‹ Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, 1880-1911Chapitre 21 sur 43 · OBTENIR LE PRIVILEGE DE SE SERVIR DE LA TERRE — A PRÉSENT · texte numérisé non relu

OBTENIR LE PRIVILEGE DE SE SERVIR DE LA TERRE — A PRÉSENT

MONOPOLE. Et le montant de la dite somme est fixé par le jeu de l'offre et de la demande, si bien qu'à mesure que le nombre des prolétaires s'accroîtra, ils devront se soumettre à des conditions de plus en plus rigoureuses, et le temps viendra où le cultivateur effectif obtiendra tout juste du produit ce dont il aura besoin pour sa subsistance. ' Nous n'avons plus alors qu'à franchir le dernier

' "Tenant riylits, instead of being granted in perpetuity, and so secuiing for ever to the tenant the increase due to untoiseen improvements in production, are gianted on ieases for finite terms, at the expiration of wliicii the landlord can revise the terms or eject the tenant. The payments rise until the original head rents and quit rents appear insignificant in comparison with the incomes reaped by the intermediate lenant-right holders or middlemen. Sooner or later the price of tenant right vvill rise so high that tlie actual cultivator will get no more of the produce than suffices him for subsistcnce. " Op. Cit., p. 11.

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pas. Plus déshérité encore que les déshérités précédents, faisant déborder la coupe, le dernier prolétaire, ayant les mêmes besoins que ses devanciers, mais sans aucun moyen de les satisfaire, en est réduit à se vendre lui-même. Et cette idée, toute désespérée qu'elle paraisse, est d'une facilité merveilleuse à exécuter. Les possesseurs du sol, qui n'ont pas encore épuisé les capacités productives de celui-ci, considéreront comme la plus fructueuse des opérations celle qui consiste à acheter le travail des hommes à un prix inférieur à celui auquel ils vendront leurs produits. A côté d'une telle affaire, '' l'offre que faisait l'oncle d'Aladin d'échanger des lampes neuves pour des vieilles n'était qu'un attrape-nigaud". Et bientôt le trahc des hommes remplace sur le marché celui des droits d'occupation. Mais dans ce même marché (Mr Shaw se borne ici à reproduire la théorie autrichienne de la valeur-utilité finale), c'est la dernière unité, celle dont on a le moins besoin, qui détermine le prix de toutes les antres. Et l'offre de main-d'œuvre est si abondante que la valeur de la dernière unité devient pratiquement égale à zéro. Le salaire de l'ouvrier non spécialisé et non organisé n'a absolument rien à faire avec sa valeur d'échange. " Supposez que les chevaux se multiplient de telle sorte en Angleterre qu'on n'ait qu'à en demander pour en avoir, comme des petits chats condamnés au baquet, vous auriez pourtant à nourrir votre cheval, à le nourrir et à le loger convenablement si vous vous en serviez pour la chasse, à le nourrir et à le loger misérablement si vous vous en serviez comme de bête de peine. Mais les frais de son entretien ne signifieraient pas du tout c}u'il ait une valeur d'échange. " ' Tel est le cas du prolétariat moderne, dont chaque membre peut être remplacé sur-le-champ par un autre membre sans emploi.

Mr Shaw arrive ainsi, par un processus ingénieux, à des conclusions qui sont vraies. En contournant l'écueil de la valeur-travail, il arrive à une notion suffisamment claire de la plus-value capitaliste, fruit d'une opération économique des moins complexes, simple avantage que confère la détention par quelques-uns d'un bien indispensable à tous. Il n'est nullement besoin de prouver que l'ouvrier est frustré d'une partie du produit ; il est du reste indémontrable qu'en bonne justice économique son salaire devrait coïncider avec le prix que le produit obtient sur le marché, car c'est l'offre et la demande — dont le jeu met en relief l'utilité finale, et sur

' Op. Cit., p. 19.

lesquelles il n'a aucune prise — qui y font loi. Mais le fait de la plus-value, comme d'ailleurs celui de la Rente, est indéniable. Tous les deux font partie de notre expérience quotidienne. Personne ne peut savoir si les choses se sont passées comme l'indique Mr Shaw, et surtout dans le même ordre ; mais tout le monde est d'accord avec lui pour constater l'appropriation individuelle de la Rente et de la plus-value, appropriation qui découle de l'existence de la propriété privée de la terre et des capitaux. Et ceux qui auront, comme Mr Shaw, adopté le point de vue socialiste, souscriront à sa distinction intelligente entre la Rente, produit social que la communauté est en droit de réclamer pour l'appliquer à des fins collectives, et cette part de la plus-value qui n'est que le prélèvement du capital sur le produit du travail, prélèvement de fait, que les salariés peuvent revendiquer en s'unissant, ou que la Société, s'ils en sont incapables, doit revendiquer pour eux. ' Le Socialisme, force d'analyse, corrige ainsi la tyrannie de l'homme et les caprices de la nature ; il fait de la légitime aspiration de tous les êtres vers la richesse autre chose qu'une affaire de poings ; il enseigne que le droit du premier occupant est souvent primé par d'autres.

Mais nous n'avons pas oublié que Mr Shaw proclamait l'excellence, la nécessité de l'esprit. C'est par lui que toute société progresse en devenant consciente ; c'est lui qui met de la cohérence dans les rapports sociaux. Or, lui aussi peut subir la légitime attraction de la puissance et de la richesse ; du moins peut-il prétendre tirer profit de ce qu'il a créé. Mr Bernard Shaw n'est point animé de sentiments égalitaires. En haut comme en bas de l'échelle sociale, ses personnages voient d'un œil peu favorable un nivellement éventuel des conditions. Chacun veut demeurer là où il a réussi, et, retranché dans son succès, défie le monde entier. Il n'y a que les incapables et les déchus qui aient honte de leur rang et de leur condition. Voyez Straker, le Chauffeur de Homme et Surhomme^ voyez William, le Garçon de O71 ne Peut Jamais Dire. Ils ont sur ceux qui les emploient toute la supériorité de gens qui se savent experts dans leur besogne ; leurs maîtres n'ont à leurs yeux que des talents d'amateurs. Straker est convaincu que son éducation ne le cède en

' Op. Cit., p. 26.

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rien à celle de Tanner, le riche et inutile révolutionnaire. Il se sait un très bon mécanicien, tandis qu'il sait son employeur inapte à toute besogne sérieuse. Il ne peut être démocrate, car il possède un orgueil de classe. " Il se donne plus de mal pour laisser tomber ses H que son père pour les relever. "Il met son Ecole Professionnelle bien au-dessus des grandes '' Public Schools " du Royaume. " Ecoutez-le prononcer ce nom : Sherbrook Road ! s'écrie Tanner, Sherbrook Road! Aucun de nous dirait-il Rugbv, Eton, Harrow sur un pareil ton de snobisme intellectuel ? Sherbrook Road est un endroit où les garçons apprennent quelque chose. Eton est une ferme pour garçons où l'on nous envoie parce que nous sommes une gêne à la maison, et parce que dans notre vie ultérieure, chaque fois qu'on fait mention d'un duc, nous pouvons le revendiquer comme un ancien camarade de classe. " Sur quoi Straker daigne reconnaître qu'il ne méprise pas complètement les Universités : '' Oxford ! Un lieu charmant pour les gens qui aiment ces sortes d'endroits. On vous y apprend à être un gentleman ; à l'Institut Polytechnique on vous apprend à être un mécanicien. — Si vous pouviez seulement voir dans l'âme d'Henry, conclut Tanner, la profondeur de son mépris pour ce qu'on nomme un gentleman, l'arrogance de l'orgueil qu'il ressent à être mécanicien vous épouvanterait. Positivement, il aime que la voiture ait une panne, car celle-ci permet à mon incapacité de gentleman et à son adresse et à son ingéniosité d'ouvrier de se manifester. " '

De même pour William, coniident des plus jeunes personnages de On lie Pciil gainais Dirc\ moins loquace pourtant que Tanner, car sa fonction veut qu'il sache se taire, et il appartient encore à l'ancien monde, alors que le Chauffeur est représentatif de l'homme nouveau selon Mr Wells. Boon a pour les fantaisies des convives auxquels il verse l'Irish Whisky ou l'Apollinaris une indulgence souriante. Il met d'accord son ofhce et sa pensée intime en faisant usage d'une ironie qui n'appuie pas. " Nous ne devons pas prendre ce qu'ils nous disent trop au sérieux " : tel est le fond de sa philosophie. Mais combien cette dernière prend corps, s'accentue, lorsqu'au lieu de choisir comme second terme, dans la comparaison de sa situation et de celle d'autrui, les personnages présents, il s'empare du cas de son propre hls, de cet extraordinaire Bohun qui, contrairement à lui-même, a conservé l'orthographe originale

' Mail and Siipeniiaii. Act. II, p. 50.

du nom familial, ce qui est équitable, puisqu'il est avocat, que le nom est de source normande, " et que le sang normand n'est pas une bonne recommandation pour un Garçon". Il sait très bien que ce n'est pas une force magique qui a fait passer son lîls dans une classe qui n'est pas la sienne à lui, Boon. Il sait très bien que les circonstances contribuent la plupart du temps à faire d'un homme ce qu'il est : " C'est la Démocratie, la Démocratie moderne! " s'écrie un des hôtes en apprenant cette étrange iiliation. — " Non, monsieur, répond le Garçon avec calme, l'instruction seule, monsieur ; des bourses, monsieur; Cambridge Local, monsieur; Sydney Sussex Collège, monsieur; tout juste ce qu'il lui fallait, monsieur; il n'a jamais eu de dispositions pour le vrai travail, monsieur.'' ' Et William n'ignore pas que, vues du dehors, avec sang-froid, sans préjugés, les professions perdent beaucoup de leur dignité relative. Leurs attributs sont identiques, bien que nous fermions les yeux à cette vérité, et que nous confondions volontiers les vêtements avec la chair vivante. " J'espère que votre fils est plein de gratitude pour vous, et recoiuiaît ce qu'il vous doit ", déclare plus loin Crampton à William. — " Nous nous entendons très bien, oui, vraiment très bien, monsieur, répond Boon, si l'on tient compte de la différence de nos positions... Mais comme je le lui dis, où est cette différence après tout ? Si je dois mettre un frac pour montrer qui je suis, il doit mettre une perruque et une robe pour montrer qui il est. Si mon revenu est fait surtout de pourboires, et si je dois faire semblant de n'en pas toucher, hé quoi ! son revenu à lui esc fait surtout d'honoraires, monsieur ; et je sais qu'il doit faire semblant de n'en point recevoir. S'il aime le monde, et si sa profession le met en contact avec des gens de tous les rangs, la mienne a le même résultat, monsieur ; et si cela peut nuire quelque peu à un avocat d'avoir un Garçon pour père, cela peut nuire aussi quelque peu à un Garçon d'avoir un avocat pour fils; c'est considéré par beaucoup de gens comme une grande liberté, monsieur, je vous l'assure. " " Il y a du Figaro dans le personnage, mais Figaro, conscient de ses mérites, pouvait dire : Pourquoi Almaviva plutôt que moi ? Au contraire, les caractères ancillaires de Mr Shaw pensent et disent : Pourquoi ne pas demeurer où je suis, puisque la vie se charge de rendre grotesques toutes les fonctions, et qu'après tout je fais, à la satisfaction du monde et à la mienne propre, des choses à peu près semblables à celles que nos maîtres

1 You Ncvcr Can Tell, Act H, p. 255. * Ibid., p. 262.

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font en éveillant autour d'eux et parfois en eux-mêmes un sourire difficilement réprimé?

Il n'y a donc chez les humbles, dans le théâtre de Mr Sliaw, ni imagination, ni résignation sentimentale à la Dickens, ni rien de cette considération, déférente en même temps que jalouse, pour le rang et pour la classe des individus, qui constitue le snobisme social, pas plus qu'il n'y a dans la pensée de Mr Shaw lui-même quoi que ce soit d'un snobisme intellectuel, d'une hiérarchisation des idées préalablement à toute analyse. Il y aurait plutôt chez l'auteur un snobisme à rebours, un effacement trop complet des pouvoirs d'admiration devant ceux d'introspection et de libre critique... Mais c'est justement parce qu'en ce qui concerne le mérite, Mr Shaw semble avoir réussi à soulever le voile des apparences, parce qu'il croit avoir prouvé combien est déraisonnable notre échelle courante des valeurs morales et sociales, et combien est vain aussi tout effort pour la corriger dans un sens égalitaire, qu'il est tenu d'assurer aux capacités véritables — lorsqu'il cesse d'être homme de théâtre pour devenir économiste — une rétribution suffisante pour les inciter à se manifester. Une Société ne peut vivre et se développer que si son évolution est dirigée par des intelligences qui comprennent ses tendances,' et qui peu à peu l'aident à se comprendre elle-même. Cette vérité est, nous l'avons vu, le fondement de la doctrine cVHoiiiiiie et Siirhouuiic. Mais, d'autre part, l'analyse qui précède montre que pour Mr Shaw le problème fondamental et pratique que doit résoudre le Socialisme est l'absorption de la Rente. Or, la Rente, fait social, est aussi fait individuel. Elle est aussi bien la récompense de dons exceptionnels et précieux, d'énergies fécondes et rayonnantes, que la traduction de l'avance mécanique de la civilisation. La communauté peut-elle parvenir à la revendiquer sous cette dernière forme, tout en refusant d'y porter atteinte sous la première ? Quelle finesse d'évaluation, quel tact ne faudrait-il pas au pouvoir central pour qu'il puisse faire la part de l'invention, de la patience, de toutes les vertus créatrices, après avoir fait celle de ce qu'on doit appeler l'enrichissement sans cause? Finalement, le Socialisme,' qui devrait être la victoire de l'Esprit sur des lois prétendues naturelles, n'en serait-il pas réduit à détruire, pour parvenir à ses fins concrètes, le courant généreux qui l'alimente ?

Nous ne savons pas si Mr Shaw s'est jamais posé cette question avec inquiétude, mais il l'a du moins résolue avec verve, en réponse

à un appel venu du dehors ; c'est sans doute, du reste, parce que le déti était présenté sous une forme particulièrement déraisonnable que Mr Shaw — comme cela lui arrive en général en de telles occurrences — a nourri son article de ces vérités élémentaires qui rendent timides les vérités complexes auxquelles nous pourrions nous attendre ; l'effet produit est néanmoins sûr, souvent définitif. Un certain Mr Mallock avait, en Juin 1909, à la suite d'un discours de Keir Hardie, dans lequel le leader travailliste prétendait que les classes ouvrières n'avaient point participé à l'accroissement général du revenu national, émis, dans une lettre au Times, l'opinion que la capacité personnelle est le principal facteur dans la production de la richesse, que le rôle du travail avait été fort exagéré par les écrivains et les politiciens socialistes, et que si on se bornait à lui donner son dû, il n'aurait droit qu'à que ce qu'il aurait produit si des capacités particulières n'avaient pas existé. Sur quoi Mr Shaw écrivit son essai sur Le Socialisiiie et les Cerveaux Supérieurs. '

Tout d'abord, insinue Mr Shaw, il faudrnit nous débarrasser de l'idée que les plus habiles pourraient s'assimiler la totalité du bénéfice que la société récolte de leur action. Ils doivent bon gré mal gré en abandonner une partie. " Nous entretenons et nous encourageons les capacités ahn que nous puissions tirer d'elles, et non afin qu'elles puissent tirer de nous, le plus possible. " Cela est peut-être malheureu.x, mais c'est la seule sauvegarde que les hommes capables aient pour leur existence. " Qu'on leur donne, à eux et à leurs héritiers, tout le produit de leur talent, de telle sorte qu'ils deviennent formidablement riches, tandis que le reste d'entre nous restera aussi pauvre que s'ils n'avaient jamais été, et ce deviendra un devoir public de les tuer, puisque personne, sauf eux-mêmes, ne s'en trouvera plus mal, et qu'il y aura un grand avantage pour nous à ne plus être induits par la suite dans le péché d'envie. "- Il faut ensuite remarquer qu'une faible portion du revenu national va à ceux qui l'ont réellement créé. Et, cette fois, il ne s'agit pas du "terrain contesté " entre les deux espèces de rentes, mais de richesses i-^parties chaque année entre des hommes qui, selon l'expression du Prince de Bismarck, n'ont d'autre peine que celle de prendre une paire de ciseaux et de détacher des coupons, ou d'écrire un reçu pour l'individu qui leur paye un loyer. Sans

' Reproduit dans le Fabian Tract n" 146. - Socialisin au ci Siipcrior Bruiiis, p. 8.

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cloiile, la plupart tles économistes, Cainies entre autres, ont montré la différence qu'il y a entre l'intérêt et le prolit, mais l'opinion ne se soucie pas de telles subtilités. Mr Shaw et les autres essayistes Fabiens ont pourtant fait tout leur possible " pour convaincre Mr Mallock que si le Duc de Westminster se fait cinq cent fois plus comme propriétaire que Mr Mallock comme auteur, ce n'est pas parce que le Duc est cinq cent fois plus capable que Mr Mallock. Mais ce dernier est modeste et veut qu'il en soit ainsi ; ne le tourmentons pas davantage sur ce point. " '

Reste, combien réduite après cette première élimination, la masse d'où, à tort ou à raison, proportionnellement ou hors de toute proportion, serait tirée la récompense du mérite et de l'effort. Mais quelles sont les exigences de ces derniers ? Demandent-ils pour se manifester, pour porter tous leurs fruits, que la Société mette rigoureusement d'accord la valeur de leurs services et le montant de la somme qu'elle leur attribue, directement lorsqu'il s'agit d'une entreprise publique, ou par le jeu de l'offre et de la demande lorsqu'il s'agit d'activités privées ? En un mot, l'élément pécuniaire est-il le seul, voire même le premier, qui entre en ligne de compte dans l'attraction que les métiers ou les occupations peuvent exercer sur les hommes doués de facultés spéciales ? Il n'est pas besoin de répondre sous une forme abstraite à une telle question. Regardons simplement autour de nous, et laissons d'abord parler cette forme de la raison si spontanée qu'elle en est presque de l'instinct. Admettons que nous ayons en même temps les connaissances qu'il faut pour être directeur d'entreprise, et la force musculaire requise pour être simple travailleur manuel. Admettons encore que, sous un régime collectiviste, la première occupation devienne à la longue moins lucrative que la seconde, qui resterait dangereuse, malsaine, désagréable. '' Evidemment, si Mr Mallock ou moi avions à choisir entre la direction d'une fonderie, à raison de ^'250 par an, et un travail de puddlage, à raison de £500, nous sauterions sur les £250. Si donc même le Socialisme devait restremdre les salaires de ceux qui, dans l'ordre présent, jouent le rôle de chefs, dans une proportion telle qu'ils se trouveraient dans une situation tinancièrement inférieure à celle de bon nombre de leurs subordonnés, une brève analyse psychologique suffirait pour nous convaincre que l'Etat ne serait privé d'aucun service indispensable.''

' Socidlisn: ami Supenor lîiaiiis, p. 19.

Que Mr Mallock, ajoute Mr Bernaid Shaw, s'attende à ce que tous les chefs demandent à grands cris à devenir des subordonnés, c'est là un trait qui me semble inconciliable avec son intelligence bien connue. En fait, il n'y aurait aucune nouveauté dans un arrangement qui n'équilibrerait pas les salaires et les capacités. On rencontre à présent, dans les limites des classes, des salaires égaux pour des personnes aux talents les plus variés. Certains chefs reçoivent moins que des individus qui n'exercent aucun pouvoir de direction: par exemple, le salaire d'un capitaine de vaisseau est moins élevé que celui de beaucoup d'hommes qui occupent une situation commerciale subalterne et relativement sans dignité.

C'est que notre société actuelle, dans son évaluation des capacités, est affligée d'une singulière déformation d'optique. Et quand nous parlons de ''la Rente de Capacité'' comme d'une catégorie absolue, nous nous laissons égarer. Le mérite n'a pas de valeur intrinsèque, il n'a que celle que l'opinion courante veut bien lui concéder; son prix, comme celui de toute autre marchandise, dépend en fin de compte de l'ofïre et de la demande. " Platon était, après tout, un plus grand auteur que le Vieux Moore, le faiseur d'almanachs, mais s'il vivait maintenant, il ne gagnerait pas tant d'argent avec ses livres que ce dernier.'' ' L'acteur ou le couturier à la mode fait ime fortune, alors que l'agent ou le pompier, dont on ne saurait se passer, gagne 24 shellings par semaine. En somme, un individu n'est pas rétribué généreusement parce qu'il est capable, mais parce qu'il est populaire. Et Mr Shaw ajoute : " Ce n'est pas l'homme, c'est la position qui est unique. L'imagination publique demande partout un homme qui soit le meilleur. Et si la Nature ne le lui fournit pas, elle l'invente. L'art du huiiibug consiste à se faire inventer de cette façon. Chaque génération invente des grands hommes dont la postérité se moque quand quelque hasard les lui fait découvrir. " "' Un médecin se fait une réputation, non parce qu'il guérit plus souvent, mais parce qu'il a ouvert plus d'abdomens que ses confrères ; un avocat est célèbre, non parce qu'il met en avant dans ses plaidoiries l'argument qui convainc, mais parce que l'esprit des meurtriers qu'il défend " est puissamment impressionné par le nombre de ses clients qui ont été pendus. Aussi s'assurent-ils toujours ses services, et ajoutentils à sa gloire en se faisant eux-mêmes pendre comme il sied. " ■'

' Sociiilisiii tiinl Siipcrioi Braiiis, p. 1 1 - //)/</., p. 12.

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Ajoutons à cela les rentes artificielles de capacité, d'abord celle qui est dérivée de l'éducation, et qui disparaîtrait si l'instruction était offerte à tous ; ensuite celle qui est attribuée à des gens qui n'ont qu'à un degré médiocre la science des affaires, mais qui savent imiter " les manières et le ton " d'autres gens possédant un revenu non gagné égal ou supérieur à ^10.000. Supprimons les revenus non gagnés, et une telle rente s'évanouit. Tenons aussi compte de la rente qui provient, non de la supériorité de l'individu, mais de celle du statut. N'appelons-uous pas souvent élite " des hommes qui sont nécessaires à une organisation sociale tout comme une clé de voûte l'est à une arche ? Mais la clé de voûte n'est pas faite de meilleurs matériaux que beaucoup d'autres parties du pont : son importance lui est attribuée par suite de sa position, non sa position par suite de son importance." ' Dans une barque à la dérive, il faut un capitaine, mais cinq minutes plus tôt celui-ci était l'égal des autres marins, auxquels il commande maintenant. Il se peut, d'ailleurs, que l'exercice de la fonction engendre bientôt chez, l'homme désigné pour la remplir des qualités spécifiques. Le seigneur, le roi sont ainsi des produits aussi artilîciels que la reineabeille ; " mais le revenu qui est l'apanage de leur statut n'est pas une rente de capacité. C'est le payement fait à un individu pour exercer un talent normal dans une situation anormale. La rente de capacité est au contraire ce qu'un individu obtient en exerçant un talent anormal dans une situation normale. " "

Cette nouvelle série de déductions opérée, nous constatons avec surprise que la plupart des hommes de talent incontestable et de valeur permanente sont loin de vouloir monnayer leur activité, et se contentent des conditions que le Socialisme cherche à généraliser. Ils contribuent chaque jour à l'amélioration, à la coordination de la vie collective, et ils demandent en échange que leur vie soit harmonieuse et complète, hère et lilire ; si bien que, dans le calcul de la récompense à laquelle ils s'attendent, hgureut une foule d'éléments vivants. Si des hommes de haute éducation et de haute culture entrent dans la seule profession socialiste qui existe déjà, c'est-à-dire dans l'Administration, et laissent se disputer pour le proht, dans les métiers où règne la concurrence, des personnes qui, en tant que classe, ne leur sont en rien supérieures, c'est qu'ils trouvent dans l'Administration des garanties, un traitement qui leur

' Socialism ami Siiperior Hi aiiis, p. 14. - Ibiil., p. 15.

est payé dès l'instant où ils commencent à travailler, des heures de travail restreintes, et la possibilité d'une bonne santé. L'Administration leur offre la sécurité, une retraite, la latitude de se marier jeunes sans imprudence et sans mésalliance ; tandis que dans les professions privées les nerfs s'épuisent, les débuts sont souvent dégradants, les brefs intervalles de repos sont troublés par une sensation générale d'insécurité, les possibilités d'échec sont intînies. ' Mais, même dans les industries ou dans les occupations non socialisées, l'existence de salaires élevés n'est souvent qu'un leurre. Certains ouvriers reçoivent, certes, huit livres par semaine, alors qu'ils sont dans toute la force de la jeunesse, mais il faut savoir si l'effort qu'ils ont à fournir ne les épuise pas, et s'il n'aurait pas mieux valu pour eux qu'ils ne reçussent que cinq livres, et qu'ils pussent continuer à travailler jusqu'à un âge avancé. Far contre, un jeune médecin qui veut se créer une clientèle élégante dans le centre de Londres n'économisera pas un farthing sur un gain annuel de ;^1000, tandis que s'il était fonctionnaire et ne gagnait que .^400, il pourrait sans privations en économiser 200.

Le problème de la "Rente de Capacité" est donc, selon Mr Shaw, très dilïérent de ce que nous le croyons ; et les illusions dont il se voile se trouvant dissipées, nous voyons qu'il ne fait nullement obstacle à une politique socialiste. Sans doute, il est indispensable de donner à tous les individus, qu'ils soient exceptionnels ou ordinaires, toutes les possibilités d'accession à la richesse ; mais la richesse est faite de loisirs, de considération, de stabilité aussi bien que d'argent. Et c'est l'intérêt de la Société, aussi bien que celui de ses véritables serviteurs, que ce soit cette richesse-là, et non l'autre, qui soit attribuée aux plus dignes. Il est même des cas où une telle solution s'impose, où l'individu ne doit pas avoir le droit de choisir entre les deux sortes de récompense. Le plus indiqué de ces cas, c'est, aux yeux de Mr Shaw, celui du médecin. Il l'a examiné sous toutes ses faces dans la préface de sa pièce : Le Dilcuinie du Docteur. Il nous montre le praticien privé obligé, s'il veut éviter la ruine, surtout à ses débuts, de consacrer de son autorité les superstitions de ses malades. Lorsqu'il y avait dans certaines classes une hostilité générale contre l'eau, la tempérance et le grand air, on voyait de vieux médecins prétendre que le tub matinal était une pratique épuisante, et qu'un verre de Porto était plus efficace

' Socialism and Snperior Biains, p. 16.

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contre l'anémie qu'une fenêtre ouverte. Maintenant au contraire (la pièce est de 1903) que certains clients distingués et désirables considèrent comme leur premier devoir de se lever à six heures et de commencer la journée en se promenant pieds nus sur le gazon humide, un médecin qui montrerait le plus léger scepticisme vis-àvis de ce régime serait immédiatement congédié comme " vieux jeu ". ' Mais la mode n'est pas toujours aussi anodine ; elle peut être de couper, de greffer et d'inoculer. Et Mr Shaw nous montre dans son drame quels sont les dangers relatifs de ces différentes conceptions. Nous voyons face à face Colenso Ridgeon, baronnet, devant qui tous les talents s'inclinent, confiant, jusqu'à l'homicide, dans une dernière invention de sa raison chancelante, un sérum dont l'efficacité dépend d'un prétendu rythme microbien et qui, selon l'instant, tue ou guérit, - et Blenkinsorf, le médecin des pauvres, qui, ne pouvant envoyer ses tuberculeux en Egypte ou à St Moritz, leur prescrit des cures de reines-claudes. ' Dépendant des caprices d'en haut, des préjugés d'en bas, le médecin privé a donc un rôle antisocial. De plus, quel que soit son renom, il est harassé, tiraillé par tous, égoïstement, impudemment. On ne demanderait pas au boucher de fournir sa viande gratuitement, mais le médecin qui permet à l'un de ses semblables de périr ou même simplement de soulïrir sans secours est considéré comme un monstre. En outre, le boucher exige de chaque acheteur un même prix pour un même quartier de viande. Mais le médecin doit " graduer ses honoraires à la manière de l'income-tax ", * selon la situation du client. Sauf dans les cas bénins, il est regardé comme une sorte de sauveur, c'est-à-dire " qu'il peut avoir faim, avoir soif, être exténué, déprimé par plusieurs nuits au cours desquelles il a été dérangé par cet instrument de torture : la sonnette de nuit ; mais qui pense jamais à cela en présence d'une maladie ou d'un accident soudain? " ^

Uu seul remède pourrait prévaloir contre un tel état de choses ; le présent nous le suggère du reste : " Nous possédons déjà dans l'Officier Médical de Santé une sorte de docteur qui est exempt des pires misères, et, par conséquent, des pires vices du praticien privé. Sa position dépend, non du nombre de gens qui sont malades et

' Tlic Doctor's Dilemwu, Préf., p. Lxxv.

'■' Ibid., Acte I, p. ii.

•' Ibid. y pp. 22-23.

^ Ibid., Pref., p. LXXVIL

•'• Ibid., p. Lxxvn.

qu'il peut maintenir en état de maladie, mais du nombre de gens qui sont bien portants. Il est jugé comme tous les docteurs et tous les traitements devraient l'être, par les statistiques de longévité du district. Quand ïe taux des décès monte, son crédit baisse. Comme chaque augmentation de son salaire dépend d'un débat public sur la santé de la circonscription dont il a charge, il est incité de toutes les manières à s'efforcer d'obtenir un Bulletin immaculé. '' ' Sans doute, on pourrait aussi tenir compte des diverses capacités, et surtout créer une spécialisation des fonctions. ' L'opérateur dont l'adresse est merveilleuse ne devrait point, comme cela arrive trop souvent aujourd'hui, être obligé d'accomplir des besognes accessoires. Le juge qui rend la sentence de mort ne pend point de sa main le criminel qu'il a condamné ; on ne s'attend pas à ce que l'évêque actionne le soufflet des orgues ou lave le bébé qu'il baptise, ni à ce que le général trace le plan d'une bataille à midi et joue du tambour à deux heiues et demie. Mais le médecin privé, le médecin de campagne surtout, doit, sauf quand il cède la place au dentiste ou quand " il a un spécialiste au bout de son téléphone ", être capable d'ouvrir un abdomen, de mettre un cataplasme sur un panaris, de vacciner, et de changer un pansement. Il le fait parce qu'il est l'esclave d'une clientèle qu'il doit monopoliser pour vivre et dont en aucun cas il ne peut se dessaisir. ^ Seule l'autorité publique

' The Docfor's Dilcmma, Prêt., p. Lxxix. '' When one of the first-rate posts becomes vacant in one of the great cities, and ail the leading M. O. H. s coinpete for it, they must appcal to the good health of the cities of which they hâve been in charge, and not to the size of the incomes the local private doctors are making out of the ill-health of their patients. If a competitor can prove that hc bas utterly ruined every sort of médical private practice in a large city except obstetric practice and the surgery of accidents, his claims are irrésistible : and this is the idéal at which every M. O. H. should aim. " p. Lxxxii.

- Les difficultés qui semblent devoir accompagner l'application de l'Iiisurance Bill de 191 1, en ce qui concerne les soins médicaux, donnent à la présente discussion un intérêt tout particulier. Il s'agit bien de la première tentative de socialisation d'une profession libre. Le corps médical anglais s'y prêtera-t-il ?

■' " No doubt this develops the resourcefulness of the country doctor, and makes him a more capable man than his suburban colleague ; but it cannot develop the second-class man into a tirst-class one. If the practice of law not only led to a judge having to hang, but the hangman to judge, or if in the army matters were so arranged that it would be possible for the drummer boy to be in command at Waterloo whilst the Duke of Wellington was playing the drum at Brussels, we should not be con.soled by the reflection that our hangmen were thereby made a little more judicial-minded, and our drummers more responsible, than in foreign countries where the légal and militarv professions recogni/ed the advantages of division of labor. " Op. cit., Pref., p. i.xxxi.

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qui le rémunérerait pourrait le décharger des besognes accessoires, et lui rendre la compétence avec l'indépendance. Que les Anglais comprennent donc qu'un temps viendra où une vaste armée de l'Hygiène Publique recueillera l'honneur et la considération que nous accordons a nos forces militaires et navales. "■ Il est stupide qu'un Anglais ait plus peur d'un soldat allemand que d'un germe de maladie britannique, et qu'à grands cris il demande plus de casernes dans les journaux mêmes qui protestent contre l'augmentation des cliniques scolaires, et qui s'écrient que si l'Etat combat la maladie il fait de nous des pauvres, quoiqu'ils ne disent jamais que si l'Etat combat les Allemands il fait de nous des poltrons. " '

C'est peut-être seulement quand il traite de la condition du médecin que le socialisme de Mr Shaw se fait nettement constructif." Car si nous puisons, comme nous l'avons fait, et dans son œuvre économique, et dans la partie de son œuvre dramatique qui touche le plus directement aux problèmes économiques, nous voyons que, bien que le Socialisme soit son point d'aboutissement, il a fait servir sa logique et son ironie à détruire la plupart des concepts sur lesquels les théories socialistes s'étaient jusqu'à présent appuyées, en même temps d'ailleurs que celles dont l'Individualisme croyait pouvoir se servir pour tourner en dérision les plans de son jeune adversaire. Mr Shaw a ruiné pas mal de notions courantes ; je ne sais s'il a été beaucoup plus loin. Il nous a montré que la lutte des classes n'est pas du tout ce que nous la croyons, que l'idée de justice que nous retrouvons au fond de toute doctrine socialiste cache de robustes appétits, et que c'est tant mieux, car ces appétits sont notre seul espoir ; qu'enhn notre classement des capacités individuelles n'est qu'une perpétuelle fantasmagorie. Aux explications, fondées mi-partie sur la tradition, mi-partie sur le sentiment,

' Op. Cit., Prêt"., p. Lxxxin.

- Mr Shaw a pourtant essaye dans 1111 second Essai Fabien (Transitioii) de montrer comment pourrait se faire progressivement l'absorption sociale de la Rente. 11 se rallie à un projet d'Income-Tax su-.- les revenus non gagnés. Mais il a très habilement prouvé que l'Etat, à mesure qu'il entrera en possession des richesses qui lui échappaient jusqu'alors, devra parallèlement développer son activité ; sinon il priverait de tous moyens d'existence des gens qui consacraient leur travail à l'entretien des classes parasitaires. Les municipalités, spécialement, trouveront dans l'impôt socialiste le capital nécessaire au rachat des terres, de même qu'à la création des industries les plus variées. L'Essai est en somme un excellent exposé de la politique Fabienne ; malheureusement on ne peut dire jusqu'à quel point il est représentatif des idées et de la manière de Mr Shaw.

que le caractère anglais croit pouvoir donner de certaines coutumes et de certaines institutions, il oppose la force et la nudité de l'instinct. Il refuse de poétiser la misère et de glorifier le Prolétariat dépouillé, parce que la misère est laide, malsaine, et que le désir de jouissance, quand il est convenablement canalisé par un pouvoir intelligent, est la vraie source du progrès. Et, par contre, quand le même caractère anglais se vante de ses victoires instinctives, de son discernement, de son classement infaillible, inné, des hommes et des choses, de son adaptation spontanée des unes aux autres, il lui montre, au jour de la raison, la vanité, l'énormité de sa prétention. Nous ne voulons point dire que Mr Shaw n'ait atteint aucun résultat positif. Si l'Angleterre commence à douter d'elle-même, c'est parce qu'un cerveau lui est né, qu'elle a passé de la phase du diplodocus à celle de l'être humain, qu'elle a cessé d'être préhistorique. Seulement, si le passé et le présent lui-même s'effondrent, impossibles à défendre, irrationnels, si l'âme anglaise n'est plus qu'une conscience qui s'étudie, où donc découvrirons-nous la promesse et le gage d'une nouvelle et magnifique floraison ? N'importe ! Le mérite de Mr Shaw sera, nous l'avons dit, d'avoir agi comme stimulant sur le tempérament britannique. En suggérant que tout est à refaire, il arrive .à le convaincre qu'il y a quelque chose à faire. Mais l'œuvre elle-même, la coordination de toutes les énergies, le choix minutieux, puis l'agencement lucide des faits et des tendances — bref, tout ce qui est au fond du Socialisme — c'est chez un autre que Mr Shaw qu'il nous les faut maintenant chercher.

LE SOCIALISME DE Mr H. G. WELLS

William Morris n'avait trouvé refuge contre la laideur et la misère de notre société capitaliste que dans une vision sereine. Il avait joui d'une heure unique de calme et de détente, durant laquelle l'humanité, après avoir renoncé d'un cœur léger aux avantages qu'avait mis à sa portée l'évolution scientihque des deux derniers siècles, se complaisait dans un état d'harmonie facile, où l'appel des sentiments altruistes, le désir du beau étaient perpétuellement exaucés. Mr Bernard Shaw, d'autre part, croit avoir assez fait pour le Socialisme en montrant à l'Angleterre la vanité de ses croyances, l'hypocrisie de ses institutions, en la forçant à sortir de l'ornière de ses habitudes et de ses préjugés, mais sans lui indiquer toutefois la route à suivre. Mr H. G. Wells, lui, n'a foi ni dans l'idéalisme qui refuse de tenir compte des faits présents, ni dans la critique pure qui s'exaspère au contact de ces faits, faute d'une porte ouverte sur l'idéal. Il profite chaque jour de la leçon des choses. Son œuvre est d'expérience et de méditation. Pour lui notre monde concret, si décevant par certains de ses aspects, contient néanmoins en germe toutes les espérances futures. 11 est gros de promesses ; mais pour que celles-ci se réalisent, il faut une volonté qui se joue parmi les tendances isolées, qui ramène à l'unité d'une belle et ferme structure les matériaux épars... Mr Wells plonge, sans crainte comme sans illusions, dans l'océan ou plutôt dans le chaos des faits ; il y découvre d'ailleurs des tentatives d'une infinie noblesse. Puis, remonté à la surface, il rêve du parti que l'on pourrait tirer de tous ces efforts, si, au lieu d'être disséminés et ignorants de toute discipline, ils obéissaient à un pouvoir souverain, hanté par le souci de leur coordination. Ainsi Mr Wells nous fait lui-même quelque peu songer à son Machiavel, qui " après avoir vaqué à ses affaires person-

nelles, visité ses voisins rustiques, après s'être occupé de sa famille et avoir donné libre cours aux passions de chaque jour ", s'asseyait dans la boutique de Donnto del Corno pour y bavarder, plein de curiosité, au milieu de gens pervers, " ou qui, à pas lents, parcourait, un livre à la main, les bois solitaires de sa propriété, rempli de méditations amères ", et, finalement, le soir venu, s'enfermait dans son cabinet, dépouillait ses vêtements de pavsan, " se lavait, revêtait sa noble robe de cour, oubliait ce monde de labeur, de gain, d'amour et de haine privés et, deux chandeliers d'argent posés devant lui, une plume grise dans sa main fine et nette, se laissait aller avec un soupir de satisfaction à ses rêves plus vastes. " ' L'esprit nourri des expériences infructueuses, des déploiements d'activité inutiles qui forment la trame d'une journée humaine, il songe à " une terre mieux ordonnée, plus heureuse, plus belle, plus sûre." Il se sent envahir par ' la passion blanche de la politique ", aussi troublante que celle qu'éveillent '' les douces lignes et la tendre beauté des femmes". Il évoque l'image " de cités devenues plus puissantes, de peuples que leurs efforts ont fait plus riches et plus nombreux, de ports, de marines étincelantes, de grandes routes merveilleusement tracées, de jungles défrichées et de déserts conquis ; " il songe aux actions qui mettraient un terme " au désordre, aux maladies, à la misère et à la saleté, à la confusion qui gâche les possibilités humaines. " - Mr Wells veut, lui aussi, indiquer ses devoirs au Prince, lui faire toucher du doigt ses responsabilités. Mais les temps ont changé depuis Machiavel. Le Prince n'est plus un indivicki isolé. Le sort de la République ne dépend plus " d'un Laurent pensif et magnifique ". Chacun de nous est Prince, ou sur le point de le devenir. Chacim de nous peut être un monarque indolent, ou au contraire fièrement agissant. " Il est merveilleux de voir comment, à un point de vue, le pouvoir s'est évanoui, comment, à un autre, il s'est accru. Je suis assis en ce lieu, sans armes, décrédité, devant un petit bureau, dans une petite maison sans défense, parmi les vignes, et aucun être humain ne peut arrêter ma plume si ce n'est en m'assassinant, mais alors il s'immole délibérément, ni détruire les fruits de cette plume autrement que par le vol et par le crime. Nul Roi, nul Conseil ne peut me saisir ni me torturer, nulle Eglise, nulle

nation ne peut me réduire au silence Ce n'est pas parce que

le pouvoir a diminué, mais bien parce qu'il s'est étendu et multiplié,

' Tlic Neiv Macliiavi'Ui, pp. 5-6.

2 Ihid., p. 5.

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