec les populations de la Tyne ou de la Clyde. Il est vrai .qu'ils sont soumis tous les trois ans à la réélection mais, comme le font remarquer très judicieusement les Webb, il répugnerait aux électeurs de les obliger à redescendre au rang de travailleurs manuels. Il y a, d'ailleurs, un inconvénient plus grave encore : c'est l'absence de coordination et de responsabilité dans les différents rouages de l'organisme. ' Alors que chez les mineurs et les ouvriers du coton, le Comité Exécutif a pour mission de veiller sur le travail des fonctionnaires (secrétaire général ou secrétaires adjoints), que lui seul est investi de l'autorité de l'assemblée, qu'il esl seul à lui rendre des comptes, '' il n'a chez les mécaniciens aucune prise sur les agents d'exécution : ceux-ci déclarent tenir comme lui leur mandat du corps électoral tout entier et n'admettent aucune hiérarchie. Le Comité voit donc son droit de contrôle pour ainsi dire annihilé ; il en résulte que, se sentant

' " But there is, in our opinion, a fundamcntal drawback to governinent by a représentative e.xecutive, even under the most favorable conditions. One of the chief duties of a représentative governing body is to criticise, controi, and direct the permanent officiai staff, by whom the policy of the organisation must actually be carried ont. Its main function, in fact. is to exercise real and continuons authority over the civil service. Now ail expérience shows it to be an essential condition that the permanent officiais should be dépendent on and genuinely subordinate to the représentative body. This condition is fulfilled in the constitutions such as those of the Amalgamated .Association of Operative Cotton-Spinners and the Miners' Fédération, vvhere the représentative assembly itself appoints the officers, détermines their duties, and fi.xes their salaries. But it is entireiy absent in ail Trade Union constitutions based on a représentative executive. Under this arrangement the executive committee neither appoints the officers nor fi.\es their salaries. Though the représentative executive, uniike the old governing branch, can in its corporate capacity claim to speak in the nanic of ail the members, so can the gênerai secretary himself, and often each assistant secretary. .\11 alike hold their positions from the same suprême power — the votes of the members ; and hâve their respective duties and émoluments defined by the same written constitution — the society's rules. " Ind. Denioc. p. 51.

- C'est là le point essentiel ; le ou les secrétaires sont également choisis, il est vrai, par l'assemblée (du moins chez les mineurs), mais leur fonction est parfaitement détinie et il est entendu qu'ils sont subordonnés au Comité.

impuissant, il forme avec ceux qu'il devrait dominer une sorte de "clit|ue dirij^eante '', composée pour moitié de fonctionnaires, pour moitié de représentants. '

Comment donc expliquer la lenteur avec laquelle le monde Trade Unioniste a été converti à la cause des institutions représentatives ? Elle provient tout d'abord de la difiîculté qu'ont éprouvée les ouvriers à prendre conscience de la véritalile fonction du représentant dans une démocratie. Au temps du Référendum, les branches avaient bien eu parfois l'idée, quand il s'agissait de réviser les règles d'une Union, de déléguer un de leurs membres; mais ce dernier apportait avec lui des instructions précises ; on lui demandait seulement d'être assez intelligent pour les comprendre et assez lovai pour chercher à les faire prévaloir. Lorsqu'il s'agit, au contraire, d'assemblées aux attributions complexes et étendues, au cours desquelles les questions les plus diverses peuvent être soulevées et doivent être résolues, on conçoit aisément que le rôle du représentant soit autre : sans doute doit-il encore exprimer l'opinion de la généralité de ses électeurs, mais il ne peut être comme autrefois "le véhicule, en quelque sorte automatique, des votes. " La majeure partie de l'effectif des Trade Unions ignore, d'ailleurs, les mille détails techniques d'une administration. Si donc les ouvriers ne pouvaient compter sur un représentant exercé, leur seule ressource serait de s'adresser à un administrateur professionnel. Mais celui-ci, par sa manière de vivre, n'est jamais en contact avec la masse des travailleurs. Il ne pourrait reconnaître, parmi les réclamations souvent incohérentes et les conseils impraticables dont il serait assailli, ses véritables aspirations.

" Agir comme interprète entre le peuple et ses serviteurs, telle est donc la première fonction du représentant ". ' Mais là ne se borne pas sa tâche. Il doit non seulement légiférer, mais tenir la main à ce que ses décisions soient observées : il lui faut pour cela posséder la science du gouvernement ; il lui faut aussi, quand l'Union est importante, des loisirs qui s'accordent parfois assez mal avec un emploi quotidien ; aussi est-il obligé de se décharger de ce soin de surveillance sur un comité exécutif d'hommes compétents et rémunérés. Mais, dans ce cas encore, il doit pouvoir être à même d'exercer son droit éventuel de contrôle. Il doit enfin être expert

' Iiid. DfDioc, p. 52.

- Ihici., p. 55.

dans l'art des compromis politiques : ses électeurs n'ont généralement sur chaque question qu'une opinion absolue, positive ou négative, mais lui doit savoir choisir entre les solutions moyennes, les seules qui soient véritablement efficaces. '

On conçoit que cette éducation du représentant soit chose longue et pénible. Mais sitôt que ce dernier s'en est rendu maître, un problème nouveau se pose. Rien n'est plus aisé pour un groupe de banquiers ou de commerçants que de nommer un comité chargé de veiller sur les services administratifs. Electeurs, représentants et agents possèdent les mêmes connaissances, vivent de la même vie, sont enveloppés de la même atmosphère. Mais dans un milieu ouvrier, où tout s'efface devant le souci du gain journalier, on comprend que le représentant, s'il veut exercer un contrôle effectif sur les agents d'exécution, doit se mettre rapidement au niveau de ces derniers ; dès lors, son tour d'esprit se modihe, et même s'il n'abandonne pas complètement le métier qui le faisait vivre, celui-ci n'occupe plus que le second rang dans la hiérarchie de ses occupations. Peu à peu ses camarades le regardent avec métiance : il n'est plus pour eux de la même classe. Si bien que, par une ironie cruelle, il semble ne pouvoir incarner à la fois les deux attributs que, d'après l'analyse précédente, il est nécessaire qu'il possède. ■ S'il reste travailleur manuel, il demeure étranger à la science des compromis et risque d'être la dupe des agents d'exécution. S'il s'intellectualise, il s'éloigne moraleiiieiii de ses électeurs, bien qu'en fait sa compétence et sa connaissance de leurs besoins restent absolues et que sa situation soit loin d'être celle de l'administrateur professionnel.

Les deux grands Syndicats en lesquels nous voyons le modèle des organisations ouvrières anglaises ont eu spontanément conscience de ce double danger. Aussi, bien qu'aucune règle n'ait été tracée, observe-t-on que leurs assemblées sont composées de deux sortes de membres : tout d'abord les fonctionnaires salariés des différents districts, puis les simples travailleurs qui n'ont abandonné

' •' On his shrewd judgment of actual circumstances will dépend hissuccess in obtaining, not ail that his constitiients désire — for that he will quickly recognise as Utopian, — but tbe largest instalment of tliose desires that may be then and there possible." Ind. Dcinoc, p. 55.

^ " Directly the working-man représentative becomes properly equipped for one-half of his duties, he ceases to be specially qualitied for the other ! " Ibul.. p. 56.

ni kl mille lu la mine. ' Ainsi se trouvent combinés les bienfaits de la spécialisation et la force vivifiante de l'inspiration populaire.

Du lent travail d'élaboration dans la structure des Trade Unions, des formes constitutionnelles adoptées ou rejetées, les Webb ont déduit une théorie intéressante et neuve du gouvernement. Nous nous contenterons de l'exposer, nos réserves ne devant trouver place que dans la partie de ce livre qui est consacrée au Socialisme d'Etat et à la critique du régime parlementaire anglais.

Tout d'abord, il apparaît que la première condition de durée d'une forme de gouvernement devait être au début, pour le Trade Unionisme, l'assentiment, non seulement de la majorité^ mais de V iiiianimilé des membres. Il s'agissait, en effet, d'une association purement volontaire, battue de toutes parts par des courants hostiles, et dont il fallait à tout prix conserver l'unité. La seule solution fut donc de donner à chaque Unioniste une voix délibérative dans les assemblées. Mais la sécurité croissante des Unions, leur prise de plus en plus grande sur leurs membres, et surtout la nécessité d'assurer le jeu de rouages nombreux et délicats, entraînèrent la création d'un corps spécialisé ' qui, malgré les expédients du Référendum et des réunions en masse, ne laissa plus qu'un pouvoir purement formel à l'élément populaire. '^ Le temps où une bureaucratie irresponsable régnerait en maîtresse semblait être arrivé. L'équilibre ne fut rétabli qu'au jour où la démocratie ouvrière sut opposer à la spéciaHsation de l'exécutif la spécialisation législative, par la création d'une assemblée suprême " qui se

' ■' As it is, the présence in their assemblies of a large proportion of men who are still following their trade imports into their délibérations the full flavor of working-class sentiment. And the association, vvith thèse picked men from each industrial village, of the salaried officers from each county, secures that combination of knovvledge, ability, and practical expérience in administration, which is, as we hâve suggested, absolutely indispensable for the exercise of control over the professional experts ". /;/(/. Deiiioc, p. 57.

'■' Sur la division du travail gouvernemental et le progrès social en général, consulter Lord Acton : The Unity of Modem History (Londres, 1896, p. 3) et Woodrow Wilson ; Congressioiiul Govenunent (New-York, 1896).

^ " At each particular crisisthe individual member found himself overmatched by the officiai machinery which he had created. At this stage irresponsible bureaucracy seemed the inévitable outcome. " Ind. Democ, p. 59.

chargea du travail de direction et de contrôle que l'ensemble des membres s'était montré incapable d'effectuer ". '

Un gouvernement doit répondre aux mêmes besoins dans l'Etat démocratique que dans le monde Trade Unioniste. D'une part comme de l'autre, il faut savoir allier l'efficacité administrative et le contrôle populaire. Pourtant, le degré d'assentiment que la forme du gouvernement doit recueillir de la part des intéressés n'est pas aussi élevé dans le premier cas que dans le second. Alors que les membres de l'Union sont libres de s'en séparer, il n'est pas facile au citoyen, quoiqu'il puisse au besoin recourir à cette mesure extrême, d'abandonner son pays d'origine quand l'organisation politique de celui-ci ne s'accorde pas avec ses goûts personnels.

Mais, dans les deux cas, le conseiiteiiiciii collectif doit s exprimer non snr les projets mais sur les résultats. Le Référendum ne saurait donc être un moyen de gouvernement. Peu importe que le vote populaire ait approuvé telle ou telle proposition ; si les effets de celle-ci ne sont pas ceux qui étaient espérés, il y a toute chance pour que le pouvoir exécutif soit renversé. Par exemple, aucune Union ne désire la banqueroute, et pourtant combien d'entre elles ont donné, par voie de Référendum, leur approbation à des mesures (fixation du taux des contributions et des secours) qui l'ont entraînée. Au Référendum doit donc être substitué le vote des lois par un corps représentatif compétent, capable de juger à la fois de la légitimité des projets, de leurs conséquences et de leur difficulté d'application.

Pourtant, il est une circonstance où le Référendum est applicable dans le monde Trade Unioniste. Quand une décision entraîne pour chacun un sacrifice spécial et personnel, et que l'unanimité des volontés est seule capable d'assurer le succès — en cas de grève par exemple — le Référendum peut être utile, non comme mesure législative, mais comme moyen de dénombrer les syndicalistes prêts à faire ce que l'on attend d'eux. Dans l'Etat démocratique, rien de semblable : l'individu n'a jamais le droit de se décider pour ou contre l'application de la loi dans des circonstances particulières : il doit payer les impôts, défendre son pays, quelles que soient ses impulsions. -

' Ind. Deiiioc, p. 59.

- Les Webb ajoutent ironiquement : ''Il indeed, as Mr. Auberon Herbert proposes, it vvere left to the option ol each citizen to détermine from lime to time the amount and the appHcation of his contributions to the treasuiy, the

Le second trait que cet examen de la structure du Trade Unionisme met en relief est la supériorité sur le simple délégué du représentant, qui, tout en recevant du corps électoral des instructions générales, est néanmoins libre de les exprimer sous la forme qu'il juge la plus opportune. Si donc les travailleurs manuels veulent faire sentir au Parlement anglais une influence proportionnelle à leur importance numérique, ils doivent former une classe de représentants professionnels qui puissent consacrer tout leur temps à leur nouvelle fonction et s'y spécialiser. Ceux-ci seront naturellement recrutés parmi les fonctionnaires des Branches, délégués aux Assemblées des Unions.

Quelle influence ces nouveaux membres auraient-ils sur la Chambre des Communes ? Question pleine d'intérêt, surtout si l'on songe que le livre des Webb fut écrit en 1897, c'est-à-dire à une date où le Labour Party n'était pas encore constitué, et que la marche des événements politiques nous permet de juger aujourd'hui de la valeur de ces prophéties, de comparer ce qui a été fait avec ce qui était à faire.

Tout d'abord, il est probable que la physionomie des débats changerait Quiconque a assisté à une séance des '' Parlements " du charbon ou du coton a pu être frappé par la brièveté des discours, par l'antipathie des " représentants professionnels " pour tout ce qui est forme et procédure. ' Mais c'est surtout dans les rapports qui existent entre électeurs et élus que l'on assisterait aux modifications les plus profondes. Le vice fondamental du système parlementaire anglais, c'est l'absence de courants entre le député et les populations qu'il représente, la paresse qu'il éprouve à se rendre compte de leurs désirs multiples.' La division simpliste

Chancellor of the Excheqner vvould probably find it convenient, prior to making up the estimâtes, to take a Référendum as a guide to how much Would probably be paid. Or, to take an analogy very near to that of the Trade Union décision to strike, if each soldier in the army were at liberty to leave at a day's notice, it would probably be found expédient to take a vote of the rank and tiie hefore engaging in a foreign war. " ///(/. Dcinoc, p. 62.

' ■' Short speeches, rigorous closure, and an almost extravagant substitution of printed matter for lengthy " front bench " explanations render thèse assemblies among the most efEcient of démocratie bodies. " Ibid.. p. 66.

^ " The typical member of Parliament to-day attends to such actual expressions of opinion as reach him from his constituency in a clear and definite form, but regards it as no part of his work actively to discover what the silent or inarticulate electors are vaguely desiring. He visits his constituency at rare

par partis, Texistence du caiiciis, le fait que la bataille électorale est presque toujours livrée sur une question unique, ont d'ailleurs contribué à ce résultat et ont mis les fonctions législatives à la portée du politicien amateur, inconscient de la complexité de la vie économique du pays. Or, nous savons qu'à l'intérieur des Unions le représentant a un double rôle, rôle difficile à remplir, mais qui reste pourtant son idéal ; il doit contrôler les agents d'exécution et se tenir sans cesse au courant des besoins réels de ses mandants ; ces derniers s'adressent rarement à lui par écrit ; il doit donc leur faire visite, lire à travers leur silence, assister aux réunions des comités locaux, leur adresser des circulaires sur les questions de quelque importance.

Cette tâche, qui répugnerait au " gentleman politician ", l'envoyé de l'Union à Westminster continuera à la considérer comme essentielle ; il ne sera pas, en outre, miî par un faux amour-propre et ne se croira pas obligé de démissionner chaque fois que l'opinion de ses électeurs ne concordera pas avec la sienne ; il n'oubliera pas qu'il n'est que leur agent parlementaire ; il cherchera à les convaincre, comme le fait l'avoué ou l'architecte pour son client — et le plus souvent sa compétence prévaudra ; ' mais s'il n'y parvient pas, il s'inclinera.

Ainsi, peu à peu, se formera une classe de véritables représentants, qui se distingueront du citoyen ordinaire comme du pur administrateur. '

intervais, and then only to expound his own views in set speeches at public meetini^s, vvhilst his personal intercourse is almost entirely limited to persons of his own class or to political wire-pullers. Whatever may be his intentions, he is seldom in touch with any but the middle or upper class, together vvith that tiny section of ail classes to whom " politics " is of constant interest. Of the actual grîevances and " dim inarticulate " aspirations of the bulk of the people, the lower middle and the wage-earning class, he has practically no conception. " Ind. Democ, p. 67. Comp. les critiques de Hilaire Belloc dans : The Party System, et de Hobson dans : The Crisis of Libcralism, critiques dont nous nous inspirons au Chapitre V de ce livre.

^ " In the great majority of cases a constituency cannot be said to hâve any clear and decided views on particular iprojects. What they ask from theii représentative is that he shall act in the manner which, in his opinion, will best serve to prouiote their gênerai desires. " Ind. Democ, p. 69.

2 " The typical représentative assembly of the future will, it may be suggested, be as far removed from the House of Gommons of lo-day as the latterisfrom the merc Delegate Meeting. We hâve aiready travelled far from the one man taken by rotation from the roll, and changed mechanically to convey " the voices " of

Par quels moyens les Trade Unions peuvent-elles améliorer la situation de leurs membres ? Et, quels que soient les buts poursuivis, par quelle voie sont-ils atteints ?

Les métliodes du Trade Unionisme sont au nombre de trois : la méthode de l'Assurance Mutuelle, la méthode du Marchandage ColU'clif, à laquelle on peut adjoindre celle de V Arbitrage, la méthode de l'Obligation Légale. D'inégale valeur, avec des chances d'avenir très variables, toutes méritent néanmoins d'être examinées avec quelques détails.

La première est celle qui consiste à assurer, au moyen d'une souscription collective, à tout membre qui est privé de sa subsistance par une cause sur laquelle ni lui ni l'LTnion n'ont prise, une allocation qui lui permet d'attendre des circonstances plus favorables. Cette définition exclut théoriquement tous les secours nécessites par une action directe de l'Union, tels que ceux de grève: ces derniers se rattachent plutôt à l'exercice du Marchandage Collectif. Elle exclut également toutes les indemnités que la loi a mises à la charge de l'employeur, telles que celles qui résultent d'accidents du travail.

Mais les bénéfices que procure aux membres des Trade Unions la méthode de l'Assurance Mutuelle peuvent être eux-mêmes répartis entre deux groupes ; l'un, celui des Friendly Beneftls, comprend les cas de maladies, accidents et vieillesse ; l'autre, le cas unique de chômage.

A vrai dire, il est assez surprenant que, en ce qui concerne le premier groupe d'Assurances, les Trade Unions aient pu entrer en concurrence avec les Sociétés de Secours Mutuels ou les Compagnies ; quand on aura fait observer qu'elles ne sont liées par aucun contrat légal vis-à-vis des assurés, que ces derniers, lorsqu'ils sont exclus

the whole body. We may in the future leave equally behind tlie member to whom wealth, position, or notoriety secures, almost by accident, a seat in Parliament, in which he can, in such intervais as his business or pleasure may leave him, décide what he thinks best for the nation. In his stead we may watch appearing in increasing numbers the professional représentative, — a man selected for natural aptitude, deliberately trained for his new vvork as a spécial vocation, devoting his whole time to the discharge of his manifold duties, and actively maintaining an intimate and reciprocal intellectual relationship with his constituency. " Iiui. Dimoc, p. 70.

par leurs camarades, perdent à la fois et leur droit ' et le montant de leurs primes, que l'échelle des contributions peut être élevée d'un moment à l'autre tandis que celle des bénéfices se trouve abaissée, que le plus souvent une Union n'hésite pas à faire servir tous les fonds reçus par elle, quelles que soient leur origine et leur destination, à soutenir une grève ou, en temps de dépression industrielle, à subventionner des ouvriers sans travail, qu'enfin il n'existe aucune corrélation entre le montant des primes et l'âge du versant, on comprendra assez mal pourquoi les salariés continuent à s'adresser à la caisse syndicale.

Il y a d'abord à cela deux raisons psychologiques : l'une est la répugnance qu'ils éprouvent à s'assurer en plusieurs lieux à la fois, l'autre est la confusion qui s'opère dans leur esprit entre les différents procédés grâce auxquels leur sort peut être stabilisé ou amélioré. Pour eux les intérêts professionnels priment les autres, et comme c'est l'Union qui se charge de défendre les premiers, ils n'hésitent pas à les lui confier tous. Mais, pour avoir la véritable solution, il faut renverser la question. C'est surtout parce que les assurances ordinaires sont utiles aux Unions que celles-ci les ont conservées dans leurs attributions ; elles leur permettent d'attirer de nouveaux membres qui n'ont pas encore les yeux ouverts aux bienfaits de l'action collective ; elles leur fournissent une véritable réserve financière pour les cas où les principes de l'Unionisme eux-mêmes sont mis en péril ; elles leur donnent enfin un moyen excellent de faire observer la discipline dans leurs rangs, ^ car plus le montant des versements opérés par un ouvrier est élevé, plus il reculera devant des actes qui iiourraient le faire exclure.

Par contre, en assurant leurs membres contre le chômage, il est

' " A member who has p.iid for a whole lifetime to the sick and superannuation funds may, at any moment, be expelled and forfeit ail claim, for reasons quite unconnected with his désire for insurance in old âge. Against the décision of his fellow-members there is, in no case, any appeal. " lud. Dcmoc, p. 154.

- " It is much more economical to dépend upon one society combining ail benefits, than to contribute to a friendiy society for sick and funeral benefits, and to a union for tool and accident bcnertt and trade purposes. " Prof. Beesly, Tkc Amalgamated Society ofCarptiiUrs and yoiîifis, p. 4.

■' " The importance of tlie principle will be best understond by looking at the character and working of the old-fashioned unions in vvhich it is not adopted. The men combine purely for " trade purposes ". The subscription is insignificant, sometimes only a penny a week. The members probably belong to the Oddfellows or Foresters for the benefit purposes ; and their financial tie to their imion being so weak, they join it or leave it with equal carelessness. " Op. cit., p. 3.

certain que les Unions suppléent à une lacune de la législation et remplissent une fonction dont ni les Compagnies d'Assurances ni les Sociétés de Secours Mutuels n'ont encore voulu se charger. ' Mais ajoutons que, ce faisant, elles n'obéissent pas à des considérations philanthropiques. Les secours de chômage constituent avant tout le moyen d'empêcher les membres sans emploi de travailler à des conditions considérées comme nuisibles à l'intérêt commun. ' Ceci est si bien le but avoué des Unions, qu'alors que les ouvriers chômeurs ont l'ordre d'accepter en général les situations qui leur sont offertes, cet ordre se change en défense dès que les salaires sont inférieurs au " taux normal " ou que la durée du travail est excessive.

L'Assurance Mutuelle, en particulier l'assurance contre le chômage, peut donc être considérée comme une des méthodes^ et non comme une des fins du Trade Unionisme, car ce que celui-ci poursuit par elle, c'est moins l'adoucissement des souffrances de l'ouvrier que l'efficacité de sa propre action. '

La méthode de l'Assurance Mutuelle a été particulièrement en faveur de 1845 à 1875 ; elle facilitait l'application de presque toutes les Règles Communes et s'accordait particulièrement, dans les Syndicats à l'effectif restreint où régnait une étroite solidarité, avec la pratique de la '' grève en détail ", laquelle impliquait, malgré son titre, non pas la cessation, mais le déplacement du travail. Ainsi triomphèrent en 1850 les ouvriers en tiint-glass. Dans tous les ateliers qui refusaient d'appliquer les tarifs syndicaux, les Unionistes quittaient le travail un à un et étaient remplacés par des camarades qui, eux-mêmes d'accord avec l'Union, prenaient au bout de quelques jours, à leur tour, congé de l'entrepreneur. Celui-ci, harassé, cédait la plupart du temps ; les dépenses étaient riiinimes pour

'Cette tendance est apparue de bonne heure. En 1 741, les cardeurs de laine constituent un fonds de chômage pour maintenir les prix. Voir A Short Essay iipon Trade in General by a Lover of his Country (Londres, 1741), cité dans History oj [lie Worsted Mamifactiii c in Eni^laïui par John James (Londres, 1857).

- '• Our wages dépend on the supply of labor in the market ; our interest is therefore to restrict that supply, reduce the surplus, niake our unonployed coinfortablc, witliout fear for the morrow — acconiplish tins, and we hâve a connnand over the surpins of our labor, and we needfear no unjust employer" . [Flint Glass Makers' Magazine, n° \, sept. 1850).

■* Ainsi se trouve battue en brèche l'opinion qui veut voir dans la prédominance de l'Assurance Mutuelle pendant le second tiers du XIX*" siècle une perversion du rôle des Unions.

l'Association, puisque dans ce continuel va-et-vient d'ouvriers, il ne s'en trouvait toujours qu'un très petit nombre qui chômassent à la fois.

Pourtant la méthode de l'Assurance Mutuelle, quels qu'aient été ses services passés, semble devoir être bientôt frappée de caducité. On ne peut nier qu'elle perd de sa raison d'être à mesure que le système des Assurances Obligatoires d'Etat va se développant, et peut-être la loi concernant le chômage et l'invalidité que vient de faire voter Mr. Lloycl George', Chancelier de l'Echiquier, lui porterat-elle le dernier coup. ' L'ouvrier peut, en effet, lorsqu'il est libre de le faire, et pour les raisons mentionnées plus haut, préférer s'assurer à son Union plutôt qu'à une Compagnie ou à une Société •de Secours Mutuels, mais dès que son versement devient obligatoire, il est fort improbable qu'il consente, quel que soit son dévouement à la cause professionnelle, à le renouveler au profit de l'Union.

D'ailleurs, du seul point de vue de l'efticacité, la méthode de l'Assurance Mutuelle reste inférieure aux deux autres. Elle n'est, en effet, qu'un moyen d'action unilatérale, et les Unions qui l'appliquent uniquement décident à elles seules des conditions d'emploi ; elles n'ont point de contact avec les employeurs et sont ignorantes de ce que ces derniers sont capables de consentir ; elles ne peuvent donc élaborer de" ces règlements qui sont faits des capitulations partielles des négociateurs et qui sont seuls durables.'

C'est donc vers le Contrat Collectif qu'il faut se tourner dès que l'on recherche une solution satisfaisante pour les deux parties. Par ce vocable nous devons entendre un traité conclu entre un ou plusieurs entrepreneurs et un groupe plus ou moins étendu d'ouvriers, selon lequel les contractants s'engagent à appliquer dans tous les cas et quelle que soit l'individualité des intéressés présents ou futurs les conditions de travail fixées en commun. Ainsi la Règle Commune, qui est la raison d'être du Trade Unionisme, peut être observée sans qu'il soit besoin de recourir à d'autres expédients, et l'homme

' Il est vrai que les Unions cherclient à parer le coup en tirant parti des dispositions de la loi qui leur permettent de se faire assimiler, en tant que " Sociétés Autorisées ", au.x Sociétés de Secours Mutuels. Mais elles seraient alors soumises à un contrôle si rigoureux de la part de l'E^tat, et les fonds perçus par elles seraient à un tel point intangibles, qu'une politique de contrainte vis-à-vis de leurs membres deviendrait, de ce chef, pratiquement impossible.

^ " The method of Mutual Insurance leaves no place for discussion with the employers. Each party makes up ils own mind. relies on its power of holding out, and leaves the issue to dépend nierely on secret endurance. " Imi. Deiiioc, p. 17 !•

qui est dénué de ressources obtient une rémunération éj^ale à celle qui est attribuée au travailleur à qui une situation privilégiée permettrait d'attendre ; mais l'ouvrier supérieur reçoit, bien entendu, la récompense de son habileté supplémentaire, de même que le patron mieux outillé conserve toute son avance sur ses concurrents.

Pourtant le Contrat Collectif peut varier dans ses degrés comme dans son essence : tantôt il s'applique à un atelier unique, tantôt à une ville ou à un district, tantôt au pays tout entier. Comme illustration du second cas, nous pouvons mentionner les accords passés chez les charpentiers, les maçons, les plombiers, etc. dans presque toutes les cités anglaises, et qui déterminent le nombre des apprentis, les délais de congé ; ' dans le troisième, rentrent les Associations des patrons et ouvriers tîlateurs de coton ; sur tout le territoire anglais, dans toutes les entreprises qui relèvent de leur autorité, une réduction ou une augmentation des salaires ne peut être opérée sans que des comités spéciaux se soient réunis et en aient ainsi décidé. "

Il va de soi que la Trade Union apparaît comme l'organe le plus propre, du côté ouvrier, à faciliter la confection et l'application du Contrat Collectif dès que celui-ci prend une certaine extension. On peut à la rigueur comprendre qu'un employeur isolé s'entende directement avec ses salariés, mais dés que les entreprises engagées voient leur nombre s'accroître, dès que les règles tracées deviennent impersonnelles, dès que les négociations et les enquêtes doivent se poursuivre sur un vaste territoire, seule l'Union, avec ses ramiiications infinies, est capable de coordonner les résultats. Elle seule, de plus, par sa structure, par le nombre de fonctionnaires spécialisés dont elle dispose, peut assurer l'interprétation automatique et la révision périodique des contrats. L'entrée en scène du corps de techniciens constitué par les secrétaires et les agents officiels des Branches semble pour le moins aussi indiquée que lorsqu'il s'agissait du gouvernement de l'Association. L'ouvrier manuel, quelle que soit son habileté, ne peut être d'aucune utilité lorsque la discussion implique une perception nette des conditions présentes de l'industrie, du

' Voir des spécimens de ces accords dans The Labour Gazette du Ministère du Commerce (Novembre 1894) et dans Le Trade Unionisme en Angleterre de Paul de Rousiers, pp. 68-70.

- " Thus \ve see ruled eut, not merely ail personal or local e.xigencies, but also the temporary gluts or contractions 01 the market, whether in the raw material or in the product. " Iiid. Deinoc, p. 176.

nombre et de l'iinpoitauce des commandes en perspective, de la position stratégique des parties dans les dilïérentes régions, de la possibilité d'introduire des machines ou des procédés nouveaux qui pourraient altérer la technique de la production. '

C'est dans la seconde variété de Contrats Collectifs, celle qui a trait à l'application ou à l'interprétation des traités en cours, que ces qualités s'imposent surtout. Il n'est pas, par exemple, de réseau plus complexe que celui qui est constitué par les milliers de listes dressées, après entente, paV les ouvriers et les patrons hlateurs, et nulle intelligence n'aurait su percevoir à l'avance toutes les contestations de détail auxquelles donne lieu l'observation des règles qui régissent l'industrie de la chaussure. Il y a, enhn, parfois à procéder à une détermination prescjue quotidienne des éléments constitutifs du salaire. Ainsi en est-il dans les mines du Durham et du Northumberland, où le travail n'est point payé aux pièces, mais où seul le gain hebdomadaire de l'ouvrier fait l'objet d'un contrat et où, selon la nature du charbon et les difficultés de l'extraction, la somme attribuée pour chaque tonne doit être calculée de telle sorte que le total perçu ne soit ni inférieur ni supérieur au total préfixé.'

Quand il s'agit, au contraire, de négocier un contrat nouveau, la connaissance des procédés techniques, la précision dans les évaluations doivent s'-allier chez le négociateur aux talents requis du diplomate. Il n'est plus question de travailler en commun à la découverte d'une solution précise et unique, conforme à l'équité, mais de mesurer la force de résistance de l'adversaire et de graduer d'après celle-ci ses propres prétentions. On ne doit point oublier que le Contrat Collectif est un nioven d'assurer la paix économique, mais que l'éventualité d'un appel aux armes apparaît comme tou-

' " Unlortunately for his iiiterests, the workman has an iiiveterate belief in wliat he calls a " piactical inan " — that is, oiie who is actually workiniy; at the trade concerned. Hc does not see that negotiatioii is in itself a craft, in which a man must hâve had a spécial training before he can be considered a " practical " man for the business in hand. " Iiul. Dcuioc. p. i8i.

- " For conciliation, compromise, and balancing of expediencies, there is absoliitely no rooni. On the other hand, it is indispensable that the ascertaitmient of facts should altain an almost scientilic précision. Moreover, the settlement should be automatic, rapid, and inexpensive. The idéal machinery for this class of cases would, in fact, be a peripatetic calculating-machine, endowed with a high degree of technical knowledge, which could accurately register ail the factors concerned, and unerringly grind ont the arithmetical resiilt. " Ibid., p. 183.

jours possible. Le véritable négociateur est donc celui qui saura obtenir de la partie adverse tous les sacrifices que cette dernière est prête à consentir plutôt que de courir les risques d'une grève ou d'un lock-out. '

Il est donc très utile de distinguer, lorsque l'on procède à la création des organes chargés de mettre d'accord employeurs et employés, entre les deux sortes de contrats collectifs que nous venons de mentionner. Dans le premier cas, il s'agit de découvrir le sens intime d'une convention qui lie déjà les parties ; dans le second, de réaliser quelque chose de neuf, l'indépendance des futurs contractants étant encore intacte. Charger lui même comité de décider dans l'un comme dans l'autre, c'est faire œuvre éphémère.

Un exemple de cette erreur, compliqué d'une confusion secondaire entre le Contrat Collectif et l'Arbitrage, nous fut fourni, il y a quelques années, par l'industrie de la chaussure mécanique. Celle-ci avait institué un système d'ententes cjui devait, d'après ses vues, mettre fin à toutes les contestations. A la base se trouvaient des comités locaux mixtes de conciliation et d'arbitrage; ils fonctionnaient dans tous les centres importants et devant eux devaient être portées " toutes les questions ou formes de questions affectant les relations des emplo) eurs et des ouvriers, individuellement ou collectivement. " Si le comité ne pouvait se mettre d'accord, l'affaire était renvoyée devant un arbitre choisi par les parties. Enhn les matières intéressant au plus haut point l'avenir de l'industrie étaient discutées par une Conférence Nationale, qui réunissait à l'Hôtel de Ville de Leicester neuf représentants de la Fédéral Association of Boot and Shoe Manufacturers of Great Britain et un nombre égal de représentants de la National Union of Boot and Shoe Operatives. Les débats solennels étaient présidés par un homme de loi universellement respecté ou par le maire de la ville, et si l'entente ne pouvait se faire, Sir Henry (plus tard Lord) James, ancien Attorney General, rendait ime sentence arbitrale.

Malgré la complexité et l'harmonie apparente d'une pareille organisation, les résultats ne furent pas ceux que l'on attendait et en 1895 on renonça à la Conférence Nationale. Les ouvriers se

' " The issue is a trial of strengtl: between the parties. Open warfare - tlie stoppage of the indusfry — is coslly and even disastrous to botli sides. But though neither party desires war, there is always the alternative of tighting out the issue. The resources and tactical strength of each sidc niust accordingly exercise a potent influence on the délibérations. " Iiul. Dcnioc, p. 184.

6o CHAPITRE II

plaignaient des délais de la procédure, aussi lente lorsqu'il s'agissait de questions de détail, qui auraient dû être réglées sur l'heure, que lorsque des problèmes nouveaux étaient posés. ' Ils étaient également mal disposés envers la personne de l'arbitre des comités locaux, lequel était nécessairement un employeur désigné par sa compétence. Quant aux industriels, ils craignaient toujours que, sous prétexte d'interpréter des contrats précédents, lesdits comités ne rédigeassent de nouveaux règlements qui mettraient en péril leur indépendance. Finalement, et aoissi en raison des conditions de publicité, les commissaires restaient presque toujours sur leurs positions, et on avait recours à l'arbitre qui devenait un véritable législateur.

C'est parce qu'elles ont su parer à ce danger que l'industrie du coton et que l'industrie minière du Durham et du Northumberland ont porté, la première à un degré absolu, la seconde à un degré relatif de perfection la pratique du Contrat Collectif.

Chez les mineurs le taux des salaires ne peut d'abord donner naissance à aucune contestation, puisqu'il dépend de principes généraux, posés au cours de conférences périodiques dont les décisions sont d'une clarté parfaite. Quant aux questions d'interprétation, leur examen est confié à un tribunal permanent dont les sentences sont facilement acceptées puisqu'il n'est jamais composé de représentants' des parties en cause. Malheureusement, la procédure est encore longue et coûteuse.

La véritable solution semble avoir été découverte par les hlateurs de coton. Dans aucune autre branche d'industrie, l'application des listes de salaires ne repose, nous l'avons déjà constaté, sur des éléments aussi complexes. " On doit tenir compte de la qualité de la matière première, de la perfection du machinisme, de l'intensité du travail. Des deux côtés, un corps d'experts est donc seul capable d'aboutir. Ce corps est recruté chez les ouvriers au moyen d'un concours extrêmement rigoureux, où les mathématiques tiennent

' C'est ainsi que le représentant de Preston au meetint^ annuel de 1S94 déplorait la procédure dilatoire de son comité local : " Questions had been hanging about from six to nine months from the board to tlie umpire. Décisions had been given by the umpire on boots after a delay of eight or nine months. " (Rapport de la Conférence d'Edimbourg, Mai 1894).

- " The earnings of a cotton-spinner, for instance, dépend upon the complex interaction of such factors as the " draw " of the mule, the nuniber of its spindles, and the speed with which the machinery works. To compute the operative's earnings, even with the aid of the elaborate printed tables known as the "List'",entails no ordinary aniount of arithmetical facility". Iiid. Dcnwc.p. 195,

une place importante ; le poste d'expert et celui de Secrétaire Général se confondent d'ailleurs. ' Ainsi donc chaque Branche possède à sa disposition un homme compétent qui se rencontre, toutes les fois que les circonstances l'exigent, avec les délégués techniques des employeurs. Des solutions d'espèce, rapides, inattaquables, peuvent ainsi être élaborées. Quant à la révision des listes de salaires, elle est opérée dans des conférences périodiques entre employeurs et fonctionnaires des Trade Unions ou dans des réunions plénières au cours desc]uelles se retrouvent les principaux directeurs d'usines, accompagnés de leurs hommes d'affaires, et le Comité Central Exécutif de l'Amalgamated Association of Operative Cotton Spinners. "

Mais il faut convenir ciu'en dehors de ces deux grands corps de métier, le Contrat Collectif et le Marchandage Collectif qui en est la préface, sont encore, bien que d'un usage constant dans l'industrie anglaise, loin d'être scientifiquement organisés. La confusion dont les fabricants de chaussures s'étaient rendus coupables se répète à l'infini, et, de plus, les ouvriers ne possèdent qu'un nombre restreint de négociateurs actifs et compétents. C'est chez les mécaniciens et dans le bâtiment, où pourtant des ententes sont journellement conclues, que la procédure est le plus chaotique.

Le Contrat Collectif est, à un certain point de vue, restrictif de la liberté, si l'on entend par ce mot le droit pour chacun d'agir en ne tenant compte que de motifs purement personnels ; mais nous savons que le Trade Unionisme, qui a pour but l'application de la Règle Commune, exige de ses membres, au moment même où ils entrent clans ses rangs, leur renonciation à une telle conception. Il

' E.xemple de quelques questions écrites posées ;iu concours de 1895.

Calcul. Find the number of stretches put up in a week, and the price per 100 required to produce a gross wage of £z.()-7 per pair of mules, from the following particulars ; — Number of spindles in one mule, 1090. From 56 1/2 hours deduct 21/4 hours for cleaning and accidentai stoppages, and one hour and ten minutes for doffing. Speed of each mule, 4 stretches in 75 seconds.

Divide 3364502 by 001645.

Assuming the standard price paid for producing a certain count of yarn to be 12 s. 7 d. per 100 ibs, what would the price be after a réduction of 7.9 per cent, and what percentage would it require to bring back the reduced price to the original amount .''

Composition. Compile an essay on Trade Unions, with spécial référence to their useful features.

- On pourra lire avec profit dans liidtistrial Dcmocracy le compte-rendu de la séance qui termina le grand conHit de 1S93 (pp. 200-203).

ne peut y avoir d'action collective en vue de faire respecter un intérêt acquis ou éventuel qui n'entraîne des obligations correspondantes. La liberté des membres a donc été suffisamment sauvegardée si, au moment où l'Union a été formée ou lorsqu'ils se sont joints à elle, ils ont pu choisir entre les avantages qui leur étaient offerts et les empiétements à leur indépendance qui pouvaient en être la contrepartie.

On ajoute, il est vrai, que la généralisation du Contrat Collectif tend à rendre en Angleterre les conditions syndicales obligatoires pour tous, Unionistes et Non-Unionistes et ciue, ces derniers n'étant pas consultés, la violation de liberté apparaît flagrante. Mais le problème est mal posé sous cette forme. Si l'on considère d'abord les employeurs et les employés, on reconnaîtra facilement qu'ils sont libres de fixer les conditions auxquelles ils veulent travailler ou faire travailler. Quand donc un ouvrier pose comme la première de ces conditions qu'il ne se trouvera pas dans l'atelier en contact avec un collègue acceptant un salaire inférieur au sien, il ne fait qu'user de son droit. Le patron, à son tour, sera théoriquement libre de refuser cette condition. S'il ne le fait pas, c'est que, pour différentes raisons, il aura intérêt à ne pas se passer des travailleurs organisés en Unions. Quant à l'ouvrier non syndiqué, il se trouvera devant une simple situation de fait^ à laquelle il pourra, s'il lui plaît, se soustraire en allant chercher du travail dans une région où l'action du Trade Unionisme ne s'exerce pas, tout en méditant cet axiome " que là où la position économique des parties est inégale, la liberté légale de contracter permet simplement à celui qui jouit d'une force stratégique supérieure de dicter les termes du contrat. " '

La question se ramène donc finalement à la mesure des forces respectives des Unionistes et des non Unionistes. Quand les premiers l'emporteront de beaucoup en nombre et en puissance, il est à supposer que le régime du Contrat Collectif tendra en fait à rendre le Trade Unionisme obligatoire.

Quels que soient les résultats de la méthode que nous venons de décrire et quelques chances de développement qu'elle possède pour l'avenir, il n'en est pas moins certain que, par là même qu'elle laisse aux employeurs et aux employés le droit de s'entendre ou de

' " Wherevcr tlie économie conditions of the parties concerned are uneqnal. légal freedom of contract merely enables the superior in stratégie strength to dictate the tenus. " lud. Democ, p. 217.

se séparer sans avoir pris de décision, de conclure de Ioniques nés^ociations par un accord ou par un appel à la force, elle ne saurait donner toute satisfaction à ceux qui voudraient faire du Trade Unionisme l'instrument d'une paix industrielle définitive.

Ces derniers recherchent dans rArbitra,ife une alternative au Marchandage Collectif. Grâce à lui, la solution d'un différend ne dépend plus uniquement de la bonne volonté de ceux qui y sont intéressés, mais de la décision d'un tiers impartial, décision douée d'une grande force morale, mais qui pourtant ne s'impose pas aux parties avec la rigueur d'un texte de loi, puisqu'elles peuvent linalement s'y soumettre ou refuser d'en tenir compte.

L'Arbitrage apparaît donc, au premier abord, comme le remède le plus efhcace, en même temps que le plus honorable, de tout conflit. C'est celui que préconisent les hommes d'Etat, celui auquel se rallie volontiers l'opinion publique chaque fois que les intérêts engagés lui semblent également respectables, et chaque fois surtout que ceux de la Collectivité se trouvent menacés. Pourtant, lorsqu'on entre dans les détails d'application, que derrière le mot on cherche à percevoir la chose, l'enthousiasme se modère et l'on rend à l'Arbitrage sa place véritable, place subordonnée vis-à-vis du Contrat Collectif.

Sous sa forme générale et absolue, il semble avoir contre lui les entrepreneurs, les Unions, ' et ceux-là mêmes qui ont pour office de rendre la décision.' Il faut, en effet, considérer que l'Arbitrage, pour répondre à ce que la plupart attendent de lui, doit être institué non en vue des simples questions d'interprétation, mais en vue de celles que soulève la détermination des conditions du travail futur, et qui seules peuvent avoir leur solution dans une grève ou dans un lock-out. '

' " Although arbitration bas bt-cii preacbcd as a panacea l'or tlie last til'ty yeafs, tbe .iireat majority o( "captains of industry " still resent it as an infriijement of tlieir rigbt to manage tbeir own business, wbilst tbe leaders of tbe organised workmen, once entbusiastic m its favour, now usually regard it witb suspicion." Iiid. Democ, p. 225.

- Le Juge Ellison déclarait en 1879, dans une contestation concernant les mines du Yorkshire : " It is for (the employers' advocate) to put the men's wages as higb as he can. Il is for (the men's advocate) to put them as low as he can. And when you hâve done that it is- for me to deal with the question as well as I can ; but on what piinciple I bave to deal witb it I bave not tbe sligbtest idea." Report of Souih Yoiksliire Collieries Aibitratioii (Sheffield, iSyy), p. 49.

^ ///(/. Dc'iiioc., p. 221 .

Mais c'est justement clans ce cas que l'Arbitrage devient aussi difficilement applicable pour le juge qu'acceptable pour les parties. Sur quels principes la sentence peut-elle en effet s'appuyer f Alors qu'il s'agit d'une simple divergence d'opinions sur un point donné, que les intérêts ou les passions poussent employeurs ou employés à déformer le sens d'une clause ou d'un article, il est légitime que ceux-ci s'adressent à un tiers qui aura gardé des faits une vision plus nette, et qui les départagera. L'Arbitrage sera alors simplement le moyen le plus sûr d'éviter les froissements et les frais d'une instance légale. Mais quand il faut établir une nouvelle échelle de salaires, que les parties ne peuvent fonder leurs prétentions, l'une que sur son désir d'obtenir plus, l'autre que sur celui de donner moins, l'arbitre n'a plus à mettre en lumière la solution d'équité qui avait échappé aux plaideurs, solution unique, préexistant au litige ; il se trouve en présence de demandes qui ont leur source dans la volonté ou dans les besoins de leurs auteurs, mais qui sont inconciliables, puisqu'elles ne sont le corollaire d'aucune disposition sur laquelle l'accord se soit fait précédemment. ' L'arbitre agira donc comme un législateur et, procédant par voie d'autorité, mû par un sentiment qui sera souvent plus de pitié que de justice, tenant compte des situations individuelles, rendra probablement une sentence qui réduira les prétentions de chacun.

L'Arbitrage, compris de la sorte, ne saurait en aucun cas convenir à l'employeur. Il constitue à ses yeux le plus intolérable empiétement sur sa liberté de fixer, seul ou d'accord avec ses ouvriers, les conditions du travail. Généralisé, il ferait remonter l'industrie au temps où ses conditions étaient fixées par Acte du Parlement ou par le " Roi en son Conseil. " La sentence elle-même a sur la disposition législative une infériorité ; c'est que cette dernière est applicable à tout un corps de métier, tandis qu'il n'est jamais certain qu'un membre d'une Association d'Employeurs ne se dérobera pas un jour à ses obligations en cessant d'en faire partie ; l'industriel loyal qui se soumettrait à la sentence serait donc pénalisé. '

' "To apply the terni ' arbitration ' to the rate of wages for the future, in regard to which there is no explicit contract or engagement, and ail the conditions of which are unknown to employers and employed, is the grossest misnomer that can be conceived. " Ind Democ, p. 227.

* " If our factory or mines législation had been enforced only on specified good employers, and had left untouched any firm who objected to the régulations, so intolérable an injustice would quickly hâve led to a répudiation of the whole System. " Ibid.. p. 228.

Cette institution devient, au contraire, féconde en résultats dès qu'il ne s'agit plus de procéder spontanément à une élévation ou à un abaissement des salaires, mais de mettre ceux-ci en harmonie avec un changement survenu dans des circonstances auxquelles ils sont, de l'avis général, étroitement liés. C'est ainsi qu'un Comité de Conciliation et d'Arbitrage, établi en 1869 dans l'industrie du fer du nord de l'Angleterre, a fonctionné depuis d'une façon normale, car patrons et ouvriers admettent que les gages doivent suivre les prix de vente. Il est certain que si un semblable principe venait à prévaloir dans de nombreuses industries, le champ de l'Arbitrage s'étendrait d'autant. Mais il n'y a jusqu'ici aucun indice qui permette d'envisager une pareille solution. Les échelles mobiles, un moment presque universellement acceptées par les mineurs du Pays de Galles, ont été depuis peu complètement rejetées.' Peut-être un jour l'adoption générale de la théorie du salaire vital (living wage) donnera-t-elle aux arbitres la base d'appréciation qui leur manque, mais quoique cette théorie, nous le verrons plus loin, gagne chaque jour du terrain parmi les travailleurs, on ne peut hxer encore l'époque où elle aura désarmé l'opposition de toutes les classes. '

L'Arbitrage, cette panacée universelle, semble donc aujourd'hui limité par sa nature même aux détails d'application qu'il paraissait tout d'abord devoir exclure et qui laissent intactes les questions de principe ; mais là encore, en raison des frais qu'il nécessite, en raison de la complexité de sa procédure, il reste inférieur à l'entente

' Au moment où nous mettions la dernière main à notre travail, la grève générale des mineurs est venue modifier sensiblement la situation. Il semble décidé que dorénavant des Comités Mixtes, présidés par un délégué du gouvernement, auront plein pouvoir pour fixer un minimum de salaire. Mais que l'on ne s'y trompe pas : il y aurait là une victoire étatiste d'une incalculable portée, non un succès nouveau des idées arbitrales. Le Comité ne départagerait pas les ouvriers et les propriétaires, mais imposerait aux uns et aux autres, au nom du pays, les conditions de travail qui lui sembleraient compatibles avec la dignité matérielle et morale des salariés. La crise n'est, d'ailleurs, pas encore dénouée et notre étude ne saurait en être affectée.

- "If the capitalists should accept this view, arbitrations might become common. the explicit référence in every case being what conditions were required in the industry to enable the varions grades of producers to lead a civilised life. But no such agreement on fundamental assumptions is at présent within view. " Iiid. Deiiioc, p. 237. La conversion du public (en dehors des producteurs) à la théorie du living-wage pourrait cependant avoir pour effet de faciliter le jeu de l'arbitrage obligatoire et autoritaire dont nous parlons par la suite. Les arbitres désignés par la Collectivité verraient ainsi leur tâche précisée.

directe et surtout à ces conférences d'experts qu'a instituées l'industrie du coton.

Mais, quoiqu'il faille, dans l'état présent, moins compter sur l'Arbitrage que sur le Contrat Collectif pour mettre un terme aux conflits du travail, il n'est pas moins certain que le premier a pu contribuer à établir entre ouvriers et patrons des relations plus cordiales et plus suivies. C'est, d'ailleurs, dans la phase préparatoire, celle de la conciliation, et non au moment où la sentence est rendue, que ce résultat peut être atteint. Quand les débats sont présidés par un homme d'Etat illustre et respecté, ils perdent le ton d'acrimonie qu'ils ont trop souvent quand entrepreneurs et salariés discutent seuls à seuls. Les distances se comblent d'elles-mêmes, les patrons consentent à livrer des comptes qu'auparavant ils considéraient comme secrets, l'ouvrier, pour qui le mot '' profit " prenait un sens redoutable et mystérieux, se trouve pour la preuiière fois confronté avec la réalité. L'arbitre, d'ailleurs, n'est pas inactif : il s'enquiert avec bienveillance des désirs de chacun et montre ce que les prétentions respectives peuvent avoir d'excessif ; il calme les impétuosités, profite des lassitudes, et souvent la sentence ne fait qu'enregistrer l'accord auquel on est spontanément parvenu. ' La procédure de conciliation peut donc être détachée de la procédure d'arbitrage. " Elle dissipe les ignorances et les préjugés, et finalement place les hommes dans cette atmosphère de sérénité qui précède l'entente.

Il ne faut donc point s'illusionner. Lorsque l'opinion publique, dans toutes les crises qui mettent en péril l'existence économique de la nation, demande que l'Arbitrage soit obligatoire, c'est moins pour assurer à chacun des adversaires sa part légitime du profit que pour faire respecter le droit supérieur de toute société à la vie, son droit d'exiger que les industries dont l'activité est essentielle au bien-être commun ne puissent, quelle que soit la cause de leurs dissentiments internes, interrompre la production. L'initiative ne

' " Those who hâve read the proceedings beforc such an experienced arbitrator as Dr. Spence Watson, will, \ve are sure, agrée with us in feeling that his vvonderful success as an umpire is far more due to thèse arts of conciliation than to any infallibiHtj- in his awards. " Iiid. Dcmoc. p. 239.

'' C'est ce qu'a fait le gouvernement en i8q6, En vertu du " Conciliation Act ", le Board of Trade a le pouvoir, en cas de conflit industriel, de faire une enquête sur les causes de celui-ci et de s'entremettre auprès des parties pour chercher à les réconcilier. Finalement, si ces dernières consentent à ce que le cas soit tranché par voie d'arbitrage, le Board peut désigner l'arbitre.

vient plus ;ilors des parties, mais du Pouvoir. Le public fait donc moins appel à l'Arbitrage, instrument d'entente forgé par l'industrie privée pour son usage propre, qu'à Vintervention de rÈtat, et c'est la SEXTEXCE plus eucore que la procédure (quoique la seconde soit impliquée dans la première) qu'il veut rendre obligatoire. Mais, à partir du moment où l'Etat se charge de régler lui-même les conditions du travail et de fixer le montant des salaires chaque fois que les producteurs veulent faire l'essai de leur force, l'indépendance de l'industrie privée n'existe plus ; les chefs d'entreprises ne sont plus que les concessionnaires de la Collectivité ; l'ère du socialisme autoritaire est ouverte. Telle est, nous semble-t-il, la situation de la Nouvelle-Zélande où, conformément aux Actes de 1894 et de 1900, tout conflit industriel est porté, si une première tentative de conciliation reste vaine, devant un tribunal arbitral dont la décision peut être dorénavant applicable à tout im corps de métier. Il y a, il est vrai, l'atténuation que le soin de déclancher le mécanisme ne revient pas au pouvoir exécutif ; mais quand nous aurons ajouté qu'il suffit, pour que la procédure soit ouverte, de la volonté d'un seul industriel ou d'une seule " Association Ouvrière " (sept individus formant, d'après la loi, une telle association), on ne pourra nier que le principe de l'obligation reste intact ; et, quel que soit l'enthousiasme, peut-être passager \ des Unions pour l'Arbitrage ainsi conçu, il n'en est pas moins évident que celui-ci inaugure, non pas une nouvelle méthode du Trade Unionisme. mais une nouvelle méthode de gouvernement. C'est l'intérêt de la Communauté à ce que, d'une part, les salaires soient assez élevés pour maintenir les travailleurs dans un état d'efficacité, à ce que, de l'autre, l'industrie nationale soit de plus en plus

' The Trade Unions, at tîrst somevvhat cold, became enthusiaslic supporters 01 thc Act when thcy foiind that. instead of inerely preventing strikes, it enabled Common Rides for the industry to be made as legally binding as the Factory Acts. They became, in fact, as Mr. Reeves, the author of the lavv, admits, " rather too enthusiastic indeed, for they hâve shown a tendency to make too fréquent a use of it. " Every trade sought to get its Common Rules embodied in law . This, however, is a rush which will probably exhaust itself as trade after trade tinds its conditions settled by an authoiitative award, which will, in any case, need amendment only on spécifie points, and may be made unalterable for a three years' term. " lud. Democ. préf. à l'édit. de IQ02, p. XLV. Consulter sur le même point : H. D. Lloyd, A Coiititry withont Strikes; Reeves, The Long WJiite Cloiid ; le rapport du Juge Backhouse (Sydney, 1901) et la série d'articles publiée par le IJr. John Macgregor dans VOtdgo Daily Times. 'Sept. 1901).

productive, que sont chargés de faire respecter les tribunaux arbitraux de la Nouvelle-Zélande (et plus récemment ceux de l'Australie Occidentale et de la Nouvelle Galles du Sud) ; c'est, en un mot, la conception socialiste qui prévaut.

Rien n'indique c]ue l'Angleterre doive s'engager immédiatement dans cette voie. ' Pourtant l'échec de la convention imposée par Mr. Lloyd George aux compagnies de chemins de fer et à leurs employés, convention d'après laquelle les unes et les autres s'engageaient à recourir dans tous les cas à l'Arbitrage, mais qui n'était pas sanctionnée par la loi et dont la non-observance n'entraînait aucune pénalité, " la leçon de la formidable grève des transports d'août 1911, et les réactions profondes qu'elle a suscitées dans l'opinion publique pourraient avoir comme résultat l'adoption d'une procédure analogue à la procédure australienne. Le rôle des Unions nous en semblerait diminué d'autant, et le "nouvel organe se retournerait sans doute aussi souvent contre elles qu'il prêterait son autorité à leurs demandes. '

1 II ne saurait y avoir de confusion entre des tribunaux arbitraux, rendant des sentences obligatoires pour toutes les professions et qitd que soit le montant des salaires, et les Comités dont nous aurons l'occasion de nous occuper par la suite avec plus de détails,et qui fixent des minima pour les industries " sweated. " Ceuxci, quoique admettant la reconnaissance d'un principe nouveau, sont en somme une émanation de l'interventionnisme instinctif qui reste et restera sans doute longtemps encore un des composants du Socialisme d'Etat anglais. Ils n'ont nullement le caractère d'une mesure visant à favoriser la coutiniiilc de la production et ne protègent, du reste, que des travailleurs qui ne peuvent se défendre par aucune action combinée. L'Arbitrage obligatoire est, au contraire, le fruit d'une réaction sociale contre les effets anti-sociaux du Trade Unionisme.

- A cette convention s'oppose le projet déposé par M. Aristide Briand, Président du Conseil, à la suite de la grève des agents de chemins de fer français, et qui institue des tribunaux, dits d'arbitrage, dont les membres départageants seraient désignés par les deux Chambres et dont les sentences seraient sanctionnées par des peines sévères, qui pour les Compagnies pourraient aller jusqu'à la destitution. Ce projet nous apparaît, quoi qu'on ait dit, comme la mesure la plus hardiment socialiste qui ait été jusqu'ici soumise à un Parlement français. Mr. Lloyd George nous à exprimé toute son admiration pour l'économie du projet Briand, en même temps que le peu de cas qu'il faisait des objections fondées sur la " liberté des contrats ". Y avait-il alors (janvier 191 1) un revirement chez le Chancelier de l'Échiquier en faveur d'une législation nettement socialiste, et prévoyait-il l'insuffisance (démontrée par les faits huit mois plus tard) de la convention qu'il avait fait accepter aux Compagnies anglaises ? C'est ce que nous n'avons pu approfondir.

■' Il est vrai que certains, tout en laissant facultative l'application de l'arbitrage, voudraient que l'exécution des sentences fût imposée aux parties sous peine d'une

La troisième méthode du Trade Unionisme est celle de l'Obligation Légale. Elle a passé par des alternatives de succès et de défaveur, suivant que les pouvoirs publics, influencés ou non par la doctrine, se montraient favorables ou hostiles à l'intervention. Elle n'est devenue, enfin, véritablement efiicace qu'au jour où les travailleurs ont su établir un échange perpétuel de courants entre leurs groupements et la Chambre des Communes.

Pendant tout le dix-huitième siècle, alors que le Marchandage Collectif n'était pas encore pratiqué, que la seule idée d'une entrevue, où employeurs et employés se rencontreraient siir un pied d'égalité pour débattre en commun les conditions du travail, heurtait dans ses principes une société fortement hiérarchisée, la fixation par la loi des mêmes conditions s'accordait avec une longue tradition et avec les tendances protectrices qui animaient encore les classes supérieures et les esprits éclairés. Il semblait donc normal que les Associations Ouvrières s'adressassent au Parlement dès qu'elles avaient à souffrir de quelque abus et que, corrélativement, elles traduisissent devant les tribunaux les entrepreneurs qui refusaient de tenir compte des décisions rendues en leur faveur. ' C'est pourquoi l'on voit à cette époque les Unions assaillir de réclamations les " Quarter Sessions " et le Conseil Privé, pourquoi elles dépensent des sommes considérables en honoraires d'avoués et d'avocats, pourquoi elles paraissent à la barre des Communes et des Lords, pourquoi elles multiplient les pétitions et les processions publiques. "

A partir de 1800, le triomphe du laissez-faire est cause que cette méthode tombe en désuétude ; tous les règlements concernant les salaires sont successivement abrogés, et en 1811 le Parlement, refusant de prendre connaissance d'une supplique ouvrière, déclare " qu'aucune atteinte législative à la liberté du commerce ou à cette liberté parfaite de tout individu de disposer de son temps et de son travail, de la manière et dans les conditions qui lui semblent le mieux s'accor-

tres forte amende. Mais on comprend aisément que, dès qu'il prendra ce caractère pénal, l'Arbitrage n'am'a plus guère d'adeptes, surtout parmi les ouvriers. Si ces derniers savent respecter un Contrat Collectif auquel ils ont participé, la décision d'un tiers ne saurait les lier. On serait donc fatalement ramené à l'Obligation, telle qu'elle est définie plus haut.

' Le but fondamental de l'Union était '' tbe maintenance of the existing légal and customary régulations of trade. As soon as the State ceased to maintain order it stepped into its place. " Brentano, Gihh aiid Trade Uniojis (Londres, 1870), p. CLXXIV.

- Cf. Webb. History of Trade ['iiioinsiii, pp. 27, 33, 34, 40-54.

yO CHAPITRE II

der avec ses propres intérêts, ne peut se produire sans que l'on viole des principes généraux d'une importance capitale pour la prospérité et le bonheur de la communauté. '' '

Privés de la protection de la loi, les ouvriers se rejetèrent sur la méthode de l'Assurance Mutuelle, décrite précédemment ; les Unions j^oursuivirent de leur hostilité et de leurs violences tous ceux qui acceptaient de travailler à bas prix ; c'est le temps des émeutes, des grèves sanglantes, des vengeances sournoises, qui se perpétuent jusqu'à ce qu'un Parlement de Landlords ait effacé les lois sur les Combinaisons et donné ainsi aux travailleurs le droit de traiter pacifiquement avec les chefs d'industrie.

Le succès de la philosophie et de l'économie radicales rendit impossible de 1825 à 1850 toute véritable intervention législative. Sans doute la réaction idéaliste que suscite un individualisme brutal et la vue des misères accumulées a-t-elle alors quelque répercussion dans les textes. On limite le travail des femmes et des enfants, on impose quelques précautions sanitaires, mais il ne s'agit encore que de parer aux abus les plus flagrants, trop pénibles à supporter pour la sensibilité moyenne de l'époque ; il n'est nullement question de donner un véritable statut légal aux différentes catégories de travailleurs. Le mouvement vient d'en haut : il se manifeste sous la forme d'une succession de présents dont les bénéficiaires n'ont pas fait choix ; mais les réclamations parties d'en bas, la demande d'une journée de dix heures pour les ouvriers mâles de l'industrie cotonnière, d'une réglementation des salaires pour les tisseurs, les réclamations périodiques contre le Truck System ne trouvent aucun écho. La Chambre des Communes continue à être peuplée d'employeurs : ces derniers restent fidèles à l'Individualisme.

Les lois de 1867 et de 1884, qui faisaient entrer dans le corps électoral les travailleurs des villes et des campagnes, altérèrent profondément la situation. Dès que les Trade Unions purent faire entendre leur voix, un revirement se produisit en faveur de la méthode de l'Obligation Légale, et celle-ci, sans supplanter les deux autres, se développa dès lors parallèlement à elles. En 1871, alors que les hlateurs de coton s'agitent pour obtenir une journée de neuf heures, on sent que les circonstances ont changé et que la doctrine, elle aussi, a évolué. Le laissez-faire apparaît aux organisations ouvrières comme une source d'illusions. '' C'est un principe absolu de la loi universelle établie par une sagesse vieille de plus de deux

' Kepoit of Committee on Pétitions of Artisans. 13 juin i8ii.

TRADE UNIONISME ET SOCIALISME "] l

mille ans que là où, dans un contrat ou une altaire quelconque, les parties ne sont pas clans une situation égale, mais que l'une possède le pouvoir illégitime d'opprimer ou d'égarer l'autre, la loi vienne au secours du plus faible. " '

Aussitôt les requêtes affluent. Alors que les Unions du dix-huitième siècle exigeaient seulement la Hxation d'un salaire minimum et la limitation du nombre des apprentis, celles de 1870-1880 réclament la responsabilité patronale en cas d'accident, la suppression des amendes et retenues, la journée de huit heures, l'exclusion des émigrants, - l'abolition du travail à domicile, ■' la réglementation de la température dans les ateliers ; les marins apportent même un projet volumineux ayant trait à la fois au régime des assurances et aux qualités que doit réunir un bon maître-cocj. Sous cette richesse un peu déconcertante d'initiatives, la volonté nouvelle est clairement perçue.

Et pourtant le recours à la loi exige à cette époque de la part des Unions un effort peu commun. Il faut tout d'abord que le projet considéré rallie les suffrages, non seulement d'un corps compétent, mais de la communauté tout entière ; et, quelles que soient les sympathies de celle-ci pour les revendications ouvrières, il est à présumer qu'elle ne leur donnera son approbation que lorsque ses intérêts immédiats ne seront pas menacés. ^ Une longue campagne de conférences, de réponses aux objections des journaux, est donc presque toujours nécessaire avant que s'engage l'action principale. Puis il faut importuner les parlementaires de toutes les classes et de tous les partis, les décider à intervenir auprès des ministres intéressés. Quand, enfin, une Commission Royale aura été nommée, on devra fournir des statistiques et des rapports, affronter les inspecteurs, les experts médicaux, les employeurs eux-mêmes, se heurter, dans la plupart des cas, à l'indifférence de la presque totalité des membres des deux Chambres. Ceux-ci, ne penchant pour aucune solution particulière, tiendront surtout à faire respecter les droits

' Circulaire de l'Amalgamated Association of Operative Cotton Spinners, II Dec. 1871.

^ National Union of Boot and Shoe Operatives.

^ Amalgamated Society of ïailors.

* " Before a Trade Union can get a Common Kule enforced by the la,\v of the land, it must convince the community at large that the proposed régulation will prove advantageous to the state as a vvhole, and not unduly burdensome to the consumers. " Iiid. Democ, p. 253.

des consommateurs. ' Il y aura, en outre, à compter en plus d'un cas avec l'hostilité des députés ouvriers eux-mêmes, qui peuvent représenter des corps de métier pour lesquels l'adoption du projet considéré sera peut-être une source de préjudices graves. - On conçoit donc que quelques Unions très fortes aient pu tirer d'une conversation directe avec les industriels des résultats plus favorables.

Pourtant, la majorité d'entre elles restèrent attachées à la méthode de l'Obligation Légale. C'est qu'en effet cette dernière seule permet d'aboutir à des règlements durables et applicables à tous. Là même où l'Union joue dans une industrie un rôle prépondérant, il est rare qu'elle puisse courber sous son joug la totalité des ouvriers et des entrepreneurs ; souvent même les premiers seuls sont organisés, si bien qu'un Contrat Collectif ne peut être rédigé. Un Acte du Parlement a le pouvoir de rendre obligatoire l'observation de la Règle Commune. '* Contre lui se brisent les exigences individuelles des patrons et des salariés ; contre lui viennent vainement battre les crises qui entraînent fatalement la rupture des ententes, quelle que soit leur solidité. Quand en 1879 les fabricants de coton furent pour la plupart réduits à la banqueroute et que les

' " But the great majority of the members hâve, like the ininister hiinself, no direct interest on either side, and speak rather for the gênerai public of consumera anxious to " keep trade in the countty " and foster cheapness, than with a view to secure exceptional advantages for the particular section concerned. " ///(/. Deihoc, p. 254.

* Le fait s'est, du reste, présenté même après la fondation du Labour Party. Lorsqu'en 190S la loi limitant à huit heures la durée du travail dans les mines revint en discussion, ses plus ardents adversaires ne se trouvèrent pas sur les bancs occupés par les employeurs, mais parmi les envoyés des mineurs du Durham et du Northumherland. Ces ouvriers, en allongeant démesurément la journée des enfants, arrivaient à ne travailler que six ou sept heures. (On trouvera tous les détails delà discussion dans notre étude : Ln Durée du tviriuiil dans les Mines de Grande Bretagne]

^ " However tedious and diftîcult may be the process of obtaining it, once the Common Rule is embodied in an Act of Parliament, it satisHes more perfectly the Trade Union aspirations of permanence and univcrsality than any other method. It is, as we bave shown, as yet rare for a Trade Union to hâve been able to establish by the Melhod of Collective Bargaining anything like uniform conditions throughout the vvhole country. Such prominent and wealthy unions, for instance, as the Amalgamated Society of Engineers and the Amalgamated Society of Carpenters, find themselves compelled to recognise hours of labor varying, in différent towns, from 48 to 57 per week in the one case, and from 41 to 60 in the ■other. " Ind. Deinoc, p. 255.

ouvriers eurent à souffrir d'une réduction de salaires de 20 "/,„ personne ne proposa d'abroger les règlements sanitaires, de quelques frais qu'ils grevassent les entreprises. En matière de travail, on ne peut guère citer d'exemple où l'œuvre législative ait suivi un mouvement rétrograde : en elle s'incarne pour ainsi dire l'évolution morale de la nation, qui chaque jour se montre plus disposée à assurer aux classes laborieuses un minimum de bien-être et d'indépendance. C'est dire que la méthode de l'Obligation Légale n'est applicable que dans des problèmes qui pivotent autour d'une idée générale, capable elle-même d'avoir prise sur l'opinion.

Il faut pourtant avouer que jusqu'en 1906, date de la fondation du Labour Partv, la plupart des Unions ne surent constituer cju'un mécanisme des plus rudimentaires pour se mettre en communication directe avec le Parlement. Il y eut pourtant deux exceptions. Les ouvriers du coton pouvaient compter sur im Comité Exécutif Fédéral qui, nommé par leur Assemblée, disposait d'un pouvoir suffisant pour entamer, lorsque la nécessité d'une loi se faisait sentir, des négociations officieuses avec le Home Office et pour organiser, après entente avec ce dernier, une propagande active parmi les populations des villes manufacturières. Celles-ci sont, en effet, pour ainsi dire submergées par les 300.000 individus employés dans les fabriques. L'Union avait eu, d'ailleurs, l'adresse de s'attirer les sympathies des deux grands partis politiques en choisissant un Conservateur comme Secrétaire Général des Filateurs et un Libéral comme Secrétaire des Tisseurs. D'autre part, les Unions de Mineurs ont jugé pendant vingt ans que le meilleur moyen de sauvegarder leurs intérêts aux Communes était d'y envoyer leurs propres fonctionnaires, ce qui leur était d'autant plus aisé que les quatre cinquièmes de leurs membres sont massés clans un très petit nombre de circonscriptions. Il est vrai que les ouvriers des deux grands comtés du nord devinrent, par la suite, hostiles à toute intervention légale, mais la FédératioiT de Grande Bretagne, qui compte 200.000 membres, resta fidèle aux principes qu'avait défendus Alexandre Macdonald, jusqu'au moment où elle entra dans le giron du Labour Party.

Quant aux autres corps de métier et aux Unions nouvelles, telles que celles des Gaziers et des Gens de mer, qui réclamaient le plus ardemment un régime de protection, ils ne pouvaient parvenir à leurs fins que par des moyens de hasard. C'est qu'en effet ils n'avaient pas encore saisi les intérêts communs de la classe ouvrière.

qu'ils ne se tendaient pas la mani et que les centaines de milliers d'électeurs dont ils auraient pu grouper les voix restaient sourds à toutes les revendications qui ne concernaient pas leur propre profession. Perdus en quelque sorte au milieu de leurs concito)-ens — les Plombiers d'Oldham étaient vers 1897 au nombre de 69, les Charpentiers de la même ville au nombre de 152 — comment auraientils pu exercer une influence véritable sur les candidats ? Il fallut que rUnionisme lui-même fi^it mis en péril pour que les instincts égoïstes s'imposassent silence.

11 est vrai qu'alors que le parti ouvrier était encore dans les limbes, les Unions avaient déjà tenté un effort de coordination et envoyaient toutes des délégués à un " Comité Parlementaire " qui avait pour mission " de veiller sur toutes les mesures législatives qui affecteraient directement la question du travail, de prendre l'initiative des mesures indiquées par les Congrès des Trade Unions et de préparer le programme de ces Congrès ". ' Mais le Comité Parlementaire ne possédait aucun moyen de remplir ses fonctions. Nulle communication n'existait entre les différents comités exécutifs des Unions et lui. Toutes les propositions devaient, en effet, être transmises à un secrétaire unique, qui luimême député et absorbé par ses fonctions à Westminster ne pouvait se livrer à aucune enquête approfondie. On en était donc réduit à- attendre les réunions de Congrès. Mais là encore ne s'affirmait aucune politique d'ensemble. Chaque membre apportait ses propres solutions. " Les délégués, étonnés, fraîchement arrivés de rétabli ou de la mine se trouvaient en présence de cent propositions hétérogènes, les unes contenant des amendements essentiellement techniques aux statuts régissant les différentes professions, d'autres étant des aspirations purement bénévoles vers une amélioration de l'état social, d'autres encore sous-entendant des changements profonds dans la constitution économique et politique du pays. Toutes venaient devant le Congrès avec une égale autorité, étaient exposées en des discours de cinq minutes et, dans la proportion de quatre sur cinq, étaient adoptées sans examen et sans distinction. " ■ Si donc le Comité Parlementaire doit nous intéresser par la suite, c'est bien moins en raison de ses fonctions propres que par le rôle qu'il joua dans la formation du Labour Party.

' Ainended Standing Orders. Nov. 1894.

^ Webb. Itid. Dcinoc, p. 268.

Les fins principales que poursuit le Trade Unionisme sont au nombre de quatre : le taux normal (standard rate) des salaires, la durée normale du travail, l'adoption d'un certain nombre de mesures d'hygiène et de sécurité, et la continuité d'emploi. Après quelques hésitations, nous nous sommes décidé à détacher l'étude des deux dernières du présent chapitre pour la faire rentrer dans celui que nous consacrons aux progrès du Socialisme d'Etat. La troisième, en effet, s'est confondue en ces dernières années avec le problème de la responsabilité patronale en cas d'accident, la quatrième avec celui du chômage, problèmes nationaux au plus haut pomt, dont la solution présuppose l'adoption par la Collectivité de nouveaux principes de droit. Cette adoption est suivie d'un essai de reconstruction générale, auquel les Trade Unions peuvent participer, qu'elles peuvent même diriger, mais qui ne saurait se confondre avec l'homologation, obtenue par la méthode de l'obligation légale, de celles de leurs demandes qui ont été jugées acceptables par l'opinion du temps. Il n'y a plus action et réaction, mais faisceau d'actions convergentes.

La fixation d'un taux normal des salaires est certainement la préoccupation la plus urgente de toute Trade Union, quelle que soit son étendue, qu'il s'agisse d'une combinaison réunissant les ouvriers d'un même atelier (shop club) ou d'une association s'étendant sur un district, voire sur le pays tout entier. Tant que la légitmiité d'une telle mesure n'est pas admise, le Marchandage et le Contrat Collectifs restent vides de tout sens, car il est impossible de conclure un traité relatif aux gages futurs sans qu'une commune mesure, applicable à tous les salariés, ait été adoptée par les parties. '

Mais, avant de montrer comment les Trade Unions ont pu généraliser la pratique du taux normal des salaires, il est nécessaire que nous dissipions une illusion ou plutôt un malentendu. Le salaire normal ne saurait être qu'un iiiiiiiiiiiiiii^ jamais un maximum. Quand,

' " But the use of a definile standard of measurement is not merel}' an adjunct of the Method of Collective Bargaining. It is required for any wholesale détermination of wages upon broad principles. The inost autocratie and unfettered employer spontaneously adopts Standard Kates for classes of workmen, just as the large shopkeeper fixes his priées, not according to the higgling capacity of particular customers, but by a delinite percentage on cost. " IiuL Dcnioc, p. 281.

par exemple, la Friendly Society of Operative Stonemasons et la Central Master Builders' Association ont décidé en 1897 que les membres de la première ne recevraient pas moins de dix pence et demie par heure, il est resté sous-entendu que chaque patron se réservait le droit d'accorder une rétribution supplémentaire à tout maçon dont il apprécierait spécialement l'habileté. ' En fait, il n'existe pas une Union qui défende à ses adhérents, de profiter des circonstances quand celles-ci leur sont favorables.

C'est faute d'avoir perçu ce caractère essentiel que bon nombre d'économistes ou d'historiens ont condamné la conception du salaire normal. Frédéric Hill écrivait en 1868 que " le fait de payer des ouvriers inférieurs ou paresseux autant que ceux qui sont intelligents et laborieux constituait l'octroi d'une véritable prime à l'oisiveté et à l'incapacité ". - William Newmarch déclarait au Congrès des Sciences Sociales en 1871 que " peu à peu, à mesure que les principes économiques seraient mieux compris du peuple, le Trade Unionisme abandonnerait la recherche vaine et dangereuse d'un taux uniforme des salaires ne tenant aucun compte des différences de talent, de savoir, d'assiduité et de caractère ". ■' Enfin Mr. Lecky vint plus récemment affirmer que les Unions ouvrières " insistant pour que le plus mauvais ouvrier soit aussi bien payé que le meilleur ". ■*

L'inexactitude de tels jugements provient sans cloute d'une confusion entre le taux du payement et le montant réel touché par le salarié. Ce c|ue l'Union exige, c'est que la rétribution pour une variété donnée de travail soit constante, mais elle ne cherche que bien rarement à obtenir pour tous ses membres un gain quotidien ou hebdomadaire identique. Ceci est d'ailleurs amplement prouvé par le fait que, dans un grand nombre de professions, l'accord se fait sur des listes de travaux aux pièces (c'est le cas des tisseurs et lilateurs de coton, des mineurs, des tailleurs, des bottiers, des tonneliers, etc.). Il faudrait, dans ce cas, que les ouvriers opérassent tous avec la même célérité pour que la somme perçue par chacun fût égale — condition pratiquement irréalisable. Si bien " qu'un ouvrier en corbeilles ou un mineur peut gagner deux livres par

' V. Iiid. Dciiioc, p. 279.

^ Frédéric Hill. Mcasitrcs for pitttiiiii au Eiui lo tlie Abuses of Tradc Unions. Londres, 1868, p. 3.

^ Transactions of Social Science Association, 1871, p. 117. ■* Dciiiocracy and Liberty, II, p. 385.

semaine, tandis qu'un autre, bénétîciant du même taux normal et travaillant le même nombre d'heures, peut n'obtenir que trente shellings, et qu'un autre enfin, qui observe le demi-temps, n'aura que dix ou quinze shellings. "' '

Quand du travail aux pièces on passe au travail à l'heure, il n'est pas douteux que l'on tend à se rapprocher davantage d'une égalité de rémunération. Mais, nous venons de le voir, il est bien rare que l'entrepreneur ne récompense pas d'une manière spéciale les ouvriers qui sont dotés de facultés supérieures ; ceux-ci, d'ailleurs, se trouvent presque toujours chargés de travaux supplémentaires, payés souvent fort au-dessus du tarif syndical ; " mais, alors même qu'ils restent soumis à ce dernier, la besogne qu'on leur confie peut donner à l'esprit et au corps plus de liberté. '

C'est, du reste, lorsque l'on envisage les raisons pour lesquelles certaines Unions préfèrent le travail aux pièces et d'autres le travail à l'heure que l'on peut se rendre compte à quel point — et cela quelles que soient les secrètes aspirations ouvrières vers une égalité théoricjue ou plutôt vers un minimum de bien-être — toute considération d'uniformité dans le montant total des salaires s'efface devant le désir fondamental de l'uniformité des taux.

D'un tableau dressé par les Webb pour 1 11 Syndicats, Mableau reproduit ci-contre, on est autorisé à déduire que ce sont les Unions les plus importantes et les plus puissantes, parmi lesquelles celles des ouvriers du coton et des mineurs, qui réclament le travail aux pièces. Comment expliquer cette préférence ? Dans l'industrie du coton, le travail varie en intensité selon le nombre de broches que chaque ouvrier doit alimenter et selon la rapidité du mouvement de la machine ; sur ces conditions, sur la seconde surtout, le travailleur n'a aucun contrôle. S'il voulait que son salaire fût proportionnel à sa dépense d'énergie, il lui faudrait détermmer chaque jour et même à chaque instant la mesure dans laquelle la

' Webb, /;/(/. Deitioc, p. 283.

- ■' The superior bricklayer, for instance, is seldom employed at the Standard Rate, but is always jjetting jobs at brick-cutting (or '' gaiige-work "), furnacebuikiing, or sewer construction, paid for at rates from ten to f^fty per cent over the standard wage. " Ihid., p. 283.

^ " In a large building, the employer will sélect his best stonemasons to do the carving, an occupation not involving great exertion and consistent \\ ith an occasional pipe, vvhilst the common run of worknicn will be setting stones under the foreman's eye. " Ibid., p. 284.

* Ibitl., pp. 286-2S7.

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vitesse a été accélérée. En recevant, au contraire, un salaire qui est en relation directe avec la quantité de matière iilée, il bénéficie automatiquement de tout accroissement de la production.

Il en est de même pour les mineurs. Les employeurs ne peuvent songer à faire surveiller par des contremaîtres ou des inspecteurs les ouvriers disséminés dans tous les recoins de la mine. Leur seule ressource était jadis de confier la direction des travaux à des sousentrepreneurs qui jouaient le rôle de chefs d'équipe et qui, payés euxmêmes aux pièces, avaient intérêt à soumettre leurs subordonnés à un régime .intensif. Les efforts des travailleurs organisés mirent fin à ce procédé, dit " Butty System ", et depuis lors le salaire est proportionnel à la quantité de charbon abattue.

Quand, au contraire, il s'agit de besognes momentanées, infiniment variées, inégales en difficulté, c'est le travail à l'heure qui a la préférence des Unions. Les mécaniciens, par exemple, ont toujours soutenu que l'introduction dans leur métier du travail aux pièces marquerait le retour à l'ancienne pratique du Contrat Individuel. Comment, en effet, établir des listes de prix pour des travaux qui diffèrent toujours par quelque menu détail ? Dans chaque cas, un accord devrait intervenir entre le contremaître et l'ouvrier. Mais le premier serait rarement capable de déterminer à l'avance le temps et l'effort qu'exigerait du travailleur un ouvrage sans précédent : ce serait alors l'arbitraire le plus absolu, le marchandage entre deux contractants de situation économique inégale. Aussi l'Amalgamated Society a-t-elle raison quand elle déclare que, dans ce cas, " le travail aux pièces n'est plus le résultat d'un marché, mais un prix dicté par l'employeur et abaissé à sa volonté. " ' Le maçon, qui doit tailler des pierres de dureté et de formes inégales, le charpentier et le menuisier raisonnent de même ; et jamais l'entrepreneur n'a encore émis de prétentions contraires.

Certaines Unions sont indifférentes : telle l'Union des Compositeurs. Pour celles-ci le travail aux pièces est acceptable, puisque les catégories d'ouvrages sont clairement déterminées et peuvent faire l'objet de contrats collectifs ; le travail à l'heure ne l'est pas moins, car l'intensité de la production ne dépend que de l'ouvrier.

L'adoption du salaire normal connue base des négociations entre employeurs et salariés a comme corollaire une série de dispositions

' Ahstract Report of the Councirs Proceedings. Sept. 1860 à avril 1862, pp. 24-26.

8o CHAPITRE II

secondaires par lesquelles ces derniers cherchent à parer à toute fraude dans l'exécution des contrats. C'est surtout quand le salaire est payé aux pièces que la vigilance des travailleurs doit s'exercer. Il peut d'abord s'agir de mesurer ou de peser les produits extraits ou manufacturés, et comme la moralité publique est en quelque sorte engagée, c'est souvent la loi qui vient au secours des intéressés. Dès 1860 un Acte décidait que les mineurs ont le droit, quand une majorité en a ainsi décidé,- de nommer im vérihcateur des poids (checkweigh manj, qui touche un salaire fixe auquel contribuent les ouvriers, qu'ils soient ou non consentants ; ' de même, un Acte du gouvernement Libéral de 1895 oblige les manufacturiers d'un grand nombre d'articles de cotonnade à soumettre par écrit, avant qu'aucun travail ne soit entrepris, tous les éléments constitutifs du salaire. ' Mais la protection ainsi comprise est encore insuffisante. Aussi les plus fortes Unions veillent-elles à ce qu'il ne soit exercé de retenues d'aucvme espèce et à ce que les patrons ne reprennent pas en détail ce qu'ils ont accordé en gros. '' Ne payez et ne convenez jamais de payer, ordonnent les règles de Preston, pour la rupture des navettes, fourches, brosses, ou partie quelconque de l'outillage, sauf quand vous les avez brisées ou détruites par pure négligence, volontairement ou par malice ; et si on opère une réduction sur vos gages, soumettez le cas à la prochaine réunion de votre comité. " ^ D'autres tiennent enfin la main à ce que, dans aucun cas, on n'exige de l'ouvrier un travail supérieur en qualité à celui auquel s'applique le salaire normal : telles sont l'Union des Compositeurs'* et l'Union Nationale de la Chaussure.

La demande d'une Règle Commune concernant la longueur de la

' " Any person who is or lias hecn a miner may be elected to the post, vvhetlier the employer likes it or not, and the law courts insist that he shall be allowed frec access to the weishing machines, and given every facility for checking the vveights. " Ind. Denioc, p. 310.

' L'Acte était appliqué dès 1897 pour sept articles (mouchoirs, tabliers, blouses, etc.)

* roules of the Preston and District Power Loom Weavers' Association (1891), p. 20.

^ " It is impossible to convey any adéquate idea of the numher and variety of the " extras " thus formai ly agreed to between employers and employed : " bottom notes, " " side notes ", " under runners ", " small chases ", " large pages" etc., etc. Finally, as if to discourage vain Jearning, Hebrew, Arabie, and Syriac, and similar languages, together with " pedigrees " are " to be paid double the price of common matter. " Iiid. Dciiioc, p. 314. (The London Scale of Priées for Compositors' Work, 18911.

TRADE UNIONISMK ET SOCIALISME Ol

journée de travail n'est ni si ancienne ni si générale ejue celle c]ui a trait an taux normal des salaires. Au dix-huitième siècle elle est ignorée ' et, même aujourd'hui, des corps de métier assez nombreux désirent que chacun soit libre d'entrer à l'atelier et de le quitter selon sa convenance. Y a-t-il une raison générale qui explique ce retard et cette diversité d'attitudes ?

Il faiit préalablement remarquer que, dans l'industrie moderne, les mêmes principes ne sont pas applicables à la fixation du salaire et à celle de la durée du travail. Sous le régime du Contrat Individuel, l'emploveur tient comi^te des qualités et surtout de la position stratégique de chacun des ouvriers qu'il veut engager. Ces conditions varient d'homme à homme et il en résulte que toute une série d'accords doivent être conclus. Mais s'il s'agit de la durée, trois cas peuvent se présenter. Tout d'abord, l'ouvrier travaille à domicile et alors il garde la liberté la plus complète. Bien entendu, il doit remettre à temps les articles commandés, il doit même accepter des commandes supplémentaires quand la saison bat son plein, mais, aux époques normales, il a le droit de placer ses repas à l'heure du jour qui lui sied, de s'interrompre pour aller boire, de consacrer même sa matinée à la culture de son jardinet. Ses mobiles seront donc toujours personnels, " et ce n'est que lorsque des gages dérisoires lui seront alloués que, hanté par la faim, il ne connaîtra plus de trêve.

Si de l'atelier à domicile nous passons à l'usine, la situation change : ici, quels que soient les goûts individuels et le taux du salaire de chaque ouvrier, il ne peut y avoir qu'une règle. Le travailleur n'est lui-même qu'un intime engrenage dans un grand tout. Seul l'intérêt de l'ensem'nle peut être consulté. La durée du travail étant donc uniforme, l'unique question qui puisse se poser

1 " The trade clubs of tlie eighteenth century claimed a légal rate ol" wages, or a standard list of priées, they insisted on a limitation of apprentices, or sought to t-nforce the Elizabethan Statutes, hnt not until the close of tlie century do \ve ftnd any widespread complaints of the length or irregularity of thé working day. " Iiid. Dciiioc. p. 325.

- " Kor good or for evil his working houis are determined hy his own idiosyncrasies. Wiiether lie desires to earn nnich, or is content with liltle ; whether he is a slow worker or a quick one ; whether he is a précise and punctual person governing himself and his faniily by rigid rules, or whether he is " endowed with an artistic tempeiament, " and needs to recover on Monday and Tuesday from the ■' expansion " of the preceding days — thèse personal characteristics will détermine the limits and distribution of his working time. " Ibid., p. ^26.

est : par qui cette durée sera-t-elle déterminée ? Il faut convenir qu'en l'absence d'un Contrat Collectif, la volonté de l'employeur s'exerce seule. ' Des règlements intérieurs sont communiqués par le contremaître à l'ouvrier au moment de l'embauchage ; ce dernier ne peut les modifier ; il doit accepter ou refuser en bloc. Mais le patron, étant libre de déterminer les conditions d'emploi, sera naturellement porté, et cela sans intention malfaisante, mais pour être simplement capable de se maintenir au niveau de ses concurrents, à exagérer la longueur de la journée de travail. Il a, en effet, transformé son capital en machines de toutes sortes, et plus longtemps celles-ci fonctionneront, plus le taux de rémunération du capital primitif sera élevé. "

Qu'il s'agisse donc du travail à domicile ou du travail en commun, la détermination du temps provient d'une décision unilatérale. C'est seulement dans des occupations telles que l'agriculture, et dans quelques branches de l'industrie où les opérations ne sont pas étroitement coordonnées, que la durée du travail pourra varier selon les entreprises, et que chaque ouvrier conclura avec le patron un contrat où celui-ci prétendra tenir compte de l'mtensité de sa puissance productive, de même que, dans le simple contrat de salaire, il prétendait payer chacun selon son mérite. En fait, tous les inconvénients du marchandage individuel reparaîtront et, bientôt, les ouvriers qui consentiront aux plus longues journées feront la loi.

Il semble donc naturel que ce soit parmi les travailleurs de la seconde catégorie, ceux qui personnellement ne possèdent aucun contrôle sur la durée, que les revendications se fassent les plus ardentes. Mais, quoi qu'on puisse croire, la question n'est pas essentiellement une question de loisirs. Quel que soit le désir de la classe ouvrière de participer chaque jour davantage aux bienfaits de la

' '■ It shoiikl always be renieinbered that anterior to thc introduction of factory législation, tiie employers dictatcci the hours of labor to their work-people ". Rtiles of the Anialj^ainated Association of Operativc Cotton-Spiuiiers, édition de 1860, préface.

- Cf. Marx. Cupitnl, l'art. IV, chap. xv, sec. 3 (vol. 11, p. 406 de la traduction anglaise de 1887) et Xassau Senior, Lctiiis on tlic Factory Act (Londres, 1837) pp. 1 1-14. " The great proportion of fixed to circiilatin^ capital... makes long hours of work désirable... The motives to long hours of work will become greater. as the only means by which a large proportion of fîxed capital cap be made profitable. " When a lal:)orer ", said Mr. Ashworth to me, " lays down his spade, lie renders useless for that period a capital worth eighteenpence ".

vie, ce désir est resté jusqu'ici subordouué à celui d'un ,s;ain plus élevé, et lorsque la limitation du travail n'apporte pas avec elle d'autres bienfaits que le don d'un corps plus robuste et d'un esprit plus libre, c'est presque toujours d'iuie élite intellectuelle et non des nuigs des salariés que partent les projets d'intervention. Si donc une partie du monde Trade Unioniste porte aujourd'hui son attention sur les problèmes de durée, c'est surtout dans l'importance qu'il donne à l'uniformité du taux des salaires qu'il faut chercher la clé de son activité.

Et pourtant, au premier abord, ne semble-t-il [xis que chaque heure supplémentaire doive, si elle est payée, donner à l'ouvrier un peu plus de bien-être ? Par quelle aberration, demandent les partisans du laissez-faire, les Unions, et par quelle cruauté les législateurs entendent-ils le priver des adoucissements passagers qu'un accroissement de la demande vient apporter à son sort douloureux ? ' La réponse est aisée, quoiqu'elle se fonde sur des raisons tant psychologiques qu'économiques. Elle n'est autre que celle-ci ; l'existence (flieiires de travail irrégulières ou illimitées a une intiucnce déprimante sur le Taux Normal des salaires.

C'est qu'en effet, quoi cju'on ait dit de la répercussion de l'offre et de la demande de main-d'œuvre sur la détermination des gages, il est certain que les prétentions des travailleurs ont pour base le minimum de confort, de nourriture et d'habillement auquel ils ont été accoutumés et qui varie avec chaque profession. Dans cette volonté de ne pas descendre, quelles que soient les circonstances, au-dessous d'une certaine limite, réside la seule digue, mi-psychologique, mi-physiologique, que la classe ouvrière ait su élever contre le jeu absolu de la concurrence. La force de cette digue est réelle quand il s'agit de l'individu, elle est énorme quand il s'agit d'un groupe compact tel qu'une Trade Union. " Il ne serait pas aisé de persuader à un mécanicien anglais, écrivent avec raison les Webb, de travailler pour treize shellings par semaine, quelque excès qu'il y eût dans l'offre de main-d'œuvre. Plutôt que de blesser si grave-ment le respect qu'il a pour soi-même, il préférerait travailler comme simple journalier ou connue balayeur de carrefour. D'autre

' " At l;ist the seasDii cornes, bringing witli it an abundant harvest i>l wmk, which, if she (ihe milliner giii) were allowed to reap it, would enable hef in a few weeks to pay otï the little debts which weigh so heavily upoa her, and to save eiiough to reHeve her from ail anxiety in the ensuing year ". Lecky. Dentocrcicy iviii Liberty, vol. II, p. 342.

part, quelque besoin que l'on ait de journaliers du Dorsetshire, il ne viendrait à l'idée d'aucun d'eux de demander deux livres pour son travail de la semaine. " '

Tout contrat individuel ou collectif repose au fond sur cette conception ; qu'il s'agisse de travail à l'heure ou aux pièces, l'ouvrier ne poursuit qu'un but : toucher à la fin de la journée ou de la semaine une somme qui lui permette de ne rien changer à ses habitudes, de ne pas réduire ses dépenses. Pour le reste, peu lui importe : c'est au patron à lixer le prix de chaque heure ou de chaque catégorie d'ouvrage de telle sorte que le total coïncide avec la somme primitivement fixée. '

Supposons maintenant que la journée puisse être allongée au gré de l'employeur, les heures ou les travaux supplémentaires étant cependant payés, que va-t-il se passer ?

S'il s'agit de travail à l'heure, il v a toutes chances pour qu'au bout de peu de temps le patron ou son contremaître annonce une réduction minime du taux des salaires. Les ouvriers murmureront, mais, hnalement, se soumettront à une mesure qui ne diminuera pas le total de la somme autrefois perçue, laquelle suffisait à leurs besoins essentiels. Fuis, insensiblement, le taux s'abaissera jusqu'au moment où tel ouvrier qui gagnait naguère trente shellings par semaine en travaillant neuf heures devra, pour obtenir la même somme, rester onze ou douze heures à l'atelier. Ainsi, par un procédé détourné, la notion du Salaire Normal, si chère à toutes les Unions, sera ruinée. ^ Pour le travail aux pièces, l'entrepreneur procédera différemment. Les ouvriers les plus vigoureux et les plus habiles auront vite fait, profitant de la prolongation de la journée, de dépasser sensiblement la salaire courant. Lorsqu'il s'agira donc d'établir de nouvelles listes, le patron saura, s'appuyant sur leur cas, faire valoir qu'avec un peu d'activité il est facile au travailleur moyen de s'assurer un gain supérieur à celui dont il s'était jusqu'alors contenté. Si les

' VVebb. Iiui. Dciiioc, p. 332.

- " A price list bas always implicitly (and as will be seen soinetimes e.xplicitly) a time-basis, i. e. il is generally understood that the piece-rates agreed on are such as to enable the average workcr with average exertion to earn a certain vveekly wage. " Board of Trade (Labor Depaiiment) Report on Wages and Hours of Labor. Part. II, Standard Pièce Rates, C. 7567,-1, 1894, p. vu.

■* " A workman who agrées ti> work longer time for the same money underbids his fellows jiist as surelv as if he offered to work the same time for less money. He sells each hour's work at a lower rate ". liul. Dciiioc, p. 331.

délégués de l'Union ne sont pas avertis, il est fort à craindre que le taux ne soit réduit. '

Ce qui est vrai de la prolongation permanente et chronique l'est aussi des dérogations que réclament les patrons lorsque la loi les oblige à limiter la journée de travail. Peu à peu, les cas où ces dérogations semblent s'imposer se multiplient ; les salariés font d'autant moins d'objections que les heures supplémentaires leur sont souvent payées le double des autres ; mais, iinalement, le résultat est identique à celui que nous avons indiqué plus haut.

Cette double, mais brève analyse nous permet de répondre à la question que nous nous sommes posée précédemment. Si les Trade Unions n'ont jamais insisté pendant le XVIII'' siècle pour obtenir une Règle Commune en matière de durée, c'est parce qu'à cette époque les conditions mêmes du travail, jointes à l'existence de petits métiers indépendants, donnaient à l'artisan une liberté presque absolue. Mais c'est surtout parce que les règles des ghildes, en limitant le nombre des apprentis et en imposant un apprentissage de sept années, protégeaient le Salaire Normal par des méthodes auxquelles l'Unionisme moderne ne saurait que rarement recourir. Nulle concurrence ne pouvait s'exercer et l'ouvrier était sûr de récolter l'entier bénéfice de tout effort prolongé.' Au contraire, depuis la naissance de la grande industrie, l'homme se trouve lié à la machine, et c'est dans les branches de la production où celte sujétion est la plus absolue, par exemple chez les ouvriers du coton et chez les mineurs, qui eux doivent attendre pour remonter à la surface que la cage ait été mise à leur disposition, que s'élèvent les appels les plus fervents vers une intervention législative ; ces appels sont justihés, en second lieu, par le fait que le métier est essentiellement ouvert, que les Unions ne peuvent pratiquer une politique restrictive et n'obtiennent l'unification du taux des salaires qu'en insistant sur l'application de la Règle Commune. Or, il apparaît clairement que ce taux varie sans cesse, avec une tendance permanente à la baisse,

' In any bargalning abdut the Piecewoik List thèse large earnings will be quoted by the employer as typical of what every workinaii might do if only he were industrious, and will be urged as giounds wiiy a réduction in the rate is only reasonabie". ///(/. Dcnioc. p. 332.

- '"The position of the eighteenth-century Trade Unionist was in many respects analogous lo that of the modem solicitor or doctor, who, maintaining his Standard Kate by high educational tests and the exclusion of unauthorised competitors, is unable to understand what justification can be urged for the imposition of a uniform Normal Da\'. " Ibici., p. 3^7.

86 CHAiMTRE II

dès que l;i durée du travail n'est pas contenue dans des limites imnuiables. C'est pourquoi nous voyons dès le début du XIX'' siècle les Associations du Coton donner leur appui aux philanthropes et aux hommes d'Etat qui poursuivent la limitation de la journée des temmes et des enfants ; ce faisant, elles n'obéissent pas à des mobiles désintéressés, mais agissent dans l'espoir que la même mesure sera bientôt appliquée aux adultes. ' Chez les mineurs, malgré l'opposition égoïste du Durham et du Xorthumberland, la question des huit heures fut portée devant le Parlement avec une persévérance inlassable de 1892 à 1908, époque à laciuelle une solution satisfaisante est intervenue.

En regard se trouvent les indifférents et les hostiles; parmi les premiers, l'on compte les mécaniciens et les ouvriers du bâtiment, qui font de plus en plus péniblement observer leurs règles, jadis si strictes, sur la durée de l'apprentissage, et dont la conversion semble proche ; parmi les seconds, citons l'Amalgamated Society of Boot and Shoe Makers, petit groupe d'artisans hautement spécialisés, dont les listes de prix sont consacrées par un usage séculaire et qui jouissent du privilège d'entrer à l'atelier et d'en sortir selon leur convenance, les Unions des Brossiers et des Couteliers de Sheftield, qui presque totis travaillent à domicile avec un nombre limité d'apprentis.

Et pourtant, quelles que soient les conceptions particulières des différentes professions quant à la journée normale, il semble qu'aucvme revendication ne puisse mieux réunir les énergies éparses et soulever ces vagues d'opinion devant lesquelles s'incline le législateur. Lorsqu'il s'agit du taux des salaires, chaque corporation, chaque section de métier apporte des listes qui n'ont de signitication et de valeur que pour elle-même ; mais la question de la durée du travail émeut à la fois, quoique pour des raisons sensiblement différentes, la conscience publique et l'ensemble de la classe ouvrière ; et si elle peut, par suite de son caractère moral, rentrer dans le

' La même prétention se trouve encore aliichée en 1893 dans l'organe officiel de rt'nion : " Xow the veil miist be lifted and the agitation carried on under ils true colours. VVomen and children must no longer be made the prete.xt l'or securing a réduction of working hours for men. The latter must speak eut and déclare that both they and the women and children require less hours of labor in order to share in the benehts arising from the improvements in productive machinery. The working hours cannot be permanently reduced by Trade TTnion effort... It is only by the aid of Parliament that working hours can be made somewhat uniform. " Coiioii lùicioi v Tinics, 26 Mai 1S93.

ressort du Socialisme d'Etat, elle peut aussi compter parmi ces grauds intérêts concrets et permanents que les Unions font consacrer par la méthode de l'Obligation Légale. Les membres de l'aristocratie du travail, lilateurs, constructeurs de vaisseaux, qui s'indigneraient de voir le docker ou le simple manœuvre recevoir une rétribution égale à la leur, insistent pour que le plus mal payé parmi leurs aides quitte le chantier ou l'usine à l'heure précise où eux-mêmes l'abandonnent. Sans cette solidarité, d'ailleurs, la Règle Commune de\ient inapplicable.

Cette puissance de rayonnement fait qu'à chaque époque correspond une réduction d'ensemble dans la durée du travail. De 1830 à 1840, après l'agitation des ouvriers du Lancashire, la journée de dix heures se généralise dans les villes. Le mouvement en faveur des neuf heures, entamé par les maçons en 1846, aboutit dans les trente ans qui suivent. La concession récente de la journée de huit heures à un grand nombre de salariés dépendant de l'Etat et des Communes semble ouvrir une nouvelle phase.

Le Socialisme, en tant que moyen d'action politique, n'a jusqu'ici, d'une façon générale, que très imparfaitement tracé les limites qui le séparent du Syndicalisme. Ce fait provient de ce que tous deux, l'un en poursuivant la reprise totale des moyens de production et d'échange, l'autre en visant un but concret et immédiat, obéissent à un mobile identique, agissent dans l'intérêt d'une même classe. Le premier a pu faire abandon des conceptions marxistes, a pu passer de la phase révolutionnaire à la phase évolutionniste, il est toujours hanté par la notion du proht et sa pensée secrète reste de restituer au prolétariat la part de richesses dont il est, à ses yeux, chaque jour dépouillé. Comment donc pourrait-il s'opposer à l'action indépendante du monde ouvrier quand celui-ci trouve dans sa propre énergie le moyen de corriger à son avantage la répartition présente des produits du travail ? Comment cette action ne seraitelle pas bonne et justifiée, à quelque degré qu'elle fût poussée, tant que la spoliation demeurera possible ?

Pourtant, même aujourd'hui, le Socialisme ne se confond pas avec le Syndicalisme. Alors que ce dernier cherche à assurer uniquement à ses adeptes, dans toutes les circonstances qui mettent face à face employeurs et ouvriers, une rémunération plus élevée

tju des conditions plus stables, et tente de suppléer, par les méthodes que nous avons décrites précédemment, à l'infériorité stratégique des individus isolés, le Socialisme, par là même qu'il tend à s'affirmer comme force politique et qu'il est déjà détenteur d'une fraction de souveraineté, que sa puissance de rayonnement sur tous les partis est indiscutable, voit se multiplier les moyens mis à sa portée ; alors que les Trade Unions doivent procéder par voie d'ententes, si elles ne veulçnt courir les risques d'une lutte sans merci, il peut, lui, agir par voie d'autorité, modifier la situation de chacun comme producteur, comme consommateur ou comme simple détenteur de revenus. Mais cette diversité de moyens, il l'a mise jusqu'ici au service d'une même cause, celle que sert également le Syndicalisme.

Sans doute une action contraire lui est-elle pour l'heure interdite, car tant que le Socialisme, même exprimé politiquement, n'aura pas élargi ses bases, qu'il ne sera pas devenu une véritable méthode de gouvernement, qu'il n'aura pas subordonné dans la hiérarchie de ses préoccupations la suppression du proht à l'organisation collective opérée dans l'intérêt de tous, il ne pourra s'appuyer que sur la classe des travailleurs manuels, et quels que soient les torts de cette dernière, quelque déraisonnables que soient ses demandes, il ne pourra sans se l'aliéner et, sous un régime démocratique, sans risquer son existence même, tenter un effort de modération. L'indépendance du Socialisme est donc liée à son développement numérique et, par là même, à une modiiication de son aspect théorique qui le rende acceptable au plus grand nombre.

On remarque, il est vrai, que, sous sa forme présente, il est salué par des hommes qui n'appartiennent pas à la classe ouvrière et qui personnellement auraient peut-être tout à perdre à son triomphe ; mais si ces derniers sont venus à lui, c'est justement parce qu'ils souffraient de ce défaut d'équilibre et de coordination, de cette négation systématique de toute harmonie et de toute mesure qui caractérisent une société où la concurrence s'exerce librement, et que leur souffrance était plus forte que les joies égoïstes que leur supériorité, dans un tel état, pouvait leur assurer. Quand, en Angleterre, un Morris ou un Wells se font les défenseurs ardents du Socialisme, qui donc pourrait croire que leur idéal de beauté ou d'intelligence se soit un instant confondu avec une répartition du profit différente de celle que nous connaissons, et que pour eux l'œuvre de demain se ramène au règlement d'une question de

salaires ? Ce que le premier demande, c'est que l'être humain puisse développer librement toutes les vertus sociales qui sommeillent en lui, qu'il cesse d'être l'esclave des nécessités économiques, c|ue le plem épanouissement de son âme et de son corps soit son unique préoccupation, que le souci du lendemain soit oublié avec le souci de l'au-delà. Ce que le second exige, c'est que le sort de chaque génération ne dépende plus du caprice de la génération précédente, que l'ordre qu'a fait naître dans le domaine des choses le progrès scientifique des dernières années pénètre peu à peu dans le domaine moral. Mais le nombre de ceux qui, même avec de moindres capacités, se sont ainsi convertis au Socialisme est nécessairement restreint, et le temps est encore lointain où tous connaîtront le même oubli de soi en présence de l'idée.

Pour l'instant, le Socialisme devra, s'il veut s'étendre, s'il veut exprimer autre chose que la conception d'une minorité, tenir compte des intérêts propres des couches qu'il envahira — intérêts qui peuvent ne pas coïncider avec ceux que le Syndicalisme a pour unique mission de faire respecter. Son attitude envers ce dernier sera donc conditionnée par son désir d'extension. Or, toute la diftï(.;ulté est là. Le Socialisme, politiquement constitué, peut-il, veut-il s'étendre ? Soutenu unicjuement par des forces ouvrières — ■ et cette vérité qui est relative sur le continent est absolue en Angleterre — consentira-t-il à les indisposer pour s'assurer en dehors d'elles un appui qui, sous sa forme présente, lui serait refusé, et qui, lorsqu'il aurait évolué, pourrait n'avoir pas la solidité requise ? On conçoit qu'à ce tournant il puisse hériter ; il doit choisir entre un champ étendu, où l'énergie et l'activité de ses chefs pourraient se donner libre cours, mais où il ne pourrait pénétrer qu'en se débarrassant de la plupart de ses attributs anciens — champ inexploré, au sol glissant, — et le petit enclos dans lequel il a vécu jusqu'ici et dont ses formules étaient les murailles. Peut-être la première solution ne prévaudrait-elle pas si le socialisme intégral devait prendre la responsabilité du choix, et si des contingents nouveaux qu'animent les mêmes tendances, qui eux aussi sentent la nécessité d'une réorganisation collective, mais dont les besoins immédiats ne se confondent pas avec ceux de la classe ouvrière, ne venaient à sa rencontre, ne lui infusaient une vie nouvelle, n'élargissaient ses horizons, et ne lui permettaient, par la suite, de prendre vis-à-vis du Syndicalisme une attitude indépendante.

Ce qui ne veut pas dire que le Socialisme, dès qu'il devient un

moyen de gouvernement, doive cesser de considérer comme la plus urgente la solution des problèmes qu'a soulevés le développement de la grande industrie. Lui qui vise à maintenir l'équilibre entre les différents facteurs économiques, ne peut qu'être frappé du fait que cet équilibre est brutalement rompu dès qu'en face des entrepreneurs ne se trouvent que des salariés isolés. De même que, lorsqu'il s'agissait de la concentration industrielle, il réservait ses faveurs aux formes d'entrejirises qui, par leur constitution, parvenaient à assurer un maximum d'efficacité, de même, dans le cas présent, il doit considérer comme concourant à une autre de ses fins tous les groupements grâce auxquels chaque travailleur est capable de percevoir pour une même tâche une rétribution identique et grâce auxquels le montant de cette rétribution n'est plus fixé par le caprice t^'rannique d'un seul, mais par un accord de toutes les volontés. Pourtant, il admettra qu'il est un point où même de tels accords deviennent illégitimes, où ils entraînent un ralentissement général dans la marche de l'évolution économique et font pâtir d'autres classes du sort desquelles il n'a pas le droit de se désintéresser. Par contre, lorsque les travailleurs n'auront pu, par leurs seuls mo^'ens, parvenir à s'assurer les conditions d'emploi au-dessous desquelles il estime qu'aucun être humain ne doit descendre, son intervention se produira.

Mais l'action du Trade Unionisme, les méthodes qu'il a pu appliquer et dont nous avons donné un aperçu, ont apporté au Socialisme contemporain un précieux enseignement. Grâce à elles, il a pu se libérer des conceptions sur le salaire et sur la condition des classes ouvrières que lui avaient transmises l'école libérale, d'une part, le marxisme, de l'autre. Avant de décider ce qu'il y avait à faire, il a eu devant les yeux la preuve que quelque chose pouvait être fait. L'idée que, quelles que fussent les résistances des travailleurs, le montant du salaire se trouvait déterminé par des lois intangibles, l'idée qu'à mesure que le régime capitaliste irait se développant le prolétariat se verrait ôter toute chance d'obtenir plus que la maigre somme nécessaire à la satisfaction de ses besoins les plus impérieux, se trouvent aujourd'hui discréditées. Rien n'est plus instructif, rien ne montre mieux les progrès réalisés par le postulat le plus essentiel du Socialisme, à savoir que les lois dites naturelles peuvent être modifiées d'une façon permanente par les individus associés et, donc, par la Collectivité, que l'étude des variations de la doctrine anglaise sur la présente question.

La théoiie la plus ancienne est celle du Fonds de Salaires. Vulgarisée à partir de 1823 par Me Culloch, reprise ensuite par Ricardo et John S. Mill, elle cherchait à établir que "les gages dépendent, à un moment quelconque, de la proportion qui existe entre le Fonds ou Capital destiné à leur payement et le nombre des ouvriers, ces derniers étant partout le diviseur, le capital partout le dividende". ' Et pour que sa proposition n'eût pas l'air d'un truisme, l'auteur ajoutait que le capital considéré coïncidait avec la somme qui restait disponible après que l'on avait pourvu à l'achat des machines, des outils et de la matière première nécessités par l'état présent de l'industrie. Le Fonds de Salaires n'était donc pas invariable, il pouvait augmenter à mesure que l'épargne offrait à l'industrie des disponibilités plus larges, mais à nue époque considérée il offrait à la classe ouvrière une masse inextensible : ^ certaines catégories de travailleurs pouvaient obtenir de leurs emploveurs des conditions plus favorables, mais c'était fatalement au détriment d'autres catégories. * Dès lors, les grèves de\enaient inutiles, le Contrat Collectif n'avait qu'une valeur illusoire, et les mesures d'intervention sociale se retournaient fatalement contre ceux c]ui croyaient en bénéllcier. Il n'y avait plus de bonne ni de

' Article "wagcs" dans VEiicyclopivdia Bi iUninim (4" édition, 1H23), reproduit avec addition dans : A Ti catise ou tlic Ciixniiistanccs ivhich dctcnuiiic titc Rate of Wiii^cs iiiici thc Coiiilitioii of thc Lciboiiiii/o CLisscs (Londres, i<^5i)-

- ■' There is supposed to he at any given instant a suni ,ot wealth which is unconditionally devoted to the payment of wages ol labor. This sum is not regarded as unalterable, for it is augmented by saving and increases wilh the progress of society ; but it is reasoned upon as at any given moment a predetermined amount. More than that amount it is assumed that the wage-receiving class cannot possibly divide among them ; that amount and no less they cannot but obtain. So that the sum to be divided being tîxed the wages of each dépend solely on the divisor, the nuniher of participants", f. S. Mill. Dissertations aiid DiscKssioiis. (Londres, 11^75), vol. iv, p. 43.

■' ''There is no use in arguing against any one of the four fundamental rules of arithmetic. The question of wages is a question of division. It is complained that the quotient is too small. Well, then, how many ways are there to make a quotient larger ? Two ways. Enlarge your dividend, the divisor remaining the same, and the quotient will be larger ; lessen your divisor, the dividend remaining the same, and the quotient will be larger ". A. L. Perry. Eléments of Pûliiical Ecoiiomy, p. 123.

mauvaise législation, ' de bon ni de manvais patron, car en supposant que les entrepreneurs pussent, en j>esant sur les gages, augmenter le taux de leurs profits dans une industrie, celle-ci serait immédiatement envahie par les capitaux disponibles, le besoin d'une main-d'œuvre supplémentaire se ferait sentir, et, pour attirer de nouveaux travailleurs, on devrait procéder à un relèvement des salaires.

Et quand on objectait que, quand bien même il serait établi que le Trade Unionisme fût incapable d'améliorer la situation présente de ses membres, il pouvait du moins réserver l'avenir et lutter dans l'espoir d'une récompense lointaine, les économistes libéraux répondaient que les détenteurs actuels de capitaux étaient libres de déterminer l'emploi de leur avoir, de le consommer improductivement ou de le faire fructifier en le confiant à l'industrie ; or, plus le taux du profit serait élevé, plus les motifs d'accumulation s'accroîtraient et, par suite, plus le fonds de salaires, pour l'année qui suivrait, serait important. ^ Mais n'était-il pas évident que toute augmentation des salaires entraînerait une réduction correspondante des profits ? Ainsi, une fois encore, l'activité des travailleurs associés se retournerait contre eux. "Tôt ou tard, proclamait James Stirling, les lois

' Henriette Martineau écrit en 1833, avant sa conversion: " Mrs. Marcet is sorry to tind that Mr. E. R. [oniilly] and I are of the same opinion about the F"actory Bill, and I am very glad. She ought to hold the same, namely that législation cannot interfère effectually between parents and chiidren in the présent state of the labor-market. Our opérations must be directed towards proportioning the labor and capital, and not iipon restricting the e.xcharige of the one for the other ; an exchange which must be voluntary, vvhatever the lavv may say about it. We cannot make parents give their chiidren a half-holiday every day in the year, uniess we also give compensation for the loss of the children's labor. The case of those wretched factory chiidren seems desperate ; the only hope seems to be that the race will die eut in two or three générations, by which time niachinery may be found to do their work better than their misérable selves. Every one's countenance falls at the very mention of the évidence which bas lately appeared in the papers " [Harriett Martineau's Aitiobioj^rapliy, by Maria Weston Chapmaii ; Londres, 1877, vol. III, p. 87).

- "The motive for accumulation will diminish witli every diminution of profit". Kicardo, 0)i ilic Piiiiciplcs of Political Ecoiiomy atui Taxation (Londres, 1817) p. 136. — "The higher the rate of proht in any community. the greater will be the proportion of the annual savings which is added to capital, and the greater will be the inducement to save". Westminster Rcviciv,]a.\\viitv 1826, article sur les effets du machinisme, par W. Ellis, cité par J. S. Mill (Prificiples of Polilic- Econoni. Livre IV, chap. iv, p. 441, édit. de 1865).

du Seigneur viendiont à bout de toutes les obstructions humaines".' Si, au contraire, les ouvriers se montraient raisonnables, si le taux des profits pouvait s'élever, les capitalistes réduiraient leurs dépenses personnelles, s'intéresseraient à un plus grand nombre d'entreprises, et tout le monde serait finalement récompensé. " La politique des travailleurs", écrit sans ironie un des derniers adeptes de la théorie du Fonds de Salaires, " devrait donc être de rendre la position des employeurs aussi plaisante et aussi profitable que possible, de mettre en pratique des procédés de séduction pour les décider à entrer dans les affaires, tout comme le boutiquier cherche à allécher le client et à lui faire franchir le seuil de sa boutic]ue ". '

Ceux qui, d'ailleurs, avaient pu garder quelques doutes sur la futilité d'une modification volontaire et artificielle des salaires voyaient leurs espérances ruinées par le " Principe de Population " de Malthus. Cette fois, il ne s'agissait plus de Trade Unionisme. Quand bien même les patrons auraient, de leur plem gré, consenti à partager leurs bénéfices avec les salariés ou même à leur en abandonner la totalité, ces derniers n'auraient pas longtemps joui d'une telle libéralité, car la fécondité de l'être humain est toujours supérieure au nombre réel des naissances. Par prudence ou par nécessité, l'ouvrier en vient, en effet, à comprendre que sa seule chance d'améliorer son sort est de retarder la date de son mariage. Il se condamne à une stérilité volontaire, pour que la proportion qui existait entre le capital et le chiffre total des hommes de sa classe puisse augmenter. Mais si le taux des salaires venait, pour une raison quelconque, à hausser, la restriction apportée à l'instinct reproducteur se relâcherait immédiatement, les naissances seraient plus nombreuses et, finalement, quelle que fût la masse partageable, la part de chacun resterait identique à ce qu'elle était autrefois. Entre le Principe de Population et la Théorie du Fonds de Salaires, l'ouvrier était pris comme dans un étau. " Si donc, écrivait Stirling, une Union réussissait à supprimer toute concurrence, et parvenait ainsi d'une manière factice à élever les gages et à faire baisser les profits dans une industrie particulière, une double réaction tendait à restaurer l'équilibre naturel. Une population accrue ajoutait à l'offre de main d'œuvre, tandis qu'un fonds de salaires diminué restreignait la

' TiaiU Utiioiilsm icitli rcmarki on tJic Report of tlie Coininissioiicrs on Ttcides Utiions, par James Stirling (Glasgow, 1869), nouvelle édition, 1889, pp. 26-27. ^ T. S. Crée. A Cnticisni of the Thcory of Tradcs Unions (Glasgow, 1891), p. 30.

demande. L'action combinée de ces deux }M-incipes devait, tôt ou tard, annihiler le pouvoir de toute organisation arbitraire, et rendre aux profits et aux gages leur niveau naturel. " ' Et Cairnes ajoutait : " Contre ces barrières le Trade Unionisnie s'écrasera en vain. Elles ne peuvent être ni enfoncées, ni tournées par aucune combinaison, quelque universelle qu'elle soit, car se sont les barrières plantées par la Nature elle-même. '" -

Jusqu'en 1874, date de la' publication de l'ouvrage de Cairnes, les économistes sont donc presque '* d'accord pour refuser aux Associations Ouvrières toute valeur autre que celle de Sociétés de Secours Mutuels. Mais, à partir de cette date, un revirement complet se produit et la théorie de la Distribution relègue au rang de simples curiosités historiques celles du Fonds de Salaires et du Principe de Population. Tour à tour Marshall, Xicholson, Gonner, Mavor, Smart et Symes sont venus affirmer la possibilité pour les Unions bien dirigées d'exercer sur les salaires une action favorable à leurs membres.

C'est contre la théorie de Me Culloch que portent surtout leurs critiques. Celle-ci leur paraît inacceptable pour la raison que la notion même du fonds de salaires ne repose sur aucune réalité. Quel que soit en effet le mou'tant des avances faites à V ouvrier au cours d'une année,

* James Stirliny. Tiadc Viiioiiisiii, p. 27.

^ Cairnes. Sonic LcadiHi^ Pviiiciplcs of Political Ecoiioiiiy iicwly cxpoumied (Londres. 1874) p. 33cS.

' " It is pointed oui by Caïman, Taussig, and K. A. Walkcr, that the Wage Fu!id Theory was never accepted, lo name only writers in Englisli, by \Y. Thompson, R. Jones, T. C. Banlield, Montilort Longfield, H. D. Macleod, Cliffe Leslie, John Kuskin, or Thorold Kogers in our own country, or by Dr. Wayland. Amasa Walker, Bowen, Daniel Raymond, and Erasmus Peshine Smith in America. It was trenchantly attacked, not only by thc Trade Unionists, the Christian Socialisas, and the Fositivists (see, for instance, T. J. Dunning's Tradc Unions : thcir Philosophy tind Intention (London, 1860), a work read and praised, but not heeded, by J. S. Mill ; J. M. Ludlow's Cliristian Socialism (London, 1851) ; and the admirable articles on Political Economy by F"rederic Harrison in the Fortnis^litty Review for 1867I, but also explicitly in the language of abstract économies by Fleeming Jenkin in March 186S, in an article in the Noitli Brilisli Rcviexv (" Trade Unions : how far Legitimate "), and especially by F. D. Longe in 1866, in his Rcfntniion of tlie Wag^cs Fnnd Tlicory of Modem Political Economy, as ennnciated by Mr. Mill and Mr. Fawccit (London, i866>. The well-knoun attack by W. T. Thornton, entitled On Labour, ils Wrou^jul Clainis and Ri'^Utfnl Ducs, its Aclual Présent and Possible Future (London 1869) and the immédiate recantation of the Wage Fund Theory by J. S. Mill, first really attracted économie attention to the subject. " Webb. Ind. Denioc, note 2, p. 618.

elles lie dclcruiineiit iiiilleiiieiil le iiioiilanl total de sa rciiiiiiuration pour la niênic année. Juseju'au moment de la moisson, le fermier ne peut sans doute pas distribuer à ses hommes plus qu'il n'a économisé sur le produit de la vente des derniers blés ; mais il a toute latitude pour leur accorder à la Saint Martin (date à laquelle prend généralement tin le contrat de louage) une quote-part du prix perçu pour la récolte qui vient de s'achever. Rien ne serait plus inexact que de s'imaginer que les travailleurs soient nourris pendant une année entière à l'aide d'une somme fixe, précédemment accumulée. Ce qui est vrai, c'est qu'il leur est accordé chaque semaine, parfois chaque jour, une fraction de la valeur du produit qu'ils ont créé et qui vient d'être transformé en numéraire sur le marché. Les ouvriers ressemblent aux actionnaires d'une grande entreprise, dont le dividende, proportionnel au chiffre des affaires, ne saurait être évalué au début de l'exercice social, mais seulement à la fin de ce dernier — après inventaire. Ainsi le salaire individuel n'apparaît plus comme le résultat de la division d'un capital invariable par le nombre des participants, mais bien comme celui du partage entre l'entrepreneur et l'ouvrier de la plus-value obtenue par la vente d'un produit. Ce résultat, nul ne peut le prévoir : il dépend de la volonté des parties. '

Tel est l'aspect statique de la question, et déjà nous pouvons affirmer que l'action du Trade Unionisme n'est pas inefficace. Aussi les adeptes de la théorie du Fonds de Salaires n'ont-ils pkis insisté après cette première défaite que sur l'aspect dynamique, que nous connaissons déjà. En admettant que les travailleurs pussent obliger les industriels à leur accorder pour l'avenir des gages plus élevés, leur victoire ne saurait être cjue momentanée ;

' Il est curieux de noter que c'est J. S. Mill qui a exprimé avec peut-être le plus de force cette objection contre la théorie du Fonds de Salaires, dont il avait été pendant lonf^temps partisan : " There is no law of nature making it inherently impossible for wages to nse to the point of absorbing. not only the fimds which (the employer) had intended to dévote tocarrying on his business, but the vvhole of what he allovvs for his private cxpenses beyond the necessaries of Jife... In short there is abstractedly available for the payment of wages, before an absolute limit is reached, not only the employer's capital, but the whole of what can possibly be retrenched from his private expenditure, and the law of wages on the side of demand amounts only to the obvions proposition that the employers cannot pay away in wages what they hâve not got... The power of Trade Unions may, therefore, be so exercised as to obtain for the laboring classes collectively both a larger share and a larger positive amount of the produce oflabor. " Forlnightly Rcview, Mai i86g ; Disscrtalioiis and Discussions, vol. iv, pp. 46, 48.

car. les profits baissant, le mobile qui pousse les possesseurs de capitaux à épargner diminue de puissance. Les employeurs, ne pouvant se procurer les fonds dont ils ont besoin, ralentissent la production et, par suite, un grand nombre d'ouvriers se trouvent privés d'emploi tant que leurs camarades persistent dans leurs prétentions primitives.

Mais, même reprise sous cette forme, la théorie reste inacceptable. Il est, d'abord, malaisé de prouver que l'action des Associations ouvrières entraîne nécessairement une diminution du profit ; nous aurons, d'ailleurs, l'occasion de revenir sur ce point. Puis l'école de Me Culloch confond assez étrangement les deux notions d'intéi"êt et de profit qui sont indépendantes. Elle semble oublier que l'accroissement des salaires peut correspondre à une baisse dans les bénéfices de la classe des entrepreneurs sans que la classe des capitalistes, qui exige un revenu fixe, ait à souffrir de ce changement. Enfin, elle ne s'aperçoit pas qu'elle n'émet qu'une simple hypothèse quand elle affirme que seule l'élévation de l'intérêt peut favoriser l'accumulation du capital productif.

Deux siècles avant Ricardo, Sir Josiah Child faisait remarquer que le taux très bas de l'intérêt dans les Pays-Bas expliquait la prospérité comn,ierciale de ce pays. " Là, au contraire, où le taux est élevé" écrivait-il dans son New Disconrse of Tradc " les marchands, quand ils ont acquis de grandes richesses, quittent les affaires et prêtent leur argent à intérêt, s'assurant ainsi un gain facile, certain et considérable ; tandis que, dans les autres pays ou le taux de l'intérêt est plus bas, ils poursuivent leur négoce de génération en génération et s'enrichissent en même temps qu'ils enrichissent l'Etat. " ' Mais ce qui est vrai du marchand l'est aussi de la classe non commerçante. Si cette dernière épargne, c'est, malgré quelques exceptions, bien moins pour obtenir tout de suite une rémunération élevée que pour s'assurer une vieillesse heureuse, pour se mettre à l'abri des risques de maladie, pour pouvoir éduquer et, plus tard, établir ses enfants. - Plus le taux de l'intérêt sera bas, plus

1 A Ncxv Disconrse ofTiadc, 2' édit., (Londres, 1694), p. 8, cité dans Marishall, Principles of Economies, Livre iv, ch. vii, p. 316 (3""' édit., Londres, 1895).

* Marshall ajoute dans The Economies of Indnstry " Again. as Mr. Saigant lias pointed eut, if a man has decided to go on working andsaving till he lias provided a certain income for his old âge, or for his faniiiy after his death, he will tind that he has to save more if the rate of interest is lovv than if it is high. Suppose, for instance, that he wishes to provide an income of ;£400 a year on vvhich he mav retire from business, or to insure ;£"400 a year for his wife and children

son effort d'abstinence sera prolongé et plus les capitaux conliés par elle à l'Etat, aux Municipalités ou à l'industrie privée seront considérables. Les mêmes soucis seront ignorés de ceux qui jouissent d'une fortune exceptionnelle, mais une raison différente fera qu'ils ne tiendront pas compte des variations dans le taux de l'intérêt. " L'accumulation automatique des Rotschilds ne dépend nullement du tant pour cent que ces millionnaires s'attendent à obtenir pour leur nouveau capital, mais de l'excédent de leur revenu'sur leurs habitudes courantes de dépense. " '

Ce que le capital recherche avant tout, c'est la sécurité dans les placements qu'il opère" : cette sécurité, il la trouve là où travailleurs et entrepreneurs ont su former des ententes durables. Loin donc de se montrer hostile au Trade Unionisme, la partie de la classe possédante qui reste étrangère à la direction des affaires devrait lui venir en aide. Grâce à lui la vie matérielle et morale de l'ouvrier se trouve améliorée, grâce à lui la situation politique d'une nation se trouve stabilisée, grâce à lui toute chance de révolution recule. Mais le capital n'est pas seul sensible à ces avantages ; les entrepreneurs qui veulent faire œuvre permanente, les véritables capitaines d'industrie, qui ont besoin pour livrer bataille de troupes satisfaites et. disciplinées, peuvent y trouver leur compte.

La théorie du " Principe de Population", en apparence plus acceptable, parce que plus humaine, moins mécanique que la théorie du Fonds de Salaires, semble pourtant avoir perdu toute faveur chez les économistes du dernier quart du XIX*^ siècle. L'erreur fondamentale de Malthus et de Ricardo vient de ce qu'ils ont toujours raisonné comme si toute fluctuation dans les gages signihait plus ou moins de pain pom- la famille de l'ouvrier.' Ils n'ont jamais songé que

aller his deatli : if then tlie cunent rate of interest is 5 per cent, lie need only put by ;^8.ooo or insiue his lil'e for £'8.oqo ; liut if it is 4 per cent, he must save /'lo.ooo or insure his life for £"10.000." p. 137. II est vrai que l'auteur fait, par la suite, une distinction assez subtile entre la continuité de l'épargne et le désir nouveau d'épargner. Notons qu'Adam Smith avait exprimé une opinion similaire en ce qui concerne le profit. " The high rate of profit seems everywhere to destroy that parsimony which in other circumstances is natural to the character of the merchant. When profits are high that sober virtue seems to be superfluous, and expensive luxury to suit better the affluence of his situation. " Wcalth of Nations (Londres, 1776), Livre iv, chap. vu, p. 276, édit. Me Culloch.

' Webb, Itiil. Dtiiioc., p. 625. Cf. Smart, Sliidics in Economies. "As the rate of interest falls the motive of the richer classes to save rather than to consume grows stronger. " p. 297.

- Cf. Marshall, Economies of Industi y, p. 135.

' Cf. Webb, Ind. Dcmoc., p. 633. 7

celui-ci ne donnait pas nécessairement an supplément perçu la forme d'un excédent de vivres, que le problème était purement psychologique, que seul le travailleur condamné aux besognes les plus grossières, ne connaissant que les plaisirs matériels, se décidera pour cette première alternative et sera tenté, par la suite, de procréer autant d'êtres cju'il en pourra nourrir; mais que l'artisan plus cul tivé, plus raffiné dans ses goûts, jouissant déjà d'un certain confort, sensible à la beauté aussi bien qu'à l'utile, consacrera ses ressources additionnelles à l'acquisition des mille objets qui donnent à la vie plus de relief et de douceur, objets qui ont peut-être au début le caractère d'un luxe, mais qui deviennent peu à peu autant de nécessités. Ainsi la satisfaction de désirs personnels, les jouissances égoïstes et élevées imposent silence, surtout aux époques où les salaires sont hauts, aux instincts reproducteurs. La tradition d'une existence plus large va se transmettant de génération en génération. L'ouvrier refuse de fonder une famille dès qu'il doit renoncer aux habitudes acquises. Loin donc d'agir dans le sens indiqué par Malthus, chaque augmentation de salaire, en multipliant les besoins des travailleurs, tend à restreindre le nombre des naissances.

Bien qu'aucune enquête d'ensemble sur la relation qui existe entre les salaires et le nombre des naissances n'ait été effectuée, il n'en est pas moins certain que le taux de la natalité décroît en Angleterre depuis 1877, tandis qu'au contraire le taux des salaires ' et le chiffre de l'enrichissement général du pays suivent un mouvement ascendant. Mais si les statisticiens ne peuvent nous donner qu'une impression générale, ^ les bilans de certaines Sociétés de Secours

' " It is uniieccssary to say very much about the gênerai rise in money wages which lias taken place since 1837. There seems 110 reason to doubt, so far as coiiccrus flic maie worker, the gênerai accuracy of Sir Robert Giffen's conclusion that the rise in nearly ail trades has been from 50 to 100 per cent. In some of the building trades. for instance, wages hâve in certain localitiès actually doubled during the présent century. The son of a carpenter in Scotland told me that he remembered his father, about 1850, regularly bringing home 34/6 as his wage — not for one, but for four weeks' work, the System of monthly pays not yet having been abolished... Even in Glasgow the minutes of the energetic Joiners' Union show that it was fighting hard between 1833 and 1837 to get a standard rate of 21/- per week, as against 36/ — at the présent day. " Sidney Webb. Labor m the Longest Reigii, Fabian Tract Xo. 75, p. 3.

^ " After the researches of Quetelet in Brussels, Farr in London, Schwabe in Berlin, Villermé and Benoison de Chateauneuf in Paris, it is no longer possible to doubt that the maximum of births takes place among the poorer class, and that poverty itself is an irrésistible inducement to an abundant and disordered birth-rate." Population ami the Social Svsteni. F. Xitti, (Londres, 1894) pp. 153-162.

Mutuels nous apportent des informations précises et concluantes. La plus importante d'entre elles, la Hearts of Oak Friendly Society compte actuellement 272.000 membres. Personne n'y est admis s'il ne justitie recevoir un salaire hebdomadaire égal ou supérieur à 24 shellings. Elle ne comprend donc, avec un certain nombre de petits boutiquiers, que l'élite de la classe ouvrière ; parmi les nombreux avantages qu'assure cette société, le pins remarquable est peut-être un secours de 30 shellings payé pendant la grossesse des femmes des membres. Or, si de 1866 à 1880 les demandes de ce secours spécial montèrent de 21.70 à 24.72 "/,„ de 1880 à 1904 elles baissèrent de 24.72 à 11.67"/,, (l'âge moyen des membres étant toujours de 34 à 36 ans). Mêmes résultats pour la Royal Standard Benelit Society. Il est donc prouvé que le taux des naissances est infiniment plus bas chez les travailleurs qui jouissent d'un certain bien-être que chez les autres, car si de 1880 à 1904 les 280.000 familles afliliées aux Sociétés ci-dessus mentionnées s'étaient conformées aux taux ayant cours dans le pavs tout entier, elles auraient donné le jour à 58.000 au lieu de 32.000 enfants. '

La théorie du Fonds de Salaires et le Principe de Population ont fait place à la théorie de la Distribution qu'a contribué à créer le professeur Marshall, d'Oxford, et qui est elle-même apparentée à celle de l'Utilité Finale de l'Ecole Autrichienne.

A la base se trouve l'affirmation que les salaires, l'intérêt, le profit, la rente elle-même, dépendent tous '' non du montant du capital social, mais de celui du rev'enu que produisent le capital et le travail appliqués aux ressources naturelles du pays, revenu matériel ou immatériel, comprenant des services de toute nature et qui constitue le Dividende National. " " Plus ce dividende sera élevé, plus (toutes autres choses demeurant égales) la part de chaque producteur se trouvera accrue.

Sur quelle base sera répartie cette masse où puisent à la fois ouvriers, entrepreneurs, propriétaires fonciers et capitalistes ? Il faut d'abord remarquer que la production d'un objet quelconque se poursuit jusqu'au mon>ent où la demande et l'offre se trouvent en équilibre,

1 V. Webb, Tkc Dcclincin the Birth Rate, Fabian Tract. No. 131, p. 7. * Professer Alfred Marshall, Prmciplcs of Economies (Londres, 1895), Livre vi, chap. 1, pp. 588. 591. 509 et chap. ix, p. 705.

lOO CHAPITRE II

OU si l'on veut jusqu'au moment où, l'offre demeurant constante, les dernières demandes se trouvent satisfaites. ' Pourtant, les agents qui y contribuent, terre, machines, facteur humain sont eux-mêmes inégalement féconds, inégalement efiicaces, inégalement habiles. Si plusieurs d'entre eux se mettent en action par suite de l'étendue de la demande, immédiatement le phénomène de la rente apparaît. Les meilleures terres bénéhcient de la rente foncière ; les possesseurs du meilleur outillage et les travailleurs les mieu.x doués bénélicient de la rente de capacité(Rent of Ability). - Mais, si la concurrence est absolue, une autre tendance, aux effets contraires, se fait jour. ■* A mesure que les premières demandes, les plus impérieuses, se trouvent satisfaites, l'utilité de chaque produit ou de cliaque producteur se trouve diminuée, et il vient un point où producteurs et produits ne possèdent plus que rutililé marginale^ celle au delà de laquelle leur emploi serait considéré comme non profitable.

Or, c'est cette utilité marginale qui est la mesure de la recompense accordée à chaque catégorie d'agents. Ce n'est ni l'ouvrier indispensable, ni la portion de capital dont on ne saurait se passer qui fait loi : c'est, au contraire, celui dont on hésite à s'assurer les services ou celle que l'on engage dans le dernier emploi rémunérateur. Les travailleurs ne peuvent donc espérer, s'ils luttent les uns contre les autres, voir proportionner leur salaire à leur utihté personnelle. La valeur de l'ensemble de leurs services peut être immense, les consommateurs peuvent être disposés à payer un prix beaucoup plus élevé que le prix courant plutôt que de se priver de ceux-ci : peu importe, tous dépendent de Vhoiiime marginal. * Car, de même que dans l'exemple classique des seaux d'eau, c'est le seau qui sert à laver la cour de ferme qui détermine la valeur de celui auquel on puise pour calmer une fièvre brûlante, de même les travailleurs sans lesquels une contrée serait réduite à la famine doivent accepter les mêmes gages que ceux que l'on a peut-être embauchés par pitié. ^ Si donc la classe ouvrière ne sait mettre un

' - ^ Professor Alfred Marshall, Priiiciplcs of Ecotuniucs (Londres, 1895), Livre vi, chap. i, pp. 588, 591, 509 et chap. ix, p. 705.

* " The wages of every class of labor tend to he equal to the produce due to the additional labor of the marginal laborer of Ihat class". Marshall. Piiuciplcs of Economies. Livre vi, cli. i, p. 584.

'■" Bien avant Marshall, Thiinen dans : Dcr Isolirtc Siaat avait démontré " que le produit fourni par le dernier ouvrier engagé est la norme du salaire de tous les ouvriers ". (Andler. Les Origines du Soc. d'Etat en Allenuignc, p. 434). Mais cet état lui apparaît comme définitif et idéal. Mr. Andler critique la théorie de

TRADE UNIONISME ET SOCIALISME lOI

terme à la concurrence de ses membres entre eux, si elle ne place l'homme marginal, en veillant à l'application de la Règle Commune, sur un pied d'égalité parfaite avec ses compagnons, jamais elle ne pourra profiter, dans son ensemble, d'un accroissement dans la valeur totale de ses services. vSeuls les détenteurs de rentes ou de quasi-rentes, d'une part, les consommateurs, de l'autre, bénéficieront de l'excès de l'utilité réelle sur l'utilité marginale .'' C'est eux qui, grâce à la loi de substitution, rognent et égalisent les reveiuis des salariés et des capitalistes chaque fois que, dans des cas particuliers, ceux-ci s'élèvent au-dessus de l'équivalent de l'usage marginal. " '

Le salaire de l'homme marginal devenant le salaire normal de sa catégorie et, en supposant que chacun puisse passer d'une industrie à l'autre, celui de la classe ouvrière tout entière, il est très important pour ladite classe qu'il soit aussi élevé que possible. Or, il serait vain de chercher à déterminer à l'avance et in abstracto ce que peut être la rémunération de l'homme marginal. Sa position est, en effet, déterminée par le jeu de l'offre et de la demande ; elle dépend du résultat du marché où employeurs et ouvriers se rencontrent, c'est-à-dire de leur force respective et de la possibilité pour chacun de différer la vente on racliat. Dès 1870, Fleeming Jenkin avait montré que l'ouvrier qui, an moment de la rédaction du contrat individuel de travail, se trouve dans l'impossibilité de marchander, est dans la position du banqueroutier dont les biens sont adjugés aux enchères sans qu'il puisse intervenir, ' et le Professeur Edgeworth écrivait dix ans plus tard que, si sur un marché composé

Thùnen, non parce que, dans sa rigidité, elle ne tient pas compte de la réaction des travailleurs, mais parce qu'elle est incompatible avec l'idée de justice. " Or il laut que dans la république juste, où les travailleurs sont solidaires à la besogne, ils aient des droits égaux dans la répartition. Si le concours du dernier ouvrier est nécessaire pour produire ce que réclame le besoin social, le salaire naturel de chacun n'est pas le produit médiocre qui récompense l'effort des derniers venus. Ce doit être une moyenne arithmétique de tous les produits." Op. cit., p. 442.

' Webb. liid. Denioc, p. 645.

- '■ The case of the laborer who does not bargain as to his wages... is the case of a forced sale, as at a bankruptcy, and of any other sale by auction without a reserved price... The knowledge that goods must be sold, that, in fact, there is no reserved price... at once lowers the demand curve while it raises the supply, and by a double action lowers the price... Both in a given market and on an average of years, the power of bargaining will enable a seller to obtain higher priées [than without that power] ". Fleeming Jenkin. " Graphie Représentation of the Lawsof Supply and Demand " dans Recc'ss Stiuiics (Edimbourg, 1870), pp. 173-175.

I02 CHAPIIRE II

de niîiitres et de serviteurs en nombre égal, les uns et les autres traitaient, soumis à la seule condition que chaque maître n'emploierait qu'un homme et que chaque homme ne servirait qu'un maître, // //'\' aurait pas lieu quà un arraiii^ciiicid unique, iixé par une sorte de loi naturelle et qu'on aurait pu prévoir si l'on avait connu les prétentions exactes des parties, mais à une inhnité d'ententes, dont la réussite dépendrait de la maîtrise des contractants dans l'art du marchandage et de mille circonstances fortuites. ' Pourtant il est probable que, quelle que soit l'indécision sur le résultat final, ce résultat sera défavorable an serviteur qui se trouve isolé ; le maître sait, en effet, que livré à ses seules ressources, il sera contraint de traiter.

Mais dès que les travailleurs, y compris l'homme marginal, sont capables de s'associer, de décider en commun qu'ils ne traiteront pas au-dessous d'un prix donné, il devient plus difficile encore qu'auparavant d'envisager à l'avance ce qui se passera sur le marché. La plus-value que reçoit chaque industrie, appelée par Marshall quasi-rente, et qui est faite de la difterence entre le prix de vente et les frais de production des marchandises, va se trouver répartie entre employeurs et employés dans une proportion tout d'abord indéterminable. ■ Si les seconds sont unis, s'ils ne se contentent pas de ce qui leur est proposé et s'ils

' '' Suppose a market consisUng ot an equal nimiher ol mastcrs and servants, offering respectively wages and service, subject to the Cîindition that no man can serve two niasters, no master eriiploy more than one man ; or suppose equilihrium alreadv established between such parties to be disturbed by any sudden influx ol wealth into the hands of the masters. Then there is no determinate, and very generally [no] unique arrangement tovvards which the system tends under the opération of, may \ve say, a law of Nature, and which would be prediclable if \ve knew beforehand the real requirements of each, or of the average dealer ; but there are an indefinite number of arrangements à priori possible, towards one of which the system is urged, iiot by the concurrence of innumerable (as it were) neuter atoms eliminating chance, but (abstraction being made of custom) by what has been called the Art of Bargaining— higgling dodges and designing obstinacy, and other incalculable and often disreputable accidents ". F. Y. Edgeworth, Mathematical Psychics (Londres, 1881), p. 46.

=* " If the employers in any trade act together and so do the employed, the solution of the problem of wages becomes indeterminate. The trade as a whole may be regarded as receiving a surplus (or quasi-rent) consisting of the excess of the aggregate price which it can get for such wares as it produces, over whal it has to pay to other trades for the raw materials, etc., which it buys ; and there is notltiu^ but hargahiin,i> to décide the exact shares in which iliis shoiild go to employers aud cniployeti ". Economies of Iiuiiistrv. p. 341.

prouvent surtout qu'ils peuvent ne pas s'en contenter, il y a toute probabilité que les conditions sur lesquelles l'accord se fera seront suffisamment équitables et ne consacreront la défaite d'aucun des adversaires. Dès 1869, John Mill écrivait que '' rien, si ce n'est une étroite combinaison, ne peut donner aux employés une chance de succès dans leurs contestations avec les employeurs. " ' Depuis, cette opinion semble avoir prévalu chez la majorité des économistes. Sidgwick, ' Edgevvorth, ^ Taussig ^ viennent affirmer que non seulement l'action du Trade Unionisme est utile, parce qu'elle fait du contrat de travail quelque chose de vraiment bilatéral, de préalablement indéterminé au lieu d'en faire l'enregistrement des décisions d'une volonté unique, mais que cette action, si elle s'exerce avec mesin-e, ne saurait être préjudiciable aux catégories d'ouvriers non directement intéressées.

Le Socialisme, à quelque époque qu'on l'envisage, apparaît comme une doctrine de justice sociale ; d'autre part, loin de vouloir amoindrir l'individu, il cherche à donner à ses facultés leur plein développement. Sans doute, les mobiles désintéressés ne sont pas inopérants, sans doute la notion du bien commun est, quand elle est suffisamment cultivée, génératrice d'actions qui, par leur éclat, peuvent dépasser toutes les autres ; mais, néanmoins, dans les opérations concrètes et effacées de la vie de chaque jour, dans cette segmentation des capacités humaines qu'entraîne la division du travail, le seul stimulant sur lequel on puisse tabler est encore celui d'une récompense équitable ; or, pour avoir ce caractère de justice, celle-ci doit être déterminée d'après certains principes universellement acceptés. Il est vrai que, sous l'empire du besoin, le salarié peut se contenter d'une rémunération inférieure. On sait que contre

^ Foiiiiiglitly Review. Mai 1869.

' " Combination is, in fact, the only way by which the poor can place themselves on a par with the rich in bargaining ". H. Sidgwick. Elcinents of Polit i es, ch. xxvni, sec. 2, p. 579 (Londres, 1897).

^"Combination tends to introduce or increase indeterminateness ; and the iinal settiements thereby added are more favorable to the combiners than the final settiements previously existing ". Edgevvorth. Mathematical Psycliics. p. 43^

■* " It is safe to say that in concrète life it happens very rarely, probably never that a spécifie rise in wages, secured by strike or trade union pressure or simple agreement, can be shown to bring any off-setting loss in the wages of those not directly concerned ". Wai^es ttiid Capital, par F. W. Taussig (Londres, 1806), p. 103.

cette solution, l' Individualisme ne trouve aucune raison de protester. Pour lui le salaire ne saurait être injuste, à quelque niveau qu'il monte ou qu'il descende, car il ne fait qu'obéir au jeu des lois économiques. Pour lui il n'y a pas de salaire idéal auquel les salaires présents puissent être comparés. Il demande seulement que la loi assure à l'ouvrier la possession paisible de ce revenu que ni sa volonté ni celle de la Collectivité ne contribuent à lixer. L'état de droit n'est ainsi que la consécration de l'état de fait ; il ne se présente jamais comme une réaction consciente contre le mécanisme de la distribution.

Le Socialisme part, au contraire, de données sinon abstraites, du moins réfléchies. Chez lui l'état de droit est subordonné à une notion primaire, qui se modiiie en apparence à mesure que la science économique progresse, mais qui n'est jamais que le rayonnement d'une même idée : celle de justice. C'est en s'inspirant d'elle qu'il modèle le monde extérieur, laissant librement s'exprimer les tendances qui s'y conforment, détournant ou annihilant celles qui s'y opposent.

Quand donc nous voulons étudier la position du Socialisme en matière de salaires, c'est toujours à cette idée de justice qu'il nous faut revenir. C'est d'elle, en somme, que procédait le Marxisme quand, après avoir montré que toute valeur était travail, il déclarait que le travail seul devait entrer en possession du profit. Tant que l'ouvrier se voyait privé d'une parcelle, si mince fût-elle, de ce dernier, le problème social n'était pas résolu : il ne pouvait l'être que par une interversion révolutionnaire des rôles, les expropriés devenant les expropriateurs. Et c'est pourquoi Marx ne voyait de possibilité d'existence pour le Socialisme qu'après un bouleversement total.

Aujourd'hui les circonstances ont changé. La notion de la valeurtravail se trouve presque universellement abandonnée ; la valeur apparaît comme quelque chose d'extérieur au produit lui-même, comme l'émanation du désir social ; elle colore les objets ; elle a sa source dans la volonté ou dans les appétits de la Communauté ; elle est, comme ces derniers, essentiellement instable, volatile ; et, de plus en plus, nous voyons la Collectivité, surtout lorsqu'il s'agit d'un bien durable et iixe comme la terre, émettre la prétention de repren-dre ce qu'elle a créé. Ainsi a pris naissance la théorie de " la plusvalue non gagnée " (unearned incrément). En outre, la Rente est considérée, non comme un attribut de la jMopriété foncière, mais

comme un phénomène d'ordre général : en ce qui concerne l'industrie, il résulte de l'inégalité des entreprises, de la situation des lieux sur lesquels elles sont érigées, ' de la force motrice que la nature a pu mettre gratuitement à leur disposition, toutes choses qui restent indépendantes de la volonté des travailleurs et dont ils ne sauraient prétendre tirer profit. Quel est le socialiste qui proposerait aujourd'hui qu'une Compagnie de Chemins de Fer accordât aux employés d'une même catégorie une rétribution variant avec le nombre des voyageurs transportés sur chacune des lignes où ils auraient leurs occupations ?

L'idée de justice ne peut donc plus être satisfaite par un plan de réorganisation qui proportionnerait la récompense de l'ouvrier à la valeur du produit. C'est pourquoi le Socialisme contemporain semble vouloir rompre le lien qui associait le sort de l'homme à celui de la chose. Désormais ce salaire sera juste qui, tout en tenant compte de l'effort fourni, assurera au. bénéficiaire une vie décente, une participation réelle aux bienfaits que les progrès de la civilisation mettent à sa portée. C'est de ce principe intangible que dépendra le droit pour une industrie de continuer à exister ; c'est à lui que devra se soumettre le consommateur dans sa recherche du bon marché, lorsqu'un objet ne pourra trouver acquéreur qu'à un prix incompatible avec des conditions de vie normales pour l'ouvrier qui l'aura fabriqué. Ainsi donc, en attendant que la reprise de tous les instruments de production par la Collectivité devienne — ce dont nous devons douter — chose possible, l'industrie privée sera soumise, si le Socialisme peut faire prévaloir ses vues, à une double obligation : elle devra être efficace, elle devra assurer à ceux qu'elle emploie un salaire jugé socialement satisfaisant.

Mais il n'est pas indifférent de savoir si le second but ne peut être atteint que par l'action autoritaire de l'Etat ou si, au contraire, les intéressés sont capables de faire respecter eux-mêmes leurs droits. De ce qui précède nous déduirons que les salaires organisés en

1 Mr. Bernard Shaw écrit spirituellement dans Tlie Inipossibilities of Anarchism : " Your takings dépend, not on yourself, but on the number of people who pass your window per hour. At Charing Cross or Cheapside fortunes are to be made ; in the main street at Putney one can do enough to hold up one's head ; further ont, a thousand yards right or left of the Portsmouth Koad, the most industrious man in the vvorld may go whistle for a customer, " (Fabian Tract No. 45)-

Unions peuvent rétablir l'équilibre sur le marché du travail, peuvent empêcher que les conditions générales d'emploi dépendent de l'homme marginal, peuvent, en insistant sur l'observation de la Règle Commune, interdire à l'entrepreneur de profiter des défaillances de chaque individu. Mais la Règle Commune n'est-elle elle-même qu'une formule abstraite, qu'une sorte de moule dans lequel le métal n'a pas encore été coulé ? Quand on dit que les Trade Unions veillent à ce que ceux de leurs membres qui appartiennent à une même classe soient également rétribués — et signent en conséquence des contrats collectifs ou font appel à la loi — on n'a pas encore effleuré la question principale : Quel doit ctre^ d'après lopinion ouvrière^ le montant de la rétribution ? Les prétentions des Unions oscillent-elles selon les circonstances ou, au contraire, sontelles inspirées par un idéal sur lequel ces dernières n'ont aucune prise ? Le Socialisme admet, après l'expérience des dernières années, que les travailleurs peuvent améliorer leur sort par leurs propres eftorts ; mais, ce faisant, opèrent-ils empiriquement, se soumettant à la mauvaise fortune de leur industrie et tirant parti de la bonne, ou au contraire ont-ils, comme lui, devant les yeux une claire notion de justice, dont insensiblement ils cherchent à se rapprocher ?

On peut aftirmer sans crainte que les Unions commencent à adopter à l'heure présente, en ce qui concerne les salaires, le point de vue socialiste. La doctrine du " living wage " gagne sans cesse du terrain et a pour elle l'avenir. Mais cette doctrine s'est constituée lentement: ce n'est qu'à partir de 1889 qu'elle a véritablement inspiré la politique de certaines Associations, et qu'elle a fait reculer la doctrine des Intérêts Acquis et celle de l'Offre et de la Demande, auxquelles le Socialisme, pour des raisons différentes, ne saurait souscrire.

La doctrine des Intérêts Acquis repose sur l'afthmation que tout salarié qui s'est élevé au dessus du rang de travailleur non spécialisé (unskilled) doit être considéré comme possédant un véritable monopole, et que personne n'est en droit d'intervenir pour rendre sa situation pire ' ; l'Union à laquelle il appartient doit donc

' Les ouvriers sont surtout frappés de la protection légale dont jouissent les professions libérales et procèdent par analogie : " The youtli who lias the good fortune and inclinations for pieparing hiinself asa usefui member of society

veiller à protéger rindustrie qui l'occupe contre l'uitrusion de nouveaux venus non qualiiîés ; elle doit aussi veiller à ce que la technique de la production ne soit pas nioditîée de telle sorte que l'on puisse faire appel à tous les concours. Doctrine non de progrès, mais de continuité et de conservatisme social, qui possède de puissantes racines psychologiques, oppose le besoin de sécurité au besoin d'innovation, étend, en somme, au travail les motifs qui justilient le droit de propriété ' et c]ui expliquent aussi la prétention du fermier anglais ou irlandais quand celui-ci demande à la loi de rendre son bail moins précaire. " Doctrine qui convient parfaitement à une société à l'état statique, hiérarchisée, où les fonctions sont définies, où les métiers, figés et pittoresques, peuvent facilement empêcher les empiétements réciproques, où chacun n'a d'autre ambition que de ne pas déchoir, où les salaires de même que les revenus semblent suffisants pourvu qu'ils ne soient pas inférieurs aux salaires ou aux revenus du jour précèdent. Mais doctrine inapplicable dès cjue de jeunes énergies se font jour, dès que les conditions modernes d'exploitation égalisent les capacités, dès cjue la division des tâches et l'intégration nous font assister à un perpétuel chevauchement d'une industrie sur l'autre, dès que le " droit au travail " de l'ouvrier non-spécialisé apparaît menaçant, dès, surtout, que la volonté collective de la nation est assez forte pour s'imposer aux volontés particulières et pour laisser entendre qu'elle ne peut consentir à voir stéréotyper, pour le bénéfice de certains, l'ordre économique

hy the study of physic, and who studies that profession witii success so as to obtain his diploma from the Surgeons' Hall, or the Collège of Surgeons, naturally expects in some measure that he is entitled to privilèges to which the pretending quack can lay no claim ; and if in the practice of that u-eful profession, he finds himself injured by such a pretender, he has the power of instituting a course of law against him. Such are the benehts connected with the learned professions. But the mechanic, though he may e.vpend nearly an equal fortune, and sacrifice an equal portion of his life, in becoming accjuainted with the différent branches of uscful mechanism, has no law to protect his privilèges. It behoves him, therefore, on ail reasonable grounds, and by ail possible means, to secure the advantages of a society like this to himself ". Rnles and Régulations to he observcd by the Memheis of tlie Joiinieymeu Steam Engine and Macliinc Makcis and Millii'nghts Friendly Society iGlasgow, 1845).

\ " To the economists and statesmen of the time the protection of the vested interests of each class of tradesmen appeared a no less fundamental axiom of civilised society than the piotection of property in land or chattels ". Webb, Ind. Dcmoc, p. 565.

- Cf. Webb. Ibid., p. 567.

d'une époque, à voir tenir la démocratie tout entière à l'écart des sources de la richesse publique. '

Individualistes et socialistes se trouvent donc d'accord pour condamner sous sa forme absolue la doctrine des Intérêts Acquis, et les Unions se sont elles-mêmes rendues à l'évidence. Les cas sont rares où la limitation du nombre des apprentis, l'exclusion des hommes " illégaux " sont encore exigées ; ils existent pourtant, et nous avons vu comment' certains esprits attardés se montrent hostiles à l'application de la Règle Commune, la véritable raison d'être de l'Unionisme moderne. Ils forment dans le vaste monde du travail un petit monde à part, une minuscule société où régnent, nous assurent les Webb, une dignité paisible, une courtoisie grave, un respect excessif des droits et des sentiments de chacun : peut-être un jour trouveront-ils leur Dickens, peintre attendri des choses condamnées qui ne veulent pas mourir. -

La doctrine de l'Offre et de la Demande inspire, sans conteste^ les Unions de 1843 à 1880. Elle assigne à l'action collective le même rôle que celui qui revient à l'action individuelle sous un régime de concurrence absolue. Chaque Union doit, en englobant la totalité des ouvriers d'une certaine profession, être capable de faire protiter ses membres de tout accroissement de prospérité dans l'industrie considérée. A l'exclusivisme de la doctrine des Intérêts Acquis succède un inclusivisme aussi absolu. Il faut que l'Union veille à ce qu'aucun travailleur ne se trouve sans emploi, il faut que l'offre de main-d'œuvre soit toujours aussi restreinte que possible. ■' C'est

' On peut remarquer que John S. Mill reconnaissait à l'ouvrier " déplacé " de la situation qu'il occupait par un nouveau procédé mécanique juj^é utile par la société une indemnité semblable à celle que touche le propriétaire foncier exproprié par une Compagnie de Chemins de Fer. [Principles of Politlcal Economy. Livre i, ch, vi, sec. 3, p. 62.)

- Rien n'est plus typique que l'extrait suivant d'une lettre adressée en février 1897 par un vieux compositeur à la Typoi^raphicitl Circiihir. " It is useless saying \ve cannot resist the machine. I say \ve eau and must Are \ve to prostrate ourselves before this Juggernaut of a ' higher civilisation ' and he crushed out of existence vvithout a protest ?... To live by his own industry is every man's birthright, and whoever attempts to curtail that right is a traiter to the community. " (Cité par Webb. Ind. Denioc, p. 571).

' Les ouvriers en flint-glass déclaraient : " It is simply a question of supply and demand, and \ve ail know that if \ve supply a greater quantity of an article than what is actually demanded that the cheapening of that article, whether it be labour or any other commodity, is a natural resuit ". Webb. History of Trade Uiiioiiisiii.. p. 183.

ainsi que les filateurs de coton exigent que chaque adulte ait à sa disposition deux enfants : le monde extérieur se trouve, de la sorte, vidé de tous les concurrents éventuels.

Avec cette doctrine, le sort de l'ouvrier est lié à celui de l'industrie qui l'occupe : les hauts et les bas de cette dernière correspondent pour lui à des périodes de misère ou de supertlu. - F'eu à peu le salaire n'est plus influencé par aucune considération humaine ; il est le résultat d'un calcul ; il monte ou baisse mécaniquement avec le prix de vente. L'échelle mobile, si longtemps adoptée par les producteurs de fer et de charbon, reparaît. Le patron accepte de se soumettre à la Règle Commune, les ouvriers renoncent à se prévaloir pour un temps de toute diminution dans leur nombre. Le matérialisme de la doctrine précédente se trouve encore accentué : il ne s'agit plus de l'offre et de la demande de maind'œuvre, mais de l'offre et de la demande du produit du travail.

Le salarié devient ainsi une sorte d'associé ou de commanditaire, et comme tel, sa part de bénéhces dépendant uniquement du prix de vente, il a intérêt à ce que ce prix soit aussi élevé que possible, ou, si l'on veut, à ce que la production soit des plus restreintes, car, dès que cette dernière peut être indéhniment accrue, les salaires ne sont plus, en fait, protégés, et l'échelle mobile devient un véritable leurre. Si les entrepreneurs sont consentants, on assiste alors à la création d'un Trust formé contre les consommateurs. Un exemple de ces ententes d'un nouveau genre nous fut fourni par la fameuse "Alliance" de Birmingham, conclue par un groupe de manufacturiers et d'ouvriers, " en vue d'améliorer les prix de vente, de régler les salaires sur la base de ces prix améliorés et d'assurer ainsi des prohts plus élevés aux employeurs en même temps que des gages plus considérables aux travailleurs. " ' C'est dire que la même industrie pouvait offrir un modèle de trois combinaisons : les ouvriers se liguaient contre les patrons, les patrons contre les ouvriers et tous unissaient leurs forces contre le public.

La doctrine de l'Offre et de la Demande, pas plus que celle des Intérêts Acquis, ne peut donc être acceptée par le Socialisme. Sans

' " Middk-class public opinion, which had accepted as inévitable the starvation wagcs caused by Supply and Demand in the lean yeârs, was shocked in 1872-73 at the rumor of coal miners and ironworkers, in those times of plenty, demanding ten shillings or even a pound a day, and faring sumptuously on green peas and Champagne.''. Webb., Ind Deiiioc, p. 575.

- Cité Webb. Ibid.. p. 578.

I lO CHAPITRE II

doute elle n'entrave pas tout progrès dans la production, sans doute il n'est pas indifférent de voir, grâce à elle, le profit plus largement distribué, mais elle ne saurait s'accorder avec un plan général d'organisation sociale. Elle n'est, nous l'avons vu, que la justification d'une forme de concurrence supérieure, intéressant des groupes et non des uidividus, et, comme toute concurrence exagérée, elle aboutit au monopole. ' Son application peut être profitable à certains, elle ne peut l'être à l'ensemble. Elle fait dépendre les salaires des hasards du marché, de la hardiesse des Unions et de la passivité des consommateurs. Mais elle ne tient nul compte de l'intensité de l'effort, ni des besoins réels du tiavailleur et, comme le proclament éloquemment les historiens du Trade Unionisme, " une doctrine dont le résultat est d'obtenir pour la communauté 37 heures de travail hebdomadaire de la part du piqueur (hewer) bien nourri du Xorthumberland, d'obliger la blanchisseuse à peiner pendant 70 heures, ainsi que d'astreindre le cloutier, qui jamais n'a son content de vivre, à un labeur de 80 heures, porte en elle-même sa propre condamnation. " Mais, même lorsqu'il s'agit d'Unions privilégiées, ses inconvénients restent graves ; elle détruit toutes les conditions de stabilité dont dépend l'exercice de la plupart des vertus sociales. Rien n'est moralement plus fâcheux pour les travailleurs que de passer par des alternatives de satiété et de pénurie, de gagner, comme le fond les ouvriers en chaudières, 300 livres une année et 50 l'année suivante.

Néanmoins, il y a peu de chances pour que les Unions très fortes renoncent immédiatement à cette doctrine ; il faudrait pour cela que leurs tendances individualistes — tendances identiques à celles qui, dans le domaine politique, avaient donné naissance au Radicalisme — s'atténuent et fassent place à un collectivisme éclairé, à une conception différente de la vie, impliquant un véritable renoncement et la subordination des intérêts d'une catégorie de travailleurs à ceux de la classe ouvrière tout entière.

Et pourtant des signes auxquels on ne saurait se tromper montrent qu'un changement est proche et que la doctrine plus idéaliste, plus souple du '' Living Wage " sera celle à laquelle, non certes l'unanimité, mais la majorité des salariés se ralliera. C'est d'abord l'envahissement du Trade Unionisme par ces légions d' " Unskilled "

' '■ The more perfect the compétition, the more certain and strong is tiie resulting monopoly ". Prof. P'o.\;\ven. Discours sur '■ Tlie Growth of Monopoly and its bearing on the functions of the State ", à la British Association, i888.

qui n'ont pas d'intérêts acquis et que leur organisation rudinientaire place toujours, au cours des négociations paciliques avec les .entrepreneurs, dans une situation stratégique inférieure. Pour eux, l'offre et la demande n'ont pas de signification. Ils ne connaissent qu'une demande minimu, mais absolue, puisque exprimant des besoins purement physiologiques. Qu'ils fassent appel à la violence ou réclament le secours de la loi, c'est toujours un salaire vital qu'ils cherchent à s'assurer : le grand soulèvement de 1889 nous en donne la preuve. Mais il ne faut point croire que la notion du " living wage " n'ait fait de progrès que dans les rangs des travailleurs non spécialisés. L'attitude des mineurs après la grande crise de 1892-93 nous montre quel est le chemin parcouru. Alors que les propriétaires prétendaient opérer une réduction générale des salaires, ils désavouèrent définitivement et solennellement la théorie de l'Offre et de la Demande. " Les ouvriers considèrent comme une question de vie ou de mort", déclara le Vice- Président de la Fédération, " que, quel que soit l'état de l'industrie, celle-ci garantisse au travailleur sa subsistance. Ils soutiennent que c'est un principe essentiel que chaque homme puisse vivre de son travail, et, malgré toutes les leçons des économistes, malgré toutes les doctrines qui sont enseignées sous le nom d'oftre et de demande, ils disent qu'il y a luie doctrine plus grande et qui les dépasse toutes : la doctrine de l'humanité. " '

Le '' living wage " n'apparaît du reste pas aux yeux du salarié, de l'économiste ou du législateur comme une notion isolée. Il y avait longtemps que le public anglais avait acquis la conviction que les coiidilioiis du travail, c'est-à-dire l'application des mesures d'hygiène et de sécurité, la limitation de la journée des femmes et des enfants, ne pouvaient dépendre ni des initiatives privées, ni de la position stratégique des bénéiiciaires, ni de l'état de prospérité de l'industrie. Peu à peu, chaque salarié se trouvait mis en possession d'une sorte de statut, avec des droits et des obligations ; et le " living wage", soit qu'il varie avec chaque corps de métier, soit qu'il se présente comme le salaire minimum, au-dessous duquel aucune industrie ne peut légalement descendre, n'est qu'un complément à ce statut, complément qui s'impose dès que l'interventionnisme perd son caractère de réaction instinctive contre les abus du laissezfaire et qu'un sentiment se fait jour, celui que " les intérêts

' Discours de Sam Woods, M. P. à la conférence annuelle de la Fédération des Mineurs de Grande Bretagne. (Hanley, janvier i8y2), pp. ihio.

primoidiaux de la Communauté ne sont sauvegardés que si l'on assure résolument à chaque section de travailleurs les conditions nécessaires à l'accomplissement continu et efficace de sa fonction particulière dans l'organisme social. " '

Ce qui fait que cette doctrine soulève encore certaines hostilités, c'est que son application est inhniment plus délicate que celle des règles qui concernent la durée, l'hygiène et la sécurité. Un comité, composé de médecins et 'd'hommes compétents, détermine assez facilement quelles dimensions doit mesurer chaque atelier, comment l'éclairage et la ventilation doivent être organisés, et même, au besoin, combien d'heures de travail peut fournir, sans que sa santé soit compromise, un individu de tel âge, de tel se.xe : les organes humains, quel que soit le métier considéré, restent identiques. Mais comment décider que tel salaire sera juste ou injuste, quand les goiits, les habitudes varient dans chaque branche, quand le superflu des uns assurerait à peine aux autres le nécessaire ? Comment établir une gradation dans laquelle la prédominance de l'élément intellectuel sur l'élément purement manuel et le degré de régularité dans l'emploi entreront en ligne de compte ?

La difhculté, si elle est réelle, n'est point insoluble. Elle ne concerne du reste pas le salaire minimum absolu, celui-là même qui doit surtout être tixé par voie d'autorité. " Il est, en effet, aussi aisé de définir la somme de nourriture et de vêtements dont l'être humain a besoin pour subsister que le laps de temps pendant lequel ses muscles

1 Webb. Iiid. Dciiwc, p. 5Q0. Cf. Lloyd Jones. " The first thing that those who manage trade societies should settle is a minimum which they should regard as a point below which they should never go. Such a one as will secure sufficiency of food, and some degree of personal and home comfort to the worker ; not a misérable allowance to sfarve on, but liviiig uuii^cs. " (Shotild IVa^cs bc regiilated hy Maïkct Price f Beehive, i8 juillet 1874I. En France, M. Bourguin soutient avec éloquence la même théorie : " Les salaires peuvent eux-mêmes, par la puissance de la loi ou des organisations ouvrières, avoir une force suffisante pour s'imposer à un taux minimum comme le loyer de l'argent ou les impôts, et pour forcer la production à se restreindre lorsque les pri.x sont trop bas ". Les Systàncs Socialisles, p. 370

- 11 ne serait pas non plus impossible de fixer par voie législative, après enquête et en tenant compte des rapports d'experts ou de conseils locaux, des minima de salaires, applicables à la dcniihc catcgoric des travailleurs occupés dans chaque profession et supérieurs au minimum absolu applicable à toute l'industrie. Un mouvement dans ce sens semble à l'heure où nous écrivons ces lignes se manifester parmi les mineurs. L'intervention du pouvoir serait déterminée, selon les cas, par le défaut d'efficacité de l'Union ou par les dangers qu'une grève ou un lock-out ferait courir à la Collectivité.

peuvent agir. Pour tous les autres '' living-wages ", qui sont des moyennes et jamais des maxima, ne semble-t-il pas que les Unions, dès qu'elles seront converties à la doctrine nouvelle, pourront réunir assez d'informations pour fonder leurs demandes sur des données qui exprimeront les besoins véritables de leurs membres ? Et alors ne seraient-elles pas vis-à-vis des employeurs dans une position très voisine de celle qu'occupent les fonctionnaires de tous grades vis-à-vis de l'Etat ou des Municipalités, avec cette différence que ce seraient les salariés et non plus l'entrepreneur qui fixeraient les termes du contrat ? Dans les rudiments d'exploitation collective que nous avons sous les yeux, n'est-ce pas, en somme, le " living wage " qui prévaut ? La puissance publique, lorsqu'elle établit des conditions d'emploi, tient-elle compte des variations dans le nombre des postulants et dans la productivité de la fonction ? Ne cherche-t-elle pas, au contraire, à proportionner les salaires aux qualités spéciales que chaque poste exige en même temps qu'aux besoins normaux de la classe à laquelle elle s'adresse ? C'est de cette conception que part le Socialisme et c'est elle cju'il tend à généraliser à mesure que ses conquêtes se multiplient. Si donc les Trade Unions règlent à l'avenir leur action en vue, non de partager entre leurs membres les dépouilles d'un combat livré contre les producteurs d'abord, contre la Collectivité ensuite, mais d'assurer à chaque section de citoyens la satisfaction de ses besoins " scientifiquement déterminés ", on pourra dire qu'en ce qui touche à l'avenir du salariat, elles auront réalisé le Socialisme dans un milieu libre.

Le Trade Unionisme peut parvenir, si sa puissance est suffisante, à attribuer à la classe ouvrière une part équitable du Dividende National. Mais, au point de vue socialiste, ce n'est pas assez qu'il contribue à l'œuvre de justice, il doit aussi contribuer à celle d'efficacité. Si l'adoption de la Règle Commune avait pour effet d'entraîner pour l'industrie nationale un état d'immobilité, de stagnation, ne nous trouverions-nous pas brusquement reportés en arrière, ne verrions-nous pas reparaître, modernisées, les guildes et les corporations, et la doctrine du Salaire Vital, que nous avons admise à cause de sa souplesse et de son idéalisme, ne serait-elle pas une réplique de la doctrine des Intérêts Acquis ?

11 est, nous l'avons vu, peu désirable que les salaires suivent les

oscillations de l'industrie à une époque donnée : cela est moralement nuisible aux travailleurs, cela est matériellement dangereux pour la Collectivité. Mais ce que l'on est, au contraire, en droit de souhaiter, c'est que la somme répartie chaque année sous forme de salaires grossisse graduellement et que la condition des ouvriers progresse sans heurt, sans réactions, indéiîniment. Ceci n'implique du reste aucun abandon du " living vvage ", lequel est par sa nature même extensible, puisqu'il' incarne des besoins pratiquement illimités. Comment donc, toutes choses demeurant égales, le Dividende National se trouvera-t-il accru ? Par une productivité plus grande, par une efficacité plus absolue, par une sélection qui ne laissera subsister que les meilleures entreprises et qui placera a leur tête les hommes les plus qualifiés.

Voj^ons comment l'action du Trade Unionisme contribue à ce résultat. Tout d'abord, il faut insister sur le fait que la Règle Commune laisse intact le droit pour l'entrepreneur de choisir, parmi les travailleurs qui se présentent à lui, l'individu qui lui paraît le plus apte. Les conditions d'emploi sont déterminées à l'avance, mais le contrat ne porte jamais sur la personnalité des employés. La concurrence entre ces derniers ne disparaît donc pas ; pourtant elle s'exerce, ce qui est nouveau, non sur le salaire mais sur la nature du travail, non sur le prix mais sur la qualité. Alors que, dans les industries non réglementées, l'employeur peut hésiter entre l'homme d'une habileté spéciale, qui exige un salaire élevé et une journée réduite, et l'ouvrier inexpérimenté, qui se contente d'une rémunération dérisoire et de conditions dégradantes, il est naturellement enclin, dès qu'il est lié par un contrat collectif ou par une décision légale, à s'assurer le concours du travailleur dont les capacités lui semblent le plus en rap}')ort avec le sacrifice qu'il consent. '

Mais la Règle Commune n'a pas seulement pour effet de développer cette faculté de choix chez l'employeur ; elle est aussi pour

' "It is often supposée! that this effcct of a Standard Kate is confmed to Time Wages. But it opérâtes also when (as is the case among tiie majority of Trade Unionists) the Standard Rate is a Piecework List. Even if the employer pays only in proportion to the work done, it is economically disadvantageous to him and to the community that his premises, machinery, and brain-power should be used short of their maximum capacity. The effect is intensified with every increased use of capital or brain-power in industry. The économie compulsion on the cotton manufacturer to sélect the most efficient workman to fill a vacancy is as much due to the high cost of machinery as to the high Piecework List ". Webb. /;((/. Douoc, p. 717.

l'ouvrier un stimulant ; elle réagit sur son caractère en même temps qu'elle améliore son physique. D'une part, le jeune travailleur qu'attirent les fonctions supérieures, en raison du taux élevé du salaire qui y est attaché et des jouissances qu'elles procurent, se rend bien vite compte qu'il lui est impossible de s'y faire admettre autrement qu'en fournissant la preuve de ses connaissances techniques, de sa régularité, de sa bonne conduite. Chaque classe, loin d'être immobilisée, trouve donc dans la Règle Commune une raison d'augmenter sa propre efficacité. Par contre, parvenue à un certain degré de spécialisation, elle s'aperçoit que la même Règle Commune engendre aussi la sécurité et la permanence d'emploi. Un métier peut être aussi " ouvert " que possible, jamais un employeur ne voudra risquer, en embauchant des ouvriers qui acceptent de travailler au dessous des conditions syndicales, de voir l'équipe de spécialistes qu'il aura mis des années à recruter, l'abandonner. ' Ainsi se forment des couches successives, ayant chacune ses capacités, ses goûts, ses besoins, ses traditions. Ainsi le Trade Unionisme, grâce à la Règle Commune, résout automatiquement, et dans le sens le plus favorable au progrès, ce problème complexe, dans lequel certains ont voulu voir la pierre d'achoppement du Socialisme : la répartition des tâches. Un même salaire récompense un même effort et chaque homme se trouve mis à la place qu'il doit occuper.

Ce n'est pas seulement par la volonté, mais aussi par la possibilité physique de faire mieux, que l'ouvrier est rendu plus efticace. Nous savons que cette possibilité n'existe pas tant que le corps humain ne se trouve point protégé contre la faim et les intempéries, tant qu'il respire dans une atmosphère viciée, tant que l'esprit n'est pas débarrassé de l'angoisse qu'engendre un labeur trop prolongé joint à l'incertitude sur le sort du lendemain. - Or, les enquêtes de Mr. Charles Booth, les témoignages de Sir R. Giffen devant la

' C'est pourquoi le " picketing ", dont nous parlerons plus tard, est inconnu parmi les ouvriers du coton du Lancashire. La grève ne peut être chez eux qu'une épreuve d'endurance et ne se termine que lorsque tous consentent à reprendre le travail.

- " In England now, vvant of food is scarcely even the direct cause of death ; but it is a fréquent cause of that gênerai weakening of the System which renders it unable to resist disease ; and it is a chief cause of industrial inefficiency. After food, the next necessaries of life and labor are clothing, house-room, and firing ; when they are déficient the mind becomes torpid and ultimately the physical constitution is undermined, etc. " Marshall. Principlcs of Economy, p. 277.

Il6 CHAPITRE II

Commission Royale du Travail permettent d'affirmer que dans le Royaume-Uni plus de 8.000.000 et à Londres plus de 1.000.000 d'ouvriers reçoivent encore un salaire inférieur à une livre sterlint^ par semaine. ' Une grande partie de la classe ouvrière est donc, à l'heure actuelle, trop mal nourrie et trop mal logée pour fournir l'effort dont elle est certainement ca})able. Seule la Règle Commune pourra, en améliorant cette situation, mettre à la disposition de la Collectivité des trésors d'énergie encore insoupçonnés, et faire une réalité de la sélection des plus aptes.

Si des travailleurs manuels nous passons aux employeurs et aux entreprises, nous voyons que les effets du Trade Unionisme sont identiques. Dès que les entrepreneurs ne peuvent plus se concurrencer en abaissant les salaires ou en prolongeant la durée du travail, la victoire reste nécessairement aux plus hardis, à ceux qui n'hésitent pas à porter leur outillage au dernier degré de perfectionnement. Il est indéniable que les grèves répétées des Filateurs de Coton de 1829 à 1836 et l'établissement de listes assez élevées de travail aux pièces contribuèrent à l'adoption de la " mule "automatique. " Ainsi la routine fait place à la réflexion, ainsi le capitaine d'industrie se trouve sans cesse sur le qui-vive, ainsi seuls peuvent survivre ceux qui, par leur intelligence et leur esprit d'initiative, se trouvent être en quelque sorte, dans les fonctions de direction, les véritables délégués de la Communauté. " Nous autres employeurs '\ avouait l'un d'eux il y a quelques années, '' devons plus, en corps,, que nous ne sommes portés à l'admettre aux perfectionnements dans nos méthodes de production qui ont leur cause dans la fermeté et l'indépendance des combinaisons ouvrières. La sagesse et l'esprit d'entreprise qui régnent dans nos industries font l'envie du monde entier. C'est à cause de l'énergie et de l'opiniâtreté des Trade Unions que des Actes du Parlement ont été votés qui, autrement, n'auraient reçu l'appui ni des employeurs ni des politiciens et qui ont tous tendu à améliorer l'état du commerce britannique." ^ — Le Trade Unionisme favorise donc plus qu'il ne l'entrave l'évolution économique, telle que nous l'avons décrite précédemment : par lui, les établissements les mieux outillés, les seuls qui n'aient pas à souffrir de l'application

' Voir pour Sir R. Giffen les questions 6942, 6943, et Life and Labour 0/ the People de Ch. Booth, vol. ix, p. 427.

- Dans le même sens voir Marx. Capital (Part, i.v, ch. xv, sec. 2, vol. 11, p. 390 de la traduction anglaise de 1887).

^ Marther. Coiitemporary Review, Nov. 1892.

de la Règle Commune, éliminent leurs concurrents inférieurs. F^ar lui, l'industrie tend à se transporter vers les lieux où la matière première et où la force motrice sont le plus facilement accessibles, ce qui entraîne une diminution des frais et permet une augmentation future des salaires. Par lui, la routine et le privilège des vieilles familles d'employeurs reculent. '

Efficacité, juste salaire, tels sont, dans la plupart des cas, les résultats atteints par les Trade Unions, et, à ce titre, elles peuvent être considérées comme une émanation directe du Socialisme. Pourtant ce dernier ne saurait abdiquer complètement en leur faveur.

D'abord, parce que la Règle Commune, tout en améliorant dans une large mesure la situation des salariés, n'apporte pas une solution définitive au problème de la distribution du Revenu National. Chaque entreprise, en effet, si respectueuse qu'elle soit des obligations que la loi lui impose, et si désireuse de signer avec ceux qu'elle emploie des contrats collectifs, garde l'entier bénéfice de sa Rente. Or, nous savons qu'il est essentiel pour la réalisation du Socialisme que cette Rente, lorsqu'elle est autre chose que la récompense de capacités spéciales, profite, non aux détenteurs de capitaux, qui n'ont en rien contribué à la créer, mais à la Communauté ou à

' Il y a pourtant des limites à ce développement des établissements les mieu.x outillés. La question, qui aurait pu trou\er place dans notre chapitre sur révolution industrielle, est envisagée avec une rare pénétration par les Webb dans le Ouaiteily Journal of Economies, janvier 1888, sous le titre " The Rate of Interest and the Laws of Distribution " et elle est reprise dans leurs Pioblews of Modem Inditstry (The National Dividend and its Distribution). L'idée qui domine l'étude des Webb est que les profits ne tendent à l'égalité qu'en ce qui concerne la dernière portion de capital employée dans chaque cas. Pour toutes les autres, ils sont essentiellement variables et inégaux, et la loi du " revenu décroissant ", que l'on n'applique à tort qu'à la terre, entre toujours en jeu. Le possesseur d'une entreprise prospère n'aura donc intérêt à en accroître la dimension qu'autant que les nouveaux capitaux employés produiront plus que le revenu marginal (ou, si l'on veut, taux courant de l'argent). " Ce n'est donc pas le manque de capitaux ou l'incapacité de réaliser de plus grandes économies qui empêche Mr. Whiteley d'approvisionner tout Londres, ou Sir Thomas Lipton toute l'Angleterre... Des considérations de distance, de spécialités locales, de différences de goûts, et l'élément personnel se combinent pour entraver le pouvoir d'un seul homme dans la production " (The National Dividend, p. 220).

la fraction étendue de la Communauté dans l'action de laquelle elle a sa véritable source. Mais si certaines Trade Unions sont favorables à la Coopération, de même qu'à l'exploitation par les Municipalités ou l'Etat des grands services publics, d'autres font preuve envers ces mesures d'une invincible hostilité ; et ces dernières sont, en général, les plus fortement organisées, celles qui continuent à appliquer la Doctrine de l'Offre et de la Demande et qui sentent que leur position 'stratégique vis-à-vis d'une Collectivité se trouverait diminuée. Sans doute cette attitude se modifiera-t-elle à mesure que les salariés seront mieux capables de faire prévaloir leurs vues auprès des assemblées législatives et des pouvoirs dirigeants, mais il est évident que c'est la nation tout entière, et non les Associations ouvrières intéressées, qui doit avoir le dernier mot en ce qui concerne la répartition de la Rente. Si les travailleurs bénéficient de cette répartition, ce ne peut être que comme coopérateurs ou comme citoyens. '

De même la parole doit rester à la Communauté lorsqu'il s'agit de décider de la nature des produits à manufacturer et des procédés de fabrication. Les Unions sont naturellement portées à se prononcer en faveur de ceux qui, parmi ces derniers, exigent un travail d'une intensité miniime et qui, pourtant, par suite de leur difficulté relative, laissent aux travailleurs l'avantage de leur spécialisation. On pourrait, au besoin, sous un régime de concurrence, compter sur l'employeur, qui poursuit avant tout le bon marché, pour réagir contre cette tendance ; mais lui laisser toute latitude serait sacrifier à l'intérêt du consommateur l'ouvrier lui-même, car le bon marché

' Ce qui veut dire que tout projet de participation aux bénétices se trouve, du point de vue socialiste, condamné. La participation sous-entend, en effet, un droit éventuel de l'ouvrier sur la valeur du produit, alors que le Socialisme moderne prétend que le salaire ne doit tenir compte que de l'effort et des besoins de l'agent. Seuls les Mar.xistes pourraient, avec quelque logique, préconiser cette forme de distribution. Pour nous, elle nous semble irrationnelle et dangereuse, comme faisant reparaître, atténuée, la Doctrine de l'Offre et de la Demande. La participation aux bénéfices doit, tôt ou tard, liguer les ouvriers et l'employeur contre la Communauté. Elle est également fatale aux intérêts du Trade Unionisme, car elle sape la Règle Commune, rend la grève impossible et ruine toute solidarité entre salariés. Ces considérations n'ont d'ailleurs pas empêctié la participation de progresser en Angleterre, surtout dans l'industrie du gaz. (En 1909, 18.590 employés se partageaient £1)^.^22. Une Société, la Labour Co-Partnership Association, dont les membres sont pour la plupart Conservateurs — Mr. Balfour était Président pour 1908 — poursuit une campagne énergique en faveur de la participation).

du produit peut être atteint aux dépens de son salaire et des mesures d'hygiène les plus indispensables. Dans les branches d'industrie qui ne peuvent être encore socialisées, la volonté collective doit donc chercher à établir un état d'équilibre dans lequel les Trade Unions, d'une part, seront assez vigoureuses pour taire respecter la Règle Commune, et où les entrepreneurs, de l'autre, seront assez indépendants pour imposer la forme de production qui assure au meilleur compte la satisfaction des besoins sociaux. Chaque fois que cet équilibre sera rompu et qu'en dernier ressort la voix publique ne pourra se faire entendre, une intervention s'imposera. Si les Trade Unions sont trop faibles, un texte législatif devra leur porter secours ; si- ce sont, au contraire, les employeurs qui se montrent incapables de résister, le rachat de l'entreprise considérée se présentera comme la seule solution acceptable, la Collectivité procédant dorénavant, dans sa gestion, par voie d'autorité.

Les Unions outrepassent également leurs droits quand, dans leur détermination du " living wage ", elles refusent de prendre en considération l'état de l'industrie nationale et s'obstinent à vouloir dépasser la part du Dividende qui peut leur être allouée. Remarquons qu'il ne s'agit plus ici du fonds de salaires et que nous considérons les gages et les profits comme une même masse ; mais le coeftîcient qui revient aux entrepreneurs ne peut être ramené au-dessous d'un certain chiffre sans que ceux-ci ne préfèrent se libérer du fardeau de leur direction et donner à leurs capitaux un autre emploi. S'il s'agit d'une industrie secondaire, le mal peut n'être qu'apparent ; s'il s'agit, au contraire, d'une industrie de première nécessité, les exigences ouvrières peuvent créer un réel péril. Il faut aux Unions beaucoup de sagesse et surtout une véritable science commerciale pour pouvoir juger du moment où leurs demandes deviennent excessives, d'autant que leurs plus timides victoires soulèvent invariablement de la part de certains esprits les mêmes prédictions néfastes ; elles ont heureusement à leur disposition un baromètre infaillible : dès que la demande de main-d'œuvre diminue (la consommation ne s'étant pas restreinte)v elles peuvent être certaines d'avoir été trop loin.

Mais si la Collectivité doit nitervenir, c'est plus souvent par suite de la faiblesse de l'action ouvrière. Cette faiblesse se manifeste dès que la concentration industrielle, étudiée précédemment, n'a pas opéré ou qu'elle est poussée trop avant. Contre le travail à domicile»

I20 CHAPITRK II

contre le Trusl ou contre la Société jouissant d'un monopole de fait, l'Union est pratiquement impuissante. Dans le premier cas, le Contrat Collectif est inapplicable ; en effet, comment les intéressés pourraient-ils pourvoir aux frais nécessités par un contrôle que la dissémination des ateliers et la faculté pour les ouvriers de fixer à leur guise les heures de travail rendraient, d'ailleurs, le plus souvent illusoire ? Dans le second, l'Union perd tout l'avantage stratégique qu'elle possédait lorsqu'elle négociait ou se mesurait avec un nombre assez restreint d'employeurs, dont les ressources pécuniaires et les chances de profit étaient inégales. Ainsi, dans toutes les grèves intéressant les industries du charbon ou du coton, les employeurs qui jouissent d'une marge sensible de plus-value et qui peuvent, sans que leurs profits disparaissent, accepter les conditions des Unions, de même que ceux qui, au contraire, ne disposent que de capitaux insuffisants et pour qui tout arrêt est synonyme de ruine, cherchent toujours à faire prévaloir les idées d'entente auprès de leurs concurre!its plus riches ou moins bien outillés. ' Si ces derniers ne se laissent pas convaincre, une scission — favorable aux salariés — se produit presque toujours. Mais quand les Unions sont réduites à traiter avec un employeur unique, disposant de fonds presque illimités et n'ayant pas à craindre qu'en cas d'interruption du travail la clientèle n'émigre, on comprend aisément que les méthodes de l'Assurance Mutuelle et du Contrat Collectif perdent toute signification. Seule, celle de l'Obligation Légale reste applicable.

Nous avons vu dans un chapitre précédent que les coalitions d'entreprises n'ont point atteint en Angleterre un degré où les parties constituantes perdent toute personnalité. Nous assistons bien aussi, de temps à autre, à des combinaisons passagères d'entrepreneurs, formées en vue d'opposer un front plus large à l'attaque des ouvriers ; mais, en général, on peut afiirmer cjue l'industrie anglaise, en prenant une forme organique, rend de plus en plus aisée la conclusion de traités dont le caractère essentiel est de lier des groupes et non des individus. C'est plutôt lorsqu'on se trouve en présence d'un monopole de fait que le danger apparaît, et il semble naturel que le pouvoir de décider en dernier lieu sur les conditions d'emploi reste à la Communauté. La loi de 1803 qui donne au Board of Trade le droit d'obliger les Compagnies de

' Ind. Democ, p. 553.

Chemins de Fer à lui soumettre, chaque fois que la chuée du travail lui paraît excessive, un projet nouveau, n'est qu'une application de ce principe.

Mais même en dehors de ces cas extrêmes, les rapports des Unions et de l'organe chargé d'appliquer les décisions de la Collectivité iront se modifiant à mesure que les fonctions économiques s'ajouteront chez ce dernier aux fonctions politiques. De plus en plus, l'Etat revendiquera comme sien le droit de tracer les grandes lignes entre lesquelles la production libre pourra se mouvoir. Ainsi devront être déterminés, quelle que soit l'opinion des groupements particuliers et quels que soient les intérêts acquis, le minimum légal de salaire, la durée du travail ; ainsi devra-t-on décider des mesures sanitaires et de sécurité, des différentes formes d'assurance.

Ce n'est pas à dire que le pouvoir central ne devra pas se tenir incessamment en contact avec les Trade Unions : il importe, au contraire, que ces dernières participent à l'élaboration du Code de Travail, complexe et rationnel, que les deux grands partis historiques, dont l'un est inactif à l'heure présente et dont l'autre reste toujours porté vers les solutions empiriques, n'ont qu'à peine entrevu. Il faut qu'entre les groupements ouvriers et le Parlement des courants incessants circulent et que le politicien amateur ne puisse plus accabler de ses présents quiconque lui plaît, à l'heure qu'il lui plaît. Il faut, en un mot, que l'Obligation Légale soit réglée de telle sorte qu'elle devienne une méthode de gouvernement tout en restant une des méthodes du Trade Unionisme. Il faut qu'il y ait action des travailleurs organisés sur la démocratie tout entière avant que celle-ci, instruite et éclairée, décide en dernier lieu. Nous verrons dans les pages qui vont suivre comment l'Angleterre a commencé à résoudre en ces dernières années ce problème fondamental.

Mais si la méthode de l'Obligation Légale est appelée à rapprocher chaque jour davantage le Socialisme du Trade Unionisme, la méthode du Contrat Collectif doit conserver longtemps encore toute son utilité. La première constitue pour ainsi dire l'ossature de l'organisme industriel, la seconde en est la chair et le sang. La première exige, pour être efficace, un mécanisme pesant et d'un maniement difficile; la seconde s'adapte merveilleusement, par sa souplesse, sa lluidité, aux conditions changeantes de la production, autorise les attaques imprévues et les retraites habiles, résout aussi bien

les grands conflits que les petites querelles d'interprétation, fait enfin du " living wage " quelque chose d'élastique et de vivant. '

' Le Contrat Collectif doit-il être sanctionné légalement ? On sait que le Duc de Devonshire et quelques-uns de ses collègues de la Commission du Travail proposèrent jadis que les Trade Unions fussent autorisées à signer des traités industriels engageant tous leurs membres, et qu'un peu plus tard cinq membres de la Commission émirent le vreu que tout contrat passé entre une Union et une Association d'Employeurs donnât lieu, en cas de rupture, à une indemnité. Les Unions protestèrent en arguant que le projet leur attribuait fortuitement une personnalité légale, ce qui était pour elles une source de dangers. Pourtant le principe de la sanction légale donnerait à la Règle Commune la valeur d'une mesure législative et accroîtrait sensiblement la discipline intérieure et la force des Unions, dont les membres ne pourraient se retirer tant qu'ils seraient soumis au.\ effets du contrat.

La date de 1906 restera mémorable dans les annales du Parlement anglais : elle marque pour le Libéralisme le début d'une ère nouvelle, elle coïncide avec l'entrée sur la scène politique d'un parti jeune et actif qui n'emprunte à aucun des grands partis historiques ses méthodes et ses conceptions. Au premier abord, la nature et la position du Labour Party semblent pouvoir être clairement déhnies. Il fut fondé en 1900 à la suite d'une résolution du Congrès des Trade Unions tenu à Plymouth l'année précédente, et qui invitait les Syndicats, les Sociétés Coopératives et , les organisations socialistes favorables à une action politique combinée dans l'intérêt du travail, à former alliance. ' En conséquence, une conférence se réunit à Londres, au Mémorial Hall, les 27 et 28 Février 1900 : de celle-ci sortit le Labour Représentative Committee, qui, par la suite, changea son appellation en celle de Labour Party. - Trois groupements socialistes, l'Independent Labour Partv, 1-a Social Démocratie Fédération, la Société Fabienne, et quarante et une Trade Unions avec un effectif de 353.070 membres s'affilièrent immédiatement à la nouvelle organisation. Cette dernière était de formation trop récente pour affronter les élections de 1900 (seuls deux candidats, Richard Bell et Keir Hardie, furent élus). Mais en 1906,

' Texte de la Résolution votée par 546 voix contre 434, sur la proposition de J. Holmes (Amalgamated Society of Kailway Servants) et J. Sexton (National Union of Dock Labourers).

- Texte de Résolution voté sur la proposition de Keir Hardie : " That this Conférence is in favour of a distinct Labour Group in Parliament, who shall hâve their own Whips and agrée upon their policy, which must enibrace a readiness lo co-operate with any party which for the time being may been gaged in promoting Législation in the direct interest of Labour "

29 " Labour Men " venaient siéger sur les bancs des Communes ; leur nombre était porté à 40 en janvier et à 42 en décembre 1910. Pendant ce même laps de temps, le chiffre des Unions affiliées s'élevait à 151, avec 1.394.402 membres ; par contre, la Social Démocratie Fédération se retira presque dès le début, et, en 1910, seuls rindependent Labour Party, avec un effectif de 28.000 membres, et la Société Fabienne, avec 3.377 membres, continuèrent à représenter les groupes 'socialistes. Quant aux Coopérateurs, ils n'étaient à la même date que 760. '

Tels sont les faits. Ils laissent intact le problème des origines du Labour Party, de ses tendances et de ses destinées. Et, malgré l'abondance des matériaux dont nous pouvons disposer, décisions de Congrès, débats parlementaires qui permettent et ont déjà permis plus d'une étude chronologique, sincère et documentée, de ce parti vieux de dix ans et qui a son histoire, il nous semble que l'on ne pourra aboutir qu'à des formules à la fois rigides et superiîcielles tant que l'on n'aura pas capté à leur source les courants multiples qui ont contribué à sa formation, tant qu'on n'aura pas mesuré son état d'âme, tant qu'on ne l'aura pas placé en réaction avec les forces ouvrières anglaises dont il est issu, d'abord ; avec les deux autres partis traditionnels entre lesquels il s'encastre, ensuite ; avec le Socialisme, non pas doctrine une et invariable, mais force vivante d'évolution, pour finir. Le Labour Party doit-il rester ce qu'il est ? Doit-il, au contraire, s'accroître en s'appuyant sur des éléments plus nombreux, plus nuancés, en renonçant à ne représenter que les intérêts d'une seule classe ? Doit-il se résorber dans un autre groupe qui, dès maintenant, se dessine, fruit d'une segmentation du Libéralisme ? Questions troublantes que nous nous sommes posées de bonne foi, que nous avons cherché à résoudre de même, en sondant souvent ceux dont dépendent leur solution, questions qui ne peuvent demeurer complètement en suspens sans que le présent perde toute signification.

Et pourtant, parmi quelle variété d'opinions ne faut-il pas se mouvoir pour se frayer un sentier vers l'avenir, ou même pour retrouver la route qui relie le pi^ésent au passé ! Pour les uns. l'existence du Labour Party implique le renoncement des travailleurs à toute action indépendante et professionnelle, la dictature

' Chiffres tirés du Rapport de la onzième conférence annuelle du Labour Party (Leicester, i" Février iQir). Comparer également les statuts révisés à la Conférence de Xewport (iQio).

LE LAROUR PARTY I25

des " unskilled " et l'abandon pros^ressif, au proHt de l'Action Légale, du mécanisme délicat qu'est le Contrat Collectif. Autant d'affirmations pour le moins hardies quand on se souvient que l'entrée dans le Parti de la Fédération des Mineurs, qui compte parmi les Unions les plus riches de l'Angleterre et qui est l'une de celles où les ententes avec les employeurs sont le plus scientifiquement organisées, est aujourd'hui un fait accompli. Pour d'autres, le Labour Party n'est que la résultante de la capitulation de la majorité ouvrière devant une minorité socialiste. Les dernières luttes électorales nous ont offert le spectacle de la colère des feuilles Conservatrices contre le " Labour Socialist Party ", les deux épithètes étant inséparables. De même, la London Municipal Society se portait garante " que les membres du Labour Party sont des socialistes avérés et que la réalisation du socialisme est leur but avoué ; que, bien qu'une forte proportion d'entre elles ne fût pas socialiste, les Trade Unions ont permis aux socialistes de capturer toutes leurs organisations et n'ont témoigné d'aucun désir effectif d'empêcher que l'on se servît d'elles pour favoriser des desseins socialistes, etc. " '

" Il y a quelques années un étudiant en théologie plein d'enthousiasme se proposa d'accroître les capacités spirituelles de ses amis en organisant une série de conférences où des Catholiques

' The Case ai^ainst tlic Lahoiiy Socialist Pariy, p. 34. Reste l'opinion du Gouvernement. J'ai vu Mr. Lloyd George quelques jours après que le cabinet Libéral dont il fait partie avait, pour la deuxième fois, reçu l'approbation du pays. Dirai-je incidemment qu'un premier contact avec celui que ses adversaires présentent comme ayant rompu avec toutes les traditions parlementaires et gouvernementales a été pour moi non une déception, mais une surprise ? Si Mr. Lloyd George m'a frappé, c'est bien moins par une sorte d'entraînement généreux, par une prépondérance des facultés Imaginatives, que par une précision et une finesse d'expression qu'on ne retrouve guère dans ses discours. Ses réponses sont hâtives et serrées, dites presque sur le même ton. Il a le calme dans la vivacité. Jamais séduit par les théories, qu'elles soient favorables ou hostiles aux mesures qu'il approuve, il ne s'enthousiasme que pour ce qui est immédiatement réalisable ; c'est sa façon d'être opportuniste, et seul le lecteur français sera surpris en entendant émettre l'opinion que l'opportunisme caractérise le Chancelier de lE^chiquier. Plus positif, plus anglais qu'on ne le croit, il ne réfute pas l'objection lorsqu'elle s'enveloppe d'une conception générale au lieu de porter tout de suite sur un point concret : i! l'écarté

Romains, des Anglicans, des Bouddhistes, des Juifs, des Mahométants et des Protestants devaient prendre la parole. Le Principal du Collège lit des objections, laissant entendre qu'il serait inconvenant alors simplement, parfois avec un peu de mépris. Toute opposition ou toute attitude dictée par un principe qui ne s'accorde pas avec les nécessités de réforme présentes lui semble suspecte d'hypocrisie : " Jamais les Conservateurs ne m'ont dit un mot de ce qu'ils écrivent ! Le socialisme du Budget ! Balivernes (rubbish) ! La révolution qui vient ! Balivernes ! L'Angleterre poursuivra sa marche vers le progrès, sans un choc, sans un trouble. Mon budget n'est d'ailleurs pas socialiste, à moins que vous n'admettiez que chaque lois qu'on lève une taxe d'un penny on prenne une mesure socialiste. " Mr. Lloyd George attaque, d'ailleurs, dans le même langage incisif ceux qui lui reprochent de ne pas aller assez loin. Il ne pardonne pas à Bernard Shavv sa critique de l'insuffisance des land-taxes et, cette fois, son ton de raillerie se colore d'indignation : " Lui, l'homme riche, demandait un impôt de vingt shellings à la livre, sachant que cela était impossible, et pouvait de la sorte se faire passer pour socialiste ! " Mais qu'il vienne à s'agir de mesures visant à détourner une crise économique ou à en atténuer les effets, la lueur de malice ou de colère qui, par intermittence, passe dans les 3^eux du Chancelier, s'éteint.

Une netteté parfaite de perception, tel est pour luiile signe caractéristique de l'homme d'Etat ; par suite, seuls les résultats acquis ou anticipés d'une loi ou d'une politique méritent d'être soumis à l'épreuve de la discussion. Si l'on s'attarde parfois sur la procédure, c'est par une sorte de jeu, destiné à lasser par degrés l'adversaire, mais ;uiquel jamais on ne peut se livrer avec une sincérité complète et qui surtout ne doit point altérer votre position primitive. On sent que cet ancien homme de loi n'est arrêté par aucun argument de droit. Nous causons du Socialisme Municipal, puis du projet Briand instituant l'arbitrage obligatoire pour les agents des Compagnies de chemins de fer. Nous comparons ce projet et celui qu'il a fait lui-même adopter aux Compagnies anglaises. Il ne me cache pas l'estime qu'il a pour le premier. Nous envisageons alors les cas d'application. Je fais part à Mr. Lloyd George des objections, fondées sur la liberté des contrats, que présentent les grands journaux libéraux français, et je lui demande si semblable mesure ne rencontrerait pas en Angleterre dans les classes industrielles la même hostilité de principe. Le Chancelier me regarde avec surprise : " Certains intérêts lésés protesteraient peut-être, mais, en tout cas, jamais leur protestation ne se fonderait sur des raisons théoriques. Il n'y a, voyez-vous, chez nous qu'un tout petit groupe d'individualistes intransigeants — du genre Harold Cox — pour adopter pareille attitude, et je puis vous affirmer qu'ils n'ont prise sur aucun parti politique, pas plus que sur une fraction quelconque de l'opinion. "

Ce souci constant des résultats inspire également les réponses de Mr. Lloyd George lorque nous arrivons au point de notre entretien qui a trait au Labour Party. On sent parfaitement que l'existence de ce dernier en dehors du Parlement n'a pour lui qu'une importance médiocre. Il admet bien que certains de ses membres soient des socialistes convaincus et que leurs efforts pour faire pénétrer dans les masses la doctrine nouvelle ne restent pas infructueux ; d'autant plus que pour certains l'inHuence politique se double d'une influence religieuse. Mais tout ceci doit rester, selon lui, en dehors du domaine où porte

qu'un jésuite haranguât des étudiants anglicans ; mais il déclara avec insistance qu'il était lui-même tout disposé à faire une conférence sur les revendications romaines et qu'il espérait exposer

l'investigation de l'hoinme d'Etat. Et son argumentation se résume en ceci : " Pouvez-vous dire qu'il y ait en Angleterre un parti politique socialiste alors que jamais à la Chambre des Communes projet ni programme ouvertement socialiste n'a été déposé ou formulé ? Croyez-vous qu'un duel oratoire, du genre de celui au cours duquel Jaurès et Clemenceau présentèrent à la Chambre française une image et une critique de la société future, retiendrait un instant l'attention des Communes ? " Sans donc se rendre compte que l'attitude du Labour Party au Parlement dépend de son importance numérique et aussi du cours d'événements peut-être exceptionnels, il refuse de le caractériser autrement que par sa contribution à l'œuvre législative. Considéré de la sorte, il est une aile avancée du parti Libéral ; son rôle se borne à faire modifier dans un sens plus favorable à la classe ouvrière les projets gouvernementaux. Dans cette vision objective des choses, Mr. Lloyd George ferme les yeux aux différences de conceptions et de tendances qui se manifestent au sein même du Labour Party. Le problème des rapports de l'élément socialiste et de l'élément trade unioniste ne se pose pas pour lui. C'est là une affaire d'organisation interne qui n'a pas eu de répercussion sur la tactique parlementaire. Bien plus, il ignore ou feint d'ignorer l'existence de l'Independent Labour Party, groupe exclusivement socialiste, au cœur du parti ouvrier, et ne considère ce dernier que comme un bloc, tenant une place enviable dans la " coalition ", dont les deux autres éléments sont le parti Libéral et le parti irlandais. Vu sous ce jour, le Labour Party n'a rien qui doive effrayer ni surprendre ; son avenir est dégagé de. toute possibilité troublante. La satisfaction de ses exigences nécessitera sans doute quelques sacrifices de la part des Libéraux. Mais sur ces questions, l'entente sera relativement aisée. Ainsi l'on pourra remédier au jugement Osborne, que Mr. Lloyd George n'hésite pas à qualifier d'équitable, par l'attribution d'une indemnité aux membres des Communes. Un pont plus solide pourra même être lancé entre radicaux et travaillistes sous la forme d'une participation des chefs de ces derniers au gouvernement du pays ; l'entrée de Mr. Ramsay Macdonald dans le Cabinet peut compter

parmi les plus proches éventualités

Le désir évident de Mr. Lloyd George de ne point dissocier le Labour Party de son rôle parlementaire, dans la classification et la répartition présente des partis ; son refus de lier l'examen de ses moyens d'action à celui de ses tendances organiques, de rattacher son apparition à un mouvement général des faits et des idées, nous ont forcé à déplacer le champ de notre enquête. Sur les témoignages écrits et la documentation déjà étendue dont il est assez aisé de disposer réagiront les idées qui nous ont été suggérées par certains délégués du Parti Ouvrier à la Chambre des Communes. Ceux-ci ont bien voulu envisager avec nous les chances d'évolution de leur groupe à un point de vue plus ouvertement critique que nous n'étions en droit de nous y attendre. D'autre part, nous devons beaucoup à la fraction collectiviste du parti Libéral, fraction dont l'esprit constructif, le besoin de clarté et d'analyse tranchent avec vigueur sur l'empirisme ambiant.

la question avec équité et impartialité. L'étudiant ne fut pas convaincu, car comment un Principal ans^lican aurait-il pu présenter les revendications romaines avec autant de conviction qu'un catholique Romain ? Et si, d'autre part, la chose était possible, pom-quoi le prêtre Romain ne parlait-il pas lui-même ? " ' C'est ainsi qu'avec humour Mr Conrad Xoel légitime l'existence d'un parti ouvrier indépendant. Le prédicateur, c'est le monde du travail qui demande à faire entendre sa voix ; le Principal, ce sont les Libéraux et les Conservateurs qui s'offrent à lui servir d'interprètes ; l'étudiant représente l'opinion publique anglaise ; la grande salle du Collège n'est autre que le Parlement de Westminster.

Mais, s'il est aisé de justifier la prétention qu'ont les classes ouvrières de participer directement à l'œuvre législative, peut-être est-ce simplifier les choses outre mesure que de la représenter comme le fruit d'un brusque revirement conscient, comme une victoire du sens robuste et de la logique des travailleurs contre les forces d'habitude. Il ne suffit pas d'affirmer que le Labour Party est l'aboutissement d'un calcul mental élémentaire pour l'avoir défini dans sa réalité historique et clans sa vitalité présente. Les institutions doivent être expliquées autrement que par leur caractère de nécessité. Elles sont conditionnées, et par leur but, et par les difficultés ou les oppositions qu'elles ont rencontrées au cours de leur développement. En disant que le Labour Party prit corps parce qu'il était normal que les travailleurs assurassent eux-mêmes, en éliminant tous les intermédiaires, le succès de leurs revendications les plus chères, n'oublie-t-on pas de tenir compte à la fois des temps d'arrêt et des floraisons soudaines et passagères que l'on rencontre dans l'histoire de la représentation ouvrière ?

Certes, il était aisé de prévoir que l'extension du droit de suffrage en 1867 et en 1884 ouvrirait aux Unions des horizons nouveaux. Elle devait, nous l'avons vu, rendre à la méthode de l'Obligation Légale un rang que celle-ci ne cessa plus d'occuper. C'est à partir de ce moment que le problème de la représentation est posé ; mais il peut se trouver résolu dans plus d'un sens. La première solution qui s'offre consiste à adapter aux besoins nouveaux le mécanisme politique précédemment constitué, à faire transmettre les desiderata ouvriers par les deux partis historiques en soumettant ceux-ci à une habile pression. Nous avons montré dans le chapitre précédent quelles difficultés s'offraient aux Unions, même les plus fortement ' The I. abolir Party ; ivhat it waiits, par Conrad Xoel, p. i.

organisées, pour faire sanctionner leurs décisions par le Parlement, chaque fois que dans la même circonscription, non seulement l'élément ouvrier, mais la même catégorie de travailleurs ne prédominait pas. Difficulté d'influencer d'abord le représentant qui, à juste titre, peut prétendre tenir son pouvoir des différentes classes sociales dont il a pour devoir de faire respecter les intérêts généraux;, difficulté d'affronter les Commissions d'experts, les Comités patronaux, pendant la phase antérieure à la discussion du projet ; difficulté de faire exposer en séance des questions techniques par des hommes chez qui la qualité de technicien ne se confonde pas avec celle d'employeur ; dil^culté de retenir eniin l'attention d'un auditoire neutre ou indifférent, et qui n'est prêt à s'échauffer que lorsque l'opinion publique a été elle-même violemment remuée.

D'autre part, si la conception politique des Webb est, en tant que théorie, défendable, si l'on peut imaginer l'avènement d'une classe de représentants ouvriers spécialisés, anciens fonctionnaires des Unions et au courant de leurs besoins réels, il n'en est pas moins vrai que l'obstacle mentionné précédemment, à savoir la diffusion des membres d'un même corps de métier sur l'ensemble du territoire, subsisterait entier. Si le représentant est un spécialiste, dans le sens le plus étroit du mot, seules les Unions nombreuses et concentrées peuvent espérer voir leurs droits défendus avec énergie et compétence. Il est vrai que les Webb partent d'une conception plus large. Leur spécialiste est, au fond, l'homme qui possède la science du marchandage, la pratique des accords. Et, comme tel, ses connaissances peuvent profiter à des corps de métiers autres que celui dans lequel il a précédemment occupé des fonctions administratives. Mais on s'aperçoit que, dès lors, le problème se présente sous un aspect tout autre. Pour que les Unions groupées dans une ville ou sur la moitié d'un Comté ne soient pas seules à jouer un rôle parlementaire, il faut que toutes les Associations Ouvrières tombent d'accord sur un certain nombre de points communs, adoptent une politique suffisamment concrète pour que jamais elle ne puisse se confondre avec l'interventionnisme vague dont les partis historiques se faisaient les champions, et par contre suffisamment compréhensive pour que tous les travailleurs y soient intéressés.

Ainsi le Labour Party semble avoir dû le jour à l'éveil de la classe ouvrière à ses intérêts communs, et à l'inefficacité des deux grands partis politiques en matière de législation du travail.

Sous son premier aspect la question se présente, si l'on veut,

d'aboicl extciieiuement , les faits n'ont pas pen contribué à créer et à caractériser l'unité politique des salariés ; et si le Trade Unionisme a voulu compléter son action économique par une action parlementaire, s'il a senti la nécessité d'une représentation directe, c'est moins par un etïort de décision, par une intelligence plus claire de ses propres lins, que par une sorte de réaction organique contre les attaques dont il était l'objet. Devant l'arrêt, puis devant l'envahissement dont il était menacé, il a perçu qu'il y avait en lui quelque chose d'essentiel, et que la diversité de ses moyens d'action, la divergence profonde de ses conceptions sur les salaires ou la durée du travail n'étaient, à tout prendre, que des manifestations vitales, laissant à la charpente et aux tissus toute leur homogénéité.

C'est dans une série de contractions douloureuses, de mouvements spasmodiques qu'il a compris qu'il était fait d'une même chair et que l'indépendance de ses parties constitutives n'était qu'apparente. Contractions d'inégale violence, qui ont d'abord fait place à des détentes au cours desquelles la conscience collective s'assoupissait, qui ensuite, en se renouvelant, ont ajouté à sa lucidité, et qui coïncident avec l'abrogation des lois contre les conspirations, la '' Taff Vale 'Décision " et les arrêts des Lords, le jugement Osborne. C'est de cette réponse de l' Unionisme, touché dans ses régions vives, qu'est sorti le Labour Party ; et c'est à elle qu'est due sa progression, irrégulière et saccadée jusque dans ces dernières années, ainsi que l'absence chez lui d'un développement harmonieux et continu de 1874 à 1906.

L'autre élément concret de la croissance du parti ouvrier, c'est la formation des Unions de travailleurs non spécialisés qui, nous l'avons montré, à cause de leurs besoins modestes et impérieux, de leur préparation défectueuse aux négociations collectives, se tournaient spontanément vers l'activité politique, oflraient un front uni dans leurs revendications, et, considérant le Trade Unionisme comme un tout, venaient renforcer, exagérer même les tendances qui l'entraînaient vers la méthode de l'Obligation Légale.

Mais cette unité passagère de résistance et d'attaque devait aller se complétant par une unité morale et permanente. L'identité des intérêts représentés n'aurait peut-être pas à elle seule assuré la cohésion nécessaire à la survivance d'un parti nouveau, caressé par les anciens, pouvant subir leur attraction, et peut-être se dissoudre en eux aux heures où la crise du régime trade unioniste perdait de

son acuité. Il fallait qu'un esprit collectif créât entre des fractions que leurs traditions, leurs habitudes intellectuelles aiu'aient pu dresser les unes contre les autres dès que l'action connnune cessait d'être nécessaire, un contact permanent. C'est au Socialisme, sous ses formes variables, que ce résultat est dû. Il seniit imprudent d'affirmer qu'il se soit imposé comme une foi à toutes les Unions, mais on ne saurait nier que, grâce à lui, leur action politique a duré et s'est différenciée de leur action économiciue. Il a produit sur elles l'effet d'un ferment, et, quel que soit leur désir de garder intacts leurs caractères et leur physionomie, elles ne peuvent, malgré tout, se dégager ni perdre la mémoire de cette impulsion primitive qui les a fait rentrer dans une vie d'ensemble, ignorée d'elles jusqu'alors. ' Inégalement perméables, tentées parfois plus particulièrement par les résultats tangibles et immédiats de la représentation directe, parfois par des plans plus généreux de construction et de réorganisation, elles gardent leur confiance aux quelques hommes qui ont rendu ce résultat possible, et leur faveur pour le Socialisme découle souvent d'une sympathie personnelle. Ainsi, sans être nettement socialiste, le Labour Partv doit à son histoire d'être socialisant. Les circonstances autant que les tendances spontanées des Unions expliquent peut-être cette attitude. C'est l'inaptitude de leurs agents techniques à faire œuvre politique aussi bien que la force de persuasion des leaders socialistes cjui, en somme, a donné, vers 1900, au mouvement l'aspect qu'il revêt. Si les fonctionnaires syndicaux avaient eu au début conscience de l'étendue

' Il nous semble que l'on ne peut se ranger entièrement à l'opinion de M. Lowell lorsqu'il écrit : '' Since that time (1868) two distinct forces, socialism and trade imionism, hâve been at work to bring Labour members into Parlianient, and the histoiy of the movement bas turned on the varying political activity and the mutual relations of thèse two forces. Of the two, socialism bas been the more aggressive ; but the trade-unions bave had a vastly larger membership, with far greater resources in money, and hence success in electing Labour candidates has depended upon securing their coopération. Nor has this been given freely in

support of socialistic plans, for the Rritish workingman is net a theorist

He has a practical, almost conservative, turn of mind, and is stirred to strong political feeling only by a sensé of présent grievance. When that has been remedied he falls again readily under the lead of those classes that hâve habitually conducted public affairs." Tlic Govcnnneut of Etii^laïui, vol. II, p. 24. Ce développement parallèle de l'activité politique des Unions et du Socialisme laisserait inexpliqué le fait que le Labour Part}' est dirigé par des socialistes. Pourquoi, si les Trade Unionistes purs sont les plus nombreux, n'ont-ils pas assumé la charge de cette direction ?

de leur rôle, rien ne dit que le Labour Partv ne se serait pas formé sans l'aide des socialistes, et qu'il ne réunirait pas un corps de techniciens, de négociateurs habiles, simples délégués des Unions à Westminster, éclairant l'opinion sur les desiderata des travailleurs, mais ne réagissant pas sur tous les aspects de la politique nationale. Tel qu'il est, le rôle des fonctionnaires Unionistes n'est cependant pas effacé. Ils obligent le Labour Party à ne pas s'abstraire des réalités. C'est à eux qu'il 'doit aussi de s'être distingué des partis continentaux similaires et d'avoir pu faire converger le courant syndicaliste et le courant socialiste. Le parti ouvrier semble devoir sa riche vitalité à la diversité même de ses composants ; il a pu tirer profit de la compétence des chefs des Trade Unions, de l'enthousiasme et de la vigueur de propagande de l'Indépendant Labour Party, et du rayonnement intellectuel de la Société Fabienne. Nous verrons de quelles conséquences heureuses et aussi de quelles difficultés futures est grosse cette synthèse.

Reprenons maintenant, en suivant les iils directeurs que nous venons d'indiquer, les grandes phases de l'histoire du Labour Party. Un coup d'oeil rapide sur l'histoire constitutionnelle de 1830 à 1884 montre que les Unions, quelle que fût leur confiance ou leur incrédulité dans l'efficacité de l'action légale, appuvèrent de tout leur pouvoir la réforme parlementaire. On sait que leurs espoirs furent violemment déçus en 1832. L'agitation Chartiste marque la protestation des ouvriers contre une loi qui leur dénie ces avantages mêmes qu'une bourgeoisie avide de pouvoir avait, pour s'assurer leur appui, fait miroiter devant eux. Mais quand cette vague s'est retirée, et que l'abandon des méthodes révolutionnaires a été définitivement consacré, l'appui des Trade Unions va à ceux qui ont la force et la volonté de forger l'instrument qu'elles ne sont pas encore préparées à manier elles-mêmes, et dont pourtant elles perçoivent obscurément l'usage éventuel. De 1860 à 1880 les chefs du Trade Unionisme appartiennent à l'aile radicale du parti Libéral, au programme duquel ne cesse de figurer l'extension de la Franchise. Nous voyons en 1867 Frédéric Harrison secouer la torpeur des Syndicats qui

sont encore insensibles à la nécessité de l'action politique, ' et, sitôt le Reforni Bill promulgué, la " Junte " enjoint par circulaire à toutes les Trade Unions de faire inscrire leurs membres sur les registres électoraux. Il y avait là chez les Unions une tentative naturelle d'émancipation, un besoin spontané d'élargir l'espace dans lequel elles étaient eu droit de se mouvoir. Elles prévoyaient que la Franchise, quelle que fût la façon dont elles dussent s'en servir, pourrait être, après tout, la meilleure arme défensive contre les tentatives d'empiétement sur leur constitution organique et sur leurs privilèges. Mais aucune renaissance spirituelle ne s'était encore produite en elles. Il n'y avait ni politique, ni économie ouvrières, aucune vision propre de la chose publique. Bright, malgré son hostilité pour les Factory Laws, comptait dans les Unions ses plus exaltés partisans. Leur souhait le plus cher était qu'aucune intervention ne se produisît dans les conflits du capital et du travail. C'était l'usage libre de la .grève qui représentait pour elles la meilleure garantie de leur intégrité ; faire respecter cette garantie sans réagir sur le milieu ambiant, sinon pour le convaincre, de gré ou de force, de la justesse du point de vue ouvrier, semblait pour elles une tâche suffisante. "

Et pourtant, de cette attitude même devait surgir la première tentative d'indépendance et de représentation directe. C'est autour de l'année 1 874 qu'elle prend corps. Peu de temps après que des possibilités nouvelles de défense se sont ouvertes pour le Trade

' " At the outset of the crisis Mr. Frédéric Harrison had urged upon the Trade Union world the necessity of turning to the polHng booth for redress. " No- Ihing ", he writes in January 1867, " will force the governing classes to recognise the workmen's claims and judge them fairly, until they find them wresting into their own hands real political povver. Unionists who, till now, hâve been content with their Unions, and hâve shrunk from political action, niay see the pass to which this abstinence from political movements has brought them. '* Webb, History of Trade Uiiioiitsm, p. 257.

^ " The curiosity of this chapter of working-class history is that the carrent idea was notto use political power and influence for any higher purpose than that of securing complète facilities for the légal use of the strike. Beyond this there is not the smallest trace of a political policy. There is no trace of an idéal higher than a '' Nine Hours Working Day " and two shillings advance in wages, and this for the " aristocracy of labour " — the skilled craftsmen. This cheap-jack millennium is to be expedited by the strike, and, because the law imposes obstacles to the strike. the législature must be moved from outside — never from inside — to remove them. There is no vestige of évidence of the existence of anything higher than this for many years. " The Comitig Force, par Frank H. Rose. p. 21.

Unionisme, une attaque soudaine vient mettre en péril les résultats acquis par vingt années de lutte opiniâtre. Et les Syndicats qui, alors qu'il s'agissait de mesures générales de gouvernement, n'avaient offert aucune solution propre et s'étaient laissé aller dans le sillage de l'un des deux grands partis, comprirent que leurs intérêts immédiats, s'ils ne les abstrayaient pas du programme commun, ne seraient défendus qu'avec tiédeur. Les Libéraux, qui en 1867 avaient subi l'impulsion des milieux ouvriers et qui, au moyen de la réforme électorale, avaient satisfait ces derniers dans leurs aspirations démocratiques, n'étaient, néanmoins, nullement portés à admettre la légitimité des tendances particularistes et combatives des Unions. Leur collaboration était donc fortuite ou plutôt ne se justifiait que par la similitude de certaines de leurs positions. Les Libéraux d'alors étaient démocrates, parce que pour eux l'égalité des suffrages faisait partie d'un système de pensée auquel ils s'étaient depuis longtemps ralliés, et auquel ils ne pouvaient renoncer sans renier leurs origines. Les Unions, au contraire, étaient démocrates par besoin, et au-delà du droit de vote voyaient les bénéfices substantiels qu'elles pourraient en tirer. Dans des circonstances ordinaires, en l'absence de toute crise aiguë, un pacte tacite pouvait les réunir. Mais il arrivait qu'en certaines, occurrences, des remous profonds se produisaient qui détruisaient l'économie de l'alliance. Malgré tout, la sympathie ne pouvait être complète entre ces deux éléments dont l'un s3-nthétisait les forces de direction et groupait la plupart des chefs d'industrie, aux yeux de qui politique et partis comptaient pour peu de chose dans la vie de tous les jours. Déjà surgissait le dualisme interne, si troublant, que le parti Libéral porte encore en lui et qui résulte de la contradiction existant entre les intérêts particuliers de ses membres, et les idées qu'il a héritées de son passé ou qui sont inspirées par une vision plus claire des nécessités collectives.

Quoi qu'il en soit, ce fut une erreur du gouvernement Libéral, qui, pour la première fois, donna aux ouvriers organisés l'idée de tirer un profit plus direct de l'instrument que la loi de 1867 avait mis à leur disposition ; mais aucune défaillance des grands partis à son égard ne justifiait encore pour le Trade Unionisme une intervention destructive du rythme politique de la nation ; à cette époque de demi-conscience pour les travailleurs, ceux-ci se contentaient de peser sur ceux des élus dont le sort était entre leurs mains. C'est avec véhémence que la Fédération des Employeurs protestait en 1873 contre cette tactique. " Elles (les Trade Unions) organisent des réu-

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nions fréquentes, au cours desquelles des orateurs payés inoculent leurs idées à la classe ouvrière et la poussent à dicter ses conditions aux candidats au Parlement. Elles exercent sur les membres du Parlement et sur ceux qui aspirent à cet honneur, une pression qui est hors de proportion avec leur pouvoir réel, et à laquelle ne peuvent croire que ceux qui ont eu l'occasion d'être témoins de ses effets. " ' Pourtant un problème vital venait d'être alors même soulevé. Au cours de l'année 1866, une série d'attentats avait semé répouvante dans la ville de Sheftïeld ; un baril de poudre avait notamment explosé dans la demeure d'un ouvrier de la Xew Hereford Street. Un violent mouvement de réaction, dont les associations d'employeurs surent habilement tirer profit, se produisit. - Mais les Unions s'offrirent spontanément à collaborer à la découverte de la vérité ; des meetings ouvriers furent tenus sur toute l'étendue du royaume, et les chefs y exprimèrent toute leur indignation du soupçon qui pesait sur eux et sur leurs troupes. Finalement, en Février 1868. un message royal vint annoncer "qu'une Commission d'Enquête se réunirait sans délai et ferait porter ses investigations non seulement sur les attentats criminels de Sheffield et d'ailleurs, mais sur la question générale du Trade Unionisme et de ses effets. " * Ainsi donc, c'était à l'instant où l'opinion publique était le plus violemment excitée que la légitimité de l'action ouvrière se trouvait remise en question. Mais de toutes parts le réseau se resserrait. Une décision du Banc de la Reine, rendue à la suite d'une instance engagée par la Société des Ouvriers Constructeurs de Chaudières contre le trésorier de sa bi-anche de Bradford. qui détenait indûment une somme de £ 24, vint poser le principe que les Trade Unions, tout en n'étant plus depuis 1825 des associations proprement criminelles, demeuraient du moins en dehors de la loi, et, par suite, n'avaient droit à aucune protection contre l'infidélité de leurs mandataires. Un grand sursaut agita les Syndicats et un premier essai de coalition fut tenté sous forme d'une " Conférence des Métiers Amalgamés ". * Celle-ci obtint de Frédéric Harrison,

' Rose, op. cit.. p. 121.

- Consulter Webb. History of Tiaiie l'iiionisni. p. 242.

^ Op. Cit.. p. 244.

* •' There was a " Trades Conférence " convened in St-Martin's Hall bv the London Working Men's Association in March 1867. It was called " to consider the présent state of trade societies conséquent upon the récent judgment in the Court of Queen's Bench. and the Royal Commission then appointed to inquire into Trade Unions ". The account oi the proceedings bears oui in everv parti-

le conseiller dévoué des Associations ouvrières, lîguiât parmi les membres de la Commission d'Enquête, et que les représentants des l' nions fussent présents pendant les dépositions des témoins.

Mais quelque importance qu'il ait pour nous au point de vue historique, ce mouvement demeiuait corporatif et ne revêtait aucun caractère politique. La coniiance dans la bonne foi du parti Libéral demeurait entière. Le tourfa\orable que prenait, d'ailleurs, l'enquête semblait éloigner la possibilité d'une rupture ; malgré les efforts des employeurs et des actuaires de quelques compagnies d'assurances, il fut facile aux Unions de démontrer que les faits de violence étaient chez elles exceptionnels ' et que leur comptabilité était absolument saine. ' Si bien que les commissaires proposèrent dans leurs conclusions qu'aucune combinaison ouvrière ne iût dorénavant poursuivie pour " restriction de la liberté commerciale ", à moins qu'elle n'eût été formée " pour accomplir des actes impliquant une rupture de contrat ''. Quant au bénéfice de l'enregistrement, il devait être accordé aux Unions dont les règles étaient vides de certaines clauses restrictives, " telles que la limitation des apprentis ou l'interdiction du travail à la machine, la prohibition du travail aux pièces et du contrat d'entreprise ''. ' La situation présente des Unions ne se trouvait, en fait, guère modifié ; mais l'avenir restait incertain. La parole était maintenant au gouvernement Libéral, et cette première étape dans l'action d'ensemble de la classe ouvrière n'avait point fait progresser la question de la représentation directe : la nécessité de cette dernière ne résultait pas encore de la pression des événements.

Elle avait poiu'tant été suggérée. De la " Trades Conférence " de 1867 était issu le Congrès clés Trade Unions. Sur le premier de ces corps aucune documentation précise n'existe. Mais nous avons la preuve qu'en 1869, au congrès de Birmingham, des propositions fermes avaient été faites en faveur de l'envoi de membres ouvriers à Westminster. Alfred Walton demanda aux salariés de s'unir pour former un parti du travail et pour exiger que, dans les circon-

cular the statement that the political outlook of Uie Trade Unionist of that day was restricted entirely to agitation to obtain slrikc powers ; it is probable that the regular Congress sprung from this or some similar meeting at this Unie. " Kose, op. cit., p. 23.

1 Wel")b, op. cil., p. 249.

- IbiiL, p. 251.

î Ihi,1., p. 253.

sctiptions où deux candidats libéraux auraient chance d'être nommés, un seul des sièges fût dévolu à un homme delà classe moyenne. ' George Odger et George Howell s'entendirent pour démontrer que, si l'on considérait le pouvoir numérique du Trade Unionisme et notamment l'elïectif de vingt sociétés comptant à elles seules 223.456 membres, on admettrait sans peine qu'une telle armée, se vouant à des desseins politiques, sans pour cela renoncer à sa lâche professionnelle, pourrait altérer profondément l'aspect d'une assemblée législative. ' Mais de telles paroles tombaient sur un terrain qui n'était pas fécondé ; en proie en une inquiétude sourde, les Unions avaient senti le besoin de se presser les unes contre les autres ; leur crainte commune avait engendré leur sympathie mutuelle ; la seconde faiblissait à mesure que la première perdait de son intensité. Elles ne demandaient, en somme, cju'à rester ellesmêmes, et si d'autres se chargeaient de faire respecter leur intégrité et les dispensaient de forger un mécanisme délicat et coûteux, pourcjuoi ne leur laisseraient-elles pas ce soin ? Elles procédaient par purs réflexes, rentrant ou sortant leurs armes défensives, comme le font certains animaux menacés, selon que le danger approchait ou disparaissait à l'horizon ; leur âme n'était pas encore éveillée ; mais l'eûtelle été, la conscience spontanée d'une vie collective réagissant sur la vie nationale eût -elle surgi, qu'elle n'aurait guère trouver à s'incarner dans les hommes d'alors. Il avait des dévouements et des capacités d'une part, des ambitions de l'autre ; il n'y avait pas de vocations.

Les circonstances voulurent bientôt que capacités et ambitions trouvassent leur emploi. On tomba d'accord sur une demi solution, et l'ère du Labour-Libéralisme s'ouvrit. Elle fut le fruit d'un compromis non sur les idées mais sur les individus. Le jeu de bascule des partis demeurait intact ; leurs principes directeurs n'étaient pas altérés ; seule la composition de l'un d'entre eux recevait une légère atteinte.

Nous venons de voir ce que furent les conclusions de la Com-

' Voir dans l'ouvrage de M. Rose, p. 23, l'extrait du procès-verhal du Congrès de Birmingham. On y lit notamment ce qui suit : " Working nicn iii Paiiiamcnt. An address on this suhject Irom the Chelsea Working Men's Association was taken as read. In it it was suggested that a great National Industrial Party should be formed, and that a conférence should be held either in I^ondon or Birmingham in November or December (1869). "

^ Voir le texte du discours de George Howell prononcé au cours du Congrès de Birmingham : Rose, op. cit., p. 25.

mission d'Enquête : elles rassuraient les Unions pour le présent sans leur donner de garanties d'avenir. Aussi ces dernières se prononcèrent-elles sans hésiter en faveur du rapport de la minorité, signé par Harrison et le Comité de Lichlield ; ce rapport cherchait à faire prévaloir le point de droit qui, jusqu'en 1906 et notamment à l'occasion de la Taft Vale Décision, devait constituer le credo du Trade Unionisme, à savoir : 1" Qu'aucun acte commis par un ouvrier syndiqué n'est illégal, à moins qu'il ne présente ce caractère lorsqu'il est commis par toute autre personne. 2" Qu'aucun acte commis p)âr une combinaison d'individus ne doit être considéré comme criminel dès l'instant où il est légitime lorsqu'il est commis par un individu isolé. En outre, pour jiarer au danger d'une assimilation complète des Trade Unions aux Sociétés de Secours Mutuels, Harrison proposait que les fonds syndicaux fussent protégés contre le vol et la fraude, tandis que les Associations continueraient à jouir du privilège qui les mettait à l'abri de toute poursuite ou de toute demande de Dommages-Intérêts. Mais, malgré les efforts de la '' Junte ", malgré les démonstrations qui se multipliaient, le gouvernement Libéral et la quasi-unanimité des Communes semblaient vouloir se refuser à aborder la question de front. Sévir . était impossible ; c'eût été s'aliéner du coup ces masses puissantes mais encore inorganiques sans l'appui desquelles, depuis la nouvelle loi électorale, un parti ne pouvait vivre. Mais, d'autre part, il répugnait à une majorité d'employeurs et même à bon nombre de continuateurs de la politique des Radicaux philosophiques de préciser et de ratifier les droits des Unions. Même lorsqu'il ne leur apparaissait pas comme un composé de groupements envahisseurs, ayant dessein de détruire ce qu'ils croyaient être l'équilibre naturel de l'industrie, l' Unionisme, avec ses attributs actuels, ne pouvait que synthétiser pour eux un ensemble d'éléments sinon contradictoires, du moins incohérents. Ce mélange de libertés et de privilèges que préconisaient Harrison et la " Junte " échappait à toute critique rationnelle, ne se justifiait que par les nécessités vitales d'une croissance lente et douloureuse. Ainsi qu'on l'a fait fort justement observer, les Conservateurs, malgré leur connaissance insuffisante des problèmes ouvriers, " étaient mieux préparés que leurs rivaux à l'interventionnisme et à la solidarité commençante. " ' Pris entre leurs intérêts concrets

' Cazamian. Aiii^leterrc Moderne, p. 170.

et les suggestions de l'école orthodoxe, les Libéraux cherchèrent d'abord refuge dans une sage indétermination.

L'agitation grandissante obligea pourtant le Gouvernement à prendre parti ; il crut faire preuve d'habileté en retirant d'une main ce qu'il donnait de l'autre.' Mr. Bruce, Ministre de l'Intérieur, présenta aux Communes un projet qui accordait aux Unions un statut légal, sans les assimiler aux Friendly Societies ; mais une des clauses prévoyait que toute violence ou menace faite en vue de peser sur des employeurs ou des employés serait sévèrement réprimée. Pourtant les termes de cette clause étaient si vagues que des actes tels que le " picketing " (action de poster autour du chantier ou de l'établissement déserté des hommes ayant pour ofhce de prévenir les ouvriers nouvellement embauchés de la cessation du travail),' actes sans lesquels une grève reste inefficace, devenaient illicites. C'était interdire aux Unions l'usage même du droit qui leur était concédé.

La loi de 1871 marqua pour le Trade Unionisme un temps de fiottement. Le congrès qui se tint à Leeds peu de temps avant le vote, balancé entre la colère et l'inquiétude, semble n'avoir pas envisagé cependant l'hypothèse de la représentation directe des intérêts du travail aux Communes. Une campagne de protestation fut seulement ébauchée, le reste des séances étant consacré à discuter des propositions multiples et insuffisamment étudiées, sur lesquelles l'accord était d'autant plus facile qu'on les savait inapplicables. La même indécision se manifeste aux Congrès de Nottingham (1872) ■' et de Leeds (1873). Il était pourtant évident que le Trade Unionisme ne pouvait laisser passer l'occasion qu'allaient lui offrir les élections de 1874.

La puissance des Syndicats était réelle ; leurs assemblées récentes avaient groupé plus d'un million de travailleurs ; sur une base aussi large, un parti politique, apte à jouer un rôle non négligeable, aurait pu, semble-t-il, s'établir. Mais un parti politique, pour être viable,

1 V. Webb. op. cit., p. 263.

- Pour une définition plus complète du picketing, voir la note de VVebb : History ofTr. Un., p. 262, ainsi que TJic Labour Law Commission, par Henry Crompton.

^ Il semble pourtant qu'à ce Congrès les travailleurs aient eu conscience de la défection du parti Libéral. Le Comité Parlementaire fit observer qu'après le derniers votes, il serait imprudent de compter sur l'appui de la classe manufacturière. Les ICI libéraux et les 29 conservateurs qui représentaient les centres industriels avaient, en effet, confondu leurs voi.x. V. le texte dans Roses op. cit., p. 2S.

doit s'inspirer d'une doctrine ou tout au moins synthétiser certains intérêts. Il peut guider ou se laisser guider, se soumettre à l'impulsion d'en bas ou réagir sur les éléments dont il tire son pouvoir, mais une ligne de conduite tracée à l'avance, assez évidente et en même temps assez souple pour être perçue dans toutes les circonstances, pour s'adapter à toutes les difficultés, semble nécessaire. Qu'il s'agisse d'un désir intense de changement, d'une tendance nistinctive à retarder l'évolution des idées et des faits, ou d'une volonté intelligente de réorganisation et d'adaptation, l'existence d'un parti reste ainsi justifiée. Mais tel n'était pas à cette époque le cas de la plupart des Unions. Malgré les tentatives de coordination nationales ou locales. Congrès ou Trades Councils, elles n'avaient pu s'accorder sur aucune politique originale et substantielle. Leurs aspirations démocratiques gravitaient autour du programme radical. Dans le nihilisme administratif d'alors, démocratie était synonyme d'affranchissement ; la solution collective du problème économique n'était pas envisagée, et celle du problème politique était dépourvue de toute complexité. Les Radicaux en ayant fourni les premiers un aperçu lucide et systématique, gardaient l'avantage de cette priorité en même temps que de leur supériorité intellectuelle. Qu'il y eût entre eux et les chefs du Trade Unionisme une alliance, tacite ou déclarée, ou que le cours des événements portât les seconds à nier la réalité du pacte, aucune crainte sérieuse ne pouvait les assaillir. Ils savaient que sitôt que les considérations politiques seraient revenues au premier plan, ils feraient de nouveau sentir aux Unions leur invincible attraction. Mais il était certain que si, pour la reconnaissance de leurs droits inorganiques, des droits dévolus à leurs membres en tant que citoyens, les Unions pouvaient compter sur l'appui des Libéraux, elles n'avaient à espérer, par contre, aucune aide de leur part dans la défense de leurs droits organiques. On lit avec surprise dans les débats du Congrès de 1874 que l'Association de la Cité de Londres avait pour secrétaire un certain Sidney Smith qui, précédemment, en qualité de représentant de différents groupements d'employeurs, s'était toujours montré l'ennemi implacable des Syndicats. ' C'était donc plutôt vers les Conservateurs, qui par tempérament n'avaient contre eux aucune hostilité préconçue, " que ceux-ci devaient se

' Webb, History of Trade Uitiouism, p. 271. - Ihid., p. 275.

tourner dès que pour eux la cause démocratique s'el^'açait devant la cause trade unioniste.

Ainsi s'explique la défaite des Libéraux en 1874. Mais quand la loi de 1871 eut été abrogée' et que les Conservateurs eurent donné aux Unions quelques preuves de leur bonne volonté, une lente oscillation entraîna de nouveau ces dernières vers le Libéralisme. "

Pourtant si le Trade Unionisme, en l'absence d'un concept politique qui fût sien, en était réduit à jouer, non sans succès, des deux grands partis historiques, du moins sentait-il sourdre en lui la conscience de ses intérêts propres et de sa mission d'assurer leur sauvegarde au cours des débats parlementaires. La rupture avec les Libéraux avait été causée moins par une divergence profonde des vues e^ue par le refus de ces derniers de tenir compte du pouvoir supplémentaire que les travailleurs acquéraient en se groupant et qui se superposait à celui que, de bon gré, ils leur reconnaissaient individuellement. Si donc l'on pouvait faire dépendre le résultat d'une élection, non de la décision d'individus isolés, obéissant à des mobiles privés, mais de celle d'un grand corps, un d'essence et de volonté, et si la qualité et le rôle préalable de l'élu étaient un gage de son rôle futur, de son intention de donner, dans l'échelle de ses préoccupations politiques, la préséance aux intérêts corporatifs, n'y aurait-il pas là pour le Libéralisme une indication en même temps qu'un avertissement ?

L'expérience fut tentée. Elle réussit dans la mesure où le terrain était préparé. Un parti indépendant du travail ne pouvait s'alimenter de quelques mesures pm'ement défensives. Son programme immédiat

' Le " Masters' and Servants' Act " de 1867 fut lemplacé par 1' " Employers' and Workmen's Act ". Maître et serviteur étaient désormais considérés comme parties égales. L'emprisonnement en cas de rupture de contrat était aboli. Le picketing était autorisé pourvu qu'il fût pacifique, et les actes de violence et d'intimidation tombaient sous le coup du code criminel, c'est-à-dire rentraient dans le droit commun. C'était donc, semble-t-il, la reconnais^sance du .Marchandage Collectif avec toutes ses suites nécessaires.

^ Il est, du reste, infiniment probable que l'appui donné par les Unions au.\ Conservateurs ne fut jamais qu'une tactique. M. Rose écrit avec humour : " The pragmatical assumption that ail men are fools who are mit Libérais vvas brought to a climax at the Congress which immediately followcd the passing of Mr. Cross's Amendment Act in 1875. •^ vote of thanks to the Home Secretary vvas actually opposed on the ground that it was inexpedient to thank a Tory for doing vvhat their Libéral gods had obstinately and insolently refused to do ". p. 38.

épuisé, il se serait en quelque sorte trouvé coupé de ses sources et aucun afflux de sang nouveau ne lui aurait permis de se régénérer. Or, les Congrès des Trade Unions et le Comité Parlementaire qui en était l'appendice, s'ils pouvaient à la rigueur réussir à grouper à un moment donné les desiderata des Unions, ne pouvaient, en raison du manque de suite dans les relations de ces dernières, parvenir à effectuer parmi les multiples questions étudiées aucun travail méthodique de class'ement et d'élimination, ni faire surgir les tendances communes, ni mettre en relief l'ossature d'une véritable législation. Les " agendas " où sont consignées les délibérations des Congrès montrent quelle vitalité débordante, quelle ardeur juvénile et tumultueuse, quel souci de faire admettre, puis sanctionner les droits de chaque Association s'affirmaient en ces assemblées. Malheureusement, toutes les prétentions étaient émises sur le même plan, acceptées avec le même bon vouloir. L'Union qui, dans chaque cité, réunissait avec peine quelques dizaines d'artisans, entendait que ses petites querelles fussent épousées au même titre que les revendications des puissants groupements miniers ou que celles de l'industrie du coton, et lissent l'objet des mêmes mesures législatives. Malgré des bouillonnements de surface, malgré le désir du plus grand nombre d'établir une représentation directe ', l'unité stratégique restait l'Union. ■

Il était évident que seules celles qui groupaient sur un espace restreint des contingents assez nombreux pour s'assurer, lors des élections, un avantage incontesté sur toutes les autres fractions de la population soumises à l'inliuence des deux grands partis historiennes, étaient capables d'affronter la lutte. ' Les Unions des mineurs du Durham, du Northumberland, et du sud du Pavs de Galles, celles des ouvriers du fer et quelques autres Associations isolées votèrent les fonds nécessaires pour la campagne qui s'ouvrait. Treize candidats furent présentés ; ' deux d'entre eux, Alexandre Macdonald et

' Si évident vers 1874 que, pendant la semaine du congrès. Henry Broadhurst s'était soucié d'organiser la participation de toutes les Unions au fonds électoral. Il comptait qu'une contribution de i shelling par membre produirait £ 50,000 et il concluait ainsi : " If T.ahour Représentation is worth anvthing it is certainly

wortli pa\in^ for If tlie next gênerai élection is to carry a dozen working

men into the législative chambcr — more notorious for its massive gold bar than for its intellectual calibre — the Trade Unionists must commence in earnest to prépare the funds, without which ail efforts will lu- wasted. The time for talk bas passed, the hour for work bas arrived. "

- La liste en est donnée dans W'ehh, Hist. oj Tr. Vu. note, p. 273.

LE LAROUR PARTY I43

Thomas Burt, fonctionnaires de l'Union Nationale des Minenrs, furent élus. Ils formèrent le noyau d'un groupe qui devait, par la suite, s'accroître d'une ou de plusieurs unités chaque fois qu'une ancienne Association devenait plus prospère et que le nombre des non-syndiqués diminuait dans une profession. Il comptait encore en 1906 une trentaine de membres, dont la moitié représentaient les régions minières. Ces Labour-Libéraux sont des Libérau.x spécialisés, ou, si l'on veut, des mandataires, au sens le plus absolu du mot. Des intérêts multiples dont un parti prêt à assumer la charge du gouvernement est obligé de tenir compte, ils n'ont qu'un médiocre souci. Ce sont les intérêts, non pas même de l'Unionisme, mais de leur Union qu'ils exposent avec compétence et défendent avec âpreté. Pour le reste, ils se laissent porter par le courant Libéral ; absorbés par l'examen de problèmes techniques, ils ont plus ou moins l'intuition que le Libéralisme, aucjuel ils sont d'ailleurs attachés par tradition, est suffisamment armé pour étendre les libertés négatives de leurs commettants ; leur inefficacité politique est la rançon même de leur spécialisation ; mais cette dernière est loin d'être inefficace. Qu'il suffise de rappeler les résultats obtenus à la suite de l'intervention de Macdonald, quoique après sa mort, dans la question du pesage souvent frauduleux du charbon, la loi de 1887 étant le fruit de cette intervention ; la participation des envoyés du Lancashire à l'Acte qui, dès 1874, limitait à 56 heures 1/2 la durée du travail des femmes et des enfants dans l'industrie cotonnière ; enfin les efforts répétés des représentants du Durham et du Northumberland pour faire échec à la loi fixant à huit heures le travail des adultes dans les mines, efforts qui retardèrent le vote de cette loi jusqu'en 1908.' D'ailleurs, le rôle du groupe Labour-Libéral en cette récente circonstance nous fournit la clé de son attitude dans toutes celles où une intervention étatiste est à la veille de se produire. En langage juridique, on pourrait ainsi la définir : ne jamais rendre pire la situation de l'Union représentée, quelle que soit la répercussion ■ de la mesure considérée sur le monde du travail. La loi des huit heures était un bienfait pour l'ensemble de l'industrie minière : jamais les instincts généreux du public et du Parlement n'avaient trouvé meilleure occasion de se manifester qu'en faveur de ces hommes que le manque de lumière, une déformation constante des attitudes physiques, privaient, bien que pécuniairement

' Voir notre étude sur La durée du travail dans les mines de Grande Bretagne, pp. 1-62 et les circulaires du Comité des Houillères de France.

leur sort fût parfois enviable, des jouissances les plus essentielles. Alais la réforme projetée avait pour résultat de détruire l'économie du travail dans les mines du nord où, par une disposition spéciale des équipes et des relais, les hommes ne fournissaient qu'un effort de sept heures, alors c]ue les enfants étaient retenus un laps de temps beaucoup plus étendu dansles galeries. Anssiles Labour- Libéraux qui, en raison de leurs capacités techniques, étaient jugés aptes à donner à l'assemblée un avis éclairé sur toutes les matières que le simple bon sens et une connaissance large du sujet ne pouvaient suffire à résoudre, eurent-ils beau jeu à déplacer la question et à donner aux débats un tour théorique, alors que les arguments d'espèce que nous veiions de mentionner étaient seuls de mise.

Ainsi le Labour-Libéralisme s'est inspiré, dès le début, des tendances particularistes des Unions les plus fortes et s'est maintenu avec ce caractère jusqu'à ce que la démocratie industrielle, rendue plus organique et plus cohérente, ait eu réalisé son unité et exercé sur lui une attraction, qui en 1874 ne pouvait se faire sentir. Le temps est proche où son interventionnisme empirique sera incapable de lutter contre une véritable politique du travail. Xe pouvant songer désormais à monopoliser les questions ouvrières^ numériquement, inférieur au Labour Party, auquel il est facile de percer et de dévoiler ses desseins égo'istes, tout porte à croire qu'il poussera vers ce dernier des ramiiications profondes, qui remplaceront celles de leurs origines communes, aujourd'hui desséchées. Venu au Libéralisme en l'absence de toute doctrine cjui lui fût propre, il peut trouver aujourd'hui dans les conceptions socialistes du jeune rival qui l'a déjà dépassé un solide point d'appui. Et, à son tour, par l'intransigeance, le caractère concret, bien détini, matérialiste de ses prétentions, par sa tenue aristocratique et un peu réservée dans le monde du travail, }ieut-être pourra-t-il réagir sur les tendances ouvertement constructives du Labour Party. Mais cette fusion ou cette adaptation ne se fera pas parlementairenient. Il y aura rapprochement des organes représentés et non rapprochement des représentants. ' Déjà la Fédération des Mineurs est entrée dans le Labour Party ; à mesure que s'élimineront les vétérans des luttes passées, tels que Burt et Fenwick, pour qui la reconnaissance de leurs Unions reste vive et qui- symbolisent ime époque, le problème de l'unification des forces

' Bien qu'en 1906 un représentant du IJurham, Taylor, de Chester-le-Street, ait passé au Laliour Farty.

ouvrières au Parlement sera remis en question, et tout porte à croire qu'il sera résolu dans le sens le plus large ; ainsi s'évanouiront les effets de la première grande crise du Trade Unionisme et de ses premiers tâtonnements vers la représentation directe, lesquels n'ont ni mérite ni démérite, ne procèdent ni d'une idée ni d'une volonté, mais d'une nécessité de défense.

La seconde étape dans la croissance externe du Labour Party est marquée par l'élargissement des cadres du Trade Unionisme et par un renversement presque complet dans l'ordre de ses préoccupations. ' C'est aux travailleurs non spécialisés, aux grèves victorieuses qu'ils soutinrent de 1887 à 1890, à l'énergie sans limite et à l'étendue des vues des quelques hommes qui entreprirent de contenir et de discipliner, au lendemain du combat, cette masse amorphe qui représentait plus des deux tiers de la classe ouvrière, à l'influence que chefs et soldats eurent sur les Congrès à venir, que ce résultat est dû. Les premières manifestations du " Nouvel Unionisme, " la révolte des allumettiers, puis celle des dockers, le triomphe pacifique des gaziers, la propagande infatigable de Mann, de Tillet et de William Thorne, l'influence " magnétique " de Burns, tout ce côté épique du grand drame ouvrier a été ample-

' Indiquons pourtant sommairement les progrès réalisés par l'idée de la représentation directe au cours des Congrès tenus de 1880 à 1887. Au Congrès de Londres (1881) une motion de MM. Crawford et Toyn est adoptée : elle est ainsi conçue : " That this Congress regards the return of working men to Parliament not only as a matter of justice but also one of paramount importance, and theref(H-e instructs the P. C. to give to tnishcorihy working men candidates ail the assistance they possibly can. " En 18S2, au Congrès de Manchester, la question de la contribution des Unions au fonds électoral est soulevée, mais on tombe d'accord sur un amendement demandant que les députés soient payés par l'Etat et que celui-ci prenne également à sa charge les frais d'élection. Même résolution au Congrès de Nottingham de 1883. En 1884 (Aberdeen), en 1885 (Southport) l'idée d'un parti indépendant se superpose à celle de la représentation directe ; le Président, Mr. Threlfall, déclare : " It seems to me that the most critical period in the history of Trade Unionism is at this moment. They must either lead or follow ; they cannot hait between two opinions. They must form the nucleus of the Labour Party of the future or sink into comparative insigniiicance. " Enfin au Congrès de Hull de 1886 on décide d'instituer une "Association Electorale du Travail ", organe de coordination destiné à renforcer l'action du Comité Parlementaire.

ment et détinitivement décrit. ' Rien ne peut ajouter à cette page d'histoire. Contentons-nous de retrouver, sous la magie des faits, le schéma de la constitution progressive du Labour Party.

Les Unions nouvelles n'apportaient, bien entendu, avec elles aucune doctrine délinie. Nées d'une série de conflits, elles ne pouvaient avoir que le sens aigu de l'opposition des intérêts des classes; elles étaient donc disposées à accueillir les idées de ceux — que ce fussent leurs chefs ou des tiiéoriciens étrangers — qui se trouvaient capables d'édifier un système sur cette opposition. Encore fallait-il que celui-ci fiit en quelque sorte le préambule d'une action sans cesse renouvelée. Il n'aurait eu sur elles aucune prise s'il s'était contenté d'être une explication. En lui l'esprit économique devait être nécessairement subordonné à l'esprit politique ; le premier ne devait même être que la justification du second. Mais, d'autre part, de leur rude corps à corps avec la vie, de leur ignorance des subtilités contractuelles et même de la liberté qu'elles donnaient à leurs impulsions, était venu à ces Unions un tempérament Imaginatif et généreux, sensible à toute parole qui leur ouvrait des horizons infinis, qui faisait resplendir la terre promise sans trop s'attarder sur les moyens d'y parvenir. C'est ce composé d'appétits non satisfaits, d'espoir dans un avenir où seraient inconnues les tristesses du présent, de sensibilité aux influences extérieures, qui constitue l'âme du Nouvel Unionisme, et qui, dorénavant, va réagir, chaque fois que celui-ci se trouvera en contact avec l'Ancien, sur la prudence, l'esprit de compromis et de temporisation des Unions pour lesquelles seules s'était jusqu'ici posé le problème de la représentation directe du travail.

Mais c'est seulement lorsque, amené à reprendre notre étude à un point de vue interne, nous en viendrons à envisager l'influence de rindependent Labour Party, organe socialiste, sur la marche des événements, que nous pourrons mesurer l'importance et discerner les effets tangibles de ces réactions psychologiques. Pour l'instant, qu'il nous suffise d'indiquer le sens dans lequel la création des Unions nouvelles venait modifier les tendances concrètes qui jusqu'alors s'étaient fait jour dans les Congrès. Cette modification portait sur deux points ; tout d'abord le Nouvel Unionisme rendait détinitivement à la méthode de l'Obligation Légale son ancienne priorité, c'est-à-dire accentuait, qu'il le voulût ou non, le caractère

' V. Webb, op. cit., Ch. VII, p. 380-40S et The Story of ihc Dockers' Strike, de MM. H. Llcwellvn Smith et Vaiiuhan Xasli.

politique de l'Unionisme considéré dans son ensemble : il suffisait pour cela que l'importance relative de ses fonctions fût altérée sans qu'aucune, d'ailleurs, fût abolie ; puis il donnait à ses prétentions un caractère simple, uniforme, presque physiologique : il les ramenait presque toujours à ce minimum de loisir et d'aliments sans lequel l'organisme humain ne peut subsister. Ainsi de métier à métier l'accord était facile : les dockers, les gaziers, les ouvriers des chemins de fer, sans qu'aucune entente directe entre leurs Unions eût été négociée, par une sorte d'harmonie préétablie, ayant sa source dans l'égale rigueur des nécessités auxquelles ils étaient soumis, pouvaient formuler un programme du travail énergique et cohérent. Les avantages, souvent passagers, provenant de longues et pénibles négociations, l'accroissement de bien-être, fruit de l'habileté spéciale ou de la position stratégique supérieure d'une Union, leur étaient inconnus. Il y avait chez eux, non des habitudes de vie, mais l'appel pressant, impérieux, de la vie elle-même qui veut se maintenir. Le '' living wage " était toujours le salaire minimum, la récompense d'un elfort musculaire identique, évaluable seulement par la durée du temps pendant lequel il s'exerçait. D'un bout à l'autre de l'Angleterre, une grande nappe ouvrière s'étendait, qu'agitaient parfois de profonds remous, et au-dessus émergaient, îlots d'étendue et de hauteur inégales, les Unions que leur histoire, leurs traditions, leurs succès avaient caractérisées.

De plus, nous l'avons dit, le choix que ces dernières avaient entre les trois méthodes décrites précédemment n'existait pas pour les " unskilled ". Les nouveaux Syndicats étaient nécessairement trop ouverts, trop facilement accessibles à tous, en raison même du peu de capacités spéciales requises de leurs membres, pour que la méthode de l'Assurance Mutuelle, qui présuppose une éventuelle restriction du nombre, fût applicable. Ils ne possédaient pas la pratique du Contrat Collectif, et les multitudes hâves qui, chaque matin, se pressaient anxieuses à l'entrée des docks de la Tamise n'avaient certes pas l'idée qu'elles pussent traiter d'égal à égal avec ceux qui les employaient. Elles pouvaient par instants les courber, ou tout au moins montrer jusqu'où chez elles allait la résistance ; mais vaincues, elles étaient à la merci des employeurs, et la concurrence qui régnait dans leurs rangs toujours grossis achevait leur déroute. D'ailleurs, leurs demandes, par suite de la nature des besoins qu'elles traduisaient, étaient irréductibles. Des négociations pour la recherche d'un moyen terme ne pouvaient donc être entamées

Alors que les chefs et les fonctionnaires des Unions spécialisées se trouvaient désignés pour servir d'intermédiaires entre employeurs et employés, pour chercher à leur faire consentir des sacrihces mutuels, ceux des Unions d' " unskilled " ne pouvaient avoir pour rôle que d'entraîner leurs troupes en vue des luttes à venir, et d'exposer auprès des pouvoirs ou du public leurs demandes essentielles. La force du Nouvel Unionisme ne pouvait donc s'affirmer que dans des combats incessants ou dans l'action politique. Il avait fait l'expérience heureuse du premier moyen ; mais il ne devait guère oublier que s'il avait eu gain de cause, c'était en partie grâce à l'appui sans réserve que lui avait i^rêté l'opinion. ' Celle-ci ne pouvait être souvent soumise à des secousses semblables à celle de la grève des dockers. La méthode de l'Obligation Légale apparaissait donc, théoriquement et pratiquement, comme la seule acceptable. L'utihté de la représentation directe était en même temps proclamée. Mais, cette fois, il ne s'agissait plus de la représentation de telle ou telle Union que sa concentration sur un même point favorisait. Une solidarité jusqu'alors inconnue unissait ces travailleurs disséminés, s'ignorant les uns les autres, et qui, pourtant, étaient numériquement trois fois supérieurs à ceux dont les délégués avaient trouvé place dans les Congrès. Une politique, encore limitée aux intérêts exclusifs et immédiats de la classe ouvrière, mais de ioiiic la classe ouvrière, pouvait dorénavant être suivie. La direction devait en être laissée aux hommes dont les événements récents avaient mis en lumière les capacités organisatrices. Et il suffisait que ces hommes eussent eux-mêmes un idéal dépassant l'expérience de tous les jours, pour que, du coup, ils fissent sortir un souftie de ce grand corps qu'ils avaient éveillé à la conscience de ses intérêts communs, pour qu'en un mot un parti du travail, ayant ses méthodes et ses conceptions propres, commençât à se dessiner. "

Désormais, et juscju'en 1902, la rapidité de croissance de ce parti dépendra de l'influence des Unions nouvelles sur les anciennes et de la résistance des instincts particularistes aux instincts collectifs,

' Webb, op. cit., p. 3S9.

^ Déjà Keir Hardie au Congrès de Swaiisea (1887), où il représentait les Unions de l'Ayrshire, avait émis l'idée qu'un parti indépendant pouvait être constitué : " I object lo Labour Représentatives identifying themselves with one political party. We must hâve inen in the House who will not go to constituencies just because they called theinselves Libérais, but were in direct antagonism to the working classes. "

en iiiêine temps que des facilités que rencontrera la substitution à l'interventionnisme exclusiviste, préconisé jusqu'en 1889 dans les Congrès, de l'interventionnisme large, réclamé par les '' unskilled ", fondé sur des exigences vitales, au lieu de l'être sur les opportunités offertes par telle amélioration technique ou par un simple changement dans la physionomie du marché. ' Mais, quoique l'on puisse percevoir les grandes lignes de cette progression, la plupart des réactions qui en sont la cause demeurent obscures. On peut seulement suggérer que si, peu à peu. les intérêts particuliers reculent, dans le monde ouvrier considéré comme un tout, devant les intérêts généraux, c'est que l'idée opère, rend plus nombreuses et plus importantes les concessions réciproques, et concilie ce qui jusqu'alors était considéré comme inconciliable ; c'est, en outre, qu'un plan d'action sous-entendant une coordination des énergies, une discipline volontaire, apparaît, à tout prendre, au prolétariat anglais comme plus eftîcace que l'action isolée et expérimentale.

Quoi qu'il en soit, il semble que, pour avoir une pleine compréhension de cette phase et des promesses qu'elle contenait, il faille, malgré l'apparente dualité des tendances, considérer dorénavant le Ti-ade Unionisme comme une même substance, dont une partie avait seule jusqu'ici manifesté une activité réelle, l'autre n'ayant pas encore eu conscience des possibilités qui sommeillaient en elle. Il y a donc moins, dans les années qui vont suivre, hostilité entre les Unions anciennes et les nouvelles que réadaptation de toutes à la vie de l'ensemble et contribution de chacune aux organes par lesquels s'exprimera leur volonté de prendre part à la direction des affaires du pays. '

^ Dès 1890 les effets de cette réaction du Nouvel Unionisme se font sentir. Alors qu'au Congrès de Dundee (1889), tenu peu de temps avant la grève des dockers, le Comité Parlementaire, ayant Broadhurst à sa tête, avait encore pu se maintenir, malgré son hostilité contre l'intervention légale, l'année suivante, au Congrès de Liverpool, une résolution en faveur de la journée de huit heures fut adoptée par 193 voi.\ contre 155, et Broadhurst qui, par la suite, devait se convertir à l'interventionnisme, démissionna. Mais il faut remarquer qu'il n'y avait eu là aucun coup de force de la part des " unskilled ", car les partisans les plus convaincus du Bill des Huit Heures étaient les maçons, c'est-à-dire l'Union de Broadhurst lui-même, la Société des Mécaniciens (qui avait chargé Burns et Mann de défendre ses intérêts) et la Fédération des Mineurs. En outre, sur 60 résolutions adoptées, 45 ne tendaient à rien de moins qu'à adresser un appel direct à l'Etat et aux Municipalités, afin qu'ils fissent pour l'ouvrier ce que le Trade Unionisme, ancien ou nouveau, était lui-même incapable de faire.

^ Complétons pour la période qui s'étend de 1891 à 1899, date de la fondation

Mais cetle fusion des différents éléments du Trade Unionisme n'aurait peut-être pas été complète si, vers 1893, une initiative hardie ne s'était produite, si un groupement compact, bien délini, n'avait enti-aîné à sa suite les, hésitants, n'avait dégagé des tendances que le Nouvel Unionisme avait infusées dans l'organisme ouvrier un état stable et permanent, s'il n'en avait aussi extrait une pensée assez vive pour que dorénavant elle pût subsister parmi tous les conflits d'intérêts et rallier toutes les bonnes volontés, assez éclectique pour pouvoir reagir sur les individus plus sensibles aux lins qu'elle suggérait qu'aux raisons théoriques sur lesquelles elles s'appuyait, assez doctrinale pour ne pas se confondre avec l'action elle-

officielk du Labour Party, l'aperçu scliéiiiatique que nous avions interrompu au moment de l'entrée en scène du Nouvel Unionisme. La " Labour Electoral Association ", sur laquelle on avait fondé quelques espoirs, était devenue au bout de peu de temps l'auxiliaire du parti Libéral et, malgré tout, l'intérêt se trouva encore une fois reporté sur les décisions des Congrès. En 1891, Threlfall fît voter la résolution habituelle sur la nécessité de faire soutenir au Parlement les revendications ouvrières par des députés ouvriers. Un amendement de Keir Hardie, qui résumait en quelque sorte la constitution du Labour Party actuel, fut repoussé par 200 voix contre 93. Mais l'année suivante, à Glasgow, l'équilibre se trouva brusquement modifié. On ne reprit pas de front la question de Vindcpendnnce du Parti Ouvrier, mais celle-ci était impliquée dans la motion suivante de MacDonald et Quelch : " Aucun candidat ne recevra l'appui des classes ouvrières, à moins qu'il ne reconnaisse le principe d'un contrôle national intégral des moyens de production et de distribution". 153 votants se prononcèrent contre, 128 pour. Mais un fait dont l'importance ne saurait être exagérée vint à se produire. Alors que dans les Congrès l'inHuence de Burns devait aller grandissante jusqu'en 1895, Hardie et ceux qui avaient imaginé de faire du Trade Unionisme le noyau d'un grand parti politique, recevant du Socialisme son inspiration, résolurent de tenter directement l'expérience en recherchant, non plus l'appui des grandes Unions' sur qui Burns et Mann régnaient maintenant en maîtres incontestés et qui étaient décidées, selon la juste expressioh de Mr. Rose " à accroître les salaires par la grève et à réduire les heures par des Actes du Parlement, " mais celui d'organes tels que la S.D.F., la Société Fabienne et plus tard la Ligue Socialiste, dont des raisons aussi théoriques qu'utilitaires déterminaient l'attitude en face de la plupart des questions ouvrières. Ainsi fut formé Vliidcfeiidcnt Labour Party, noyau qui, dès qu'il eut quelque consistance et eut été replacé dans le milieu trade unioniste, cristallisa les tendances éparses de ce dernier, si bien qu'en 1899, au Congrès de Plymouth, il pouvait, les circonstances aidant, imprimer aux autres Unions qui vivaient en dehors de lui une direction dont celles-ci ne devaient plus s'écarter. C'était " derrière la scène " que les destinées du Labour Party avaient été réglées.

même, assez réaliste pour ne pouvoir être envisafiée en dehors de ses applications. C'est à l'Independent Labour Party et à sa propagande socialiste que l'éveil détinitif des Unions à la vie politique est incontestablement dû. C'est vers lui que, dans les années qui suivent, l'attention va se tourner, tandis qu'au contraire les Congrès perdront de leur relief; si bien qu'en 1899, quand les fondations du Parti Ouvrier seront posées, le Trade Unionisme ne fera que consacrer l'œuvre accomplie par lui. '

Ainsi donc, alors que l'unité concrète du Trade Unionisme se réalisait, grâce à l'appoint des Unions nouvelles, par un accord sur les grandes lignes de la législation du travail, elle s'effectuait intellectuellement et moralement par la pénétration de plus en plus profonde de l'idée socialiste, à laquelle l'Independent Labour Party était parvenu à donner une forme acceptable à tous, dont il avait éliminé dès le début le caractère scientiiîque et qu'il avait mise en contact avec les Associations Ouvrières. 11 s'agissait, en un mot, de créer une organisation plus militante qui, tout en étant nettement socialiste dans ses fins, eût cependant des rapports suffisamment étroits avec le Trade Unionisme, et de donner ainsi une forte impulsion au mouvement dans la- direction de l'indépendance politique." La tâche de l'Independent Labour Party fut donc de démontrer aux Unions que le Socialisme n'était pas quelque chose de supérieur à elles, dont elles ne pourraient s'approcher que par un effort lent et continu, au prix de sacrifices et de renonciations nombreuses, exigeant d'elles des capacités constructives et une vision claire de tous les intérêts en jeu à laquelle leur existence antérieure, justifiée par leur seule combativité, ne les avait pas préparées ; mais qu'au contraire il n'était qu'une prolongation de leur action passée et présente, qu'une transposition de cette dernière dans des

' " There is hardly a single case where a Trade Unionist has been adopted as a Labour Représentative candidate, except where an I.L.P. or other Socialist organisation has prepared the giound and laid the foundations for his candidature. " Conrad Noël. TJie Labour Party, p. 6.

'' " It was decided at a private meeting of Socialist delegates, who were representing their Unions at the Glasgow Congress to take steps to create a more militant organisation, which, whilst being definitely Socialist in its aims, would yet be sufficiently in touch with Trade Unionism, to give a strong lead to that movement in the direction of political independence. It thus happened from the very outset that the I.L.P. was in sympathetic touch with the Trade Unionists, nearly ail its leading propagandists being also Union Officiais." Keir Hardie, The I.L.P.; ail aboiit if, p. 10.

domaines nouveaux, qu'une vision de toutes les questions économiques et sociales, propriété, éducation, sous le même angle que celui sous lequel elles avaient jusqu'ici considéré les questions relatives au travail. Bref, il fallait leur présenter une forme de Socialisme qui ne les détournât en rien de leur activité spontanée, qui n'éliminât aucun des résultats acquis, mais qui, au contraire, les confirmât dans l'opinion que le problème ouvrier, qu'elles avaient déjà partiellement résolu, était au centre du problème social et que celuici gravitait autour de celui-là.

Le socialisme de l'Independent Labour Partv se présentait ainsi comme un appel aux instincts de solidarité et au.x instincts de combat. Il était inconsciemment égoïste ; sensible à l'injustice sociale qui atteignait encore la masse des déshérités, choqué du rôle effacé cjue, malgré leur puissance numérique, ils jouaient dans la direction des affaires publiques, il était volontiers porté à prendre pour un essai d'organisation générale le simple coup de barre qui rétablirait à leur profit l'équilibre économique. Sa générosité altruiste n'était que le débordement de sa générosité pour soi-même. Il pouvait ainsi sincèrement proclamer " que la pauvreté des classes indigentes, l'activité des classes moyennes, et la richesse des classes supérieures ne sont que des formes différentes de servage et que le Socialisme apporte à toutes trois son message de liberté ". ' Ralliés à ce dernier, les travailleurs poursuivraient en grand et sous une forme plus méthodique la lutte que les Unions poursuivaient pour l'instant en détail contre les empiétements du Capital. La suppression, au bénéfice de la Communauté, de l'Intérêt et du Profit, c'était l'achèvement de leur difiicile victoire, ou tout au moins la consolidation de leur avance, c'était peut-être aussi l'aube d'un jour de repos où leurs muscles, raidis dans une lutte bientôt séculaire, se détendraient. Sans cesse sur la brèche pour empêcher que les leurs fussent lésés et pour obtenir qu'une part équitable du Profit leur revînt, comment les Syndicats les plus cantonnés dans la défense des intérêts professionnels n'auraient-ils pas été frappés par la suggestion que c'était dans les arrangements économiques qui rendaient possible et même fatale une lésion de ces intérêts que gisait la cause profonde du mal social ? La socialisation du capital et de la terre, c'était l'espoir d'obtenir davantage et avec un moindre eftort dans la répartition. ■

' Hardie, op. cit., p. 4.

- Ibid., p. 6. Cf. discours de Hardie à la deuxième conférence de l'I.L.P. à Manchester (1894) : •' It is perfectly évident that some nevv and strong force is

Le Socialisme de l'Independent Labour Party, pour avoir prise sur le monde des travailleurs, devait donc être instinctif en même temps qu'ouvrier. Il devait être un complément d'efiicacité offert à des t^roupements qui, par expérience, se savaient efficaces. Ouvrier, les temps faisaient qu'il n'avait ni mérite, ni dilffculté à l'être. Au milieu des ébauches qui l'avaient précédé et dont il pouvait s'inspirer, aucune autre voie ne lui était ouverte. " Le Socialisme est un Protée intellectuel ", écrit Mr. Wells dans Le Nouveau Machiavel^ " mais il était apparu aux hommes de ma génération comme la révolte des travailleurs. De Rodbertus nous n'avions jamais entendu parler, et nous ne connaissions pas la Société Fabienne ; ' Marx et Morris, les Anarchistes de Chicago, Justice et la Social Démocratie Fédération, réprésentaient le Socialisme pour notre esprit. Hatherleigh excellait à nous expliquer les doctrines nouvelles à Trinity, et l'image sur son mur d'un journalier aux muscles développés, aux cheveux noirs, se carrant, son marteau de forgeron en main, au t'"avers d'une barricade, semblait être la quintessence de ce qu'il avait à exposer. " '

Le Socialisme des Unions devait être, nous l'avons dit aussi, instinctif. Il fallait qu'il exprimât sous une forme coordonnée les aspirations morales et matérielles du travailleur anglais, sans exiger de lui un effort de pensée trop subtil ni trop soutenu, qu'il s'adressât à son imagination en même temps qu'à son sens commun, qu'il ne l'obligeât pas à remettre en question la légitimité de ses victoires passées, politiques ou économiques, qu'il fût à la fois novateur et traditionnaliste. Il devait, en somme, réunir en un faisceau tous les élans, toutes les habitudes, tous les partis-pris qui avaient contribué à modeler l'âme et l'esprit de ce salarié. Ni dans un sens concret et absolu, ni dans un sens relatif et figuré, il ne devait être un article d'importation. Il ne devait être ni le don d'une autre classe, ni celui d'une autre contrée à qui son histoire

necessary to unité the democracy against oppression, against privilège, against monopoly ; and there is no force so powerful for this purpose as the force of Socialism, which promises to bring about economically the same freedom we are supposed to enjoy politically and religiously. "

• Il serait d'ailleurs inexact de croire que la Société P'abienne, qui représentait une attitude intellectuelle plutôt qu'une doctrine, ne mettait pas au premier rang de ses préoccupations immédiates la solution du problème de la représentation ouvrière. Il suffit de parcourir le Fabiau Election Manifcslo de iSgi pour voir avec quelle virulence est dénoncée l'apathie sociale des deux grands partis et avec quelle énergie est proclamée la nécessité d'un parti indépendant du travail.

- Wells, The Nen' McichiavclU, p. iig.

et son évolution auraient fait une mentalité et un tempérament différents de la mentalité et du tempérament anglais. Il devait être quelque peu flottant, empirique et idéaliste ; il perdait de sa vertu en cherchant à se définir lui-même — et si cette définition doit être cherchée, peut-être sera-t-il plus aisé de la découvrir dans l'examen de ce qu'il n'était pas que dans celui de ce qu'il était. '

Il n'était ni scientifique, ni révolutionnaire, ni purement intellectuel. Par le premier et le second caractère, il tranchait sur la S. D. F. ; par le second sur la Ligue Socialiste, à laquelle William Morris avait longtemps appartenu et qui, depuis, s'était imprégnée d'éléments anarchistes ; par le troisième, il rejetait la tutelle de la Spciété Fabienne, tout en gardant avec celle-ci des rapports d'étroite sympathie. '

Il ne pouvait être scientifique, selon l'acception que le Marxisme et ses représentants anglais ont voulu donner à ce terme, en ce sens que les organisations ouvrières, grâce à la liberté relative dont elles avaient toujours joui, grâce à la diversité de leur action, ne pouvaient concevoir que l'évolution économique se poursuivît selon des lois inflexibles et que la situation des travailleurs fût elle-même soumise à un déterminisme absolu. Ceux-ci avaient d'une expérience déjà longue tiré la certitude que leur passivité ou la vigueur de leur résistance étaient, dans la fixation des salaires ou des autres conditions du travail, le facteur prédominant. S'ils avaient eu à subir parfois la répercussion du jeu des lois économiques, du moins avaient-ils si souvent réagi sur ces dernières qu'elles pouvaient leur apparaître tour à tour comme des forces hostiles ou favorables^ actives d<ins la limite que leur assignait leur volonté, en tout cas ne les dominant pas. Sans doute avaient-ils le sens des réalités que le Marxisme avait moins cherché à décrire qu'à rattacher à un ordre

' Aussi, dans l'impossibilité de retrouver la filiation directe de l'I.L.P. Keir Hardie en vient-il à lui donner une oris^ine presque mystique. En lui se retrouvent les secrètes influences de la nature qui gouvernent les saisons et font éclore les bourgeons au printemps. Il y a aussi de merveilleux printemps dan& les affaires des hommes. Op cit., p. 7. Mr. Rose refuse, par contre, de croire que le mouvement ait été entièrement spontané et inconscient. Il présente l'I.L.P. comme issu d'une réaction contre le Nouvel l'nionisme dont il aurait combattu les tendances trop positives. Mais Mr. Kose ne cherche pas à définir l'élément réagissant.

- La Société P'abienne compte parmi ses membres plusieurs des chefs de l'I.L.P.

défini, incorporant les conséquences dernières et fatales de ses premiers concepts ; mais point n'était besoin pour eux de concevoir ni de formuler de règle sur la composition organique du capital pour connaître à la fois la puissance et les dangers de la concentration industrielle : les Lipton, les Cadbury leur offraient une leçon de choses à laquelle toute considération abstraite n'aurait rien ajouté. Ainsi la partie économique de l'œuvre de Marx, trop rigoureuse, refusant de tenir compte des sursauts de l'instinct et de la volonté, restait sans effet sur leurs esprits. L'économie marxiste demeurait pour eux, alors même qu'aux heures de loisir ils étaient enclins à prêter l'oreille à son exposé, une explication et non une ligne de conduite, ou du moins celle qu'elle suggérait était si lointaine, si contraire à leurs tendances, qu'elle participait de l'abstraction des éléments sur lesquels elle s'étayait. Le Marxisme ne valait que par sa systématisation des faits, que par la soumission de la réalité concrète aux tendances dont elle était issue et aux tendances qu'à son tour elle développait. Et ces tendances, nous l'avons vu, étaient l'appauvrissement indétini d'une classe, l'enrichissement illimité d'une autre, aboutissant à une rupture d'équilibre à laquelle seule une action violente et définitive de l'ensemble des travailleurs pouvait remédier. L'économie marxiste perdait donc toute signification active dès que l'on refusait de se rallier à l'idéal révolutionnaire, ce qui était le cas de l'ouvrier anglais. Celui-ci n'était pas révolutionnaire politiquement, parce qu'il possédait, imparfait, certes, mais facilement perfectible, l'organe par lequel pouvait s'exprimer sa volonté. De l'instrument ainsi créé il n'avait qu'à apprendre le maniement. Si les classes privilégiées continuaient à détenir le pouvoir, c'était parce qu'il n'avait pas encore su s'exercer au rôle nouveau qui lui était dévolu, c'était parce que, dans l'insuffisance de sa préparation, il leur avait accordé une sorte de délégation tacite. Il s'agissait donc non d'un renversement de l'ordre établi, mais d'un effort patient, d'une victoire sur soi-même plus que sur autrui. Révolutionnaire, il ne l'était pas non plus économiquement ; il avait parfois crié famine et, sous l'aiguillon du besoin, dans la hantise de l'incertitude du lendemain, il avait, comme en ce " Dimanche Sanglant " de Novembre 1887. dont le souvenir était encore présent à la mémoire de tous, repoussé l'appel à la loi et oublié les négociations collectives ; mais dès que ses premiers désirs avaient été exaucés, que sa souffrance avait été non supprimée, mais atténuée, il en était revenu aux conceptions et aux moyens

traditionnels. ' Et si, par la snite, les conHits devaient se faire plus nombreux et plus violents, si la solidarité du prolétariat devait s'aflirmer de jour en jour, si la discipline interne de certaines Unions devait être ébranlée, c'était non point parce que l'idée révolutionnaire gagnait du terrain, mais parce que de nouvelles possibilités d'action surgissaient, l'industrie accentuant son évolution, que les intérêts particuliers et concrets se multipliaient et que l'accord se faisait enlin sur les grands intérêts généraux. Quels que fussent donc les moyens employés, belliqueux ou pacifiques, les travailleurs anglais, qu'ils appartinssent aux Unions anciennes ou à celles de formation récente, avaient hérité d'une tradition réaliste, et, malgré la nouveauté possible de la formule qui synthétisait leurs tendances, ils modelaient l'avenir sur le passé. Ils refusaient d'accumuler leurs revendications en vue d'un règlement de comptes dont l'époque ne pouvait encore être déterminée. L'œuvre empirique, fragmentaire d'autrefois s'était poursuivie dans l'œuvre coordonnée, consciente et progressive d'aujourd'hui, et se poursuivrait demain.

Il est vrai que, par contre, le Socialisme parlementaire anglais, tel qu'il s'incarna en 1893 dans l'Independent Labour Party et tel qu'il devait se perpétuer dans le Labour Party, se présentait, bien que modéré, dilué par l'adjonction d'éléments plus particulièrement sensibles aux intérêts professionnels, et bien que soumis à la réaction vigoureuse des quelques esprits constructifs qu'il devait luimême charger de sa direction, comme un mouvement de classe ; en cette qualité, il semblait s'assimiler le programme politique du Marxisme, tel que l'avait formulé le Manifeste. On pourrait même

' Engels se rendait compte de ce fait, qui, à son point de vue personnel, constituait un danger, quand il écrivait à Sorge (19 Avril 1890) : " In such a land of old political and workmen's movements there is always an immense accumulation of rubbish handed down by tradition which must gradually be placed on one side. There are the préjudices of the skilled Trade Unions, Engineers, Bricklayers, Carpenters, Joiners, Type Compositors, etc., etc., which must ail be disarmed. " Socialist Review, I, p. 29. Engels appréciait, d'ailleurs, deu.x ans plus tôt tout le prix du Socialisme instinctif de la classe ouvrière anglaise. Il écrivait lé 22 Février 1888 : " And hère (England) an instinctive Socialism is more and more taking possession of the masses which, fortunately, is opposed to ail distinct formulation according to the dogmas of one or the other so-called organisations, and which will therefore, ail the more easily adopt it through some décisive event. A start is only needed and the bourgeois will then be astonished at the concealed Socialism which will break out and be revealed. " Ibid., p. 29.

aller jusqu'à soutenir que nulle part plus qu'en Angleterre les prédictions de Marx n'ont été réalisées, puisque le Socialisme parlementaire n'y a été, à ses débuts, qu'une tloraison, qu'une continuation de l'action ouvrière indépendante et autonome. ' Mais l'identité des résultats ne doit point couvrir la divergence des tendances et des intentions. Est-on d'abord en droit de séparer l'économie du Marxisme de sa politique ? La seconde tempère, humanise la première. Elle représente la réaction de la volonté contre le déterminisme des lois qui régissent la production, lois dont elle retarde les effets sans les supprimer. Mais si la classe ouvrière nie ou trouve commode d'ignorer l'existence de ces dernières, la politique marxiste qui recommande la conquête du pouvoir peut-elle garder une valeur propre ? Ainsi présentée, ramenée à de telles proportions, n'est-elle pas coupée de la sève qui l'alimente ? N'est-ce pas là, d'ailleurs, ce qu'a compris la S. D. F., qui prétend avoir seule conservé intacte en Angleterre la doctrine marxiste, quand, peu de temps après la formation du pacte dont était sorti le Labour Party, elle a décidé de reprendre sa liberté d'action, alléguant qu'un parti, si imprégné qu'il fût de Socialisme, qui prétend subordonner toute considération théorique à la réalisation de ses fins immédiates se rend coupable de trahison ? Campée dans sa rigidité dogmatique et, en somme, quelque peu inintelligente, ' la S. D. F. voyait qu'entre elle et les Unions qu'un souftie large venait d'éveiller à la vie politique, aucun point de contact n'existait, même sur le terrain de la lutte des classes. ' Car, si l'Unionisme anglais avait, en cimentant son unité,

^ Keir Hardie a d'ailleurs fourni dans sa brochure : My confession of fcutli in tJic Labour alliance, une réponse vigoureuse à l'exclusivisme de la S. D. F. (p. 12).

- Engels et Marx lui-même ont raillé, (les quelques lettres publiées récemment par la Socialist Rcvieiv en font foi), le splendide isolement et l'intransigeance doctrinale de la S. D. ¥. Marx conclut l'une de ses épitres à Sorge par cette pointe cruelle à l'adresse de Hyndman qu'il accuse presque de plagiat : "Ail thèse amiable middle class writers — if they are not Socialists — havc an itching immediately to make money, or name, or political capital out of any new thought they may hâve got at hy some favourable vvindfall. " 15 Décembre 1881, op. cit., p. 25. Quant à Engels, il écrit le 7 Mars 1884 : " The Démocratie Fédération publishes a weekly paper. Justice, which is distinguished by a great dreariness of constantly reiterated matter and by an absolute incapacity to take hold of the right end of even one question of the day. " Ibici., p. 26.

' Dès 1894 'e Conseil de l'I. L. P. avait nommé un comité chargé de s'entendre avec la S. D. ¥. pour l'élaboration d'un plan d'action commun. Mais à la Conférence de la S.D.F., qui se tint au mois d'août de la même année, un délégué émit l'opinion caractéristique que " l'I. L. P. et la S. D. F. avaient en vue deux objets

pris conscience de ses intérêts communs, s'il était résolu à poursuivre une législation qui fût sienne, qui fît tomber les quelques barrières l'enserrant encore, et qui même abordât les problèmes de la propriété privée, de l'Intérêt et du Profit dans un sens favorable à la cause ouvrière, il continuait à trouver en lui-même ses raisons d'agir. Son hostilité vis-à-vis du régime capitaliste découlait bien plus d'un sçns intuitif de l'injustice sociale et du sentiment qu'une force redoutable s'opposait et irait s'opposant de plus en plus à l'extension, jugée par lui-même nécessaire, de ses activités spontanées, que de la perception objective de l'opposition des deux gi-andes forces que Marx avait captées à leur source, et dont la rencontre réitérée avait été jusqu'à présent et devait être encore, selon cet auteur, le trait dominant de l'histoire du monde. Il n'y avait pas, à proprement parler, guerre de classes pour les travailleurs anglais, ni désir chez eux d'annihiler l'adversaire, mais expansion naturelle d'une classe au détriment d'une autre, dont elle n'avait pas à connaître les tendances.

Et c'est sans doute à ce Socialisme, assez vague pour donner abri

différents ; l'I. L. P. luttait pour l'accroissement de la part accordée aux esclaves salariés, la S. D. F. 'pour l'abolition du salariat. " Une motion fut alors adoptée affirmant "que le besoin d'un I. L. P. ne se faisait nullement sentir, attendu que la place qui convenait à des socialistes conscients était au sein d'une organisation socialiste révolutionnaire, telle que la S.D.F. " En 1897 on essaya d'un nouvel accord. 5158 membres des deux corps, contre 886, se prononcèrent pour leur fusion. Mais l'I.L.P., arguant que le scrutin n'exprimait l'opinion que d'une minorité, résolut de poser de nouveau la question à sa conférence annuelle. Celle-ci se prononça en faveur de \2l fédération. La S.D.F. refusa cette alternative. Les choses semblaient devoir rester stationnaires, lorsque le Congrès de 1899 créa le Labour Représentative Committee. Une " Convention " se réunit en février 1900, à laquelle assistèrent les délégués des Trade Unions, de la Société Fabienne, de la S.D.F., et de l'I.L.P. La S.D.F. soumit une résolution, dans laquelle elle posait comme principe que les représentants ouvriers aux Communes devraient constituer un '• parti distinct, fondé sur la guerre des classes et ayant pour ultime objet la socialisation des moyens de production, de distribution et d'échange. " Les délégués de l'LL.P. firent échouer la résolution. Sur quoi, le journal de la S.D.F. dénonça leur attitude dans un " leader " exempt de courtoisie : " L'occasion s'est enfin présentée, y lisait-on, de dévoiler une trahison à laquelle nous étions malheureusement accoutumés. " L'LL.P. protesta et exigea des excuses, mais le Conseil de la Fédération prit à sa charge les imputations de Jnslice. L'année suivante, une nouvelle motion de la S.D.P"., relative à la guerre des classes, ayant été rejetée à la Conférence du I>.K.C., une rupture complète s'ensuivit, et a l'élection partielle de Dewsbury. la S.D.F., présenta son propre candidat, sans avoir consulté le Labour Partv.

à tous ceux qui avaient l'intuition plus que la perception réelle du problème économique, assez étroit pour éliminer ceux qui se refusaient à identiiier la question sociale et la question ouvrière, que rindependent Labour Party a dû ses premiers succès électoraux, a dû aussi le rôle prépondérant qu'il a joué dans la formation du Labour Party. A l'heure de la fusion des forces socialistes et des forces Unionistes, il a pu mener à bonne iin son œuvre d'unification sans déchoir, sans renier son idéal, et, d'autre part, sans faire violence aux habitudes et aux modes de pensée des organisations qui n'avaient point encore su s'abstraire des purs intérêts professionnels. En s'adressant aux tendances instinctives, aux aspirations concrètes des travailleurs, il a en quelque sorte déguisé, fait assimilables les quelques conceptions générales dont il s'était rendu maître. Celles-ci, par ailleurs, se trouvaient être si tiottantes, et, clans leurs lignes les plus vigoureuses, si distantes du présent, qu'elles n'ont pas eu à souffrir de ce compromis. L'Independent Labour Party a donc réussi là où tout autre groupement, purement et consciemment socialiste, a échoué. La S. D. F., par exemple, a pu mettre en avant, lors de chaque élection générale, des candidats parfois intellectuellement supérieurs à ceux du Labour Party et capables de fournir du Socialisme une image déformée, sans doute, mais autrement nette ; et pourtant, aucun des membres de la S. D. F. n'a encore franchi le seuil des Communes. Par leur propagande, ils intéressent le monde du travail, mais celui-ci ne se livre pas à eux. Ils peuvent à la rigueur, aux heures d'effort mental, lui inculquer une part de leur science économique, mais ils ne peuvent être en contact permanent avec lui. Keir Hardie l'avoue avec candeur : " Quelles que soient les chances qu'ait eues un candidat socialiste durant les jours qui précédèrent la formation du Parti du Travail, il n'en a plus pratiquement aucune, à moins qu'il ne se place sous les auspices du Parti Ouvrier. Le résultat des élections est moins dicté par la présence ou l'absence du Socialisme que par le fait que le candidat représente un parti que l'homme moyen, médiocrement versé dans les théories, comprend et approuve. Jadis un candidat de l'I. L. P. se trouvait, dans l'esprit d'un trade unioniste moyen, au même rang qu'un Libéral ou qu'un Conservateur, c'est-àdire qu'il représentait un parti étranger. Maintenant un socialiste placé sous les auspices du Labour Party reçoit un accueil sympathique, et pour lui-même, et pour ses doctrines, parce qu'il est pour l'homme moyen le représentant de son propre parti, du parti

l6o CHAPITRE III

qu'il subventionne et sur lequel il exerce un contrôle. " ' A ceux qui, comme Robert Blatchford, lui reprochent de n'avoir ni consistance ni pensée dogmatique, ' et de refuser, d'autre part, la collaboration des esprits constructifs de la bourgeoisie, ' l'I. L. P. a répondu par l'énoncé de ses résultats électoraux.

De même que le Labour- Libéralisme de 1874 avait été la réponse des Trade Unions menacées dans leur existence, le Labour Party de 1902 fut celle du Trade Unionisme menacé dans ses fonctions. Mais, cette fois, la réponse était adressée au parti Conservateur, qui avait lui-même profondément évolué pendant ce quart de siècle, en était venu à synthétiser tous les " intérêts acquis ", et s'effrayait sans cloute moins des hns immédiates poursuivies par les Unions que des tendances, à ses yeux subversives, qui commençaient à les envahir. A vrai dire, le front d'attaque était de beaucoup plus étendu en 1902 qu'en 1874. L' Unionisme, entre ces deux dates, était devenu conscient. Tout en continuant à s'efforcer de rendre meilleure la situation matérielle de ses membres par les movens jadis employés, auxquels s'ajoutait un recours plus fréquent à l'intervention législative, le sentiment croissait en lui que son statut particulier dépendait d'un statut plus large. Les organisations ouvrières ne se contentaient plus de poursuivre la réduction des heures de travail et l'augmentation des salaires ; elles comprenaient que leur sollicitude devait s'étendre au delà du moment où le travailleur était forcé, par suite de l'âge ou des circonstances, de quitter l'atelier ; en outre, les salariés devaient avoir le souci de former ceux qui, dans l'avenir, les remplaceraient. Ainsi des problèmes nouveaux : retraites, chômage, éducation,

' Hardie, M y confeasloii of failli in llic Labour AUinucc, pp. 11-12.

- Robert Blatchlord, Tlie Clarion, 23 avril 1909.

■' Hardie rejette la responsabilité du choix des candidats sur les circonscriptions et non sur le parti lui-même. Le candidat n'a, selon lui, qu'à fournir au.x électeurs la preuve des services qu'il a rendus à la classe ouvrière. Mais Hardie s'empresse d'ajouter que " Socialisme est synonyme de camaraderie et que l'I. L. P. n'a pas de place pour un choix de cerveaux supérieurs. " L'influence, à l'heure présente, d'un homme comme Ramsay Macdonald montre, mieux que toute réfutation des idées de Hardie, que le Socialisme parlementaire anglais n'a plus aujourd'hui les mêmes conceptions qu'en 1890 sur le rôle dévolu aux " cerveau.x supérieurs ".

LE LABOUR PARTY l6l

surgissaient, dont la solution apparaissait maintenant urgente pour le Trade Unionisme. Ils devaient être traités dans un autre esprit, plus constructif et plus désintéressé, que ceux qui jusqu'alors avaient retenu son attention. Et quand le Trade Unionisme eut ainsi, pour la première fois, tourné les yeux vers le dehors, il eut la désillusion de ne constater chez les hommes au pouvoir aucune volonté d'aboutir promptement. Le parti Conservateur possédait depuis cinq ans une majorité de 152 voix à l'époque où le parti ouvrier résolut de se constituer en groupe indépendant, et, malgré les promesses formelles faites aux dernières élections, il n'avait pu encore réaliser aucun des articles de son programme. Il s'était contenté de voter une loi incomplète sur les accidents du travail et de nommer une Commission chargée d'enquêter sur la réforme de la Loi des Pauvres. Aucune intervention ne s'était produite de sa part, alors qu'une lutte cruelle mettait aux prises Lord Penrhyn et ses ouvriers. Le projet de pensions pour la vieillesse, dont M. Chamberlain s'était fait en 1894 le champion, était remis le 26 juin 1896 à une date ultérieure, sous prétexte qu'il était '' compliqué au plus haut point " et méritait une étude approfondie. En juillet 1898, la Commission le rejetait, affirmant que les travailleurs ne pouvaient et ne devaient compter que sur '' leur prudence, leur confiance en soi-même et leur abnégation". Le Bill sur le Chômage, dépourvu de la clause qui prélevait sur les fonds publics toutes les dépenses nécessitées par son exécution, se présentait non comme une mesure de gouvernement, mais comme une invitation à la charité privée. ' Enfin, l'Education Bill de 1902 était rendu inacceptable, par suite de son caractère nettement confessionnel, à la fraction de la classe ouvrière qui appartenait aux Eglises dissidentes.

L'inaction du parti Conservateur de 1895 à 1906 était d'autant plus propre à lui aliéner les sympathies des travailleurs qu'il rompait brusquement avec une tradition. Malgré tout, on ne pouvait perdre la mémoire de l'interventionnisme de 1850 et de ses résultats bienfaisants. vSans doute, un prolétariat impatient,

^ Ce Bill, voté en 1905 à la requête de Mr. Gerald Balfour, institue des " Comités de Détresse ", sous le contrôle du Local Government Board, lesquels sont alimentés par des contributions volontaires, sauf en ce qui concerne Londres, où les Bourgs Métropolitains doivent répondre à l'appel du Comité Central. Connue littérature antérieure à 1905, voir The Pioblcm of the Uncniploycd; Higg : How to dcal ivitli tlic uncmploycd ; Alden : TItc Uiicuiploycd.

ayant fait l'éjireuve de sa force, n'aïuait-il pas accepté comme un don ce qu'il considérait à présent comme un dû. Mais si l'objet donné avait répondu entièrement à ses désirs ou à ses besoins, peut-être la divergence des points de vue n'aurait-elle pas entraîné de conséquences extrêmes. Le parti Conservateur, par suite de son envahissement par les éléments industriels et financiers, délaissait la politique sociale des Tories. Le désintéressement des Libéraux à l'égard des mesures jugées essentielles par les L'huions s'expliquait et se justifiait même par les doctrines qu'ils n'avaient cessé de soutenir ; d'eux, on était en droit de ne rien attendre, sinon une extension des libertés politiques. Ils avaient maintenu leur point de vue négatif. Au contraire, les Conservateurs, en admettant dans leurs rangs des hommes qui représentaient les intérêts qu'ils avaient le plus âprement et le plus éloquemment combattus alors que leur parti s'était constitué, devaient dorénavant laisser se développer en ce dernier une irréductible antinomie. " Le vieux squire tory avec ses préjugés contre la rapacité de l'école de Manchester, et le vieux philosophe tory avec sa théorie de l'Etat Civilisé, cédaient devant le flot impétueux de la ploutocratie ". ' Les anciens instincts protecteurs étaient maintenant dominés par les énergies égoïstes, et la vision conservatrice de l'Angleterre comme d'un grand tout organique que le parti tory avait pour mission de conduire et de protéger, le sens jadis si net chez celui-ci de ses responsabilités, tout cela s'atténuait, passait à l'arrière-plan ; les gens auxquels il venait de donner asile, industriels, banquiers, brasseurs et distillateurs, détournaient maintenant sur lui les attaques dont, individuellement, en raison de leur situation économique, ils avaient été l'objet. Et, peu à peu, le pai ti tout entier se voyait forcé d'adopter une attitude défensive. Auparavant il croyait défendre ses privilèges dans l'intérêt de tous. Il devait maintenant les défendre dans son intérêt propre. C'en était fait du régime patriarcal, de la soumission des classes rurales, qui sacriiiaient de bon gré leur indépendance en échange de la certitude sur leur sort du lendemain. Le parti Conservateur glissait vers l'opportunisme, et voué dorénavant à la défense des intérêts acquis, il devait accepter le concours de tous ceux que rapprochait de lui, non une communauté de principes, mais une communauté d'intérêts. Quand il se fut, enlin, laissé pénétrer par des hommes aux tendances résolument

' Conrad Xoel, Tlie I.ahoiir Pait\\ p. 2i.

démocratiques, tels que Lord Randolph Churcliill et Mr. Joseph Chamberlain, sa désagrégation fut complète.

C'est -donc moins contre l'hostilité ou l'indifférence de l'ensemble du parti Conservateur que contre celle des éléments nouveaux dont il s'était accru, que le Trade Unionisme va se heurter à partir de 1895. A ceux-ci il apparaît menaçant, moins peut-être en raison de ses exigences que parce qu'il tend à se présenter désormais comme un mouvement de classe. A vrai dire, le problème de la nationalisation du sol, au moment où l'influence de Henry George était à son apogée, n'avait pas laissé les Congrès indifférents. Des résolutions hâtives avaient été votées ; mais il n'}' avait eu là qu'un enthousiasme passager. C'était sur le terrain industriel que portait l'attaque des Unions, plus précise et plus ardente. Et il ne s'agissait plus commeautrefois pour elles de s'assurer uniquement quelque avantage transitoire et concret. C'était la légitimité même de l'ordre existant

qu'elles mettaient en question Elles visaient l'Industrialisme, et

dans sa puissance, et dans ses droits. Elles demandaient à la force publique de limiter ce qu'il croyait être son expansion légitime. .Elles poursuivaient une politique consciente, aux développements infinis comme l'idée qui l'inspirait. Menacé dans son essence, l'Industrialisme, et avec lui toutes les catégories sociales qu'il dominait et qui, d'instinct, restaient troublées par cette progression organique du prolétariat, tentèrent de frapper l'Unionisme dans sa vitalité, de rendre impossible l'exercice des libertés péniblement acquises.

De toutes parts les signes avant-coureurs de l'action déhnitive pouvaient être perçus. Le Times avait ouvert, dans une série d'articles dont l'origine ne faisait aucun doute, une campagne dans laquelle tous les arguments anciens contre les Syndicats étaient repris avec une vigueur que justiiiait, non les circonstances, mais le sens vague d'un danger plus lointain. ' On sentait que ce n'était à aucun des aspects théoriques du Trade Unionisme qu'en voulait le journal Conservateur ; il abordait de biais le problème ; c'était par l'usage qu'elles faisaient des libertés concédées, plus que par la possession de ces libertés elles-mêmes, que les Unions nuisaient au bien public. Le mal résidait, non dans la pratique du Contrat Collectif, mais dans la restriction volontaire de la production,

' Les arguments du Times sont énoncés et réfutés dans l'élude loyale et fort complète de MM. Mantoux et Alfassa : La Crise du Tincic Vuiomsiue, 2' partie (Chapitres II et III).

dans le " Ca'Canny, " le '' Travail à son aise ", fruit de la diffusion des doctrines socialistes. " Il se peut, disait le journal de la Cité, qu'il y ait une diminution du nombre des conflits d'ordre violent, si fréquents à une époque, par suite de l'action du Néo-Unionisme, mais il faut mettre au passif de cette amélioration apparente des calamités telles que la perte des débouchés, le transfert à l'étranger de certaines de nos industries, dues aux violences passées des Trade-Unions, et aussi le fait de la soumission à leurs exigences

d'un certain nombre de chefs d'industrie las de la lutte Mais

il y a un dernier grief, le plus sérieux de tous : au Néo-Unionisme, avec son recours à l'intimidation et à la violence, a succédé un Uiiiouisiiie plus nouveau, employant des moyens plus calmes, mais causant un préjudice plus grand encore — tant il est difiicile à combattre et à atteindre — an commerce et à l'industrie. D'après les économistes, l'attribut de cet Unionisme plus nouveau est la restriction de la production. En réalité, ce sera, au gré des socialistes, la politique générale de tous les ouvriers : ils ne donneront pas leur effort maximum, de telle sorte qu'on sera obligé d'avoir recours à un plus grand nombre de bras pour un travail donné. " '

Quatre dessins illustraient l'article du Times; " Ils représentaient tous quatre le pont d'un navire. Le premier, dont la légende était : ^£ P'^^' i''''ois< montrait un matelot tirant de toutes ses forces sur une corde. Pour -[£ par mois deux hommes étaient nécessaires pour ce même travail ; pour 3£ 6s il fallait en employer trois, mais un seul tirait, les deux autres fumant leur pipe assis sur un tas de cordages ; et pour 3£ par mois, légende du dernier, il fallait embaucher quatre hommes qui dormaient tous les quatre tandis que le filin suivait mollement le sillage du navire. " ■ A la même époque surgissent des tentatives d'association d'un type inconnu

' Mantoux et Alfassa, o/> cit., p. 99.

- Ibid., p. 98. Les critiques du Times visaient principalement six corps de métier : le Bâtiment (pp. ]0i-i03 et 1 12-119 àc Vop. cit.), la menuiserie (pp. 104 et 119-121)', l'industrie de la chaussure (pp. 104-106 et 121-132), la coutellerie de Sheftield (pp. 106-108 et 132-135), l'industrie du fer-blanc (pp. 108 et 136-143) et enfin l'imprimerie (pp. 109-1 u et 143-157). MM. Mantoux et Alfassa refusent de croire à la responsabilité des Unions dans la crise dont souffre l'industrie aniilaise vers 1902 ; les seuls coupables, à leur avis, sont les industriels qui n'ont pas voulu, en perfectionnant l'outillage, suivre l'exemple de leurs concurrents américains, et " considèrent leurs entreprises uniquement comme une source de bénéfices intarrissable, que l'on peut augmenter par tous les moyens" (p. 169).

jusqu'alors, telles que la Free Labour Association ' auxquelles participent des Syndicats jaunes, et qui, sous prétexte de défendre les industries nationales et de faciliter la révolte des ouvriers intelligents contre un Trade l'^nionisme perverti, " se font fortes de terminer toute grève dans un délai restreint, de fournir en 24 heures à n'importe quel employeur le nombre d'ouvriers de métier dont il peut avoir besoin. Des hommes, pendant la durée de la grève, sont logés dans l'usine et conduits militairement par 1' " emergency staff, " sorte de police libre payée 10 s. par jour et formée d'anciens agents de police ayant d'excellents états de service, armés de revolvers et de nerfs de bœuf. " - On assiste aussi à l'éclosion d'Associations Mixtes limitées à une région, telles que l'Alliance de Birmingham, ou embrassant toute l'étendue du territoire, telles que la National Industrial Association, et se proposant, les premières de hausser les prix par une coalition de tous les producteurs, les secondes d'encourager et de maintenir entre employeurs et employés " le sentiment des intérêts communs. " 'Ainsi partout on cherchait à faire douter le Trade Unionisme de lui-même, à rompre son unité, à élargir le fossé que l'exagération possible de son action pouvait creuser entre lui et l'opinion.

Mais il n'y avait encore là que des attaques obliques. Le premier coup franc fut porté par la décision des Law Lords dans le procès intenté par une Compagnie du Pays de Galles, la Taff Vale Railway Company, à la grande Union des Employés des Chemins de Fer. Il y avait eu, en août 1900, sur le réseau, une grève locale que l'Union tout entière avait encouragée. Pour surveiller les ateliers désertés, aile avait placé, selon l'usage, des "pickets", c'est-à-dire des hommes chargés d'informer les travailleurs nouvellement arrivés, ou ceux qui étaient destinés à remplacer les grévistes, de la cessation du travail, et de les détourner d'agir contrairement aux intérêts de la classe ouvrière. Or, la Compagnie du Taff Vale Railway, non seulement s'insurgea contre la pratique du " picketing ", mais le 23 août elle cita devant la justice MM. Richard Bell et Holmes, respectivement secrétaire général et secrétaire local de l'Union, afin qu'une " injonction " leur interdît de " surveiller et d'assiéger " (watching and besetting) dorénavant les ateliers, et, par une seconde cilatio}i, elle adjoignit aux

' Mr. Alfassa étudie avec pénétration le ix'ile d'un certain Collinson qui se spécialisait dans le " strike hreaking ". - Ibid., p. 200.

■' Objet de l'Association, Ihul. p. 22J.

l66 CHAPITRE III

noms de MM.Bell el Hohius celui de VAmalgamaled Socicly of Railway Servants. La situation juridique des Unions, que Ton avait crue définitivement réglée après l'Acte de 1875, était, du fait de cette dernière mesure, remise en question. Les Unions, on s'en souvient, avaient, à la suite du mouvement dont la conclusion fut la création du parti Labour-Libéral, obtenu du gouvernement Conservateur une sorte de demi-reconnaissance, grâce g. laquelle leurs fonds étaient protégés contre les malversations possibles de gérants inlklèles, tandis que, par une habile renonciation aux bénéfices de l'incorporation, elles se trouvaient exemptes de toute responsabilité collective et pécuniaire pour les actes commis par leurs agents vis-à-vis des tiers. On peut dire que de 1875 à 1901 les adversaires de l'Unionisme ne formulèrent aucune objection sérieuse contre cette situation spéciale, et qu'aucune poursuite ne fut intentée contre une Union au titre corporatif. ' Le jugement rendu le 22 juillet 1901 par la Chambre des Lords, dans le procès du Taff Yale Railway, mit fin à ce privilège, qui, répétons-le, ne découlait pas d'une interprétation, mais du texte même de la loi. Les Lords admettaient qu'une " injonction " pût être lancée contre l'Amalgamated Society of Railway vServants, et, par extension, contre toutes les Trade Unions. Celles-ci devenaient passibles de dommages-intérêts en réparation, non seulement des actes de leurs agents commis en violation des lois criminelles, mais aussi de tous ceux que les juges pourraient, à mesure que la doctrine varierait, considérer comme répréhensibles : l'hostilité cjui régnait alors dans certains milieux pouvait faire craindre que la liste n'en fût indéfiniment étendue. Dorénavant l'efiicacité de l'action trade unioniste dépendait, non plus du pouvoir d'organisation et de résistance des Syndicats, mais des notions courantes sur la légitinuté de la grève, " des craintes, réelles ou feintes, des employeurs aux époques de crise commerciale, de la nervosité de l'opinion publique. Et alors une tendance invincible pouvait inciter les hommes chargés d'établir la nouvelle jurisprudence à découvrir une intention de nuire dans telle mesure appliquée par une Union, qui, si elle l'avait été du fait d'un individu isolé et dans d'autres

' Cf. Webb. liuÎHstruil Dcmocracy, Pref. Note, pp. XXV et XXVIII. Il y avait eu, dans différents cas. poursuite de certains fonctionnaires des Unions, mais jamais des Unions elles-mêmes. (V. les détails fournis sur chacun de ces cas dans Mantoux, op. cit., Ch. III.)

' V. par exemple l'opinion émise par le juge Wills, lorsqu'en Décembre 1902 le Taff Vale Case fut à nouveau porté devant le Banc du Roi. Il s'agissait, cette fois, de fixer le montant des dommages-intérêts (Mantoux, op. cit. p. 73).

circonstances qu'au cours d'un confiit du travail, aurait pu paraître anodine et même iustiiiée. Peu à peu l'habitude se perdit de considérer dans leur réalité objective des actes tels que le " picketing" ou la mise à l'index. Les décisions des magistrats s'inspiraient de ce qu'ils croyaient être un système de défense sociale. Il était admis que quiconque était libre de chercher à persuader à autrui, pourvu qu'il n'y evit aucun recours à la violence ou à l'intimidation, de faire ou de ne pas faire une chose déterminée ; mais il était interdit à deux hommes de stationner sur la voie publique et d'engager un individu à ne pas travailler pour un certain employeur. ' Il était licite pour des industriels de se grouper et d'évincer par tous les moyens de leur corps de métier les concurrents qui refusaient d'entrer dans l'Amalgamation ; mais, si un corps d'ouvriers adoptait une tactique similaire, il y avait " conspiration ", suivie de poursuites." Enfin l'Union devait supporter les conséquences des agissements de ceux de ses membres qui, contrairement à ses avis, auraient brusquement rompu le contrat de travail les liant à une entreprise. Dans ce réseau qui l'enserrait, l'Cnionisme anglais pouvait désormais s'attendre " à voir praticjuement tout incident de grève, et peut-être tout refus de travailler avec des non-unionistes, considérés comme des faits poursuivables et susceptibles d'entraîner un procès en dommages et intérêts que l'Union aurait à payer sur ses fonds collectifs." '' Le refuge le plus sûv pour les Unions était donc maintenant le droit commun. Il leur fallait un statut tout de logique et de clarté.^

• Lyons, v. Wilkins.

^ Quinn, v. Leathem.

3 Webb, Iiid. Dcmoc. Prcf., p. XXIX.

^ Ce statut, c'est la loi du 21 Décembre 1906, ou Trade Disputes Act. Le parti Libéral l'avait fait figurer dans son programme électoral. La comparaison du texte Ministériel primitif, du texte du Labour Part\', et enfin de celui qui fut adopté après une intervention énergique des députés ouvriers, est des plus suggestive. L'article premier pose comme principe que tout acte commis à l'occasion d'un confîit industriel par une combinaison de plusieurs individus ne sera pas poursuivable, sauf si, commis par un seul individu, il avait présenté un caractère délictuel. L'article 2 autorise le " picketing ", pourvu qu'il ne soit pas accompagné de violences. L'article 3 décide que l'Union ne peut encourir aucune poursuite du fait qu'elle aura invité une personne quelconque à rompre son contrat de travail. L'article 4 établit que nulle action ne sera recevable qui visera à rendre l'Union responsable des actes commis par un ou plusieurs de ses inembres ou de ses agents sans des instructions formelles de sa part, quand bien même ils auraient prétendu agir avec son autorisation (Le Labour Party a fait disparaître du texte définitif l'exception que contenait le projet du Gouvernement. On trouvera les trois textes dans le rapport de la septième conférence annuelle du Labour Party, pp. 68-71.)

Elles ne pouvaient plus vivre sur ce que la tradition et la tolérance des partis leur avaient concédé. L'indétermination du début, si favorable à leur croissance, cette coexistence d'irresponsabilité civile vis-à-vis des tiers, de responsabilité criminelle atténuée, et de garantie contre les exactions de leurs agents, ne pouvait leur servir plus longtemps de bouclier protecteur. La vie avait cessé pour elles de se justifier uniquement par la vie. Les instincts reculaient devant l'effort conscient de mise au point. Et de l'indépendance, de l'efticacité futures, un statut légal était encore le meilleur garant. Devant la loi, l'Union — et ce serait là la reconnaissance tacite de son caractère organique — devait être assimilée à l'individu, son action cessant d'être légitime dans les cas, et clans ces cas seulement, où celle de ce dernier cessait aussi de l'être.

Comme en 1875, la nécessité de l'intervention ouvrière dans l'œuvre législative se faisait donc sentir ; il ne fallait pas seulement qu'une loi corrigeât les effets des jugements précédents ; il fallait que cette loi définitive fût la meilleure possible, que tous les termes en fussent pesés de telle sorte qu'ils rendissent désormais impossible toute interprétation contraire à la cause ouvrière. Il fallait, évidemment, que, dans se,s grandes lignes, elle fût consentie par le parti qui allait arriver au pouvoir, mais il fallait aussi qu'elle subît, durant sa confection, le contrôle des intéressés. Pour cette tâche, ainsi que pour toutes celles dont l'évolution économique et sociale avait montré l'urgence aux travailleurs, un choix judicieux de mandataires indépendants s'imposait. Mais, cette fois, le Trade Unionisme avait réalisé son unité ; le Socialisme avait dégagé ses tendances, lui avait donné une âme. Il avait suffi d'une étincelle pour que la synthèse des intérêts et des idées s'opérât.

La formation du Labour Party a eu pour premier résultat de mettre le Socialisme anglais en contact direct avec les faits, de discipliner ses énergies, de lui faire prendre conscience à la fois de sa force et ses limites. Purement instinctif et imaginatif vers 1892, il devient à partir de 1906 empirique en même temps que constructif. Ses attaques contre la propriété privée, contre l'injustice du profit, ne cessent certes pas d'être véhémentes ; chaque fois que, comme dans le cas du Budget Llovd George, le parti au pouvoir a porté atteinte au monopole et au privilège, ses ardeurs

anciennes se sont ranimées ; mais, malgré tont, son point de vne s'est déplacé ; il s'est élargi en même temps que précisé. Bon gré, mal gré, il s'est trouvé en présence d'une législation qui se fait, qui ne se poursuit pas en conformité avec une théorie, mais qu'inspire la réaction mutuelle des idées et des circonstances. Les problèmes qui surgissent devant le Parlement, où volontairement il a assumé un rôle, ne se présentent que comme un choix entre des solutions qui déjà s'ébauchent dans la réalité ; il s'agit seulement d'éliminer certaines tendances, d'en fortifier d'autres, de grouper et de coordonner. Ainsi, même si en dehors de l'enceinte de Westminster le Labour Party procède encore en certains cas par affirmations absolues et hardies, du moins il se convainc chaque jour davantage que, dès qu'il entre en action, il a moins à se prononcer sur la justice ou l'injustice d'une cause, sur l'opportunité ou l'inutilité d'une mesure, que sur les moyens qui doivent assurer le succès ou la défaite de la première, l'application ou la remise indéfinie de la seconde. Il concourt à une œuvre qui est surtout d'adaptation. Quelque idée qu'il ait de l'avenir, c'est malgré tout le présent et même parfois un passé qui se perpétue qui lui fournissent les seuls matériaux qu'il puisse agencer au gré de ses concepts. Quels que soient ses théories ou ses vœux au sujet d'un régime d'où la propriété privée serait exclue, jamais la réalité ne procède avec cette simplicité consciente. C'est seulement, de temps à autre, lorsqu'un fait nouveau surviendra : grève d'un Service Public géré industriellement, impossibilité d'accord entre Syndicats d'Employés et Directeurs, que, devant l'importance des intérêts menacés, l'empirisme cessera d'être principe d'action, et que l'idée reprendra le dessus. Mais encore combien atténuée, combien soumise ellemême à toutes les habitudes, à tous les préjugés que l'expérience d'hier, malgré son insuccès, léguera à l'expérience de demain ! De son activité parlementaire, de la part prépondérante — le mot n'est pas exagéré — - qu'il a prise dans tous les grands débats, ' le Labour Party a tiré un tour d'esprit réaliste et la conviction que la valeur d'un

' Il semble que les principaux Bills qui doivent le jour à l'intervention cUi Labour Party ou qui ont subi, grâce à cette dernière, des modifications favorables à la classe ouvrière sont : le Bill des huit heures pour les mineurs, le Bill des Pensions pour la Vieillesse (le Labour Party obtint que les secours ne tussent pas diminués en cas de cohabitation des assistés mariés), le Bill pour la distribution de repas aux enfants nécessiteux des écoles (le L.P. obtint en Comité que la franchise électorale ne serait pas retirée aux parents), le Compensation Bill de

lyO CHAPITRE m

projet ou d'une loi dépend aussi bien de ses conditions d'application, de son incidence sur d'autres intérêts, que de sa valeur intrinsèque. Il y a, par exemple, un problème du chômage, 'an problème de l'assurance-maladie. Or, l'on constate dans le parti au jiouvoir, dans tous les partis, oserait-on dire, une volonté nette d'aboutir sur ces points. Pour le Labour Party la question est donc moins de savoir si l'on parviendra à atténuer, les effets les plus douloureux, les plus anti-sociaux du chômage et de la maladie, que d'évaluer la répercussion possible des mesures projetées sur la situation des Unions qui jusqu'ici avaient pratiqué largement l'Assurance Mutuelle. Quelles que soient donc la sincérité de sa foi socialiste et la kicidité de son intelHgence constructive, il ne peut justifier publiquement son existence que par une politique de réalisation. Et celle-ci doit être d'autant plus efficace, plus rigoureuse, que depuis 1906 le parti Libéral est entré dans une voie identique. Les tendances désormais positives et résolument démocratiques de ce dernier mettent le Labour Party dans l'obligation de contrôler sans cesse, et de modiiier dans un sens plus favorable aux classes ouvrières, des mesures qui déjà, par elles-mêmes, leur apportent un bienfait. Faute de quoi, ces classes lui échapperont pour glisser vers le Libéralisme. Il doit être hardi, intransigeant, mais doué d'une puissance supérieure d'analyse; il doit avoir une vision directe et sincère des choses, exempte des réticences, des hésitations et des calculs personnels que peut expliquer, sinon absoudre, chez les autres partis, une tradition parlementaire déjà longue ; il doit ne vouloir cjue ce qui est possible, et vouloir tout ce qui est possible.

Mais s'il doit se justifier par ses actes vis-à-vis de ses mandants, il doit aussi, par une pensée distincte, se justifier vis-à-vis de lui-même. Il doit, eu un mot, essayer de se situer au Parlement parmi les autres partis. Il a charge de défendre des intérêts qui peuvent parfois ne pas concorder avec l'intérêt collectif, mais sa doctrine ne saurait être, comme celle de l'I. L. P. de 1892, la glorification de ces intérêts ; le Socialisme, tel que ce dernier groupement le comprenait, pouvait alors représenter une force morale suftisante pour effectuer l'union des forces ouvrières ; mais cette union faite, il fallut que le Labour Party devînt, à moins de se subordonner entièrement au Trade

1906 sur les accidents du travail (grâce aux efforts du L.P. la loi (ut appliquée, sous certaines réserves, aux simples employés ; en outre, ses liénéfices furent étendus aux enfants et parents naturels de l'ouvrier l^lessé). Mentionnons encore les multiples propositions du Laliour Party concernant la question du chômage.

Unionisme, une force de direction pour les intérêts mêmes sur lesquels il s'appuyait, et aussi une force d'adaptation par rapport aux intérêts contraires. De ceux-ci, il était bien obligé de tenir compte dans un Parlement où son petit groupe compact n'occupait, malgré tout, que cjuarante sièges. Il était de bonne guerre de chercher â déconsidérer les partis historiques aux yeux des travailleurs lors de chaque renouvellement ou de chaque élection partielle, en les persuadant que Libéraux et Conservateurs mettaient au second plan de leurs préoccupations les problèmes ouvriers ; de couvrir les murs de " posters '' où l'on désignait à la vindicte publiejue le landlord vêtu de pourpre et d'hermine ; de répandre à profusion des " tracts " montrant que les plus chauds démocrates, parmi les membres du ministère Asquith, étaient, malgré leur bon vouloir, les esclaves des gros marchands de thé ou des industriels de Manchester, et se terminant en général par cette invite : " Qu'ils montrent donc leur trésor de guerre comme nous montrons le nôtre. " Ces partis que l'on combattait pendant quelques semaines, il fallait ensuite, pendant des années, collaborer avec eux, les imprégner, les suggestionner si possible, ou tout au moins profiter de leurs dispositions favorables. Eux aussi étaient efficaces et constructifs à leur manière. On pouvait jiarvenir à faire admettre à la classe ouvrière qu'ils poursuivaient des fins égoïstes, que derrière la " Tariff Reform ", par exemple, se cachait la peur des impôts frappant l'accroissement de la valeur foncière, que l'enthousiasme soudainement renouvelé des Radicaux pour le Libre Echange voilait le désir secret des employeurs de rejeter pendant quelque temps sur d'autres épaules le fardeau des charges sociales et militaires. Mais sur une telle croyance le Labour Party, réaliste par tempérament aussi bien que par nécessité, ne pouvait vivre. 11 était témoin d'efforts certains, incessants chez les Libéraux, moins souvent répétés mais parfois révolutionnaires dans leurs effets, comme lorsqu'il s'était agi de Référendum, chez les Conservateurs, pour résoudre, d'une façon ou d'une autre, les problèmes que la marche fatale des événements avait soulevés. Il semblait loin le temps où les partis tiraient leur pouvoir d'une tradition ou de quelques principes abstraits. La victoire de la démocratie en 1867 et en 1(S84, la crainte même e]ue les deux partis historiques avaient de voir les travailleurs organisés prendre en main au Parlement la défense de leurs intérêts propres, déplaçaient considérablement l'axe de la politique. Les arguments bien ordonnés d'un

172 CHAPI'l'RE III

Ricardo ou d'un John IMill en faveur du Free Trade, les arguments passionnés d'un Disraeli en faveur de la mission sociale du Torysme, s'ils avaient encore prise sur quelques éléments éclairés, n'étaient plus de ceux dont on se servait publiquement. L'ouvrier était à la fois le héros et l'enjeu du combat. Les Conservateurs, s'ils craignaient que la limitation des pouvoirs de la Chambre Haute n'atteignît les classes privilégiées, détentrices par la naissance de la majeure partie de la richesse nationale, avaient peut-être une crainte plus profonde encore : celle de paraître, aux yeux du corps électoral, imbus de sentiments moins démocratiques que leurs adversaires. Et, en désespoir de cause, ils se ralliaient à des expédients, dont l'évolution politique de l'Angleterre contemporaine ne laissait nulle part percevoir le germe ; par un saut brusque, ils passaient du traditionalisme à la démagogie. Si donc la masse ouvrière était parfois courtisée dans son idéal, dans ses instincts d'indépendance et de justice, elle l'était encore davantage dans ses appétits. Les élections de 1910, qui devaient transformer si profondément l'aspect du mécanisme gouvernemental, et au cours desquelles se posait pour la première fois le problème du maintien de la suprématie commerciale de l'Angleterre en face de sa jeune rivale, roulaient, si l'on ose ainsi s'exprimer, sur une affaire " de pains". La taxation de la valeur foncière, c'était, dans l'esprit populaire, la remise à un temps indéfini du renchérissement des produits de première nécessité. Sur les murs de Londres figuraient côte-à-côte le pain de seigle allemand, étriqué, terreux, et le pain de froment anglais, rebondi, doré, alléchant et de prix modique.

Le Labour Party, au cours de son rôle parlementaire et même en dehors de lui, ne pouvait donc que constater ce zèle de tous les partis pour la cause populaire, et, parfois continu et harmonieux, parfois saccadé et incohérent, l'esprit de réforme, le désir unanime de corriger les maux causés par les conditions économiques de l'heure, ce désir qui n'est peut-être pas à lui seul le Socialisme, mais cjui travaille parallèlement avec lui, dès que, cessant d'être une pure doctrine, il devient un moyen d'action. Négliger de tenir compte de ce phénomène nouveau, croire, à présent que la volonté constructive transparaissait partout, dans le monde des faits comme dans le monde des idées, qu'à une seule classe ou plutôt qu'au groupe restreint des représentants d'une seule classe était dévolue l'œuvre de reconstruction, n'était-ce pas, en somme, ainsi que l'écrit \\'ells dans une page troublante du Xoiivcait Macliiavcl^ '' former

un '' corner " des idées socialistes, revendiquer les droits d'un homme qui a acquis un brevet et prétend s'en servir " ? ' L'influence du Labour Party était, certes, hors de proportion avec sa force numérique : il débordait sur la vie des autres partis ; il avait aussi sur Libéraux et Conservateurs l'avantage de ne point sentir d'obscur malaise, de ne point subir le tiottement résultant, et de la multiplicité des intérêts sur lesquels ces derniers s'appuyaient, et de l'imparfaite fusion des tendances qui leur étaient transmises par leur tradition avec celles que suscitait en eux leur adaptation aux exigences de la vie moderne. Ses bases étaient solides; mais sa politique concrète, inspirée par la résolution de multiplier et de préciser les avantages assurés par les lois sociales aux travailleurs manuels, n'épuisait pas sa vitalité. En outre, un moment pouvait arriver où sa politique ouvrière ne serait plus une politique sociale. " Les partis '', nous écrit Mr. Wells, " représentent des intérêts et non des théories ". Peut-être pourrait-on plus exactement dire que, des intérêts qu'ils représentent, surgissent des idées, qui, à leur tour, réagissent, et sur les intérêts extérieurs, et sur ceux-là mêmes dont elles sont issues. Expérimentalement, le Labour Party avait pris aux Communes conscience de ses limites. Il s'exerçait à iiiiprégiier celui des deux partis historiques qui, en raison de circonstances récentes, et certainement aussi à cause des tendances qui commençaient à se faire jour en lui, était le plus sensible à ses suggestions. Mais cette tâche pratique, positive, avait sa contre- partie ou plutôt son complément intellectuel dans une compréhension plus vive, plus subtile et plus généreuse de la signilication constructive de la vie économique du présent. Aussi le socialisme du Labour Party, ouvrier par la base, s'élargissait-il, Heurissait-il dans ses régions supérieures en un vaste plan d'organisation, où toutes les forces vives de l'Angleterre moderne trouvaient leur emploi. Et le sens lui venait que la vie elle-même avait été constructive avant que l'idée socialiste n'eût cherché à la modeler à son image. Construc-

' Il est bon de noter que les idées sociales exprimées dans le Noiivcni Machiavel ne sont pas, quoiqu'on ait bataillé sur ce point et qu'on en ait voulu tirer certaines conclusions quant à l'évolution intellectuelle de l'auteur, en complète concordance avec les idées propres de ce dernier. Mr. Wells nous écrit en effet : " My récent novel The Ncic Machiavelli does not state my own political views, but its story bas enabled me to criticize English Socialism from a rather différent angle. (Mr. Wells fait ici allusion à New Worlds for Old dont il nous entretenait précédemment.) " Nous revenons, d'ailleurs, sur ce sujet dans notre chapitre sur " Le Socialisme de Mr. H. G. Wells ".

tifs, ils l'étaient, ces Capitaines d'Industrie, ces hommes de finance, ces spéculateurs dont s'était grossi le parti Conservateur, et qui tenaient encore une place importante dans le parti Libéral. Guidés par la seule recherche du profit, ils livraient pourtant combat à toutes les forces de routine et d'inertie; un mécanisme puissant et complexe, dont le Socialisme hériterait un jour, se créait sous leurs doigts fébriles ; leur frénésie de jeu, ces marchés à long terme et à longue distance dans lesquels Marx voyait l'indice d'un écroulement prochain, n'étaient-ils pas, après tout, un symptôme de la volonté qui prévoit et soumet l'avenir? Constructif, le parti Conservateur l'était, non sans doute dans ses activités immédiates, qui depuis un quart de siècle s'étaient singulièrement ralenties, mais par sa décision, consécutive au réveil du Libéralisme -en 1906, de se jeter à son tour dans la lutte, d'offrir sa solution propre à toutes les difficultés graves qui surgissaient dans la marche de la démocratie ; constructif surtout parce que simplement conservateur, et représentant comme tel un des aspects permanents de la vie, sur lequel le Socialisme doit compter dans sa tentative d'organisation générale. Dans l'entraînement du combat, mû par l'instinct vivifiant et hardi qui nous pousse en avant, n'en arrivons-nous pas à voir dans le conservatisme une force que l'on pourrait annihiler, que l'on pourrait remplacer par quelque chose d'autre, par notre volonté progressive sans doute? Et, nous identiiîant avec les mobiles qui nous portent vers l'action, ne sommes-nous pas victimes d'une illusion, féconde en résultats, mais illusion quand même? Oublionsnous que le progrès lui-même est conditionné par l'existence simultanée du désir de changement et du désir de permanence? Oublionsnous que devant certains aspects nobles et graves, que leur beauté a sanctifiés, nous sommes, nous aussi, magnifiquement conservateurs, de même qu'à d'autres heures, où l'émotion et l'instinct cèdent devant la compréhension, nous nous sentons largement constructifs, de même qu'à d'autres enfin, où s'aiguise notre sens de l'injustice, nous cessons d'être effrayés par l'idée révolutionnaire... ? Tout cela, nous devons le ressentir pour être complets. Tout cela, le Socialisme doit aussi l'éprouver. Et tout cela, nous voudrions à présent montrer que, sous sa forme la plus haute, le Labour Paity a essayé de le synthétiser. De son contact quotidien avec les faits, des enquêtes multiples auxquelles il a été associé, des courants qui se sont échangés entre lui et les autres partis, il a tiré son double caractère: égoïste dans ses fins directes, et désintéressé dans ses fins plus

lointaines, taisant songer, par ses dimensions restreintes et sa pnissance de rayonnement, à cette école de Manchester, qui ne fut jamais plus qu'un noyau dans la vie politique du XIX*-' siècle, mais qui lui inspira ses idées directrices. ' Comme le Manchestérisnie il sort des laits, mais comme lui il fait sortir des faits, et cette fois en vertu d'une conception qui s'inspire du sentiment aussi bien que de la raison, ce que ceux-ci contiennent d'ordre et de possibilités positives.

Sans doute serait-il hasardeux de croire que la doctrine socialiste d'un homme tel que M. Ramsay Macdonald, doctrine que nous voudrions maintenant exposer dans ses grandes ligues, représente tout ce que le Labour Party a pu développer de conscient et de rétléchi. Le tempérament peut colorer l'œuvre ; sur l'intellectualisme de celle-ci tranche le mysticisme d'un Snowden, l'enthousiasme d'un Keir Hardie, le bon sens robuste d'un Barnes. Si donc l'œuvre de M. Ramsay Macdonald retient particulièrement notre attention, c'est sans doute parce qu'elle nous paraît synthétique, mais c'est surtout parce qu'elle témoigne du progrès accompli dans le sens constructif par le socialisme parlementaire anglais entre 1892, date de la fondation de l'I. L. P., et 1910 ; et, somme toute, parce que son auteur peut, sans risquer d'être démenti, reveudiquer le droit de parler au nom du parti ouvrier, qui doit à la sûreté de sa direction d'avoir pu s'engager dans une politique véritablement féconde. ' Jusqu'à quel point, en dehors de son ascendant personnel, en dehors des services éclatants et continus rendus par lui à la cause des travailleurs, M. Ramsay Macdonald a-t-il imprimé sur la masse de ces derniers le sceau de son esprit compréhensif ? Mais non ; est-ce vraiment sous cette forme que la question devrait être posée ? Un parti, nous l'avons dit, ne justiiie son existence qu'autant qu'il est dirigé par des idées réagissant sur des intérêts. Peu importe que les intérêts soient eux-mêmes insouciants des idées. La bourgeoisie industrielle du début du XIX'' siècle s'était ralliée à l'économie

' Kamsay Macdonald, Sociulisin, p. 122.

- " The great and abiding work 01 the years 1900-1905 was net done on thc floor of the house of Commons. Il was the resuit of patient endeavour, ol suprême self-sacrifice and earnest l'aith in the new cause allied to a capacity foiorganisation of a sort given to few men. W'hoever may be the detractors of J. Ramsay Macdonald — whatever niay bc the reasons foi- their hostility — not one will seriously deny that the structure of the e.xisting Labour Farty from the singularly incongruous and confused éléments which composed its material, is largely the resuit of his indomitable energy and skill. " Rose, op. cit., p. 81.

ricaidienne moins sans doute parce qu'elle réduisait ses activités concrètes et inorganiques à un système abstrait de pensée, que parce que, dans ses conclusions, elle semblait légitimer les entreprises passées et incitait aux entreprises futures. Et cependant, dans une vue à distance, c'est le système qui surgit pour nous bien au-dessus des intérêts. C'est lui qui a façonné la législation d'une époque, et c'est à lui que nous nous attaquons, comme si, lui vaincu, les intérêts devaient s'évanouir. De même pour le Socialisme. Si l'ouvrier des Unions, anciennes ou nouvelles, regarde vers lui avec confiance, n'est-ce pas moins pour ce qu'il contient d'idées que pour sa promesse d'un sort meilleur, d'une vie plus saine, d'une vieillesse plus heureuse ? Mais, plus haut que les nécessités de l'heure et même que celles du lendemain, dans une autre sphère si l'on veut, les idées continuent à se mouvoir. Et si l'aspect syndicaliste du Labour Party assure comme autrefois à celui-ci son caractère de spontanéité, si le socialisme un peu vague, instinctif, phraséologique qu'était celui de 1892 lui sert toujours de trait d'union avec l'âme ouvrière anglaise, c'est surtout par sa vision nette, et jusqu'ici originale, des possibilités politiques et économiques de l'Angleterre moderne qu'il se situe entre le parti Libéral et le parti Conservateur.

Pour M. Ramsay Macdonald, la Société est un tout organie^ue qui s'impose aux individus, qui, par une modification perpétuelle de sa structure, altère les fonctions de ces derniers, mais qui, à son tour, est sensible à l'action individuelle ; sensible extérieurement aux moyens employés pour hâter le progrès matériel, pour assurer la production plus intensive des richesses ; sensible intérieurement aux exigences effectives de perfectionnement moral. ' Un Individualisme pur, un Socialisme pur, qui ne tiennent pas compte de ces réactions réciproques, se meuvent dans un domaine irréel. ' Ce qu'il faut, c'est déterminer comment les parties pourront le mieux contribuer à la vie de l'ensemble et comment l'ensemble pourra le mieux favoriser le développement normal et équilibré des parties. La clé du problème social se trouve donc dans la perception d'une relation : " Une relation vitale entre les organes, non une forme

' SiocicillsDi aiid Socicly, p. 26.

corporelle qui les renferme, constitue un organisme. " ' La Société est d'un tel type ; ses organes sont reliés par un tissu de lois et de coutumes ; elle a une forme qui se perpétue au-delà de la disparition des cellules isolées, forme que l'expérience collective modifie, d'ailleurs, sans cesse ; elle a aussi sa conscience qui se développe avec elle-même.

Cette conception organique se complète par la notion que la Société n'existe que dans le but de favoriser une aide mutuelle entre ses éléments constitutifs. A vrai dire, cette tendance se manifeste dès qu'il y a vie sociale. L'un des tout premiers résultats de la lutte individuelle avec la nature ou avec d'autres individus est de créer des groupes en vue d'une protection réciproque. L'aide mutuelle devient ainsi un facteur aussi important de l'évolution que la lutte pour la vie. "

Une Société dont les fonctions sont en concurrence évolue donc vers le Socialisme. Peu à peu la coordination des intérêts particuliers et des intérêts collectifs se fait plus étroite. L'unité se crée d'abord politiquement; elle se continue par une organisation générale des forces économiques ; elle se complète par un meilleur agencement des forces morales. '' Nous sommes aujourd'hui dans la phase économique, nous étions hier dans la phase politique, nous serons demain dans la phase morale. Aujourd'hui la propriété individuelle et l'intérêt économique sont les influences qui dominent la Société ; hier l'inlluence dominante était l'organisation nationale — la nécessité de la solidarité nationale ; demain ce sera la justice, tempérée par les vertus de sympathie. " •' Au début les communautés se sont formées, puis le principal souci de l'humanité a été l'exploitation des forces naturelles. Nous en sommes maintenant arrivés au point où la " culture de l'homme " sera la grande préoccupation. Politiquement, nous avons atteint une solution satisfaisante. Nous possédons un corps théoriquement sensible à toutes les impulsions du dehors, où tous les intérêts et toutes les classes sont représentés. Sans doute se heurte-t-on à des difficultés innombrables dès que l'on veut déterminer les fins qui peuvent être légitimement poursuivies par l'action normale de ce corps. Mais alors le problème cesse d'être purement politique pour devenir économique et moral.

' Socialism and Society, p. 34.

= Ibid., p. 38.

' Ibid., p. 41.

IjS CHAPITRE III

Il ne s'agit plus de savoir si la Société est dans la possibilité de vouloir, mais de savoir ce qu'elle voudra.

Des signes auxquels on ne peut se tromper montrent que la période économique, caractérisée par l'effort isolé de l'homme en face de la nature rebelle, tire à sa fin. De même que l'État moderne a discipliné et spécialisé les énergies, a fait des serviteurs actifs de ceux qui autrefois ne croyaient pouvoir manifester leur force qu'en le pillant ou en le renversant, de même à présent la grande industrie, après avoir poussé jusqu'aux plus extrêmes limites la division des tâches, commence à opérer d'elle-même la coordination des forces productives. ' Les métiers empiètent les uns sur les autres ; entre eux se crée une dépendance étroite : l'intégration se complète par le Trust ou l'Amalgamation. Le capital se déplace avec les ailes de l'aigle. " Le capitaliste n'est plus un particulier, opérant dans un petit coin de sa paroisse, et dont le succès ou l'échec ride seulement la surface calme de la vie de son village. Il traite avec la Société ; de lui dépend le sort des peuples ; il régit des empires. " " Ainsi l'efficacité accrue de l'industrie moderne, les tentatives mêmes de coordination débordent sur la vie de l'Etat. Sur ce dernier, elles peuvent agir comme un stimulant ou comme une menace. Un arrêt dans une seule des branches de la production équivaut à un arrêt de la vie collective, et, lorsqu'un certain degré de concentration a été atteint, quelques hommes peuvent décider souverainement des conditions d'emploi de tout un peuple. ' La conscience publique, jadis indifférente aux empiétements qui n'étaient pas de nature politique, se sent prise d'une nouvelle inquiétude. Contre les prétentions des barons féodaux elle avait érigé la digue magnifique de la royauté ; contre celles des barons industriels elle élève le rempart encore timide du Socialisme : " Nous en sommes arrivés à une étape où l'intérêt de la communauté dans l'usage de quelques-unes des formes de la propriété est de beaucoup plus grand que l'intérêt des possesseurs légaux de cette propriété, et où, par conséquent, nous devons sérieusement nous demander s'il sied de permettre que cette propriété soit régie par des personnes privées pour des fins privées. Même s'il était physiquement possible à une personne de posséder la lumière et l'air du ciel, il est si impérieusement nécessaire pour des êtres humains de pouvoir en user qu'un droit

' Socialisnt atid Sociely, pp. 50-56.

' Ibid., p. 56.

^ Ibid.. p. 59.

de propriété sur ces choses ne peut se concevoir. Mais la différence entre l'air et la lumière, d'une part, la terre et le capital industriel, de l'autre, est une différence de degré et non d'espèce. A mesure que la population se multiplie, à mesure qu'elle est privée du libre accès à la matière première, à mesure que son existence dépend davantage d'emplois salariés, la Société possède un intérêt plus étendu dans les usages auxquels la terre et le capital sont soumis. Son droit d'insister sur l'usage social de la propriété s'accroît, jusqu'à ce qu'à la i'm l'avantage qu'il y a à admettre la propriété privée de ces biens nécessaires à la vie se trouve détruit. " '

Le Socialisme est donc, dans son essence, une réaction sociale, l'éveil de la conscience collective dans l'ordre économique, suivant son éveil dans l'ordre politique. C'est rabaisser le Socialisme que de faire dépendre sa venue de l'issue d'une guerre de classes. Tout d'abord, cette notion même de classe est infiniment plus complexe que Karl Marx ne semblait le croire. ' Il n'y a pas deux blocs hostiles, soumis chacun aux mêmes tendances, guidés par un même sentiment, et qui ont nom prolétariat et bourgeoisie. La bourgeoisie n'est pas unie dans un même dessein économique ou politique, le prolétariat pas davantage. Entre l'une et l'autre les frontières sont indéterminées. Certains petits employeurs ont gardé la mentalité, les habitudes du salarié ; certains salariés, au contraire,

' Socialisiii and Society, p. 6i. Cf. ■' The Socialist objective is a State wherein labour will meet with an adéquate reward and human life be valued above property. To-day, property rules life and life is bent and twisted so as to fit into the contorted ethics and other imperatives of this property-worshipping âge. The Socialist believes that so long as private property in things essential to human well-being is recognised, so long will property dominate life. An essential feature of the Socialist State will, therefore, be the common ownership of ail those forms of pn^perty in the use or abuse of which the whole comniunity is more interested than private iudividuals, and the empioyment of such property for common ends and not for private profit. Wiiere the line is to be drawn between common interest and individual interest cannot be determined by theoretical considérations of the rights of the State or of the individual, but by practical expériences of the working of Socialistic experiments from time to time. The Socialist, however much he may be inspired by à priori reasoning. must alvvays be guided by practical results. The Socialist mcthod is a combination of theory and practice : it is the scientiftc expérimental metliod. " Socialisiii, p. 109.

'^ " Marx was so anxious to separate himself from " bourgeoisie " economists that he would on no account recognise the confiicting interests of the receivers of rent and of profits " Soc. and Soc, p. 124. Mr. Hyndman, il est vrai, semble admettre l'opposition éventuelle des propriétaires fonciers et des capitalistes.

par l'usage d'institutions telles que les Sociétés de Secours Mutuels, tirent parti de la forme de distribution présente de la richesse et semblent plutôt favorables au statu quo.

Il est évident que celui qui perçoit un salaire et celui qui l'alloue ont, au cours d'une même opération, des intérêts opposés. ' Mais cette opposition n'est qu'un des nombreux antagonismes que développe l'ordre social et rien ne permet d'affirmer que, de tous, il soit le plus actif. Il y a aussi l'opposition du producteur et du consommateur, les deux qualités pouvant être réunies dans un même homme. Il y a l'opposition des capitaux entre eux. Parfois aussi le Capital et le Travail se liguent contre le consommateur. Parfois ce sont les travailleurs qui s'opposent aux travailleurs. La notion de la guerre des classes n'est dès lors plus qu'une figure de langage agressive ; ' mais, même perçue dans sa réalité complexe, elle n'a aucune valeur sociale, aucune portée constructive. De ces confiits d'intérêts, de ces épreuves d'endurance peuvent sortir des salaires plus élevés, des heures de travail plus réduites, jamais un ordre nouveau. Un appel si intense, si convaincu soit-il, à l'intérêt d'une classe n'est qu'un appel à l'intérêt personnel. Et c'est justement parce que la classç ouvrière anglaise a, selon Mr. Ramsay Macdonald, dépassé ce point de vue qu'elle a pu donner naissance à un grand parti ; l'échec partiel du Vieil- Unionisme provient de son opposition à une politique de travail, de son scepticisme et de son indifférence vis-à-vis de toute tentative de reconstruction, de sa conception étroite de l'intérêt professionnel en tant qu'opposé à l'intérêt général. Et le Labour Party a été formé parce que le Trade Unionisme a fait l'expérience que la guerre des classes ne peut mener nulle part. ^

' Socialisni and Society, p. I2(S.

- Ibid., pp. 128-130.

^ " The best expression of a class war is Tiade Unionism. It is created on the assumption and expérience that capital wiil do its utmost" to exploit labour, and that labour ought to do its best to prcvent capital froin succeeding. The position is a simple and frank récognition of existing industrial fact. It concerns itself with no opposition except that between capital and labour, no union of interests e.xcept the interests of wage earning, no field of activity wider than the factory. It leads nowhere because it has no idéal goal; its only resuit can be the bondage of one sidc or the other. Hère is the pure example of the class war.

Nay, more, it is tlic clasr, war It is only the emptiest flattery to tell the old

Trade Union movement that its various sections ever hâve, or ever could hâve, considered anything but their own immédiate interests when settling their policy

Le Socialisme, qui pour raccomplissemeiit de son œuvre ne peut renoncer à la notion de l'État et doit même la fortifier, a donc besoin d'un parti nouveau qui aborde dans un esprit neuf les problèmes nouvellement surgis. Mais on ne peut dire de ce parti qu'il sera un parti socialiste ; le Socialisme est une perspective de ce que sera la Société quand elle aura accompli la dernière étape de son développement organique ; un parti politique, au contraire, incarne des idées qui se manifestent en activités immédiates. ' Le socialiste, quoiqu'il puisse en quelque sorte " pétrir la destinée", ne peut se dispenser de traverser l'espace qui sépare '' ce qui est de ce qui doit être ". " La conclusion invincible est donc que le but des socialistes qui sont politiquement actifs devrait être de former, non un parti socialiste, mais un parti qui se meuve vers le Socialisme. Les postulats du Socialisme sont comme la lumière et l'air. Ils deviennent les conditions de la vie du peuple, qui ne peut pas plus faire de théories ni dogmatiser à leur sujet, les expliquer et les faire résonner en formules abstraites, c|u'il ne peut voler. Appeler à grands cris un parti socialiste, c'est là une survivance de la période révolutionnaire, ou c'est une copie des méthodes propres aux pays où le gouvernement parlementaire n'est qu'un mot. Ce dont on a besoin en Angleterre, c'est d'un parti qui accepte le point de vue socialiste et prenne contact avec les problèmes industriels de la Société, ayant dans l'esprit des postulats socialistes.... Le Socialisme sera réalisé par un parti politique socialisant et non

from tiiTie to time. Each of the wings of an ariiiy for carrying on the class war is bound in the nature of things to tight its battles niainly for its own hand. Trade solidarity rallier than proletarian solidarity is the real outcome of a class war in practice, and trade interest is ultimately individual interest. After a time — in 1899 to be précise— Trade Unionism saw that this policy could -lead to nothing permanent ; it vvidened its outlook ; it rose above its old ruts ; it became community conscious as well as class conscious. The Labour Party vvas formed, because Tràde Unionism had experienced that a class war led nowhere. " Ihid., p. 136.

' " The birth and life of an idea fructifying through a political epoch follows this course. It is born in the niind of a man. or of a few men ; it does not corne from the clouds, but is the product of circumstances ; it finds shape and détails, so as to become effective politically, in a party which cherishes it and ultimately, bv embodying it in a programme, secures for it législative récognition and secs that it pe^vades the whole social life. When it has fulhlJed its practical utility, it gives birth to a new idea, and then passes into history. If used as a further guide 't leads to error. This is also the history of party. " Socialism ami Govci niiieiil, II, p 9

l82 CHAPITRE III

par un parti socialiste. En fait, tout paradoxal que cela puisse sembler, le Socialisme sera plutôt entravé par un parti socialiste qui croirait pouvoir faire mieux qu'un parti socialisant, parce que ses méthodes seraient opposées à celles selon lesquelles la Société évolue ". ' Le parti de l'avenir se moditie lui-même et se renouvelle à mesure que le problème social se déplace ; il se dissout pour se reformer plus tard, doué d'autres possibilités. Il doit sans cesse se transformer et se rajeunir, tout comme le parti Tory s'est transformé et rajeuni après le Reform Bill de 1832, tout comme l'ancien parti Libéral l'a fait après les Bills de 1867 et de 1884, alors que l'adoption des concepts collectivistes devenait de plus en plus générale. C'est dire que le Labour Party actuel, " noyau d'un nouveau parti qui résoudra quelques-uns des problèmes sociaux les plus urgents, en conformité avec certains principes généraux sur la responsabilité de l'Etat, dont renonciation et la discussion ont marqué le passage du XIX"^ au XX'' siècle, " " connaîtra son heure de crise quand lesdits problèmes seront résolus, pour se dépasser Hnalement lui-même lorsque les circonstances lui auront permis d'assumer la charge du gouvernement. A la notion de parti devra alors se substituer celle de l'Etat, " personnalité politique de toute la Communauté, à la fois dans ses relations internes et externes ", ' représentant de la volonté générale, et non interprète des désirs de la majorité * ainsi que le croyait à tort le Radicalisme individualiste, déterminant sa ligne de conduite après avoir mesuré scrupuleusement la valeur relative des forces favorables ou hostiles au changement. L'Etat socialiste doit être en quelque sorte l'incarnation de l'opinion collective, dont les Conservateurs ont exagéré la stabilité, dont les Radicaux " et ces socialistes qui chérissent les erreurs de la politique radicale n'ont point compris l'énorme faculté de résistance. " ^ Grandie dans ces proportions, la tâche du Représentant ne peut plus être confondue avec celle du simple délégué ; '^

' Socuilism aiid Govcriuuciit. II, p. \2. 2 Ihid. I, p. 85.

^ Ibid. I, p. 79.

* ■' The majority as a legislating, power works not for itself but for Society

The majority vote indicates the General Will, but the représentatives returned by the majority hâve to observe the wish of the ininoritv in their actions. " Ihid. I, p. 80

* Ihid. I, p. 90.

* " Socialists should, therefore, think of the State and of political authority not as the expression of majority rule or of the will of any section, but as the embodi-

elle SOUS- entend un jugement et une initiative personnels; elle consiste à mesurer l'intensité des impulsions vitales de la Communauté. Le Représentant est " responsable envers son propre caractère et sa propre intelligence. Son point de vue général et ses principes doivent être acceptés par le jteuple, mais personne ne peut guider sa main, ni mettre, au jour le jour, des mots dans sa bouche.

Ainsi l'État socialiste coopérera avec les individus, subira leur action et réagira sur eux ; il réorganisera les forces économiques et préparera l'éclosion des forces sociales ; il ne se substituera pas aux organisations volontaires que l'évolution aura fait surgir, mais il les groupera et les dominera ; il aura aussi ses fonctions propres, fonctions de "nutrition", et son activité recevra une récompense, qui ne sera autre chose que l'impôt, pour l'existence duquel on avait jusqu'ici donné un grand nombre d'excuses, mais aucune justification. '

Tel se présente, dans ses grandes lignes, pour M. Ramsay Macdonald, le problème auquel, selon lui, doit s'attacher le Labour Party. Et c'est, parce qu'il a conscience du bon droit de ce dernier qu'il le veut large et intelHgent, socialisant et non socialiste, " ne professant pas le dogme socialiste comme les gens d'église professent le' dogme d'Athanase, mais adoptant le point de vue socialiste et se servant des idées constructives du Socialisme comme de guides dans la législation pratique. " ' Cette politique nouvelle ne fera d'ailleurs que compléter, que réadapter aux conditions de la vie contemporaine, celle e^ui, concrètement, s'exprima au lendemain du Reform Bill de 1867 par le détachement de l'Uniouisme des deux partis historiques et par l'éclosion d'une série de questions économiques, propriété du sol, salariat, chômage, accidents du travail, que les hommes d'Etat d'alors n'étaient pas préparés à discuter et que les ouvriers ne pouvaient encore songer à résoudre d'euxmêmes, vu leur manque d'organisation. Ces problèmes, d'une importance vitale pour la classe ouvrière, pouvaient prendre, néan-

ment of the life of the whole commuiiity, lesistiiii^ chaiiiie owing to its past inheritance, and yet endowed with the potentialities of a j^reater peilectioii because its past must fructlfy in its future. " Ibid. I, p. 91.

• Ibid. I, p. 94.

- " Taxation was imposed with an apology. The incomes froni \viiii:h it was taken were assumed to liave heen earned. It was the powerful State witli the pistol saying to the weak citizen without arms, " Five per cent of youi purse or your life. " Ibid. I, p. 35.

■* SocialisH! atid Society, p. 163.

moins, une forme assez idéale ou assez intellectuelle pour inspirer la révolte d'un Carlyle et d'un Ruskin, la vision d'un William Morris, les rétractations d'un John S. Mill. Dès le dernier tiers du XIX*" siècle, des signes dont l'évidence ne fait pas de doute montrent que l'on est las de suivre les sentiers battus. Le besoin d'un organe social matériellement et moralement actif se manifeste, d'abord sous une forme flottante et tumultueuse — c'est alors que prennent corps les premiers groupements socialistes, tels que la S. D. F. et l'I. L. P. — puis, avec la formation du Labour Party, sous une forme plus nette et plus réfléchie.

Et, selon M. Ramsay Macdonald, la situation présente de l'Angleterre est caractéristique, en ce sens qu'elle reflète les activités d'un parti qui se crée, d'une mentalité qui se constitue, et qui sont pourtant efficaces avant d'avoir achevé leur évolution, et d'avoir pu se définir eux-mêmes. L'ère du Libéralisme est close ; celle du Socialisme n'est pas encore définitivement ouverte. Le premier a rempli sa destinée dans la sphère politique ; la démocratie possède, grâce à lui, l'usage de presque toutes les libertés négatives. Sans doute y a-t-il encore, sur ce point, quelques batailles à livrer : il reste à étendre, aux femmes le droit de suffrage, à répartir plus équitablement les sièges, et surtout à enlever à la Chambre des Lords le pouvoir de mettre obstacle aux volontés du pays. Mais jamais plus nous n'assisterons à des croisades semblables à celle de 1832. " Les dernières retouches ne seront pas apportées à la démocratie politique tant qu'il ne sera pas prouvé que la constitution existante est une barrière à la législation sociale. " ' Dans le domaine religieux, le Libéralisme continue à réclamer la libération des organisations spirituelles du patronage de l'Etat et l'égalité de toutes les sectes aux yeux de la loi ; il est sûr que le " Disestablishment " pourra satisfaire des intérêts partiels ; mais l'idée qui inspire un tel projet n'est pas de celles qui, par leur réaction sur la conscience nationale, suscitent des hostilités passionnées ou des enthousiasmes excessifs. La conception négative de l'Etat a vécu, et les Non-Conformistes ne songent pas à interpréter leur victoire prochaine

• Socialism and Society, p. 172. M. Ramsay Macdonald prévoyait ainsi, dès 1908, ce que serait la position, non seulement du Labour Party, mais de tous les partisans de la politique " progressive " du Gouvernement Libéral, dans la récente campagne contre la Chambre des Lords. Cette dernière peut être interprétée comme le premier eiïort du Néo-Libéralisme socialisant plutôt que comme le chant du cygne du Libéralisme expirant.

comme la définitive reconnaissance de la liberté de penser. Il ne s'agit que de confirmer les droits d'une majorité dans des affaires locales. Financièrement et économiquement, le paiti Libéral n'innove pas non plus. Seules les "propositions rétrogrades" de la Tariff Reforni League ont rendu quelque lustre à des arguments qui, depuis Cobden et Bright, avaient cessé d'avoir cours. " Mais de telles doctrines, tout en constituant d'excellents camps retranchés pour des opérations défensives, ne sont d'aucun usage à une armée en marche ". - Le Libre-Echange ne fait }>as avancer le problème social, et le Libéralisme, tel que le XIX*' siècle l'a connu, a cessé d'être une force agissante ; il meurt de ces contradictions, de l'impossibilité où il se trouve de concilier ses tendances originelles et le rôle qu'obscurément il se sent appelé à jouer. Il a conscience que l'individualisme atomique de 1830 n'a plus, pour la résolution des difficultés avec lesquelles il doit lutter, aucune valeur pratique ; il se rejette donc sur l'autorité de l'Etat ; mais sur la nature du rôle de l'Etat il ne possède aucune notion assez vigoureusement conçue pour qu'elle rallie et dirige ses forces, et en même temps s'impose à ses partisans comme à ses adversaires. Son œuvre constructive est donc une œuvre de hasard, une suite de remèdes pour les maux déclarés dont le redressement est nécessaire. *' Par contre, il unit dans l'opposition tous les intérêts menacés parce que l'attaque Libérale semble spécialement dirigée contre eux, et n'aj'jparaît pas comme la manifestation d'une impulsion profonde, nationale de croissance. " '' En tant qu'organisme, un de tendances et de volonté, le parti Libéral est mort. Déjà son corps se désagrège. " Avant que le silence final ne vienne et que l'oubli ne soit assis comme une ombre là où était la vie, les forces de destruction, les armées de parasites sont déjà à l'œuvre sur l'organisme qui décline, minant sa force et vivant sur sa substance. " * Le parti est divisé en factions que rapproche une idée ou un intérêt passager, mais qui, dès que leurs panacées respectives ont été consacrées par un acte du Parlement, se mettent en quête d'autres alliances. Pourtant c'est cette désagrégation même qui est le gage d'une vie nouvelle. Le parti Libéral lessemble à la cellule qui se divise pour créer le jeune organisme ; il contient, même à présent

' Socialisiu (111(1 Society, p. 173.

- Ibid., p. 173.

•' Ibid., p. 175.

l86 CHAPITRE III

plus d'un noyau. Et. par ailleurs, apparaît un autre symptôme d'actiyité vitale. Le Socialisme n'est plus une intiuence diffuse ; il devient un élément défini, dont les fonctions s'affirment dans l'ordre administratif comme dans l'ordre législatif, dont l'esprit s'insinue parmi les faits, les modèle en silence. " La réaction opérait dans les affaires nationales tandis qu'une politique constructive prévalait dans le gouvernement local ;, le Socialisme Municipal devenait une menace pour les détenteurs de monopoles et les individualistes de toute espèce ; les feux-follets impérialistes attiraient le peuple dans des marécages boueux, tandis qu'une saine politique de reconstruction sociale allumait des fanaux avertisseurs, suffisants

pour briller tout un siècle Tandis que les partis politiques de

réaction se félicitaient d'être à l'abri de toute attaque, le Labour Party rassemblait ses forces et trouvait des recrues dans toutes les régions de la politique. '' '

En 1906, un brusque sursaut de l'opinion publique, causé par l'incurie et les dépenses inconsidérées du gouvernement Conservateur, ramena les Libéraux au pouvoir. Ils sentirent, dès lors, que seule une politique d'efficacité pourrait leur permettre de se maintenir. Le Libéralisme prêta donc son appui aux premières demandes du jeune parti ouvrier, et, sans s'assimiler son esprit, s'assimila plus d'un point de son programme. Devant ce double danger, devant l'attaque directe des forces ouvrières organisées, devant la déviation des tendances d'une grande force historique, les intérêts privés que masquait l'étiquette Unioniste s'alarmèrent ; une attaque furieuse, sans précédent, contre le Socialisme, s'ensuivit. Elle exprimait sans doute une réaction sincère, mais elle visait surtout à forcer le gouvernement Libéral à définir sa position, à abstraire de son interventionnisme énergique la pensée qui l'inspirait. Mais le Libéralisme était en pleine crise organique, et cette pensée directrice n'existait pas. Le Gouv^ernement mettait le Socialisme en action, mais l'idée socialiste lui restait étrangère ; il ne l'avait ni pénétrée, ni dominée ; elle lui inspirait, à lui aussi, la terreur vague des choses incomprises. D'instinct, il se réfugiait dans les formules anciennes. Son incapacité à concevoir dans son ampleur et dans sa complexité le problème économique, sa peur de donner aux réformes réalisées par lui un sens plus profond que celui qu'elles revêtaient pour leurs bénéficiaires, le faisaient se rejeter sur

' Socinlisvi and Sociclv, p. 184.

des principes " tels que la propriété individuelle, l'entreprise individuelle, l'initiative individuelle, mots qui en apparence avaient une signitication précise, mais qui étaient absolument sans aucun sens quand ils étaient appliqués à des conditions sociales exigeant un remède. " ' Par le bercement de tels mots, le Libéralisme calmait ses inquiétudes intimes, et rassurait les intérêts acquis dont son sort continuait à dépendre. Mais comment aurait-il donné le change aux esprits avertis, aux imaginations constructives ? Comment aurait-il fait reculer les nouvelles idées progressives et collectivistes qui étaient dans la pensée de tous ? ^

Le malaise profond dont souffre le parti Libéral et auquel le parti Conservateur n'a guère non plus échappé vient de ce cjue, tout en percevant la grandeur du changement accompli dans le monde qui l'entoure, tout en reconnaissant que son rôle n'est plus ce qu'il fut au cours du XIX'' siècle, il garde son ancien nom et revêt ses traditions d'un charme magique ; il veut être le parti du peuple et il se refuse encore à comprendre que depuis les Bills de 1867 et de 1884 un mouvement irrésistible détourne tous les hommes qu'anime un instinct progressif du souci de la forme, pour les reporter vers celui de la fonction^ démocratique, et que le jour est proche où, selon la prédiction d'Herbert Spencer, il

' Il semble qu'aucun progrès n'a été réalisé entre 1906 et igio dans la compréhension de l'idée socialiste chez les hommes que le parti Libéral a placés au pouvoir. On pourra voir a ce propos, dans les publications de la Libéral League, la plupart des discours de Mr. Asquith pendant la dernière campagne électorale. Quant à Mr. Lloyd George, il y a chez lui, je l'ai dit déjà, une volonté bien nette de ne pas systématiser ses velléités réformatrices. Le Socialisme lui apparaît comme la négation des activités individuelles, comme une sorte de militarisation des énergies sociales. A une question que je lui posais sur les chances de succès qu'à son avis ce dernier possède en Angleterre, le Chancelier ne put donner que cette réponse, d'une ingénuité vraiment déconcertante : '" Il n'v a rien à craindre de ce côté-là ; nous sommes un peuple trop individualiste. " On dirait que pour Mr. Lloyd George le socialisme contemporain n'est que la mise en pratique des doctrines de la S.D.F.

^ " When the Government drafted its législation, and when tlie opposition criticised it, no one thought of " individual property, individual enterprise, and individual initiative, " but of collective property, collective enterprise and collective initiative. So imperative in practice had the new organisation become, that the phrases of reaction were used merely for platform purposes when the fears of the people had to be appeased, but the ideas of the new -progressivism guided ail législation aimed at the solution of the pressing questions of the dav. " Socialisiii ami Society, p. 1S6.

devra abandonner au party Tory la défense des libertés négatives. '

Du reste, le tiottement de l'heure présente n'est pas éternel ; de nouvelles harmonies se créeront, et l'on s'apercevra sans doute qu'entre le Socialisme et le Néo- Libéralisme aucun abîme n'a été creusé. Le Socialisme, c'est-à-dire l'étape qui suivra le Libéralisme, gardera tout ce qui aura été d'une valeur permanente chez ce dernier, par le fait qu'il sera son descendant héréditaire '. Il défendra, comme dès à présent il les défend, quand il y a un péril pressant et que le Libéralisme a besoin de son aide, les conceptions chères à celui-ci, ainsi que son œuvre d'ém;incipation démocratique, religieuse et fiscale. Il poursuivra, accentuera, coordonnera son œuvre de réforme sociale, de réadaptation des relations économiques et industrielles. ^

Mais, malgré le désir de ses chefs de s'abstraire dans leur rôle parlementaire, de dépasser, dans une ample vision de la chose publique, les intérêts dont ils avaient la charge, de déborder, en

' " If tlie présent dril't of things continues, it may by-and-bye really liappen, that the Tories will be defenders of liherties, which the Libérais, in pursuit of what thcv think popular welfare, trample under foot. " The Muii Versus the State, p. 17.

- Sûciatisni and Society, p. IQO.

^ '• Hence also, the création of a political party that is not Socialist but only Socialistic — like our Labour Party— is not a thing for which Socialists need apologise to themselves, or regard as an unhappy e.xpedient imposed upon them by force of circumstances. If Socialism is to corne by a séries of Social Reforrns, as pounds accumulate by the collection of pence, each one contributing to the évolution of Society as a whole, it is essential that Socialism should devise a means of expressing itself politically as that it should carry on the propagandaof its économie and industrial ideas. The différence between industrial and political Socialism is that. whilst the former on the whole is a creed, the latter is on the whole a method and is in a constant state of expansion and progress. Those Socialists who weep because the Labour Party is not Socialist, or vi'ho regard it as an ligly duckling forced upon them, hâve not yet applied their minds to the hard problcm of political method— to the hard problem of how Socialism is to be brought ab(Uit. They hâve fallen into the same error as those politicians who think that Social Keform is an alternative to Socialism. The work of the Labour Party is to bring Socialism— if Socialists are right ; it is to make Socialism impossible — if they are wrong. I for one am willing to test my faith by the acids of expérience. " Ibid., p. igi.

quelque sorte, sur la vie des autres partis, il semble qu'un sort ait pesé sur le Labour Party aux grands tournants de la politique anglaise. A l'heure où une lucidité parfaite, une maîtrise complète de soi-même, une détermination rigoureuse de l'incidence des mesures proposées et de la répercussion sur la marche de la démocratie d'une rupture soudaine entre les deux organes législatifs auraient été le plus impérieusement requises, il a été brusquement détourné de sa vision d'avenir et rappelé au souci de ses origines. Les instincts prenaient ainsi leur revanche sur les idées. Le Labour Party avait affronté les élections de 1906, capitales pourtant par l'orientation nouvelle qu'elles devaient donner au Libéralisme, sous l'impression presque unique de la Taff Vale Décision ; il affronta celles de 1910 — qui devaient mettre un terme au pouvoir de la Chambre des Lords — sous l'empire du jugement Osborne. Grandi aux yeux de tous par la ténacité qu'il apportait à la réalisation de son programme concret, par l'attitude mesurée et un peu austère de ses chefs, par l'élévation et la siàreté de ses vues constructives, il restait vulnérable par sa base. Inattaquable en tant que groupe politique, il demeurait, en tant qu'émanation directe du Trade Unionisme, sensible à toutes les attaques qui visaient ce dernier, comme à tous les sursauts d'opinion, réels ou provoqués, auxquels il pouvait être sujet. Et, soit par un concours fortuit de circon stances, soit par une manœuvre habile de ses adversaires, le Labour Party en fut réduit, alors qu'il aurait dû marquer du sceau de sa personnalité la plupart des problèmes sur lesquels la bataille se livrait entre Libéraux et Conservateurs, à profiter du dé.sarroi pour consolider les positions précédemment conquises.

Sans doute avait-il conscience des différents aspects sous lesquels pouvait être envisagé le conflit constitutionnel qui venait d'éclater au lendemain du rejet par les Lords du Budget Lloyd George. Sans recourir aux doctrines, sans prendre, comme le faisaient certains Libéraux, la peine de justifier son attitude en remontant dans ses traditions, il était hostile à une assemblée qui synthétisait la plupart des privilèges sociaux, et qui, bien qu'elle ne fût pas entièrement dénuée de tendances interventionnistes, avait essayé de faire échec à toute tentative cV émancipation du monde du travail, de faire reculer l'idée égalitaire elle-même ; et, parce qu'mstinctive, cette hostilité vis-à-vis des Lords se manifestait sous une forme plus immodérée que celle des Libéraux. Dès 1907, le Labour Party avait, par voie d'amendement, réclamé la suppression de la

Chambre Haute. ' Du Budget Lloj^d George, il approuvait les principales disjiositions. Dans la conférence tenue à Portsmouth en janvier 1909, il les avait même anticipées. ' La taxe sur la plusvalue foncière, la taxe sur les licences de boissons obtinrent sa faveur parce qu'il percevait en elles, plus clairement que le Chancelier de l'Echiquier lui-même, les rudiments d'une législation fiscale socialisante, et aussi parce qu'elles se présentaient comme la seule alternative à l'établissement d'un régime protectionniste, qu'après réflexion et après une série d'enquêtes, telles que celle qui avait été opérée en Allemagne par MM. Barnes et Henderson, il avait déiînitivement rejeté. ^ Mais en cela le Labour Party ne faisait que souligner, qu'accentuer l'attitude du parti Libéral ; il ne dégageait aucune vue vraiment originale. Tout son effort portait, en effet, sur la révision du Jugement Osborne, et la défaite des Lords était pour lui une nécessité vitale avant d'être l'affirmation d'une politique ; il s'agissait moins de progresser que de se maintenir.

A vrai dire, il n'y avait pas, cette fois, réponse à une attaque purement extérieure. Il est, nous croyons, maintenant hors de doute que rem}-iloyé de chemins de fer Osborne, faisant valoir ses droits devant trois juridictions successives, pourvoyant aux frais d'une triple instance, a obéi moins à une impulsion personnelle qu'à une suggestion étrangère, laquelle en l'occurrence se doublait d'un appui financier. Mais, néanmoins, c'était bien un problème Trade Unioniste que soulevait cette réaction de l'élément professionnel contre l'activité sociale du Labour Party. Les forces conservatrices du dedans semblaient prêter la main à celles du dehors. Les tendances individualistes du Trade Unionisme, sous l'impulsion des adversaires de ce dernier, s'insurgeaient contre ses tendances organiques. Mais le cas Osborne, même ramené à ses justes proportions, devait avoir pour effet de rendre stable et défini un accord qui n'avait été jusqu'alors que tacite, d'affirmer la résistance de l'organe Unioniste contre l'action désagrégeante de certaines cellules.

Le problème était apparemment des plus simples. Une Trade Union avait-elle le droit de faire servir à des fins politiques les sonnnes versées par les travailleurs en vue de s'assurer certains bénéfices professionnels ? Et, dans un pays où les membres du

' Amendement du 26 Juin 1907, v. leaflet N" 39.

- V. Tract N" 44, et Snowden : Tlic Socialisf Budget.

■' Uiianployincnt tu Gennany par George Karnes et Arthur Henderson.

Parlement n'étaient pas rétribués, pouvait-on mettre à la charge des organisations ouvrières les trais occasioiniés par la campagne électorale et par le versement d'une indemnité annuelle aux hommes choisis pour les représenter à Westminster ? On sait que la Chambre des Lords, par un arrêt en date du 21 décembre 1909, se prononça pour la négative. ' Par cet arrêt le Labour Party se trouvait sapé par la base. Il suffisait dorénavant de l'hostilité d'un seul unioniste envers l'action politique pour que toute tentative de représentation ouvrière indépendante devînt dans chaque circonscription des plus périlleuses, et pour que seuls les partis Libéral et Conservateur, qui disposaient de fonds particuliers, de ressources nombreuses drainées, selon les besoins du moment, d'une extrémité à l'autre du pays, eussent la possibilité d'affronter la lutte avec une chance de succès. Si, d'autre part, les travailleurs, non plus en tant que syndiqués, mais à titre privé, consentaient à alimenter une caisse électorale, le lien, parfois séculaire, de l'Union était rompu dans des circonstances où sa nécessité se faisait le plus sentir ; il n'existait plus dès lors qu'un contrat d'homme à homme ; celui-ci pouvait consacrer la victoire de telle ou telle idée, mais il détruisait tout ce qu'il y avait d'instinctif dans l'éveil à la vie sociale du prolétariat anglais. Un parti abstraitement et farouchement socialiste aurait pu, à la rigueur, se réjouir du jugement Osborne ; mais le Labour Party, s'il avait continué à vivre, se serait vu priver de la nourriture substantielle que lui transmettaient les Unions, ainsi que des tendances concrètes qui lui donnaient à la fois sa force et son originalité ; et un véritable Unioniste, à quelque type de Syndicat qu'il appartînt, quelque opinion qu'il eût sur la plupart des problèmes sociaux, ne pouvait comme tel que déplorer la décision des Lords. Mais, au fond, ce n'était pas à l'idée représentative elle-même que s'attaquaient Osborne et ceux dont il recevait l'appui. S'ils l'avaient fait, ils auraient eu contre eux la tradition du Labour- Libéralisme de 1875. Une représentation purement professionnelle n'avait rien qui les choquât ; une politique du travail pas davantage, pourvu qu'elle n'anticipât jamais sur les désirs des membres de chaque Syndicat, qu'elle ne rayonnât sur aucun problème moral ou intellectuel, qu'elle ne poussât vers l'avenir aucune pointe hardie. Si l'on attaquait le Labour Party, c'était en raison de sa politique

' En première instance une décision favorable aux Unions était intervenue, mais elle fut annulée par la Cour d'.Appel, à l'avis de laquelle la Cliamhre des Lords se rangea.

ï()2 CHAPITRE III

nationale, ' c'était parce que, malgré son souci constant des intérêts immédiats des Unions, il était l'émanation supérieure, l'âme du Trade Unionisme. Tous voulaient bien en faire l'agent de transmission, iidèle et ponctuel, entre le métier ou le groupement de métiers et le Parlement ; mais certains ne lui pardonnaient pas d'avoir des ailes, et de s'en servir pour son propre compte. Or, ceux-ci étaient aveugles à la leçon du passé, qui enseignait l'impraticabilité d'une représentation purement professionnelle, sauf pour les Unions riches et massées sur une étendue restreinte de territoire, à celle du présent, qui témoignait de la dépendance étroite du problème ouvrier et du problème économique.

L'attaque venait, d'ailleurs, trop tard. Elle eût pu réussir si elle avait coïncidé avec l'époque où le Labour Party, à peine constitué, cherchait encore sa voie. Elle eût pu alors se présenter comme une répudiation violente des principes socialistes de l'I. L. P. Elle restait vaine à présent que le parti ouvrier avait eu l'occasion de développer toutes ses possibilités d'action ; le Trade Disputes Bill de 1906, les amendements au Compensation Bill, au Bill des retraites pour la vieillesse, le vote de la loi limitant à huit lieures la durée du travail dans les mines, celui de la loi instituant des repas gratuits dans les écoles pour les enfants pauvres, le souci constant d'apporter une solution à la question du chômage fournissaient à l'Unionisme une somme sans précédent de résultats tangibles. Ces résultats, il ne pouvait feindre d'ignorer qu'il les devait à l'activité politique du Labour Party, et ne les devait qu'à elle. Il les avait acceptés avec gratitude, mais il ne pouvait les abstraire du système de pensée dont ils n'étaient que les premières manifestations concrètes ; il ne

' Mr. Osborne, après avoir mentionné dans son livre My Case une opinion de Sir Robert Reid et de Sir Edward Ciarke sur l'emploi des fonds syndicaux : " The Society can raise money for purposes which fall within the declared objects for which it exists. The tirst of thèse objects is to improve the condition and protect the interests of ils niembers. The test is whether or not, as a matter of fact, the contribution is for a purpose which can be said to involve improving the condition and protecting the interests of members of the Society. It would not be enough if the purpose vvas to benefit the country as a whole. There must be some purpose which is for the spécial benefit of members of the Society, such as securing the présence in Parliament of men specially qualifted or specially commissioned to represent their views or interests ", la fait suivie du commentaire suivant : " It will be seen from the above that Counsel plainly indicated that, even if such paj'ments vvere légal, it would hâve to be for the purposes of the Union. But the Laboui' Party candidly admitted that their policy was a national one " pp. 16-18.

pouvait s'assimiler la matière et rejeter l'idée. Sans cloute la discipline à laquelle il s'était astreint depuis qu'il avait réalisé son unité organique n'allait-elle pas sans quelques sacrifices. En matière de réforme fiscale, de Home Rule, d'Education, ' il ne pouvait y avoir d'opinion universelle au sein d'une même Union. Mais, puisque unanimement on était tombé d'accord sur l'ineftîcacité des anciennes méthodes de " Self Help " et aussi sur la nécessité de déléguer au Parlement un groupe compact de représentants, ne fallait-il pas en même temps admettre que ce groupe devait prendre position, avant comme après l'élection, vis-à-vis de la plupart des problèmes en face desquels il avait chance de se trouver. La neutralité lui était interdite. En admettant même que le Labour Party n'eût pas été indépendant, il aurait bien été forcé d'opter, sur toutes les questions qui n'auraient pas été purement professionnelles, entre la politique des Libéraux et celle des Conservateurs. Dans l'état présent, son attitude ne pouvait être que celle de la majorité de ses mandants. Qu'au dedans de chaque Syndicat ime lutte s'engage pour faire prévaloir telle ou telle conception, rien n'est plus juste; mais, la discussion épuisée, qu'il s'agisse d'un point de politique industrielle ou de politique nationale, la décision de la majorité doit faire loi. Il peut y avoir ainsi un renoncement de la part des partisans du Socialisme comme de celle de ses adversaires. Les premiers, par exemple, seraient-ils en droit de s'opposer à ce que l'Union consacrât une partie de ses fonds à des œuvres de secours mutuels, sous prétexte que l'Etat seul doit être, selon eux, investi des fonctions d'assurance ? Et, néanmoins, ce qui est à leurs veux un intervertissement des rôles a sur leurs intérêts propres une répercussion autrement soudaine et tangible que l'élaboration d'un

' C'était évidemment sur ce point que les divergences étaient les plus profondes. Mais Mr. Osborne déforme grossièrement les laits quand il écrit que, dans le Labour Party, l'opinion prévaut " that there can be no true advancement of the worker so long as he is held down by what they prêter to call the superstition of religion. To them a majority in a Union would be compétent to use its funds to teach atheism." My Case, p. 50. Il est, certes, hors de doute que le Labour Party s'est prononcé, au cours de la discussion de l'Education Bill, pour la sécularisation complète de l'enseignement. Il a peut-être ainsi fait violence à certaines habitudes, mais quand on sait Kappui que lui prêtent tant de membres de la Haute et de la Basse Eglises (parmi lesquels Dean Kitchin, Canon Scott Holland, Canon Moore Ede, Archdeacon Escreet) et des sectes dissidentes (tels le Dr. Clifford et le Rev. J. Rattenbury), on ne peut que refuser d'admettre que le Labour Party ait obéi à une véritable pensée d'émancipation religieuse. Le tract récemment paru : The Seciilar Solution remet, d'ailleurs, les choses au point.

vœu, au sujet de la reprise par la Société des instruments de production et d'échange, n'en peut avoir sur ceux d'un ouvrier qui, par tradition, reste attaché au laissez-faire.

Si donc le Jugement Osborne était sanctionné, c'en serait fait du Trade Unionisme et de son unification, œuvre de la première décade du XX*" siècle ; c'en serait même fait des Unions particulières, considérées comme autant d'organes complexes et vivants, doués d'énergies réalistes et spirituelles. Il est légitime que le Libéralisme, qui ne s'est pas encore complètement dégagé de sa conception atomique de la démocratie, ne voie rien de troublant dans cette éventualité, et qu'il se félicite d'avoir trouvé la seule solution empirique à la difficulté soulevée par la décision des Lords en instituant le payement des membres de la Chambre des Communes. Mais le Labour Partv, et avec lui tous ceux qui ont le sens de l'évolution présente de l' Unionisme anglais, doivent faire porter leurs efforts dans une autre direction. '

Le Socialisme 'sera ce que nous le ferons, ce que nous le voudrons ; et c'est là surtout pourquoi nous pouvons tous mettre en lui notre espoir. Il ne sera pas un système abstrait dominant et limitant notre volonté. Il sera la prise de notre volonté sur les faits. Il variera donc d'individu à individu, de groupement à groupement. Il s'élargira à mesure que deviendront plus vastes et plus nombreuses nos perceptions du monde extérieur, à mesure que nous deviendrons capables de superposer au souci de nos intérêts concrets et immédiats le souci des intérêts qui sont en dehors de nous, qui nous dépassent, à mesure jen somme que l'homme cessera d'être mû par cette tendance unique sur laquelle s'appesantit l'école libérale, pour devenir législateur. Mais, durant la marche de cette évolution, nos besoins physiques ou mentaux coloreront notre socialisme, et avec eux notre hérédité, les occasions qui nous sont

' Le Labour Patty, pour parer aux effets du juj^emeiit Osborne, a proposé que la délinition de l'Union fût légalement étendue, de telle sorte qu'elle pût consacrer ses fonds à une œuvre politique, pourvu qu'une majorité suffisante en eîit ainsi décidé. Le 13 Avril 1910 Mr. Johnson présentait aux Communes un amendement dans ce sens (v. Circulaire Août 1910), cela comme suite aux résolutions de la Conférence spéciale tenue à Newport le 8 Février (v. notamment le texte de Keir Hardie, Rapport, p. 103.)

offertes, l'idée que nous nous faisons de ce qui est possible, de ce qui est désirable. Serons-nous particulièrement frappés par l'insuflisance de la vie matérielle d'une classe, par la dét^radation du travail, le Socialisme prendra aussitôt pour nous la forme d'un ordre meilleur, établi en vue d'améliorer la situation des salariés. Autour des notions d'intérêt et de prolit pivotera cet essai de reconstruction. Les autres aspects du problème s'estomperont à l'arrière-plan. Notre sens de l'ordre, de la coordination sera-t-il, au contraire, blessé par les dépenses inutiles d'énergie, par la contradiction des eft'orts, dès lors notre désir de clarifier, de grouper, fera du Socialisme une attitude intellectuelle, défectueuse à l'occasion si elle veut dominer les faits de trop haut. A moins donc de considérer le monde comme un système d'intérêts identiques, à moins de refuser de tenir compte de l'iniînie complexité, du dosage infiniment variable des forces émotionnelles et volitives de chacun, comment pourrait-on songer à faire du Socialisme une sorte de canon infaillible, permettant de juger sur-le-champ de l'orthodoxie de tel organe économique ou politique ? Seul le désir, conscient ou inconscient, d'organisation et d'efficacité, le désir de réagir contre les nécessités vitales ou prétendues telles, peut créer au Socialisme une âme commune. Mais la multiplicité des intérêts reste entière, et chacun conserve l'espoir de refaire le monde à son avantage. Ces intérêts, nous les avons, pour le besoin de notre étude, assez grossièrement divisés : intérêt des producteurs à obtenir la rémunération la plus haute ; intérêt de consommer à meilleur compte ; intérêt de participer à la vie collective et d'étendre le champ de cette dernière. Ils se heurtent dans les rapports des classes et des catégories sociales, mais, ce qui est d'un bien plus grand poids, ils se rencontrent dans un même individu, luttent en lui pour s'assurer la prédominance. Ainsi le problème du Socialisme apparaît comme quantitatif et la volonté organisatrice, réagissant sur l'évolution et la dirigeant, est elle-même conditionnée par l'importance et la gradation de ces intérêts, parfois nettement perceptibles, parfois fuyants, troubles, indécis, faits de préjugés, de peurs inavouées, ou dépendant des grands courants spirituels sur lesquels l'âme, en quelque sorte, se laisse porter.

C'est d'une telle conception que, nous semble-t-il, l'on doit partir pour émettre un jugement sur la condition présente et le développement éventuel du Labour Party. Il est vraiment facile d'opposer le Socialisme constructif et intellectuel des chefs de ce parti et les tins

concrètes que poursuit le gros de leurs troupes ; trop facile aussi d'opposer le réalisme de leur rôle parlementaue à l'élévation de leur parole et de leurs écrits quand ils cessent d'être des représentants et quand, redevenant eux-mêmes, ils donnent libre cours à toutes leurs forces de persuasion. '' Les partis politiques " — la phrase de Mr. Wells nous revient, inquiétante — "représentent des intérêts et non des théories. " Mais, répétons-le, qu'est-ce que la théorie elle-même, sinon une sorte d'émanation spirituelle des intérêts, qui s'en dégage dès qu'à la croissance spontanée, inconsciente, a succédé une localisation expérimentale, un sens de la relativité, fruit d'un premier contact, d'une collaboration nécessaire avec des intérêts divergents ou adverses ? Sans doute le Labour Party apparaît-il comme la synthèse de forces qui ne sont pas individuellement constructives ; sans doute, considéré sous le verre grossissant d'une critique purement objective, peut-il sembler un composé de tendances égoïstes, minuscules, hachées, contradictoires ; en tant qu'agrégat d'unités humaines, il a toutes les faiblesses et toutes les limitations de l'unité humaine, ses élans passagers, ses jalousies mesquines. Mais que l'on jouisse d'un recul suffisant, et déjà une forme nouvelle est perçue, une âme inconnue transparaît, positive et progressive, avec une dose suftisante d'idéalisme et d'enthousiasme. Et, par ce double aspect, le Labour Party revit la vie de tous les partis: celle de l'ancien Libéralisme, qui trouvait une expression dans la philosophie d'un Bentham et dans l'économie d'un Ricardo, mais dont le tissu cellulaire était peut-être fait d'une infinité de Gradgrinds et de Bounderbys ; celle du Conservatisme, chez qui la vision organique d'un Burke ou l'interventionnisme généreux, d'un Beaconsiield recouvrait une charpente d'appétits vigoureux et de pensées au champ resserré.

Ainsi le Labour Party, qui doit peut-être moins à lui-même qu'aux hommes qui ont dirigé son évolution sa conscience collective, doit aussi à des circonstances récentes d'être constructif par nécessité plus encore que par volonté. Le fait qu'il est à lui seul numériquement impuissant à diriger ou même à inspirer une politique, joint à celui qu'il représente, depuis les élections suscitées par le conflit constitutionnel des Communes et des Lords, l'appoint sans lequel le Libéralisme ne saurait se maintenir au pouvoir, est pour nous une indication qui se double d'une garantie. Du Socialisme, il fera prévaloir tout ce que l'organisme anglais est présentement capable d'absorber sans réaction profonde ; mais il sera en même temps

tenu, pour que son action soit durable, d'évaluer avec précision et sincérité les possibilités d'absorption et de résistance. Minorité agissante, tirant d'un équilibre parlementaire qui ne peut s'éterniser, en même temps que d'une conception personnelle, suggestive et hardie du sens de l'évolution démocratique, une influence beaucoup plus que proportionnelle à son nombre, il restera quelque temps encore constructif, non en tant qu'il cherchera à modeler la Société selon ses vues, si larges soient-elles, qu'en tant qu'il saura jouer avec habilité de toutes les tendances des partis avec lesquels il collabore, et qui en sont encore, dans leurs flottements et leurs incertitudes, à se chercher une âme et une volonté. Ces tendances, il en fera les matériaux de l'édiflce dont ses esprits directeurs ont déjà perçu les grandes lignes. Les partis Libéral et Conservateur traversent, si l'on ose dire, une période de mue ; seul le parti ouvrier semble poursuivre un but certain avec une pensée déflnie. Au dedans comme au dehors du Parlement, les esprits restent songeurs devant cette allure juvénile et résolue.

Et pourtant ? Comment ce parti, qui, en dehors du prestige qu'aux yeux de ses commettants il tire de son activité concrète, cherche maintenant à se justifier vis-à-vis de soi-même et d'autrui par une vue plus coordonnée des possibilités du présent et de l'agencement éventuel des forces sociales, échapperait-il aux doutes et aux inquiétudes de ceux qui, obsédés par " la passion blanche de la politique, " ont compris que l'avenir n'est pas une substance docile et pétrissable, et qu'avant d'être il porte en lui les résistances des temps où nous vivons ? Tout d'abord, le Labour Party, dont le socialisme fut au début instinctif, sorte de couronnement spirituel du syndicalisme, sent peut-être ' qu'à l'élargissement de ses conceptions, à la fois plus désintéressées et plus réfléchies, doit correspondre un élargissement de ses cadres. Il a conscience du phénomène de désintégration qui se manifeste au sein du parti Libéral. A travers les cloisons encore étanches des groupements politiques, les volontés constructives se cherchent et bientôt se

' Ce " peut-être " est-il même justifié ? J'ai rapporté de mes dernières conversations (Janvier 191 1) avec quelques-uns des membres du parti l'impression bien nette que nous sommes à la veille d'un changement profond dans sa physionomie interne. Je crois ne trahir aucun secret en annonçant qu'une révision complète des statuts, faite en vue d'assurer une place dans ses rangs aux hommes de la classe moyenne qu'animent des tendances collectivistes (au sens anglais du terme), est proche.

joindront. Et il est permis de prévoir qu'à mesure que le Libéralisme, pour rassurer les éléments modérés et anti-collectivistes sur lesquels il est encore obligé de s'appuyer, se verra dans des circonstances pressantes, telles que la dernière grève des transports, contraint d'adopter des mesures qui le feront dévier de la ligne qu'il semble s'être tracée depuis 1906, l'antagonisme de ses parties constituantes apparaîtra de plus en plus clairement : l'accord ou plutôt le compromis sur lequel il se maintient prendra fin ; une scission des forces qui instinctivement sont mues, quelle que soit leur conception politique, par un profond conservatisme économique en même temps que par un individualisme intransigeant et de celles qu'au contraire inspirent des tendances consciemment collectivistes et progressives, se produira. Un équilibre différent, dont le Labour Party, par suite de l'attraction qu'il exercera, en raison de sa situation déjà ancienne et de son socialisme chaque jour plus compréhensif, est appelé à bénéficier, réglera les rapports et la répartition des groupes parlementaires.

Cet affiux de sang nouveau, loin de nuire au développement futur du Labour Party, lui permettra d'affirmer avec plus de vigueur sa personnalité. Son ralliement à une législation du travail hardie et continue ne saurait suffire à lui assurer longtemps une existence indépendante. La force des choses a voulu que le Libéralisme entrât, à partir de 1906, dans la voie de l'interventionnisme radical. Et, grâce à la vitesse acquise, abordant de front, même en dehors de toute doctrine sociale, la plupart des problèmes ouvriers, il pourra parvenir à rendre bien réduite toute tâche de correction de ses projets dans un sens plus favorable aux travailleurs, telle que celle qui échoit encore au Labour Party. Si ce dernier ne considère pas maintenant comme essentielle à sa survivance sa vision du problème social lui-même, son aperçu organique de la société qui s'est faite et de la société qui se crée, il sera imperceptiblement entraîné à jouer vis-à-vis du Néo- Libéralisme, et pour l'ensemble du Trade Unionisme, le rôle limité que joua le Labour- Libéralisme de 1875 pour un nombre restreint d'Unions, incitant par une pression constante le parti Libéral à l'action, et se déchargeant sur lui du soin de penser. '

' On peut se demander si, au jour de la scission inéluctable, quoique peut-être encore lointaine, dont aura à souffrir le parti Libéral, ce sera le Labour Party qui subira l'attirance du Néo-Libéralisme, ou si, au contraire, ce sera ce dernier qui sera sensible à celle du Labour Party. J'ai obtenu de l'un des membres les plus en vue de l'aile collectiviste du parti Libéral, de l'un de ceux dont la volonté pourra

Il semble cependant que le Labour Party, pour assurer la croissance et l'épanouissement de tout ce qu'il y a en lui d'instincts et d'énergies constructifs, ait besoin de l'appoint d'une conception identique, certes, à la sienne, mais qui n'émane pas des intérêts qu'il synthétise et qu'il sera toujours tenté de favoriser au détriment des autres, malgré sa volonté de considérer la question économique comme dépassant de beaucoup les nécessités de l'heure présente, malgré son désir réel de tenir compte, dans la solution qu'il croit pouvoir y apporter, de toutes les tendances, progressives ou conservatrices, qui sillonnent ou colorent l'âme collective. Le Radicalisme de 1830 était assez abstrait, assez systématique, assez dépourvu de substance pour recevoir, sans être déformé, l'appui de toutes les classes qui avaient cru trouver en lui la vérité. Le socialisme parlementaire de 1910, tel que l'incarne le Labour Party, quels que soient la liberté d'expression, le désintéressement auxquels il atteigne dans ses régions les plus élevées, là où l'air est le plus limpide, où les calmes spéculations sont le plus aisées, s'alimente

le plus efficacement contribuer à la solution de ce problème si troublant, les deux réponses que voici :

1° Do you tliiiik thcre is to bc in an eaiiy future a scission in flic Libcral party, thc more advanced Libérais forming tlicn a kind of niiddlc-class socialistic party closely allied to the Labour Party f

" In the last few years the Libéral Party has been committed, largely through the influence of Mr. Lloyd George, to an exceedingly advanced programme, and a number of Libéral writers, of whom I may perhaps claim to be one, hâve infîuenced many Libérais in the direction of Collectivist thought. A surprisingly large part of the Libéral Party has accepted the most forward and advanced doctrines, and as you know, there has been no " cave " formed against the most advanced measures which the Libéral Government has proposed. Obviously, if this were carried much further, the " raison d'être " of the Labour Party would disappear, but the action of the Libéral Government in its use of military in regard to the railway strike has, in the last two months, created a new antogonism between the Libéral and Labour Parties. This may grow and prevent the further advance of the Libéral Party in a Socialistic direction. It may also lead to the gain of the Labour Party at the expense of the Libérais, amongst the rank and file of the country. I think the probability is rather that men would leave the Libéral and join the Labour Party as an expression of their différence, than that a new middle class Socialistic Party would be formed."

2" Do you think tliat, on the contrary, the Labour Party will cease ta be a mère labour ori^anisation and become a broader and broadcr socialistic Party ?

" I agrée with the Labour members who hâve answered this question in the affirmative. It seems to me the Labour Party must come to be recognised as the Socialist party, and be that consistently and avowedly. "

par ses racines de la chair et du sang de la classe ouvrière. Il n'a que la vie cjue celle-ci peut et veut lui prêter. Il est ainsi tenu de se soumettre à ses impulsions les plus inconsidérées, d'absoudre ses excès. Nous avons vu dans un chapitre précédent que le Socialisme devait, dans certaines circonstances où le progrès économique se trouvait menacé, se présenter en réaction contre les empiétements possibles du Trade Ujiionisme. Mais cette position ne peut être celle du Labour Party. Il peut tempérer certaines ardeurs, il ne peut exercer ni appuyer une politique répressive. Son impuissance sur ce point est la rançon de la fusion habile qu'il a, dès ses débuts, opérée entre le Socialisme et le Trade Unionisme. Aussi le socialisme du Labour Party, croissance organique, ne peut-il trouver en lui-même, ni dans le terrain d'où il tire sa sève, tout le pouvoir de rayonnement dont il rêve. Par la base, il reste un mouvement de classe. Mais si l'on s'élève, on constate que ses hautes frondaisons se rencontrent avec d'autres, issues d'un sol qui n'est pas le sien, s'unissent avec elles, se perdent en elles. Et ce que l'impossible unification des intérêts ne peut opérer, la jonction des volontés constructives l'opère. Sans cesser d'être lui-même par ses origines, par ses manifestations concrètes, le Labour Party pourra, grâce à la forme qu'a prise son socialisme, collaborer au Parlement avec ceux qui, par un effort de réfîexion, non plus d'instinct, mais consciemment, seront venus au Socialisme, et qui, avec plus d'indépendance, pourront marquer l'étendue et les limites du problème ouvrier. Toute conclusion sur le rôle éventuel du Labour Party est donc implicitement différée jusqu'à ce que nous ayons évalué l'importance et déterminé les effets de la crise interne dont souffre le Libéralisme.

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