LE SOCIALISME DE M" H. G. WELLS
parce qu'il s'est dispersé et s'est spécialisé. Ce n'est plus un pouvoir négatif que nous avons, mais un jiouvoir positif : nous ne pouvons empêcher, mais nous pouvons faire. Cet âge, bien au-delà de tous les âges précédents, est plein d'hommes puissants, d'hommes qui pourraient, s'ils avaient assez de volonté, accomplir des choses prodigieuses. " ' Ce n'est donc plus au Prince, ni à l'Etat, ni aux êtres que la naissance ou les circonstances ont placés dans une situation princière, que le vieil appel " à l'unihcation des efforts humains " doit s'adresser, mais à tous ceux qui peuvent et qui veulent : appel ardent, enthousiaste, et non plus déférence et flatterie. " Du fond de son cœur un homme crie vers la communauté
invisible qui l'entoure ! Quelles choses pourraient être faites
de nos jours ! Quelles choses, en vérité, sont en train de se faire ! Ce sont les secondes qui nous donnent un sens si étendu des premières. Quand je songe aux progrès des sciences physiques et mécaniques, de la médecine et de l'hygiène, au cours du dernier siècle, quand je mesure l'avancement de l'éducation générale et de l'efficacité moyenne, le pouvoir dont on dispose maintenant pour le service de l'humanité, la simple augmentation d'énergie physique ; et quand je compare ces choses à tout ce qui a jamais été mis auparavant à la disposition de l'homme, quand je songe combien restreinte, éparpillée, accidentelle, indisciplinée et non coordonnée, a été la minorité d'inventeurs, d'expérimentateurs, d'éducateurs, d'écrivains et d'organisateurs qui a développé ainsi ces possibilités humaines, qui l'a fait en dépit de l'inattention d'une majorité énorme et sans but, en dépit de la résistance passionnée d'individus obtus mais agissants, mon imagination est prise de vertige, pleine de l'éblouissante suggestion des splendeurs humaines auxquelles un Etat justement organisé pourrait atteindre. " "
Désordre et irresponsabilité, ajustement imparfait et hâtif des forces de production, distribution irréfléchie des richesses sociales, incapacité de discerner les Ans essentielles de la vie, abandon des destinées de la race, de sa santé, de son éducation aux plus limités, aux plus égoïstes des appétits privés, telles sont pour Mr Wells les manifestations les plus caractéristiques du mal dont souffre
' The New Machiavelli, p. 8.
2 Ibid., p. 8.
l'Ant^lctene contemporaine. Le remède, c'est la création d'un esprit collectif, parfaitement efficace, conscient et permanent, capable de réagir sur toutes les entreprises individuelles, capable de déblayer certains terrains et d'en féconder d'autres, Il renouvellera la tentative infructueuse de l'Eglise Catholique, il dégagera " du mélange de traditions sociales apprises au foyer ou à l'école, des indices que lui offrent les coutumes et les affaires contemporaines " un certain nombre d'idées fondamentales. Il pénétrera dans les masses, lesquelles n'agissaient autrefois que comme une couche d'argile, étouffant la voix des meilleurs, mais qui, maintenant, répondront sourdement, " en une vaste impulsion émotionnelle à l'appel qui leur viendra d'en haut." ' Mais un tel esprit n'est-il pas la condition même du Socialisme, qui, à son tour, le féconde et le nourrit ? " Dès que l'on a rendu certaines conceptions claires et universelles, le. Socialisme devient une simple question de science, d'invention et d'intelligence appliquée. " '
L'époque Victorienne, celle de la grande industrie, des prétendues victoires de la volonté humaine sur la nature aveugle, nous paraît singulièrement diminuée, dès que nous considérons l'esprit constructif et coordinateur comme l'agent principal du progrès. Elle n'est plus l'aube d'une vie nouvelle, elle n'est plus un ordre en elle-même. Elle n'est que le nom sous lequel nous englobons une multitude de changements, '' chacun plus impétueux et plus destructif que le dernier en date, mais jamais poussé jusqu'à un degré satisfaisant d'achèvement et de maturité. " ' Elle n'est pas un progrès réfléchi, mais " une sorte de progrès qui a pris le mors aux dents", un progrès improvisé, marchant à une allure sans précédent vers un lieu indéterminé. " L'ère Victorienne fut une expérience hâtive, une épreuve gigantesque, de l'espèce la plus négligente et la plus ruineuse. Je suppose qu'elle fut nécessaire ; je suppose que toutes choses sont nécessaires. Je suppose qu'avant que les hommes se soient suffisamment discipHnés pour apprendre à agir selon un plan préconçu, ils doivent d'abord voir, sous cent formes convaincantes, la folie et le gâchis engendrés par des méthodes inconsidérées, sans but, hasardeuses. Le dix-neuvième siècle a été une époque de démonstrations — dont certaines très impressionnantes — des
• Neiv Woilds foi- Old. p. 285.
2 Ibid., p. 282.
^ The Neii' Machiavclli, p. 45.
LE SOCIALISME UE Mk H. G. WELLS 467
pouvoirs qui sout survenus à l'humanité. " ' Mais on peut douter qu'il ait produit une seule œuvre durable, de celles que nos descendants admireront et estimeront. Qui, dans cent ans, consentira H habiter dans nos demeures, à voyager sur nos routes et sur nos chemins de fer ? Qui doiuiera à notre art et à notre littérature une valeur autre qu'une valeur historie]ue ? Nous avons devant nous un monde qui a été surpris par un énorme accroissement de puissance, de richesse et de liberté, et qui est encore incapable de faire de toutes ces choses un usage social, qui est frappé tantôt par une idée, tantôt par une autre. Son image, c'est une maison non iinie et commencée de tous les côtés à la fois, une maison où les ouvriers ont délaissé les fondations pour s'occuper subitement des futilités de la façade, un réseau de routes qui n'aboutissent nulle part, qui se perdent dans les champs. ''
L'ennemi que le Socialisme a donc à vaincre n'est pas une classe particulière, ce n'est pas une catégorie d'intérêts spécialement menaçants ; c'est, pour Mr Wells, le désordre lui-même, désordre des idées et des institutions, désordre administratif, auquel l'Angleterre doit les désastres et les humiliations de la dernière guerre, désordre des cités, désordre des campagnes, désordre du chômage, désordre des Universités. Le pays n'en sortira que par un éveil de son âme aux nécessités de la vie moderne ; cet éveil sera intelligent, voulu et progressif si l'Angleterre en vient à adopter le point de vue essentiel du Socialisme ; il sera brutal et dramatique, si elle attend de s'être heurtée aux autres peuples à l'esprit plus robuste, à l'éducation intellectuelle plus hardie et plus scientihque, et dont la supériorité, reconnue par le reste de l'Europe, deviendra pour elle une souffrance si intolérable qu'elle devra les provoquer si elle ne veut se résigner à prendre le second rang. ■' A l'heure actuelle, le pays n'a de choix, s'il veut conserver la place qu'il a occupée jusqu'ici, qu'entre un effort immense de tous ses muscles et de tous ses nerfs, qui le tire de sa léthargie et lui fasse sentir l'inanité de ses chères méthodes empiriques, et le châliment d'une guerre qui, mettant en pièces le vieil éditice, serait le prélude bienfaisant de l'œuvre de reconstruction. " Peu m'importerait que son drapeau tombât dans la boue, si seulement son âme pouvait en sortir. " *
' Ibid., p. 45.
- Ibid., p. 46.
•' Ibid., p. 355.
' Ibid.
Mais celui qui connaît le tempérament anglais admettra qu'il ne faut pas trop se lier à ce second mode de salut. La prochaine guerre européenne sera tout simplement humiliante pour l'Angleterre ; elle ne sera probablement pas catastrophique. " Il n'y a pas assez de qualités héroïques dans notre classe gouvernante pour cela... L'esprit qui prévaut dans la vie anglaise — et c'est là un des secrets essentiels de notre durée en tant qu'empire — est fait d'agressivité grossière aux époques de prospérité et de compromis diplomatiques dans les moments de danger ; nous menaçons avec hauteur là où nous le pouvons, et nous nous adaptons là où nous le devons. Ce n'est pas en vain que notre jeunesse des classes supéiùeures et des classes moyennes a été éduquée par des maîtres de la plus haute distinction, érudits et gens du monde, qui sont capables de soutenir très honnêtement que le Darwinisme n'a point bouleversé la notion de la chute historique de l'homme, que le cricket constitue un entraînement moral, et que le Socialisme outrage les enseignements du Christ. Une sorte de dextérité dans l'art de fuir, empreinte de dignité, telle est la récompense nationale... La guerre de préparatifs qui s'est déroulée depuis vingt ans se terminera peutêtre comme un combat simulé, sur la décision d'un arbitre. Nous prendrons fièrement, mais très fermement la seconde place. " ' De même pour les colonies, l'Inde en particulier. Le jour où une politique d'espionnage, de contrainte futile et cruelle sera moins forte que l'esprit d'insurrection, si légitime chez un peuple intelligent " qui doit rester assis au banquet des possibilités contemporaines, la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos, " l'Angleterre saura se retirer, après un habile compromis. Elle n'est pas assez orgueilleuse pour se laisser ruiner par l'Inde, comme l'Espagne par son empire. '' En outre, ajoute Mr Wells, comme on apprend dans nos écoles publiques à nos futurs gouvernants à avoir un sain respect pour la force..., nous serons capables d'abandonner l'Inde, tout en ayant l'air d'y rester. C'est là notre nouvelle méthode. " " On assistera à une répétition de l'action diplomatique Sud-Africaine. Les vainqueurs de facto deviendront des " Bretons loyaux ", et la démocratie anglaise célébrera triomphalement cette retraite. ^
Mais, même dans le domaine des activités concrètes, dès que l'on considère les problèmes les plus réalistes, les plus mécaniques en
' The Nt'iv Macliiavclli, p. 354.
- Ibid.. p. 357.
•' Ihid.
LE SOCIALISME DE Mk H. G. WELLS 469
apparence, de la distribution et de l'échange, la tâche d'organisation du Socialisme apparaît urgente et complexe. Remarquons bien qu'il ne s'agit pas de sacrifier les activités individuelles aux activités collectives. Dans une Société en voie d'évolution, où les innovations, les expériences de toute nature, fertiles en échecs ou couronnées de succès, sont plus eue jamais nécessaires, il importe de laisser à l'individu certains profits qui contrebalancent certains risques. L'Etat doit parer aux abus comme au désordre ; il doit adopter, pour maintenir une harmonie relative clans les rapports humains, certaines formules générales. Il doit avoir le souci du permanent, mais il doit en même temps chercher à maintenir à la Société dont il est le suprême organe son caractère dynamique. Il ne peut le faire qu'en autorisant les expériences privées, et en leur donnant son appui. Il doit comprendre que chaque homme ou chaque femme qui veut contribuer au j-jrogrès est obligé de violer la loi du précédent, de transgresser les règles courantes, et de faire une nouvelle expérience pour marquer la direction de la force vitale. ' L'E)tat incarne la moyenne, l'espèce, qui est elle-même " l'accumulation des expériences de tous ceux de ses individus qui ont réussi depuis ses commencements". Il est le plateau uni, en voie d'ascension, sur lequel se tiennent les individualités." Mais il importe que celles-ci émergent sans cesse des rangs de l'espèce pour tenter quelque chose de neuf, et, ensuite, échouer, périr ou triompher, laissant en fin de compte sur le monde la mare^ue intellectuelle, matérielle ou morale de leur tentative. La querelle déjà vieille de l'Individualisme et du Socialisme est épuisée. Autour de nous l'Individualisme est teint de Socialisme, le Socialisme d'Individualisme. En tant que terme pur, absolu, chacun d'eux n'est qu'une absurdité, une étiquette qui tient encore à une bouteille vide : " L'un ferait des hommes les esclaves des violents et des riches, l'autre en ferait les esclaves des fonctionnaires d'Etat ; le chemin de la raison court, sinueux peut-être, dans la vallée intermédiaire."^ C'est donc quantitativement, et non qualitativement, qu'il faut juger des mérites relatifs des deux doctrines, car à mesure que notre ordre politique et économique se fait plus socialisant, notre idéal moral tend à la reconnaissance de plus en plus pleine des revendications de l'individu.
' A Modem l'topid, p. 93.
- Ibid., p. 93.
•■' Ibiil.. p. 92.
Un Socialisme d'initiatives hardies n'est donc pas incompatible avec la liberté. Mais l'Individualisme auquel Mr Wells s'oppose, c'est celui qui allie un but étroit à des moyens mesquins, celui qui spécule sur l'ignorance, la peur et la crédulité, l'Individualisme " d'une foule de petites gens qui font avec obstination et ignorance, chacun à la façon dont il l'entend, des choses discordantes, chacun grognant et montx'ant les dents devant son petit morceau de propriété comme un chien attaché à la queue d'une charrette. " ' C'est l'Individualisme étriqué de Kipps, l'Individualisme cynique de Tono Buugay.
Mr Wells nous montre dans le premier de ces romans quelquesunes des formes attardées de la petite propriété, et il nous dépeint les âmes qui ont été façonnées dans un tel milieu. Vanité et médiocrité, voilà ce qu'on rencontre chez la mère de Kipps, qui préfère pour son tîls à l'instruction solide et honnête de la " Board School " celle que fournit une "Académie pour Jeunes Gens du Monde ", où l'on persuade à des veuves crédules que leurs tils pourront acquérir, moyennant une rétribution minime, des notions suffisantes pour faire une " carrière commerciale ". En réalité, tous les instruments de travail dont disposent les élèves se réduisent à deux cartes — l'une d'Afrique, l'autre du Wiltshire — ramassées à bon compte clans une vente publique, à " quek]ues éprouvettes, à un trépied, à une cornue de verre, et à un brûleur Bunsen endommagé, enfermés d'ailleurs dans une armoire vitrée ", qui sont là pour prouver " que le laboratoire scientifique mentionné dans le prospectus n'était pas pure vantardise ''. ' Tout l'enseignement du Français se trouve réduit à c]uelques dialogues '' sur le blanchissage du linge d'un voyageur ou sur les différentes parties d'une salle d'Opéra ", agrémentés par les réfiexions personnelles d'un maître qui a lui-même appris ce qu'il sait de notre langue dans uwq école privée d'Angleterre et qui, de temps à autre, rafraîchit ces connaissances sommaires par quelques semaines passées à Dieppe en flâneries et en basses aventures ^. Le tout accompagné pour les pensionnaires du port d'un " mortar board ", signe apparent et indéniable de la plus haute distinction sociale. Le culte exclusif et étroit d'un savoir-vivre de surface, une peur invincible de tout abandon, voilà ce qui caractérise l'oncle et la tante de Kipps qui, dans leur petite boutique de New Romney,
' The \cw MticliKivdli, p. 144.
" Kipps, p. 14.
3 Ibid.
LE SOCIALISME UE Mk H. G. WELLS 47 1
pleins de méliance pour leurs voisins et pour le monde en général, ne voient passer que l'ombre de la vie. Une parodie d'efficacité, qui n'est d'ailleurs qu'une exploitation sans scrupules de ceux qu'il emploie et de ceux qu'il sert, voilà ce qu'on trouve chez Shaltord, propriétaire du " Folkestone Drapery Bazaar ", auquel Kipps est confié pour être guidé par lui durant ses premières années d'apprentissage, et qui a su ériger en " système " les expédients et les fraudes auxquels d'autres hommes de sa classe se contenteraient d'avoir recours au fur et à mesure de leurs besoins. C'est le numérotage " 3 à 7 '' de ses magasins sur les en-têtes de factures, alors qu'en réalité ceux-ci occupent dans la rue les numéros 3, 5, et 7 ; c'est une erreur constante et voulue de quelques pence dans l'escompte des relevés de ses fournisseurs, et c'est l'omission de la même somme dans les chèques qu'il écrit. Le personnage est complété par l'importance administrative qu'il donne à sa correspondance la plus futile, par la recherche des termes techniques qu'il accumule " comme la punaise rouge accumule la saleté ", par le culte des abréviations inutiles, par le sacrifice des règles de la grammaire et de la syntaxe anglaises à cette efficacité de mauvais aloi.' Enfin le caractère de Kipps lui-même est fait de naïveté, d'admirations enfantines, d'engouements inconsidérés. Kipps est incapable de modifier sa propre structure mentale et de jouer un rôle social quand, par un brusque coup de dé, sa situation de fortune vient à être changée. Il dépense les biens dont il dispose d'une façon aussi irréfiéchie qu'il dilapide la tendresse naïve et discrète qui sommeille dans son âme d'adolescent. On sent que, pour Mr Wells, cette Société porte une lourde responsabilité qui, sous prétexte de non-intervention dans les rapports individuels, permet un pareil rétrécissement, un pareil naufrage des âmes. A la vue du milieu où Kipps évolue et de Kipps lui-même, Mr Wells n'est pas saisi, comme l'aurait été Dickens, d'une sympathie
' ■' He was the sort of inan who is iu)t t)nly ignorant but absolutcly incapable of English. When he wanted to say he had a sixpenny-ha'penny longcloth to sell, he put it thus to startled customers : " Can DO you one, six-haU", if y'Uke." Heahvays omitted pronouns and articles and so forth; it seemed to him the very essence of the efticiently business-like. His only préposition was " as " or the compound ''as per ". He abbreviated every word he could ; he would hâve considered himself the laughing-stock of Wood Street if he had chanced to spcll socks in any way but "' sox ". But, on the other hand, if he saved words hère he wasted them there ; he never acknowledged an order that was not an esteenicd favour, nor sent a pattern without begging to submit it." Kipps. p. 3(S.
instinctive, d'un attendrissement sans mélange. Sa pitié est teintée d'ironie, parfois de colère. 11 songe à la misère de ce qui est, à la beauté de ce qui pourrait être, au parti qu'une Angleterre plus une et mieux coordonnée tirerait de toutes ces bonnes volontés, de tous ces dévouements aujourd'hui sans emploi, ou qui ne se trouvent stimulés que par de puériles illusions. Ces choses ne font pas pour lui partie d'un ordre nécessaire, bienfaisant. Leur valeur pittoresque n'absout pas leur infamie morale. Dans un monde stable et hiérarchisé, elles pouvaient constituer une petite terre à part, où fleurissaient certaines vertus, dont la résignation n'était pas la moindre. Dans un monde en mouvement, ouvert à tous, où chacun peut prétendre jouer un rôle, elles ne constituent plus qu'un bas-fond.
A l'autre extrémité de l'échelle, nous trouvons l'activité du lanceur d'affaires, l'individualisme qui a su détourner à son profit, faire servir à ses tins anti-sociales le vaste et puissant mécanisme financier qu'a créé le XIX* siècle. Le crédit, la mobilité parfaite du capital, tout ce qui devrait contribuer à augmenter la sécurité et le bien-être, tout cela est mis à la disposition du premier aventurier venu. L'enchanteur, jadis condamné au bûcher, devient le maître d'un pays, de son art, de sa presse, édifie des fortunes en un jour, accumule les ruines. Nous voyons clans Toiio Biiiigay comment le charme opère. Une bouteille d'eau distillée teintée d'un vague stimulant (la quantité d'eau croissant d'ailleurs proportionnellement au succès), un produit plutôt nocif proclamé d'une application universelle, une sorte de trust des accessoires d'ameublement, et voilà Londres aux pieds d'un homme, lui laissant le libre usage de trente millions de livres sterlings. C'est à ce taux que la communauté paye l'ancien pharmacien de Wimblehurst, failli et dilapidateur des biens de son neveu mineur, " pour être assis dans une pièce, à concevoir et à lui débiter des mensonges. Car il ne créait rien, n'inventait rien, n'économisait rien. Je ne puis alléguer qu'une seule des grandes affaires que nous organisâmes ait ajouté quelque valeur réelle à la vie humaine. Plusieurs de ces affaires, comme celle de Tono Bungay, étaient, pour quiconque juge honnêtement, de pures escroqueries, le don contre de l'argent d'une chose inexistante revêtue de réclame... Je songe à la longue procession de gens qui venaient s'asseoir devant nous et nous soumettaient tel ou tel projet. Tantôt c'était un procédé pour vendre du pain sous un nom de fantaisie et pour échapper de la sorte aux lois
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 473
sur les poids, tantôt c'était l'histoire d'un gisement insoupçonné de minerai, tantôt un succédané bon marché et immonde de tel ou tel article de nécessité commune, tantôt la trahison d'un employé trop bien informé, soucieux de devenir notre associé. " ' Ainsi, malgré le labeur de tout un peuple, malgré les lignes de chemins de fer qui s'allongent, malgré les cités qui montent vers le ciel, malgré les usines qui bourdonnent, les fonderies qui rugissent, les vaisseaux qui sillonnent la mer, un groupe de riches possesseurs dirige, jouit, fait naître à son gré, et selon ses intérêts du moment, la confiance ou le doute des individus dans l'essor de la civilisation, fausse les calculs, enfle les dividendes, et transforme en désastres nationaux ses misérables échecs.'
Mais ce n'est encore là qu'un désordre de surface, un désordre qui n'affecte que certaines unités humaines, et pour lequel le remède pourrait être prompt. C'est surtout par son indifférence pour l'avenir de la race, par son refus de considérer franchement et sainement ce que devraient être les rapports des sexes, par son manque presque total d'idées sur la façon dont devraient être façonnés l'esprit et le corps des futurs citoyens, que l'Etat moderne se montre au-dessous de sa tâche. Il réglemente le travail, il réglemente les services publics, mais il permet à la génération qui vient de se former à sa guise, ou plutôt il en abandonne la formation, selon le hasard des naissances, à des êtres dont il n'a pas éprouvé les capacités, et que, par contre, il n'encourage pas quand ils se montrent dignes du rôle qui leur est contié. De la maternité il ne fait jamais, ainsi qu'il le devrait, une fonction ; '' et quant à la paternité,
' Toiiû Biiiigciy, p. 2\2.
- Ibid.. p. 214.
■' " Motheiiiood, which \ve still in a muddle-headed way seem to regard as partlv self-indulgence and partly a service paid to a man by a woman, is regarded by the Socialist as a benefit to society, a public duty done. It may be in many cases a duty lull of pride and happiness — that is beside the mark. The State will pay for children born legitimately in the marriage it will sanction. A woman with healthy and successful offspring will draw a wage for each one of them from the State, so long as they go on well. It will be her wage. Under the State she will control her child's upbringing. How far lier husband will share in the power of direction is a matter of détail upon which opinion may vary — and does vary widely amoug Socialisls. I suppose for the most part they incline to the conception of a joint control. So the monstrous injustice of the présent time which makes a mother dépendent upon the économie accidents of her man, which plunges the best of wives and the most admirable of children into abject poverty if ht- liappens to die, which visits his sins of waste and carelessness upon
il lie cherche pas à savoir dans quels cas elle doit être tavorisée dans quels cas entravée. Sans doute il est dangereux de déclarer à priori que des individus atteints de certaines tares ou ayant encouru certaines peines doivent être mis dans l'impossibilité de se reproduire ; l'hérédité, les résultats des croisements ne sont encore pour nous que matières à hypothèses ; ' mais, du moins, nous pouvons dès à présent augmenter la qualité des naissances moyennes en supprimant dans nos lois ce qui sert d'abri au monopole et à la stupidité et ce qui s'oppose à l'effort de l'homme issu des couches les plus pauvres, qui, bien que possédant des dons très nobles, est obligé d'acheter au prix de toute descendance son développement personnel. Il faut abandonner cette lamentable superstition que '' le génie se manifeste en dépit de tous les obstacles ''. Le savant a besoin, tout comme l'homme du commun, " de nourriture, de vêtements, d'honneur et d'attention ". Il a besoin, pour ne pas être découragé, d'une partie des égards qui "sont répandus à profusion sur des charcutiers ou sur des brasseurs " ; il en a. besoin, non comme récompense, mais comme stimulant. "
Après la naissance, l'éducation de l'enfant doit être une œuvre grave, presque sacrée, nécessitant une dépense énorme de science et d'amour, et pour laquelle il ne faut se lier ni à l'instinct ni à la nature, forces chères à l'Individualisme. Nous avons affaire à un être aussi tendre que la cire et qui sera ce que nous saurons le faire. C'est de notre vigilance que dépend l'équilibre de son imagination, de sa sensibilité et de son intellect, c'est nous qui ferons surgir ses premières associations. Nous devrons, à l'heure où sa langue se délie, être ménagers de ses peines, lui montrer tout de suite la voie qu'il cherche obscurément, et cela malgré le charme que peuvent avoir pour nous ses tentatives infructueuses et ses hésitations. ' Plus tard, enhn, sur les bancs de l'école, nous devrons graduer notre enseignement de telle sorte qu'il ait toujours un sens complet pour le maître comme pour l'élève, et qu'il soit en même
them far more than upon himselt, will disappear. So too the still more monstrous absurdity of vvomeh discharging their suprême social function, bearing and rearing children in tlieir spare time, as it were, while tliey " earn their living" by contributing some half niechanical élément to some trivial industrial product, will disappear, " Socialism and tlic Family, pp. 58-59.
' V. Maiikiiid in the Maki 11^, pp. 25-27.
-' Ibid., p. 33.
•* Voir notamment les deux beaux chapitres de Maiil^nui ni tlic Makiiii^ : "The Problem of the Birth Supply " et "The Beginnings of the Mind and Language ".
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 475
temps une préparation à une culture plus haute. ' Bref, l'Etat s'insurgera contre le gaspillage, contre le mauvais emploi des forces vitales ; il imposera à l'individu le respect de ces forces. Il prendra la défense de la race contre ceux qui ne voient dans l'existence "qu'une succession de plaisirs, d'émotions et d'intérêts". ' Il ne se résignera pas à mettre au compte de la fatalité les défaillances, les errem-s de l'espèce. Sa philosophie ne s'accommodera jamais, comme celle d'un Marc-Aurèle, de voir la mort triompher de la vie. '' Il sera en perpétuelle réaction contre " les masses qui s'embarquent collectivement dans des entreprises n'ayant aucun rapport détiuissable avec la vraie besogne de ce monde ". Il sait que chez presque tous les individus, il ne trouvera ni souci profond, ni hostilité déclarée pour ce qui devrait être l'œuvre essentielle de l'humanité, mais la plupart du temps une collaboration inconsciente ou une ignorance naïve. Il aura donc à exercer un choix, et dans ce choix il sera guidé par l'idéal nouveau qui, peu à peu, se substitue à celui de l'Humanitarisme des Droits de l'Homme et de l'Egalité Humaine. Il jugera "toute institution, tout mouvement, tout parti, selon qu'il sera la cause plus ou moins réelle de naissances saines et pleines d'espoir, et selon les progrès quantitatifs et qualitatifs, attribuables à son iuHuence, qu'aura accomplis chaque génération de citovens nés sous 'cette dernière, vers un modèle de vie plus élevé et plus vaste ". ^ *
Ainsi, dans tous les cas, le Socialisme est pour Mr Wells une révolte de l'esprit contre le laissez-faire et le laissez-aller, une révolte des forces progressives contre ce qui, dans notre organisation maïuifacturière, dans l'agencement de nos demeures, dans la procréation, dans la nutrition et dans l'éducation de nos enfants, produit ici l'excès et la dégénérescence, là la privation et la mort. Il exige que l'humanité " cesse de présenter les apparences et de suivre les méthodes d'une foule, alors qu'elle devrait suivre les méthodes d'une armée." Tandis que l'homme de science cherche à tracer une carte régulière du " désert à demi exploré des faits ", le Socialisme cherche à tracer le plan méthodique " du désert à demi conçu de l'effort humain ", '' plan qui n'aura ni la rigueur ni la belle ligne de
' V. le chapitre " Schoolinj^ ".
- Maiikind in tlic Makiiiii, p. ii.
■' Ibid., p. 12.
'' Ibid., p. 14.
5 Ni'it' Worlds for Old, p. 26.
celui de l'architecte, car ce dernier n'a prise que sur la pierre morte et sur le bois, tandis que le socialiste dispose d'éléments qui résistent et qui luttent ; mais qui fera plutôt songer à celui du jardinier qui taille et émonde. ouvre de larges et splendides points de vue, prépare la terre pour que d'elle jaillissent les plantes gracieuses et odorantes, plan vivant et persistant fait pour des choses qui vivent et qui croissent, plan qui se développe et qui se renouvelle à mesure que de nouvelles possibilités sont perçues. '
Mr Wells croit en un pouvoir qui ne se lie point aveuglément à la Nature, pas plus qu'il ne dispose d'elle librement. Il n'attend rien d'un épanouissement complet des instincts ; mais en revanche, il n'a que dédain pour ceux qui veulent établir une symétrie parfaite parmi toutes les forces de croissance spontanées ou réfléchies et qui s'imaginent qu'il est une organisation économique et sociale qui puisse, par un acte imique, les soumettre et les rendre du coup bienfaisantes.
Par le premier de ces traits, Mr Wells se présente en opposition avec la classe d'Utopistes dont William Morris fut le plus illustre représentant. Il ne voit aucun mal à ce que l'homme ait cessé d'être " un produit naturel ", et il découvre, au contraire, de grands inconvénients à ce qu'il en redevienne un. Il croit, certes, aux vertus de désintéresseiuent et de sympathie, au désir inné d'harmonie et de beauté, mais il ne croit pas que l'absence de toute contrainte et de toute règle soit nécessaire à leur éclosion. Pour lui, la civilisation va du simple au complexe, et non du complexe au simple. Ce n'est que par d'iniinis labeurs que l'homme obtient sa liberté, qu'il la préserve et qu'il l'accroît. Ce n'est que par un effort constant qu'il rend supportable pour lui-même le contact de ses semblables et des lieux c]ui l'environnent. Nous nous leurrons si nous nous figurons que la disposition plus saine et moins coûteuse de nos demeures, la souplesse de nos vêtements, l'aisance de nos manières, le sourire de nos enfants, la sécurité et la rapidité de nos courses à travers la campagne, sont autre chose qu'une conquête de l'esprit scientihque, de l'esprit de coordination et d'organisation. Une civilisation ne se maintient pas grâce à la sympathie des créatures les unes pour les
' .Vr<c' IVorlds for Old, pp. 26-27.
LE SOCIALISME DE Mk H. G. WELLS 477
autres, mais grâce à un vaste dessein commun d'améliorer et de purifier, grâce à des lois justes, grâce à un gouvernement sage. L'être humain, en dehors des cas d'attraction sexuelle, n'est irrésistiblement poussé vers un de ses pareils ciue si celui-ci a été préalablement préparé, discipliné phvsiquement et moralement. En dehors de ces conditions, il n'y a c]ue promiscuité. " L'homme naturel, grand, nu, vertueux, au teint de rose, buvant de la claire eau de source, mangeant les fruits de la terre, et vivant en plein air jusqu'à quatre-vingt-dix ans, est une fantaisie. Le vrai sauvage est un nid pour les parasites du dedans et du dehors ; il pue, il pourrit, il meurt de faim. Quarante ans sont pour lui un âge avancé. Il est aussi plein d'artihces que son frère civilisé, mais il n'est pas aussi sage. " ' Il ne prend pas spontanément la route la plus courte, ne s'habille pas avec modestie et distinction, n'adopte pas la nourriture que supporteraient le mieux ses organes, ne construit pas la maison la mieux aérée et de l'entretien le plus aisé. Il va au hasard, trébuche, porte des ornements puérils et chargés, regarde avec défiance tout nouveau venu, se terre pour avoir chaud. Les êtres charmants et libres de Morris ne sont d'ailleurs pas des êtres naturels. Ils sont les derniers et exquis produits d'une civilisation millénaire ; ils portent dans leurs veines tous ses raffinements ; ils ont proiité de toutes ses expériences ; ils en sont si maîtres qu'ils jouent en quelque sorte avec elle, l'arrêtent et la remettent en mouvement selon leur caprice. Ils goûtent, après une longue fatigue, une heure de calme loisir durant laquelle les métiers cessent leur bourdonnement. Mais seule l'imagination peut faire de cette heure une éternité ; seule elle peut se permettre d'ignorer, de voiler le mécanisme complexe qui a fait des habitants de '' Nulle Part " un peuple de demi-dieux satisfaits, s'harmonisant avec un paysage de rêve où chacun de leurs gestes se reflète.
Mais Mr Wells voit autant d'harmonie dans l'effort que dans le repos, dans le gonflement des muscles que dans leur relâchement ; il voit autant de dignité virile dans le regard qui se fixe attentivement sur chacune des pièces de la machine, que dans celui qui Hotte mollement sur des rives ensoleillées. Il sait que la prétendue simplicité de la Nature n'est au fond que la synthèse de forces innombrables dont le sens nous échappe, mais il ne sait pas moins que nous créons et que nous dirigeons les forces dont l'accord réalisera peut-
' Mankiiid in tJic Makini^, p. 36.
être la simple harmonie des rapports humains. Xous sommes sujets dans le premier cas, législateurs dans le second. Nous ne ferions que perpétuer le désordre présent en confondant ces deux attitudes. Nous pouvons aimer le grand mystère de la Nature, l'infini qui retrempe les âmes, qui a sur elles l'influence d'un bain salutaire dans les périodes de détente ; ' mais, dans celles où l'activité s'impose, où nous devons être en réaction agressive contre le désarroi ambiant, seuls les individus " relâchés ou d'esprit paresseux ", ceux qui veulent " iuir toute peine et toute austérité " ', continuent à s'abandonner au courant de l'nistinct. La Nature a son domaine, nous le nôtre ; elle a ses destinées, nous les nôtres. Pour accomplir les siennes, elle est formidablement équipée, elle possède un système complet, robuste, efficace et délicat ; pour accomplir les nôtres, nous n'avons rien qu'une ébauche d'organisation, que des lois hâtivement tracées, contre lesquelles la plupart de nous sont perpétuellement en révolte. Avons-nous donc droit à ce repos que la Nature, sûre pourtant d'elle-même, ne connaît pas ? Notre seul motif d'orgueil, en même temps que notre espoir, n'est-ce pas justement l'empreinte marquée par nous sur cette terre qui nous ignore, n'est-ce pas tout ce qui rapproche l'homme de l'homme, tout ce qui est l'expression concrète de l'âme de l'humanité : nos ponts et nos viaducs hardis qui enjambent les vallées, nos tramways qui glissent aux flancs des montagnes, nos prairies bien irriguées, nos machines légères qui •' semblent dévorer l'herbage '' ^, nos habitations chauffées à la vapeur, nettoyées par le vide, aux angles arrondis pour empêcher la poussière de s'accumuler, et où, dans les moindres objets, on note "' cette simplicité finale, cette finesse exquise de contours qui sont le fruit d'un effort artistique soutenu " ? * Les partisans du retour à la Nature, " créatures de pose et de vanité ", n'auront ainsi pas même l'excuse de préconiser un retour vers la beauté. Il n'y a de beauté que dans la victoire, ou que dans une adaptation consciente des movens aux fins. Couvrir son corps de peaux, se nourrir d'herbes ou de baies, c'est plier devant un pouvoir que l'on ignore, c'est se laisser adapter, c'est accepter le pire et s'en vanter. Au contraire, " il n'y a rien dans iios machines, il n'y a rien
' Mr Wells rend d'ailleurs oblijjjatoires ces périodes d'isolement dans A Modcnt Utopia, Ch. IX, § 7.
^ Maukind in Ihe Makirig, p. 36.
•* A Modem Utopia, p. 127.
■• Ibid.. pp. 107-109 et Anticipations, pp. 106- 11 2.
LE SOCIALISME DE Mk H. G. WELLS 479
dans nos voies ferrées, dans nos ponts de fer et dans les projets de nos ingénienrs qui les oblige à être laids. La laideur est la mesure de l'imperfection ; une chose faite par l'homme est surtout laide en proportion de la pauvreté de la pensée qui l'a engendrée, de l'impuissance de son auteur à saisir pleinement le dessein qui est en elle. " C'est l'atmosphère qui fait l'art : si l'atmosphère est bonne, l'art croît partout ; si elle est mauvaise, il ne croît nulle part. Si nous réduisions en miettes et si nous enterrions nos hauts fourneaux, nos machines, nos usines, et si nous nous livrions de nouveau au travail manuel, à l'élevage des moutons et des porcs, restant enveloppés comme nous le sommes à présent de fraudes et d'incertitude, nous ne produirions toujours que gêne et que malpropreté ; la société serait encore l'image " gauche et décharnée " de notre désordre intellectuel et moral. '
Mais si le Socialisme doit éviter le piège du retour à la Xature, il doit aussi, selon Mr. Wells, se tenir en garde contre son propre idéal, lutter contre la tentation de créer pour l'homme une seconde nature. Il peut demander certains sacrifices aux individus, il peut leur demander de renoncer à cette " prodigalité de liberté" qui est la négation de la liberté générale. Mais il ne peut oublier que la vie n'a de signification — la vie qui est amour et haine, attraction et répulsion — qu'autant qu'elle oppose ou rapproche des êtres différents, aux mobiles et aux tendances infiniment variés. Le point de vue moderne est le point de vue pragmatiste. L'Unique seul a une signification et une réalité. " Il n'y a pas de bien ni de mal absolu, il n'y a pas de questions qualitatives, mais seulement des ajustements quantitatifs. " - Et quand même notre loi, notre plan seraient les plus sages de tous, il ne faudrait pas espérer les voir adopter par chacun, car il n'y a " que des choses mortes, des choses incapables d'exercer un choix, pour vivre dans une obéissance absolue à la loi ". A l'heure où l'ancien ordre social est partout rompu, où partout les groupements artificiels tombent en déliquescence, où les rites de conduite, de préséance, et jusqu'à ceux d'amusement, se trouvent surannés, c'est foHe que de songer à une orthodoxie socialiste. C'est folie de croire que tous les intérêts privés capituleront dans un souci unanime du bien public. Quoi qu'on fasse, l'homme restera "une créature de concurrence " ; l'Etat pourra \arier et élargir ses conceptions, il ne pourra lui épargner " le drame émotionnel de la
' A Modem Ulopiii, p. 114.
' Ihid., p. 45.
lutte", les joies et les humiliations, car il vit " au milieu du succès et des échecs, de même qu'il vit dans l'espace et dans le temps. " ^ L'Utopie moderne aura donc ses égoïstes, ses vicieux et ses incapables, de même que ses criminels, et chacune de ces classes devra être traitée isolément. Elle aura aussi ses indifférents, ceux qui mettront, tel le personnage du Botaniste, leur sentimentalité puérile et leurs aventures passagères' au centre de l'évolution. Mais même ses citoyens les plus ardents, ses intelligences les plus constructives, ne lui appartiendront pas exclusivement. Ils seront les esclaves de leur passé, des accidents de leur passé, d'institutions qui, " irrationnelles ou absurdes, auront, en vertu de leur contact avec les individualités, une apparence de réalité et de justesse que ne peut posséder aucune des choses qui n'ont pas encore été expérimentées." Ces institutions ont été baptisées dans le sang, adoucies, arrondies en quelque sorte par l'usage, et à côté d'elles la réforme qui a été " simplement proposée, simplement suggérée ", toute logique et toute nécessaire qu'elle soit, semble " étrange et inhumaine dans ses contours clairs, durs, inflexibles. " ■ Partout des individus, des êtres en voie de devenir. Partout l'Unique. Rien ne dure, rien n'est ferme, rien n'est certain. Partout l'impossibilité de déterminer l'aspect fondamental de la société, celui que le prochain changement ne modifiera pas.
Le Socialisme, avons-nous dit, est pour Mr Wells une volonté d'organisation ; mais cette volonté n'est pas une chose abstraite, une simple figure de langage ; son œuvre, d'autre part, doit être beaucoup trop précise et étendue pour qu'elle puisse être appelée une tendance obscure ; il faut qu'elle surgisse de certaines cellules sociales ; il faut que certaines classes, certains individus, possèdent déjà une notion de ce qui est à faire, et aient pris leurs responsabilités. Il faut, en un mot, que nous sachions quels éléments ont effectué à l'heure présente une coordination partielle des rapports humains, et quels éléments se trouveront prêts à contribuer plus tard à leur coordination totale.
Or, selon Mr Wells, l'erreur fondamentale serait de croire que c'est de l'ensemble des atomes sociaux, agissant unanimement et paral-
' A Modem Utopia, p. 139.
^ Ibid., p. 21.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 48 I
Iclenient, que dépend l;i solution du problènie que le Socialisme doit résoudre. L'organique ne naît pas de l'inorganique, le conscient de l'inconscient ; le progrès ne peut résulter que de l'apparition d'une série d'agents sociaux qui préciseront leurs contours, qui accentueront leur relief, qui verront plus clair en eux et autour d'eux. Le Socialisme est donc aux antipodes de la forme actuelle de gouvernement c]ue nous intitulons démocratique. Ce n'est pas de la Démocratie elle-même, état préliminaire, " leurre verbal '', que sortira l'avenir, mais des éléments variés qu'elle recouvre de son manteau et aux voix nuancées desquels sa clameur discordante impose le silence.
Nous vivons sur une équivoque. '' L'époque actuelle est constamment qualifiée de démocratique ; la Démocratie, prétend-on, a influencé tout à la fois l'art, la littérature, le commerce et la religion ; " non seulement la pensée contemporaine accorde à la Démocratie, dans l'agencement des lois, dans l'évolution des peuples civilisés, une intluence prédominante, mais elle admet même de bonne foi que sa prédominance deviendra de plus en plus écrasante. ' Elle la considère, non comme une image commode qui dispense d'une réflexion plus profonde, mais comme une sorte d'être substantiel ayant sa vie propre, sachant vouloir et commander.
C'est là. la conception courante ; elle ne peut résister à l'analyse. " Je ne connais, écrit Mr Wells, dans nos Etats naodernes, aucun gouvernement démocratique électif que l'on ne puisse en cinq minutes réduire en poussière par le raisonnement. '' - L'idée démocratique, c'est l'idée d'une liberté sans entraves ; c'est la revanche de l'individu sur toutes les restrictions et sur tous les privilèges spéciaux. " Politiquement, c'est la négation du droit pour une personne ou un groupe de personnes déterminées d'agir, en vertu d'un pouvoir ou d'une capacité intrinsèque, dans l'intérêt de la communauté tout entière. " ' Elle est donc associée à l'idée de représentation. Le gouvernement issu d'elle est fondé sur l'élection ; le gouvernant est, en théorie du moins, '' le délégué et le serviteur de la volonté populaire. " Elle n'est donc défendable que s'il y a une volonté populaire et que si celle-ci " est la somme nette des volontés de tous les citoyens de l'Etat. " *
Mais ce postulat n'est lui-même que la plus téméraire des hypo-
' Anticipations, p. 145.
^ Ibid., p. 147.
' Ihid., p. 146.
* Ibid.
thèses. La Démocratie porte la marque de ses origines. Elle n'est pas le résultat " d'une conviction intellectuelle ", mais le produit encore vivace d'une période de décomposition ; elle n'est qu'un compromis. Elle date, pour l'Angleterre, d'un temps où des facteurs sociaux nouveaux et d'une influence puissante : le manufacturier organisateur, l'ouvrier intelligent, le fermier habile, apparaissent et se heurtent à d'anciennes classes et à d'anciens systèmes, alors déliquescents, incapables d'accaparer et de guider le mouvement industriel, mais trop obstinés pour se résigner à abandonner aux promoteurs de ce dernier la direction des affaires du pays. Nous n'avons ainsi, à la lin du XVIIP siècle, qu'une juxtaposition de puissances informes ; l'affaiblissement d'un ordre de choses suranné se produit simultanément avec le développement de la masse embryonnaire d'un ordre nouveau. " Aucune formule définie de reconstruction ne fut dégagée, ni ne l'a été depuis cent ans. " ' Les classes qui, en fait, étaient maîtresses de l'évolution, mais qui ne pouvaient déplacer à leur profit l'axe du gouvernement, qui refusaient de subir la loi des rois, des nobles et des privilégiés de toute nature, mais qui ne pouvaient se substituer à eux, trouvèrent un refuge ainsi qu'une revanche dans la doctrine qui proclamait à la fois l'inaptitude de l'individu isolé à traduire les aspirations de ses contemporains sans qu'il eût reçu d'eux un mandat, et l'infaillibilité de l'humanité considérée dans son ensemble. Dans tout ce processus, le peuple souverain, '' assumant consciemment et définitivement le pouvoir ", n'avait eu aucun rôle. '
La formule démocratique n'est donc qu'un symbole de négation, que l'on peut faire servir à tous les usages, et qui n'est spécialement destiné à aucun ; traduite concrètement, elle nous offre l'image d'une masse grise, uniforme ; mais — • et ceci est essentiel — cette uniformité grise est due, non à la monotonie des éléments constitutifs, mais à leur bizarre accouplement, à leur fusion artificielle, qui cesse d'ailleurs dès que ces éléments se retransforment, pour la vie de tous les jours, en autant de facteurs agissants. ^
Pourtant, même dans la sphère du gouvernement, il faudra bien que, tôt ou tard, les capacités s'affirment, que l'influence politique soit proportionnelle à la science et à l'éducation. Il faudra bien qu'une couleur redevienne prépondérante, que ceux qui ont été ou
' Aiilicipcilions, p. 149.
- Ibid., p. 150.
s Ibut
LE SOCIALISME DE Mk II. G. WELLS 483
qui se sont préparés au rôle de pilote soient mis au t^onvernail. Jusqu'alors, aucune organisation ne sera possible, le Socialisme ne sera qu'un vœu, formulé dans un rêve. Nous parlons d'organisation, mais nous ignorons les organisateurs. " La démocratie moderne ou la quasi-monarchie démocratique conduit ses affaires comme s'il n'existait rien qui fût connaissances spéciales où éducation pratique. " Elle consulte, à la rigueur, l'homme de science, " mais il n'a pas voix au chapitre quand il s'agit de décider de l'usage des choses qu'il a créées. Le spécialiste est toujours traité comme une sorte d'animal savant. " Les gens de la classe gouvernante anglaise ne comprennent pas qu'il puisse exister de faits inexorables dans le monde. Ils ont été éduqués dans des écoles dirigées par des maîtres amateurs, pour qui le but réel de la vie — si l'on peut dire de tels gens qu'ils aient un but dans la vie — est l'obtention d'un siège épiscopal, et ils ont appris peu de chose ou même rien, si ce n'est l'extraordinaire pouvoir qu'ont les apparences à l'heure présente. Avoir l'air comme il faut et posséder une bonne réputation, cela est suffisant pour parvenir. ' Notre système politique opère comme si les hommes qui occupent à leurs risques et périls les plus nobles et les plus dangereuses charges sociales étaient des facteurs négligeables, comme si rien n'existait " en dehors des riches, des manipulateurs irresponsables de richesses ", et du grand troupeau des indifférents. Les lois régissent les rapports de la classe charlatanesque des gouvernants avec la masse pâle des gouvernés. ' Ou, si l'on veut, l'on peut comparer le gouvernement démocratique à une sorte de machine mue par un balancier : à l'un des bouts est la puissance, à l'autre le travail, à l'un des bouts ceux qui payent l'entretien de la machine, distribuent les salaires et les récompenses, à l'autre la masse, qui vote avec ses préjugés, ses traditions, sa pensée limitée que la presse exploite et dirige. ' Mais aucun des deux groupes n'a cure de la machine elle-même, ni de ceux qui l'ont inventée ou qui la perfectionnent. Ils la font manœuvrer d'un geste automatique, sans déclamations, sans loquacité, sans attitudes impressionnantes, sans gestes héroïques, à l'opposé de ce qui avait encore lieu en des temps tout proches de nous. Il n'y a plus ni tyran, ni démagogues. On gouverne, on est gouverné par habitude. Le premier acte du Socialisme sera donc de demander à la
' Anticipations, p. 154.
- Ibid., p. 155.
^ Ibid., p. 156.
Collectivité de procéder de bonne foi — sans se tîer davantage au bercement de formules léguées par une époque d'incert'tude et de transition — à l'inventaire de ses richesses vivantes, de jalonner son terrain, de rechercher avec anxiété l'initiative et la responsabilité pour les faire pénétrer ensuite en ses conseils. II se peut qu'initiative et responsabilité ne soient nullement désintéressées, qu'elles concourent à des tins purement individuelles, qu'elles n'aient pas sur l'avenir de la communauté les vues harmonieuses qui sont celles du Socialisme, qu'elles aient même à être soumises à une discipline d'une autre espèce que celle qu'elles ont imposée aux forces de la nature et qu'elles cherchent à faire pénétrer dans une humanité hésitante et amorphe; mais il n'en est pas moins certain que les premiers essais d'organisation collective dépendront de la classe à laquelle l'évolution économique doit sa forme et sa continuité, c'est-à-dire d'une aristocratie fonctionnelle qui n'a peut-être pas encore conscience de sa force, à qui l'on n'a point encore fait appel, et qui, bien qu'en fait son importance soit reconnue, n'occupe pas clans l'Etat une place assez éminente pour que ses activités concrètes se doublent à. l'heure actuelle d'un sentiment étendu de ses devoirs. Cette classe n'est pas celle des possesseurs de capitaux. Les deux derniers siècles, en multipliant les sociétés par actions en même temps que le nombre des porteurs de titres, ont rendu le Capital parfaitement amoral et irresponsable. On le possède de près ou à distance, ou plutôt on n'en possède e^ue l'équivalent en papier ; il vous échappe, féconde des énergies, broie des vies humaines, à votre insu, sans contrôle possible de votre part. Il est volatile, passe sans bruit de mains en mains ; il n'engendre pas, comme au temps de la propriété foncière, des obligations parallèles. II n'est plus rassemblé en une masse distincte, " Il pénètre la société comme les veines et les hlons d'or pénètrent le quartz. " Il appartient " au snob millionnaire, au politicien ploutocrate, au jouisseur opulent, au fanatique religieux dont la main est ouverte, au c/iarilnble, à l'élégant, à l'individu dédaigneux et magnihque, aux voyageurs, aux
chasseurs, aux poètes de second ordre aux amateurs de toute
condition. " ' Il n'est qu'une Démocratie monnayée. Grâce à lui, l'évêque vend du thé ou de la houille ; grâce à lui, le testament de tel éminent réformateur du prolétariat révèle des placements qui déconcertent. L'actionnaire est le roi fainéant. Il ne travaille ni
' Aiihcipalioiis, p. 73.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 485
ne lile. " Il est mécaniquement libéré du châtiment de la chute originelle; il récolte, dans un monde où règne encore le péché, tous les avantages pratiques du millenium. sans avoir à subir aucune de ses restrictions morales. " ' Le dividende qu'il perçoit n'est point une récompense, c'est le tribut que l'industrie, que les classes laborieuses et commerçantes, ont dû payer comme droit d'entrée dans un monde où tout était déjà réparti. Sa personnalité n'est pas même assez dégagée dans l'ordre social pour que nous puissions lui demander des comptes. Il n'a rien de commun avec ceux qui, comme lui, '' touchent ou espèrent toucher des dividendes ; il ne lit point les mêmes journaux, ne se rassemble pas dans les mêmes lieux, n'a pour eux, en fait de sympathie, que la sympathie uni\erselle de l'homme envers l'homme ''. Il n'est préparé ni à l'action collective, ni à l'attaque, ni à la défense. Il ne peut être constructif. Conservateur par tendances, il n'"a aucun moyen d'exprimer ses tendances conservatrices. " Son existence est, en fin de compte, un phénomène dont la prolongation dépendra des lois quasi-naturelles qui régissent le corps social. Si elles le favorisent, il survivra ; sinon, il s'évanouira comme les brouillards du matin devant le soleil. " ■
Le mode de répartition actuel des fortunes est donc cause que l'on ne pourra plus dorénavant définir la nature d'une classe d'après celle des richesses qu'elle possède. La classe moyenne, en tant que classe moyenne, est soumise à un processus de décomposition. ^ Mais, simultanément, il est un autre mouvement par lequel " certains hommes, d'origine et de traditions souvent les plus diverses, sont en train de se réunir en une -multitude de nouveaux groupes spécifiques, qui pourront bientôt donner naissance à un idéal aux caractères très distincts." "* C'est vers la section des gens de science, vers la classe qui détermine Viisage du capital, vers " cette communauté émergeante ", qui, ?i elle est instruite et dirigée, formera '' une vaste corporation suffisamment homogène — grands et petits ensemble, il est vrai — mais sans ligne de séparation",' que le Socialisme doit tourner ses regards. Le monde découvrira en fin de compte que c'est de son efficacité que dépend sa propre avance, et
' Anticipations, p. 75.
- Ibid., p. 76.
3 Ibid., p. 8:î,
* Ibid., p. 84.
■' Ibid.. p. 92.
du jour où cette constatation sera entrée parmi les notions courantes de la vie collective, du jour où la société aura à sa disposition un corps d'éducateurs expérimentés et originaux qui, du simple mécanicien, feront un ingénieur, et du praticien privé, l'arbitre responsable de l'hygiène et de la santé publiques, on pourra dire qu'une force à présent ignorée et à laquelle on pourra confier, non certes toutes les destinées de l'Etat, mais du moins l'adaptation de sa politique aux exigences de l'évolution scientifique contemporaine, aura surgi, nous fournissant le premier terme d'une classification encore inébauchée. Pour l'instant, quand nous évoquons l'image de l'ingénieur, nous nous trouvons en présence d'un mélange de professions bizarres et mal définies; notre imagination se représente tour à tour "l'homme à la face noire, tout couvert d'huile, sortant de la chambre des machines ", puis '' l'ingénieur sanitaire avec son matériel de faïence et de plomberie, l'ingénieur électricien avec ses petites éprouvettes et ses fils de cuivre, l'ingénieur des mines, des chemins de fer, le constructeur de moteurs, l'expert en irrigation ". ' Nous voyons la dextérité commune, la tension commune des volontés, l'adresse et la précision, mais nous n'avons aucun sens de la communauté du but, nous ne nous demandons pas si cet élément pourra être dans un avenir prochain " équipé, organisé, rendu conscient de lui-même et de ses aspirations distinctes ". ' Nous n'avons pas fait de l'intérêt de l'ouvrier technicien un intérêt social. Nous ne l'avons jusqu'ici considéré qu'en opposition avec les intérêts de l'employeur. Nous avons forcé le premier à déployer toute son ingéniosité, en tant que membre d'un groupe ou d'une association, dans l'invention de règles strictes destinées à restreindre les heures consacrées au travail ; nous l'avons maintenu dans la tradition servile de l'ancien compagnonnage. Nous ne lui avons donné ni le loisir, ni la sécurité dont il aurait besoin, quel que soit son grade, pour perfectionner ses méthodes d'investigation, pour rendre la vie de tous plus simple, plus économique, plus tolérable.
Mais l'appui que pourra recevoir l'Etat Socialiste de ces capacités que nous coudoyons, dont nous nous servons sans reconnaître leur valeur, laissera pourtant son rôle intact. Elles n'auront de prix que par
' Anticipations, p. 85.
-' Ibid., p. 88.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 487
suite de l'usage auquel il les soumettra. Elle ne vaudront qu'autant qu'il saura les manier et les agencer, les diriger vers tel ou tel point menacé de l'édilice commun, qu'autant qu'il aura lui-même son plan d'action, qu'il aura délimité sa sphère d'influence, qu'il aura classé les tendances spontanées de la Collectivité selon leur degré de désirabilité, qu'il aura créé un mécanisme assez délicat et assez docile pour rendre ses décisions effectives, et qu'enlin et surtout il ne confondra pas la pensée que ce mécanisme aura à transmettre avec l'acte de transmission lui-même et avec les agents qui l'assureront. L'importance que Mr Wells donne à cette dernière distinction explique sa réaction, particulièrement accentuée clans ses œuvres les plus récentes, ' contre le Socialisme purement
' C'est dans son dernier roman, Le Nouveau Machiavel^ que Mr Wells s'est surtout complu à dissocier la pensée généreuse et ardente, inspiratrice du Socialisme, des formes politiques dans lesquelles celui-ci a cru pouvoir s'incarner, ou des voies d'exécution par lesquelles il a cherché à se réaliser. Certes, entre Auticipatious, Une Utopie Moderne, et Le Nouveau Machiavel, une évolution profonde semble s'être produite dans les conceptions de Mr Wells. Il n'en faudrait pourtant pas exagérer la portée. Le Nouveau Machiavel est une œuvre d'imagination qui, sauf dans les parties essentiellement méditatives — lesquelles demeurent en dehors de l'action — vise à être impersonnelle. Mr VV^ells nous écrit : '' You will realize that The New Machiavelli is a worlc of fiction, and that Remington is not H. G. W^ells, but just simply himselL " Et plus loin : " Remington is an attempt to express the ideas of Tory Democracy in an intellectualized and cohérent form. " L'œuvre ne marque donc aucun glissement de Mr Wells vers le Conservatisme. L'échec lamentable de Remington est, du reste, une preuve du peu de confiance qu'a l'auteur dans l'actuel parti Unioniste. Mais, dans un acte de bonne foi et de parfaite sincérité intellectuelle, Mr Wells a voulu nous indiquer combien l'idée est elle-même supérieure aux hommes et aux faits, et quelles désillusions nous attendent si nous la confions comme un dépôt sacré à un parti, pour qu'il la fasse, oublieux de ses intérêts, triompher intégralement. Le Nouveau Machiavel est donc pratiquement une œuvre négative ; mais ceci provient de l'erreur, des espérances excessives de Remington, de sa trop longue ignorance du dualisme de la Pensée et de l'Action ; cependant l'œuvre, si l'on tient compte des circonstances, et si l'on n'oublie pas qu'elle est issue d'une sorte de cruel et lucide examen de conscience dans lequel nul ne saurait longtemps se complaire, à moins qu'il ne renonce à toute vie efficace, garde pour nous toute sa valeur de stimulant intellectuel. Il n'est donc pas impossible de rattacher Le Nouveau Machiavel aux ouvrages dogmatiques de Mr Wells. Dans la lettre que nous venons de mentionner, celui-ci nous exprime le désir de ne nous voir signaler aucune solution de continuité dans notre étude de sa production sociologique. Il déclare notamment que la parenté est proche entre sa philosophie de 1' " Hinterland Moral ", développée dans Le Nouveau Machiavel, et sa théorie du rôle de la " Classe Poiétique " exposée dans Uue Utopie
administiatif, contre le Fabianisnie — auquel il s'était tout d'abord rallié sans restrictions - — • et surtout contre le Webbisme. De plus en plus il insiste pour le jeu libre de la pensée au milieu de tous les moyens d'exécution, de plus en plus il délaisse la forme pour la substance de plus en plus il distingue entre l'intangible souveraineté de l'idée et l'opportunisme de la politique quotidienne. De plus en j-ilus il estime la vérité, l'ordre, l'excellence des choses, en raison de leur beauté propre et de la beauté de leurs conséquences. De plus en plus il a souci de la qualité esthétique du Socialisme, et conclut que la beauté ne se morcelle pas et ne doit être coniîée qu'à des mains qui sont mues par l'amour et la foi, non à celles que distinguent l'habitude, l'entraînement, la pratique des tractations courantes. Le Socialisme, pour être autre chose qu'une doctrine, pour se répandre, pour gagner sur le chaos, doit avoir à son service, à une époque où la spécialisation est inséparable du succès, une cohorte d'hommes experts et spécialisés, rompus à l'art des adaptations et des compromis. Mais l'idée socialiste elle-même n'est point spécialisable, et personne ne saurait se rendre complètement maître d'inie conception qui se rajeunit et se renouvelle sans cesse, qui refusé de considérer le monde comme un agrégat de types et de classes, qui spécule sur les passions brillantes, sur le murmure vague et incessant des foules. Le monde moderne n'a rien à voir avec un enchevêtrement de voies ferrées, ne réservant aucune surprise, pourvu que l'on ait placé quelqu'un à chaque aiguille et à chaque signal. '
Ce n'est pas c]ue Mr Wells ait peur des réglementations, ni des restrictions. Dans son Utopie Moderne^ ni l'Etat, ni les circonscriptions administratives — plus vastes parfois à elles seules que toute l'Angleterre — qui le plus souvent en tiennent lieu, ne demeurent inactives ; on peut même dire qu'ils ne reculent devant aucune forme d'activité. Les dernières, notamment, tracent les routes, détiennent toutes les sources d'énergie, eau, électricité, vents et marées, qu'elles distribuent aux Municipalités et aux particuliers
Moderne. " You will hnd in it a veiy fully developed sensé of my dislrust of tlie officiai." Nous avons cru, en raison de la place très large que nous avons donnée, dans les premières pages de ce travail, aux auteurs à'Indiistrial Deiiiocracy, devoir fournir un aperçu des critiques assez virulentes de Mr Wells contre les Webb Inutile d'ajouter que nous n'avons pas à apprécier la nature de l'hostilité personnelle qui existe aujourd'hui entre ces écrivains. ' The New MiicJiiavelli. p. 217.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 489
auxquels un compte ii été ouvert, ' poursuivent des enquêtes scientifiques, possèdent intégralement la terre, consentent des baux, subventionnent les entreprises non productives de proiits qu'elles ne peuvent gérer directement, mais qui sont jugées bienfaisantes pour la communauté, et distinguent, entre les différentes variétés d'objets susceptibles d'ajipropriation privée, celles qui peuvent être ainsi réparties sans aucun dommage pour le reste des citoyens. ' Elles prennent à leur charge l'assurance qui est contractée sur la tête de chaque enfant lors de sa naissance. Elles tiennent la main à ce que chacun soit sutfisamment logé, nourri, vêtu ; toute maison qui ne satisfait pas aux exigences de l'hygiène est, selon la gravité du cas, démolie ou nettoyée aux frais de l'occupant. L'Etat n'admet pas qu'un individu puisse errer en haillons, sans métier et sans toit. Si quelqu'un a le dessein de travailler sans en avoir les moyens, il l'enregistre, ' et lui prête de l'argent, afin qu'il puisse mener une vie décente jusqu'à ce qu'une occujiation convenable lui ait été trouvée. En supposant qu'aucune entreprise privée ne lui ouvre ses portes, l'Etat agit envers lui comme " employeur de réserve ". Il a, en effet, la direction d'un certain nombre d'ateliers où des objets non périssables peuvent être indéfiniment accumulés : briques, épingles, clous, papier, feuilles de verre ; ces articles' sont manufacturés en quantités plus ou moins grandes selon que la demande de maind'œuvre augmente ou se ralentit au dehors. Dans les ateliers de l'Etat, l'ouvrier reçoit le salaire minimum qui a cours dans la région, et jamais sa situation passagère ne peut être considérée comme humiliante. Des infirmes, des incapables et des fous, les organes administratifs ont également soin. Ils séparent d'abord les cas incurables des autres, lesquels sont soumis à un traitement spécifique, puis, recourant à une sorte de " chirurgie sociale ", ils procèdent à l'isolement des maniaques, des vicieux, des fraudeurs et des ivrognes. Pour tous ceux-ci, Mr Wells doute de l'efficacité de la geôle. En outre, il est certain que la Société de demain ne donnera la mort qu'avec répulsion, et peut-être uniquement clans les cas de naissances anormales ou monstrueuses. Elle prendra seulement toutes les dispositions pour que les indésirables que nous avons mentionnés ne puissent pas se reproduire ; chaque catégorie d'entre eux sera déportée dans des îles qu'elle gouvernera à sa manière,
' A Modem U tapi a, p. 94.
^ Ihid., p. 97.
■' Ibid., p. 140.
faisant sortir un ordre spécial du désordre commun. Mr Wells imagine volontiers une " Ile des Ivrognes ", une " Ile des Fripons ", cette dernière avec son Bureau de Change, son Ecole de Science Commerciale, ses Loteries Publiques... ^ Mais il importera aussi à l'Etat qu'aucun de cenx qui foulent son sol ne lui soit inconnu; il demandera donc à être immédiatement renseigné sur les antécédents des individus ejui franchiront ses limites. Un système mondial d'anthropométrie, de hches munies d'empreintes digitales, un échange perpétuel, entre les municipalités, d'informations et de documents, un inventaire minutieux des naissances, des décès, des mariages, des déplacements, des arrivées aux auberges, des visites aux bureaux de poste, font partie de l'administration d'un peuple policé. ^
Mais toutes ces pièces bien ajustées qui, par la répétition courante du même acte, élimineront le moindre flottement dans leur jeu, tous ces agents qui se mouvront avec aisance parmi ce réseau de restrictions et de règlements, hers et sûrs de leia- rôle, si sûrs et si fiers qu'ils subiront avec quelque impatience chaque intervention de la Communauté, ne feront pourtant que la besogne fruste, constante, mécanique du Socialisme. C'es.t dans d'autres zones que résideront son âme et son inspiration. Le Collectivisme administratif et son serviteur, '' l'expert officiai ", ne peuvent fournir leur maximum de rendement qu'après une classification pseudo-scientifique des hommes et des choses. Malgré eux, ils en viennent à considérer le monde comme un assemblage de types et de classes. Leur optique est déformée ; ils donnent une valeur concrète à ce qui n'est que l'effet de la plus arbitraire des opérations mentales. Ils retournent au Réalisme du Moyen-Age, alors que l'esprit moderne évolue vers le Nominalisme. Ils instituent une scolastique de la sociologie. C'est cette attitude que Mr Wells, dans un chapitre, d'une intimité douloureuse et d'une cruelle sincérité, de son Nouveau Machiavel, a relevée chez les Webb. Le tort de ces derniers, selon lui, est de voir partout des échantillons vivants, de réduire en statistiques " le péché, la honte, l'injustice et la misère ", de spéculer sur la paresse inhérente à la plupart des réformateurs, de vouloir rassembler en eux-mêmes, comme personne avant eux n'avait même rêvé de le faire,' toute la science du Gouvernement
' A Modem Ulopin, p. 147.
- Ihicl., pp. 163-164.
•' The Neiv Machiavilli, p. 209.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 49 1
et de rAdniinistration, jusque-là diffuse et disjiersée, de chercher à devenir, pour ce qui concerne toutes les propositions législatives et tous les expédients politiques, le seul centre d'informations, d'être, bref, " le couple le plus formidable et le plus distingué du ro3"aume. " ' Leur amour de l'ordre et de l'efiicacité est devenu à la longue, selon Mr Wells, une haine de l'imprévu, " un besoin de systématiser ce qui échappe à tout système ; " " ils oublient " que l'himianité a été engendrée dans le désir, vit dans le désir,"* et qu'en moins d'une génération, elle aurait secoué le joug de leur petite armée de fonctionnaires alertes et convaincus. Ainsi éclate la différence des conceptions, et surtout des caractères. Mr Wells a subi jadis l'attirance des Webb parce que ses vues sur la tâche urgente du Socialisme, sur le parti à tirer des opportunités offertes par l'organisation présente de l'Angleterre, se sont tout d'abord rencontrées avec les leurs. Mais il s'en est séparé, dès qu'il a perçu le profond antagonisme de leur tempérament et du sien. Les Webb voient une linalité dans ce qui pour Mr Wells n'est qu'un pis-aller, une harmonie définitive dans ce qui pour lui n'est qu'une grossière ébauclie ; ils voient l'affirmation de nos facultés de discernement et de coordination dans ce qui pour lui n'est que la preuve de notre manque de souplesse intellectuelle, de notre incapacité à nous plier et à nous adapter, en tant que réformateurs, à des circonstances qui se moditîent sans cesse, à garder en nous, en dehors de l'action, le doute fécond, le sens de la relativité de notre effort, l'intuition de toutes les possibilités qui nous échappent, qui frissonnent, à peine matérialisées, à l'ombre de celles qui ont déjà pris corps. '' La forme de nos pensées était la même, mais leur substance était toute différente. C'était comme s'ils avaient fait en fonte ou en porcelaine ce que j'avais fait en une matière vivante et transparente." ^ Mr Wells ne peut s'accommoder d'une philosophie sans hnesse, d'une philosophie sans métaphysique : '' Une force intérieure ou quelque influence entièrement assimilée de mon éducation me
' " Her marriage, which shocked her friends and relations beyond ineasure — for a time they would only speak of Bailey as " that gnome " — vvas a stroke of genius, and forthwith they proceeded to make themselves the most formidable and distinguished couple conceivable. P. B. P., she boasted, was engraved inside their wedding rings, Pro Bono Publico, and she meant it to be no idle threat. " The New Machiavelli, p. 208.
- Ibid., p. 222.
•■' Ibid., p. 228.
■* Ibid., p. 214.
pousse toujours à arrondir, à estomper mes contours. Je les déteste durs. Je sacriiierais le détail au modelé, et les Baileys (c'est le nom qui cache Sidney et Béatrice Webb) aimaient, me semblait-il, un monde aussi plat et aussi métallique que les vaches de Sydney Cooper. S'ils tenaient l'univers entre leurs mains, je sais qu'ils abattraient tous les arbres, qu'ils installeraient des ombres vertes en étain estampillé, et des accumulateurs de lumière solaire. Altiora estimait que les arbres étaient d'une lanientable irrégularité, et que les falaises de la mer n'étaient qu'une vaste erreur... " '
Aucun homme, aucun parti, bien qu'il puisse faciliter et diriger le progrès, bien que ses services puissent être tels que, sans eux, la civilisation subirait un temjis d'arrêt, n'est donc, par nature ou en raison de ses fonctions, en possession de l'idéal constructif. Seule, l'imagination créatrice, le dévouement conscient, l'oubli des intérêts quotidiens peuvent contribuer au développement de l'idée socialiste, peuvent donner au Socialisme sa beauté et son unité. Et chacun de nous lui apporte son obole, selon la place que, dans sa vie privée, il donne à la méditation et au renoncement, selon l'étendue de son '' Hinterland Moral ". Le salut est dans une aristocratie ouverte à tous, où nous entrons, dont nous sortons, selon que nous sommes résolus ou las, où nous ne pouvons même pas nous maintenir constamment. Aucun homme, aucun groupe ne peut se prétendre socialiste à l'exclusion des autres, parce qu'aucun homme, aucun groupe n'est sûr qu'à l'heure où il agit, où il pense, d'autres pensées et d'autres actions n'émanent pas de régions qu'il ignore ou qu'il croit peuplées de puissances hostiles. Ce n'est pas du progrès magique des activités scientifiques, ni de l'exposé d'un système de morale, ni de la sincérité d'une foi politique, que le Socialisme sortira tout armé. Personne ne parvient à incorporer une idée, parce que personne ne consacre son existence exclusivement aux idées." Le Socialisme est le réveil prochain " d'un
' TJic ^eiv MacliiavcUi, \f 215.
- C'est dans cette opposition que réside la source de ce qu'on est convenu d'appeler le "Pessimisme de Mr Wells". Mais il n'y a chez cet auteur qu'un pessimisme d'e.vpérience personnelle, et non un véritable pessimisme social. L'individu, ballotté de désir en désir, entouré et dominé par un monde incohérent et instable, demeurant, en l'absence de toute conscience- sociale, un être de
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 493
monde qui chei-che sa volonté, mais qui sommeille encore inerte ; le mugissement et les pulsations de cette vie ne sont pas autre chose que sa lourde respiration. " Le Socialisme est l'aftirmation de la Volonté plus forte que le Fait. Comment pourrait-il nous appartenir en propre, à nous dont la vie est dominée par les faits ? " Ce qu'il y a de réel dans le progrès humain ne remonte jamais à la
surface; c'est une force des profondeurs ; elle avance en
silence, tandis que les hommes pensent, dans le cabinet de travail où ils écrivent insoucieux d'eux-mêmes, dans le laboratoire où ils travaillent sous la pression d'une curiosité impersonnelle, dans la lueur si rare d'une conversation vraiment honnête, dans les moments de pénétration émotionnelle, dans une lecture qui fait songer, mais non dans nos affaires quotidiennes " ' Celles-ci ne sont que les transactions de notre " moi ostensible " ; elles sont déterminées par nos habitudes, nos usages, notre vanité, nos réactions intimes ; et nous ne pouvons pas plus leur échapper que nous ne pouvons échapper à nous-mêmes. " Aucun homme ne peut abolir sa personnalité immédiate, ni se spécialiser dans lés profondeurs. Il peut avoir un Hinterland immense, mais cela ne le dispense pas d'avoir une façade. " C'est l'erreur et l'hypocrisie du philosophe, du maître, du publiciste spécialisé, que de prétendre être de purs hinterlands. Celui qui agit comme s'il était cV abord un philosophe, d'abord un homme d'Etat, n'est qu'un simulateur. -
Ainsi l'idée constructive fait éclater le cadre trop étroit des partis, incapable de la contenir. Aucun ne détient la formule de construction, aucun n'est nécessairement anti-constructif. Tout
caprice et d'instinct, se heurte sans cesse aux parois qui l'enserrent. Nos vies isolées sont donc presque toujours vouées à l'échec, et cet échec est d'autant plus cruel que nous portons parfois en nous-mêmes un plan d'action harmonieux dont la vie générale refuse de tenir compte. Entîn, et c'est là le plus lamentable, nous n'avons le droit de procéder qu'une fois à notre série d'expériences vitales. C'est pourquoi les héros de Mr Wells, quand ils sont conscients, gardent des occasions perdues une immense amertume. Mais la vie sociale peut, elle, expérimenter à l'inlini ; elle profite de nos échecs, et elle progresse irrésistiblement vers l'ordre, l'efficacité et l'harmonie. Cela, c'est le grand drame qui se joue en dehors de chacun de nous, malgré nous, le grand drame '' humain et inhumain ", qui n'a cure de nos intérêts ; il est " beauté et austérité " ; il est la chose qui dure, le "cœur de la vie". Nous ne voyons donc aucune raison d'insister sur le pessimisme de Mr Wells dans une étude de sa pensée socialiste, ainsi qu'il conviendrait de le faire dans une analyse psychologique des romans du même auteur.
' TIic \cu' Machiavelli, p. 321.
homme intellectuellement vigoureux et libre participe, au contraire, à l'œuvre du Socialisme, mais il ne le fait pas avec désintéressement. " Chacun de nous reproduit en lui-même le conflit de la race entre la splendeur de ses possibilités et ses associations immédiates. ÎS^ous pouvons façonner des choses immortelles, mais il faut que nous dormions, que nous répondions à l'appel du gong du dîner, et que nous ayons notre condiment de flatteries et de satisfaction intime. " ' Aussi, en politique, les hommes se trouvent-ils unis, " non par une communauté de but, mais par le lien plus ferme d'une existence coutumière. Tout le monde est pour le progrès en général, mais presque tout le monde est opposé à un changement dans ses méthodes particulières de vie et de conduite, sauf quand ce changement représente un gros avantage. Chaque parti défend essentiellement les intérêts et les usages mentaux d'une classe ou d'un groupe de classes, et chaque parti possède à la fois sa section dirigeante, constructive et scientifique, à l'Hinterland bien défini, ne comprenant sa fonction sociale que comme un moyen de contribuer au bien public, et sa suite d'esprits superficiels, reconnaissant leur bassesse, leur orgueil et leurs préjugés. " " Le Socialisme est donc en droit de se tourner vers tous, sans souci des programmes et des étiquettes : vers le parti Conservateur, qui, malgré le zèle excessif qu'il montre dans la défense des intérêts acquis, malgré la " barre d'airain " qu'il oppose à toute tentative de taxation de la propriété foncière, malgré l'oubli de ses traditions, est pourtant aussi entreprenant, aussi collectiviste qu'aucun autre, aussi prêt à dépenser sans compter pour toutes les entreprises qui visent à accroître la rapidité des communications, la santé et l'hygiène, aussi disposé à faire triompher — même lorsqu'il la dissimule sous un patriotisme agressif — la notion d'une population bien nourrie, bien entraînée — en uniforme ; vers le Labour Party, vers ces masses sombres, )")leiiies encore de soupçons pour toute éducation supérieure et toute discipline morale, pour qui l'idée centrale, l'idée prédominante est l'antagonisme évident des employeurs et des salariés, mais qui, à l'appel de leurs chefs, émergent pourtant dans la lumière ; ^ vers le Libéralisme enfin, " le parti de la critique, la négation d'un parti, le parti de la décadence et de l'espoir, des forces qui ont échoué et de celles qui n'ont pas encore été essayées ", l'immense " caravansérail
' The New Machiavdli. p, 322. ^ //)/(/., p. 322.
^ Ihid.. p. 325.
LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS 495
hospitalier de la politique ", réunion de tous les petits intérêts qui, à eux seuls, ne peuvent lutter contre les puissantes organisations du Capital et du Travail, et " qui s'oppose à tous les privilèges de classe parce qu'il ne représente aucune classe ", qui demeure le soutien de l'Etat contre ses antagonistes, tout comme les gens du commun, au Moyen-Age, prêtaient main-forte au roi contre les barons \ mais qui déjà semble se ressaisir, découvre en lui des éléments plus progressifs et plus énergiques, et, du reste, est incapable, en raison même de la diversité de ses composants, d'entraver l'inévitable reconstruction de l'Etat Civilisé. '
Ainsi le Socialisme sera la résultante d'une immense collaboration, il sera la somme des curiosités et des inquiétudes de tous ceux qui sont capables d'inquiétude et de curiosité. Il sera action et émotion. Love aud Fine Thinkiiig deviendra sa devise. Il tiendra compte des subtilités de la réalité, sans s'en prévaloir pour s'évader lui-même de la vie ; devant elles il restera perplexe, mais ne glissera pas dans l'erreur des prêtres et des chefs d'école qui ont légiféré, formulé des dogmes, persécuté, croyant qu'ils pouvaient dissimuler les faits, supprimer la pensée, écraser les initiatives et les désirs dont l'éclosion venait contrarier les leurs. " J'ai commencé, en mes années d'adolescence, par vouloir tracer et construire des cités et des ports pour l'humanité, et j'en suis arrivé, vers trentecinq ans, à désirer seulement servir et accroître un processus général de pensée, intrépide, critique, ardent, qui donnerait en son temps
des cités, des ports, de l'air, du bonheur Je voulais la liberté
d'exprimer et de suggérer, la vigueur de la pensée et la culture de ce besoin impulsif de véracité, qui, plus ou moins découragé, se caclie au fond de chaque homme. Je voulais que la pensée fût comme un tranchant d'acier, et que le désir fût comme une flamme. L'œuvre véritable qui s'offre à cette heure à l'humanité, c'est le développement des moyens par lesquels les hommes s'expriment, la libération de la pensée humaine rendue plus intense, une utilisation plus vivante de l'expérience, une impulsion plus vigoureuse à donner à l'esprit de recherche. " ''
Une élite, qui sera grossie d'une unité ou qui gagnera en richesse chaque fois qu'un homme se constituera un Hinterland Moral ou étendra celui qu'il possède déjà, telle sera,' telle est maintenant
' The Ncic Machiavt'lli, p. 326.
' Ibid., p. 325.
^ Ibid., p. 331.
l'incarnation de l'idée socialiste. Sur le fond obscur des deux classes inférieures de la Société, de la " Classe Vile ", celle des individus dont l'égoïsnie est illimité, qui allient la cruauté à la dissimulation ', de la '' Classe Terne ", celle des gens dépourvus d'imagination, qui n'apprennent, n'entendent, ni ne {pensent distinctement, qui gravitent toujours autour du salaire minimum dans le monde économique ; ' sur l'arrière-plan grisâtre des " Cinétiques ", des êtres capables et adroits, mais dont l'imagination n'erre pas au-delà du connu et de l'expérimenté : juges et administrateurs à la conscience admirable, mathématiciens du type ordinaire qui accumulent les connaissances sans inventer, surgit en pleine lumière la '' Classe Poétique ", celle qui crée l'ordre et la beauté, celle à qui sont dues toutes les formes revêtues par les sentiments et les aspirations de l'homme, celle qui, tout en subissant l'inévitable réaction des circonstances, s'oppose aux forces de décomposition.'' Certes, entre une classe et l'autre, les limites sont imprécises, le même être appartient presque toujours à deux d'entre elles, parfois à trois. Ce n'est pas là une classiiication de vérité individuelle, mais c'est pourtant la seule à laquelle l'Etat doive recourir pour évaluer le nombre de ceux dont il est en droit d'escompter les services. Nul dans la-Nouvelle République ne peut être gouvernant, s'il ne s'est soumis à de certaines épreuves qui montrent cjue chez lui domine la faculté poétique, et la direction du monde appartient à ceux qui, à une parfaite condition morale et physique de santé et d'efficacité, à l'observance de la règle commune, au respect d'un code de pureté qui est aussi éloigné de la dissipation que de l'ascétisme, joignent la volonté de servir, le sens calme et grave des responsabilités. Ce sont les Samouraïs. Ils passent, hommes et femmes, vêtus de blanc, avec au col un mince liseré rouge, dans les rues d'Utopie. Parfois aussi, soumis à un ordre impérieux, ils gagnent les solitudes, sans livres et sans armes, et, parmi les heures qui coulent silencieuses, ils songent à eux-mêmes, à l'espace et à l'éternité, à ce que nous
entendons par Dieu * Mais, même dans notre petit monde
chaotique, parmi nos maisons irrégulières, au milieu du grand tumulte de nos villes, du remous de la foule qui court et ne sait où elle va, du fracas de nos véhicules qui se heurtent, parmi les appels monotones
' A Mûiicni U lopin, p. 261.
•' Ihid., p. 258.
' Ihicl., p. 295.
LE SOCIALISME DE Mk H. G. WELLS 497
des vendeurs de journaux qui nous livrent notre pâture quotidienne de crimes, de violences, de hontes et de scandales, les Samouraïs demeurent, dans leur gravité attristée, sans manteau de neige et de pourpre, perdus, ignorés ; dans leurs yeux brille pourtant la même flamme muette : c'est elle qui un instant nous arrête, qui nous fait reconnaître nos frères et notre espoir.
La question que nous nous poserons en dernier lieu, et que certains nous reprocheront peut-être d'avoir si longtemps différée, est celle-ci : Jusqu'à quel point le Socialisme, que nous avons montré en voie de réalisation dans le domaine des faits, est-il en harmonie avec les idées et les tendances que l'Angleterre moderne a héritées de son passé ou avec celles qu'une série d'expériences plus récentes lui a permis d'acquérir ? Une mentalité socialiste existe-t-elle quelque part chez nos voisins ? Heurte-t-elle la mentalité traditionnelle de la masse du peuple anglais, la pénètre-t-elle et, lentement, la détourne-t-elle de son cours régulier, ou, au contraire, l'effort insensible d'adaptation du pays à des conditions économiques différentes de celles qu'il a connues jadis, est-il suffisant pour faire progresser simultanément les faits et les idées ?
Nous avons vu que le Socialisme avait en Angleterre son fondement dans un équilibre spontané d'intérêts, sur lesquels a pu réagir, par la suite, mais avec combien d'indécision et de trouble, la volonté collective. Il importe de se souvenir que chaque organe, chaque groupement ne semble avoir écouté que son désir de vivre et de progresser jusqu'au moment où il s'est trouvé arrêté dans son essor par un autre organe, un autre groupement aux intérêts contraires. Dans ces croissances instinctives l'idée n'est pas ce qui frappe directement l'observateur. Il n'est même guère possible d'affirmer que l'évolution économique de l'Angleterre contemporaine, si elle avait eu un caractère exclusivement mécanique et réaliste, aurait été très différente de ce qu'elle est. Rien par exemple, si ce n'est la foi commune dans l'œuvre à accomplir, si ce n'est une solidarité d'appétits et de résistance, ne donne une marque intellectuelle bien distincte à la Coopération ou au Trade Unionisnie. Et même lorsque l'opinion fait entrer en action les Pouvoirs Publics, comme dans le cas du Budget de 1909, c'est moins parce qu'elle est émue par la justice d'une cause que parce qu'elle a souci de reporter sur autrui le poids d'un fardeau qui doit nécessairement peser sur une des classes de la Collectivité. Le Socialisme en Angleterre a le
privilège de ne se rencontrer nulle part et de se rencontrer partout. Ne serait-il pas alors vain de croire en l'existence d'une idée socialiste toute constituée, apanage d'un groupe ou d'un parti, doublant et fortifiant ses activités concrètes ? Ne pourrait-on se borner à décrire, ainsi que nous l'avons fait, la structure puissante qui, parmi le remous des luttes industrielles et des essais législatifs, émerge de l'océan des faits, à noter ses pulsations, sans chercher à percevoir si l'âme qui l'habite est très différente de celle que les écrivains des deux premiers tiers du XIX^ siècle nous ont rendue familière? Ne pourrait-on même pas aller jusqu'à dire que cette âme, violemment troublée par tant de crises répétées, subit, plus qu'elle ne les détermine, les réadaptations sociales qui en sont la conséquence ?
Le socialisme anglais est, selon nous, le résultat d'une synthèse économique, à la conscience de laquelle ne parviennent que bien peu des éléments qui contribuent à sa réalisation. Dès lors, la véritable idée socialiste ne serait que la philosophie de cette synthèse. Elle sous-entendrait une conscience profonde de l'œuvre réalisée, une intuition vigoureuse du sens de l'œuvre à venir, plus encore que de sa substance, un désir smcère de rendre plus intense la vie collective et de tout lui subordonner. Elle requerrait de ses adeptes un désintéressement complet, un pouvoir presque surhumain de dominer tous les conflits, tous les débats. Elle serait telle que l'on peut se demander s'il existe un seul iiomme qui puisse vraiment s'en rendre maître et dont elle puisse, dans tous les cas, inspirer la conduite. La synthèse économique qu'est le Socialisme se réalise en dehors des faits et des tendances isolées. La synthèse spirituelle qu'est l'idée socialiste se réalisera en dehors et au delà des individus. En tout cas, elle est trop élevée, trop riche, trop complexe pour stimuler les énergies de tout un peuple. La plupart des âmes — qui sont passion ou émotion dans les actes importants de la vie — lui échappent tôt ou tard, et ce sont leurs tendances qui, acquises ou transmises, surgissent au premier plan. Vouloir faire de l'idée socialiste, dans toute sa pureté, la clé du problème de l'évolution, c'est retomber dans l'utopie. C'est à peine si elle s'insinue dans les Conseils du gouvernement ; et l'écrivain dont l'œuvre serait inspirée par son seul esprit, dominateur et compréhensif, perdrait nécessairement contact avec son époque, cesserait d'être représentatif.
N'étant un appel direct et exclusif, ni à la raison, ni au sentiment,
le socialisme anglais ne peut susciter dans son intégralité un large mouvement d'opinion. Parfois, dans ses manifestations, il alarme ou favorise des intérêts, obtient la faveur ou soulève l'hostilité d'une classe ; mais il est rare que les positions ne se trouvent pas plus tard renversées et qu'il n'exige pas alors de lourds sacrifices de la part de ceux que précédemment il avait comblés de ses bienfaits. Si, par exemple, il atteint les détenteurs de richesses socialement créées, par contre il peut et doit résister aux prétentions des travailleurs manuels, lorsque ceux-ci mettent en péril l'avenir d'industries nécessaires au bien-être collectif. Les circonstances peuvent l'inciter à faire pencher la balance plus d'un côté que d'un autre et lui valoir ainsi momentanément les suffrages d'un parti, mais, par la suite, il doit veiller à ce c|ue l'équilibre soit rétabli, et il se trouve contraint de solliciter d'autres concours. Or, les perpétuelles réadaptations par lesquelles il se fait connaître sont trop diverses, parleur nature et par leur importance, pour gagner définitivement, dans la plupart des cas, les esprits et les cœurs. Son œuvre de mise au point est de celles pour lesquelles l'enthousiasme ne s'échauffe pas. Il n'est pas systématique. Il a rejeté les formules et les dogmes à la fortune desquels son sort a semblé un moment être lié sur le continent. Le fatalisme économique, la notion révolutionnaire de la lutte des classes lui sont étrangers. Il ne voit d'espoir pour luimême que dans un effort constant. Il ne croit pas à un décret providentiel, à un bienfaisant et primitif arrangement des choses qui assurerait son triomphe envers et contre tous. Il tient compte de toutes les réactions, leur donne leur juste valeur, et comprend qu'à sa conception organique d'autres, aussi vivantes, s'opposent qui ne se laisseront pas annihiler. Il n'a donc nullement la crainte des compromis. Il ne ressuscitera pas la belle ordonnance de pensée, les lignes fermes et immuables de la Philosophie Radicale. A l'opposé de cette dernière, il ne pourra s'attacher les hommes qui se bornent à croire en l'excellence, en la suprématie de l'intelligence et de la raison. Il donne, en effet, pour cela trop de place, dans son plan d'organisation, aux facteurs émotifs et passionnels. Il porte en luimême trop de doutes et de scrupules. Il ne s'appuiera pas davantage sur ceux chez qui le sentiment est à l'avant-garde des mobiles sociaux. Il a besoin, certes, de l'appoint des vertus altruistes, mais n'oublions pas que ces dernières ne trouvent un terrain favorable que dans la liberté et n'ont de prix qu'en raison de leur spontanéité. Or, il est des sacrifices que le Socialisme exige plus
qu'il ne les sollicite, et il le fait d'une façon telle qu'aucun mérite ne demeure à ceux qui les ont consentis. L'interventionnisme généreux de la première moitié du dernier siècle, la réaction idéaliste qui inspire les romans de Dickens et se prolonge chez Ruskin, proclamaient une solidarité humaine à laquelle des âmes sensibles ou noblement trempées se soumettaient avec d'autant plus d'allégresse qu'elles savaient que d'autres, guidées par l'égoïsme, s'en étaient affranchies. Le Socialisme contemporain ne permet pas ce choix. Il tarit à sa source la volupté du renoncement. Tout se ramène pour lui à un règlement de comptes : dû et indiÀ, part de la Collectivité et part du citoyen. Méthodique et méticuleux, recherchant les solutions quantitatives, donnant autant de soin aux détails d'application qu'à la recherche des principes, il brise donc plus d'une fois l'élan du sentiment.
Il résulte de ce qui précède que le Socialisme ne poursnivra pas sa marche en Angleterie dans un concert de louanges, pas plus qu'il ne se heurtera à la réaction de l'âme de tout un peuple. L'idée socialiste, dès qu'elle inspire une politique féconde, se morcelle, se volatilise. Par contre, quand elle subsiste dans sa pureté et dans son unité, bien peu parviennent à sa compréhension. Enlin, quand elle cesse d'être transcendantale, quand elle devient principe d'action, elle porte avec elle un heaume magique qui lui permet de s'incorporer dans toutes les formes de la vie économique.
Néanmoins, nous voudrions montrer que si cette idée peut, sans rien perdre de ses vertus, passer jusqu'à un certain point inaperçue aux yeux du peuple anglais, elle semble cependant, lorsqu'on la décompose en une série de notions secondaires selon le procédé que nous avons indiqué au début de ce livre, favorisée par les différents courants intellectuels ou moraux qui fécondent l'Angleterre d'aujourd'hui. Ces courants, elle en prohte sans les épuiser, sans même faire varier sensiblement leur débit, sans modiher leurs contours. Ils n'ont pas été créés pour elle, pas plus qu'elle ne les a créés. Par une opération mystérieuse, analogue à celle qu'à mainte reprise nous avons notée dans le monde des faits, elle s'alimente d'expériences, de sensations anglaises, pour donner Hnalement naissance à quelque chose qui les dépasse toutes. Ce n'est donc pas sans raison que, dans notre étude du mouvement des idées, nous avons reculé devant le diagnostic d'un état d'âme qui serait celui du socialisme anglais, pour nous attacher à l'œuvre des trois écrivains qui ont fait le plus ouvertement
profession de leur toi socialiste et qui, en même temps, se trouvent eux-mêmes emportés chacun par un des courants, déformation plus ou moins récente, issus du sol britannique. Un essai de dosage des éléments qui réagissent mutuellement, à l'heure présente, dans la demi-obscurité de la conscience anglaise n'apporterait que des illusions. Il nous a paru préférable de considérer quelques brillants échantillons, nés de cette réaction et dans lesquels se retrouvent la plupart de ses composants, quitte à paraître leur donner, dans l'évolution des idées, la valeur de facteurs indépendants. En Morris, en Shaw, en Wells nous avons ainsi retrouvé, colorées par les tempéraments, mais adaptées à une pensée socialiste, les trois tendances qui sont le plus apparentes à ce tournant capital pour l'avenir de l'Angleterre : la tendance idéaliste, aussi vieille que la nation elle-même, la tendance critique, la plus jeune et la plus incertaine, la tendance constructive, déterminée en partie par les deux premières.
L'idéalisme est poussé chez Morris jusqu'à ses plus extrêmes limites ; la sympathie de l'être humain pour ses semblables et pour les formes harmonieuses qui l'entourent tient lieu de lien économique et suffit à assurer le progrès, même matériel, de l'ordre social. Morris croit à la dignité souveraine de l'individu et sacrifie d'un cœur léger tout ce qui nuit au libre exercice de ses facultés. Carlyle et Ruskin n'avaient point eu d'autre conception, mais, comme l'homme est aux yeux de Morris un composé infiniment plus riche qu'aux yeux des deux auteurs qui l'ont précédé, le sacrifice qu'il exige du corps social est plus étendu que pour eux. Carlyle et Ruskin voulaient svutout éviter le morcellement spirituel de leurs contemporains, afin c]ue chacun d'entre ceux-ci eût la possibilité de suivre sa vocation morale : ils nient, en conséquence, la validité des pactes qui vont à rencontre de ce but. Morris, pour qui l'idée d'un devoir moral n'est qu'accessoire, qui croit au désir et à la joie, qui se i\e à l'impulsion des sens autant qu'au pouvoir réfléchi de l'esprit ou aux données de la conscience, demande que l'homme soit libéré, non seulement de la domination des autres créatures, mais aussi des traditions et des institutions qui l'enserrent. De plus, l'idéalisme est, selon lui, chose si facile et si spontanée qu'il n'a point besoin d'être enseigné. Il n'est point besoin de culte des héros ni de batailles spirituelles. Il suffit que la nécessité cesse de nous étreindre. Mais n'oublions pas que chez Morris, chez Ruskin et chez Carlyle, les différences de conception proviennent surtout du rôle
primordial que joue le tempérament de chaque auteur dans son œuvre. En tous trois se retrouve l'idéalisme anglais qui est élan et révolte aussi bien qu'émotion sensuelle ou religieuse, qui se complaît dans le rêve paisible comme dans la vision prophétique. Or, si nous faisons un retour en arrière, nous verrons d'abord que cet idéalisme n'a pas médiocrement contribué à la croissance des organismes étudiés par nous et qui, dans leur ensemble, permettent d'opérer la synthèse économique du Socialisme. Il y a de l'idéalisme dans la foi trade-unioniste, dans la subordination des intérêts de l'individu à ceux de la corporation, dans le versement régulier des contributions des membres. Les fins poursuivies sont matérielles, mais l'effort qui y conduit est d'une tout autre essence. Il y a de l'idéalisme dans l'austérité, parfois presque mystique, des membres du Labour Party, dans leur volonté constante de modifier la pensée gouvernementale au profit de ceux qui les ont envoyés siéger à Westminster, dans leur dédain des bénéfices qui pourraient résulter pour eux-mêmes de l'exercice du gouvernement. Il y a de l'idéalisme dans l'action coopérative, combien émouvante à ses débuts, dans l'empressement que met chaque salarié à laisser bonis et capitaux à la disposition de la Société où il se fournit et qu'il espère voir ainsi s'étendre. Et, dans tous les cas, cet idéalisme est double : idéalisme de renoncement, de noble obéissance aux décisions collectives, tel que le concevait Ruskin, idéalisme de croissance jeune, libre et spontanée, tel que le comprenait Morris.
Il y a aussi de l'idéalisme dans l'air ambiant. Le Trade-Unionisme et la Coopération, attaqués directement, le premier surtout, par les intérêts qu'ils alarment, n'auraient pu connaître la prospérité dont ils jouissent si, en dehors d'eux-mêmes, ils n'avaient rencontré que de l'indifférence. Mais le sens très vif de la dignité humaine qu'a eu l'Angleterre du XIX'' siècle et qui l'a d'abord poussée, par réaction contre les excès de la période industrielle, dans les voies de l'interventionnisme, l'incite aujourd'hui à sympathiser avec des groupements autonomes qui visent à accroître le bien-être de la classe ouvrière. Cette sympathie explique la concession d'un statut privilégié aux Trade-Unions jusque dans ces dernières années. Elle est plus forte que la lettre des contrats. Elle s'exprime, d'ailleurs, avec plus d'énergie que jamais dans le texte des lois. Nous avons montré dans l'Acte de 1910 sur les Comités de Salaires l'une de ses plus récentes manifestations.
C'est sur elle que se fonde l'espoir du Socialisme dans la victoire
définitive de la doctrine du livint:î-wa4e. Sans doute, ce qu'il réclame au nom de la justice, elle le concède au nom du sentiment. L'image d'un peuple bien nourri, décemment vêtu, ayant le goût des plaisirs sains est de celles qui flattent l'imagination anglaise. Le Socialisme, en tant qu'il cherche à rendre plus équitable le partage du profit, ne va donc pas, quelque coercitives que soient ses méthodes, à l'encontre des vœux de la nation. Mais il ne faut point oublier que c'est lorsqu'il redresse des torts particuliers qu'il a le plus de chances de se concilier cette dernière. Celle-ci n'est point effrayée par le spectacle de la lutte, pourvu qu'elle soit sûre de l'identité des combattants. Elle pardonnerait difficilement, par contre, les attaques qui seraient dirigées contre elle-même ou contre sa propre constitution économique ; peut-être ne fait-elle que difficilement grâce au vocable qu'est obligée de revêtir l'idée socialiste parce qu'il traîne encore après lui toute sa suite d'attributs continentaux: revendications intransigeantes, bouleversements irréparables, dépossessions brutales. L'Angleterre moyenne est prête à toutes les concessions, pourvu que le rythme de sa vie ne soit point ralenti. Aussi ne saurait-on nier qu'elle a ressenti quelque angoisse au spectacle des récents conflits' industriels, grèves des chemins de fer et du charbon, durant lesquels le Trade Unionisme a tenté de manier, non sans succès, l'arme, jusqu'alors étrangère, du Syndicalisme. Il est possible que les principales Unions soient aujourd'hui assez fortes et que la solidarité ouvrière soit assez effective pour qu'une telle contrainte, exercée sur la Collectivité plus encore que sur les employeurs, ne soit pas infructueuse. Mais il est douteux que, dans ce cas, l'attitude de la majorité du pays vis-à-vis des travailleurs manuels ne se trouve pas altérée, qu'elle ne juge pas leurs prétentions avec plus de sang-froid, et qu'à ses entraînements sympathiques ne succède le souci d'une calme équité, lequel devra, d'ailleurs, fatalement s'exprimer en des mesures d'un interventionnisme hardi et novateur, qui faciliteront, plus qu'elles ne le retarderont, l'avenir du Socialisme. La tendance constructive l'emporterait dès lors sur la tendance idéaliste.
Mais cette dernière trouve l'occasion de se donner cours en d'autres circonstances que durant les conflits du travail. Elle engendre l'altruisme et l'amour des humbles, mais elle engendre aussi une conception austère de la justice économique. On retrouve, toujours ardent, l'esprit de l'époque puritaine dans la récente campagne menée contre la Chambre des Lords et en faveur des taxes fon-
cièies. L;i jouissance égoïste, la possession u'responsable, même sanctionnées par la loi et par la coutume, sont appelées à la barre. Chaque fortune est scrutée dans ses origines, et le temps ne saurait couvrir de son manteau la spoliation et le privilège. L'enthousiasme — que certains peuvent juger factice et simulé — des promoteurs du Budget de 1909 n'a point eu d'autre source que cette forme rigide de l'idéalisme anglais. Elle agit sur les masses, surtout sur celles où le sentiment religieux est encore vif, ne s'étant pas épuisé en pratiques extérieures. Très différente de celle qui vers 1850 engendra le Socialisme Chrétien, elle semble entraîner une importante fraction des Eglises dissidentes vers un socialisme inhniment plus agressif, correcteur des iniquités de la répartition. Elle est la redoutable antithèse du Conservatisme.
Le Socialisme bénéficie ensuite du mouvement considérable de pensée critique qui, soit spontanément, soit sous l'inHuence d'événements encore présents à la mémoire de tous, a surgi en Angleterre au début du siècle. Celui-ci ne revêt pas, dans la question qui nous occupe, une rigueur scientifique absolue. 11 respecte le plus souvent l'équilibre que réalisent, sans intervention du pouvoir, certains organismes dont le développement fut instinctif. Mais il n'est pas moins évident que le pouvoir doit, en dernier lieu, corriger et coordonner, sans se laisser paralyser par un respect excessif pour la tradition. Il doit élaborer un plan général de réadaptation économique. Nous avons vu, en étudiant la politique du Néo- Libéralisme, que la faiblesse du gouvernement actuel réside justement dans sa conviction insuffisante de la nécessité de ce plan et dans sa confiance excessive dans une action empirique.
A défaut de réflexion désintéressée, c'est encore une période de doute, d'épreuves et d'incertitude qui prépare le mieux un peuple à cette tâche de coordination consciente. 11 faut, quoi qu'on puisse croire, qu'il ait cessé d'avoir une foi orgueilleuse en son génie pour que s'éveille en lui la piission constructive. Il faut que, du dedans ou du dehors, il sente n:enacées son harmonie et la continuité de sa croissance. Alors il s'enquiert, juge que tels rouages sont usés ou fatigués, tels autres d'une conception surannée. La volonté, la vraie, celle que l'on exerce d'abord sur soi-même, ne peut se dégager qu'après un pareil examen de conscience. Or, cet examen semble imposé à l'Angleterre contemporaine. C'est de lui que sortira son âme nouvelle, tout comme celle de l'Angleterre d'Elisabeth sortit de la crainte de l'Armada. La leçon de la dernière
l^aierre se complète par la leçon de deux toniiidables crises industrielles, qui ont elles-mêmes suivi une crise politique presque sans exemple. La lecture de la presse anglaise, quelque opinion qu'elle reHète, nous indique que les nerfs du pays ont été singulièrement ébranlés. Il n'ajoute plus guère foi à la solidarité des intérêts ; le laissez-faire n'aboutit plus qu'à cet " industrial unrest " qui frappe de découragement jikis d'un chef d'entreprise et lui fait baisser le front. On ne se fie plus au pur bon sens. La goutte d'iuiile du simple palliatif, de la simple mesure de "réforme sociale", apparaît dérisoire, absorbée qu'elle est en un instant par la machine échauffée et grondante. On sent que des principes nouveaux demandent à se faire jour. On sent un besoin de clarté. On réclame des lois efticaces qui garantissent la sécurité de l'avenir. Dans ce désarroi des intérêts et des consciences, les conceptions socialistes, même dépouillées de leurs voiles, cessent de choquer. Toute idée d'ordre apparaît comme d'un réel secours et l'on fait pour elle abnégation de bien des libertés comme de bien des traditions. Rien n'est plus caractéristique de cet état d'esprit que le ralliement lors de la grève du charbon, du parti Conservateur, non seulement à la notion du salaire minimum, mais encore à celle d'une nationalisation temporaire des mines. Et ce qui se passe dans l'ordre matériel a sa répercussion dans l'ordre moral. Le malaise physiologieiue se double d'une douloureuse introspection mentale. L'Angleterre se regarde penser. Elle analyse, elle décompose, elle s'effrave de ses anciennes croyances et de ses illusions. Ce n'est plus d'un sol étranger, mais du sien, que partent les voix qui lui demandent de procéder enfin à cet acte de loyauté vis-à-vis d'elle-même. La critique acerbe et volontairement paradoxale d'un Shaw a comme contre-partie celle, plus purement intellectuelle, d'un Meredith, ainsi que la critique de classe d'un Alasterman ou d'un Galsworthy. Sans doute, tous ces hommes ne viennent pas directement au Socialisme, mais le Socialisme a tout à gagner à la désintégration et à la refonte, selon des données plus rationnelles et plus scientifiques, de la pensée anglaise.
Enfin, la tendance idéaliste et la tendance critique se combinent pour donner naissance à la tendance constructive. Cette dernière se retrouve partout. Il n'est pas une page de ce livre où nous n'ayons relevé sa trnce. Dans l'organisation interne de l'industrie, dans l'action ouvrière, dans la Coopération, dans la politique foncière et dans la politique fiscale, partout, nous avons noté le
même eftort vers l'efficacité et la coordination. Sagesse, mesnre, ténacité, résignation aux heures d'épreuve, art de tirer parti de toutes les conditions favorables, tels sont quelques-uns des attributs de cette tendance constructive. Chacun des maux qui sortiraient d'un ordre économique où régneraient un laissez-aller général et une confiance illimitée dans la vertu des arrangements naturels : gaspillage des énergies, oppression des salariés et des consommateurs, épuisement progressif des forces créatrices au profit des détenteurs de monopole, sont tour à tour défiés et vaincus. Nous ne savons rien dont le Socialisme doive se réjouir davantage que de cette révolte de tous les intérêts et de tous les cœurs contre le destin. Sans doute, ces bonnes volontés partielles ne se fondent pas encore en une bonne volonté générale. L'âme de la Collectivité, dont Wells nous prédit l'éveil, repose encore dans une demi-torpeur. Mais combien nous sommes loin de l'insensibilité primitive ! De toute part surgit une magnifique floraison de zèle social, de passion organisatrice. Pour lutter contre le paupérisme, contre le chômage, contre la dégradation de certaines formes de travail, contre l'exode rural, des associations, durables ou passagères, de toutes nuances ou même étrangement bigarrées, se fondent, se multiplient, inondent le pays de leurs brochures ailées, voient affluer les concours éclairés ou simplement enthousiastes, les offrandes généreuses. Il y a dans tout cela quelque chose qui dépasse le cours monotone de la vie quotidienne et de la politique d'affaires. L'Angleterre se résigne moins que jamais devant l'injustice sociale, et les solutions vers lesquelles elle penche sont, à mesure que ses facultés d'examen gagnent en pénétration, de plus en plus radicales.
Il est d'ailleurs bon de noter que si la fusion des volontés réformatrices n'est point encore complètement opérée, si le Socialisme d'Etat n'est encore qu'embryonnaire, la pensée anglaise tend, du moins, par sympathie connue par réaction vis-à-vis de l'évolution économique et politique, à prendre un aspect chaque jour plus organique. L'Angleterre est hantée par des problèmes collectifs. Elle voit, dans l'ordre économique, les liens se multiplier. L'activité des groupes obscurcit pour elle, à l'heure présente, celle des mdividus. Elle subit les décisions des premiers et ne pourra restaurer son autorité sur eux qu'en perçant le secret de leur puissance. Il faudra donc que son âme se mette à l'unisson de leur âme pour qu'elle puisse les contenir ouïes départager; il faudra qu'à force de voir agir collectivement, elle sente et pense de même. Sinon elle
devra se résigner à voir régner sur elle, par intervalles toujours plus rapprochés, les terreurs infécondes.
D'ailleurs, la doctrine de la subordination des parties aux intérêts de l'ensemble, Cjui est l'essence du Socialisme, est aussi celle d'un mouvement que certains croient en opposition directe avec ce dernier et qui, avec lui, épuise l'activité des plus récentes années : nous voulons parler de l'Impérialisme. Il est certain que l'Impérialisme ditïère du Socialisme par son idéal. Le premier n'est qu'un Insularisme porté au second degré. Ses adeptes sont moins séduits par les avantages matériels que tirerait l'Angleterre d'une alliance plus étroite avec ses colonies c|ue par l'accroissement de puissance guerrière qui en résulterait pour elle. L'Impérialisme a les yeux fixés sur le dehors, le Socialisme les a iixés sur le dedans. Les sacrilices qu'impose l'idéal impérialiste sont ou seraient consentis en vue d'intensiher un effort extérieur ; ceux, au contraire, qu'impose l'idéal socialiste sont consentis afin d'enrichir et de stimuler une vie qui rayonne intérieurement. Le Socialisme travaille pour luimême, l'Impérialisme travaille contre autrui. Néanmoins, on ne saurait afiirmer que dans des régions profondes, là où se produisent ces mystérieuses réactions auxquelles l'âme anglaise est depuis longtemps accoutumée, mais qui déconcertent l'étranger, ils ne se rencontrent pas. Peut-être l'Impérialisme laisse-t-il simplement déborder une sève que le Socialisme s'efforce de canaliser. En tout cas ils fournissent l'un et l'autre la preuve que la nation est d'accord pour mettre lin à une politique négative et déprimante, ils démontrent que les hommes veulent rassembler ce qui était disjoint, qu'ils s'insurgent contre le hasard, distributeur des peuples et des richesses à la surface du globe. L'un et l'autre annoncent pour l'Angleterre un temps où les volontés associées de ses enfants seront plus fortes que l'espace, que le temps, que l'oppression de la matière, un temps où elle se retrouvera — comme jamais elle ne le fut depuis l'épocjue heureuse de la Renaissance — maîtresse de ses destinées.