Le socialisme et la réglementation [microform]
La foi d'autorité est peut-être la plus invétérée des maladies qui travaillent notre pauvre humanité ; tous ceux qui ont lutté pour une vérité méconnue sont prêts à en témoigner sans la moindre hésitation. Proposez aux hommes quelque affaire qui ait un peu l’air d’une nouveauté, ils ne demanderont pas tout d'abord et quelle est cette chose » '? mais bien plutôt « qui patronne cette chose » '? Et ils règlent tranquillement là-dessus leur croyance, il ne faut pas dire leur opinion.
Beaucoup, absorbés par le travail de chaque jour et se trouvant de fait trop esclaves pour se permettre le luxe de penser par euxmêmes, ne sont pas sans légitimes excuses. Mais il n’y a pas d’excuse pour ceux qui, se donnant comme les admirateurs convaincus de l’étude objective, se mêlent de vouloir persuader au monde des choses qu’il ne leur a jamais pris la fantaisie de contrôler. Rien n’est plus rare que le véritable esprit scientifique, même chez les savants.
Les discussions passionnées qui ont lieu à propos de la prostitution officielle en sont peut-être la meilleure illustration.
On n’est pas sans avoir remarqué que le suprême argument des réglementaristes à court de bonnes raisons est toujours celui-ci :
« Les spécialistes ont reconnu la nécessité des maisons de tolérance. »
lîien que cet argument d’autorité n’ait au fond aucune valeur sérieuse, il n’en impressionne pas moins nombre d'honnêtes gens, et il importe de ne pas le laisser s'accréditer.
D’abord, qui sont ces fameux spécialistes? Des hommes qui se
sont A oués à l'étude d’une branche particulière de la médecine, les mala( ies vénériennes. Cela peut les rendre parfaitement aptes à bien reconnaître et parfois même à bien soigner les contagions qu’on gagni; à courir les mauvais lieu.x, mais d n’en résulte pas le moins du monde qu ils possèdent une compétence particulière en ce qui conct l’ne la prostitution.
La prostitution — on n'est que trop porté à l'oublier — est un phénomène de vaste portée, à propos duquel se posent les plus sérieux probl unes du droit, de la morale et de l’economie sociale, qui touche aux P us grands intérêts dont l’Etat ait été constitué le gardien, et non pas seulement à ceux de la santé publique, comme certaines gens voudi aient bien le faire croire.
En suite, il est parfaitement faux que les syphiligraphes soient unan mes à recommander la réglementation. Ils sont en réalité fort divises, et on peut même dire que les plus distingués, ceux qui ont mont -é l'esprit le plus dégagé de préjugés, sont loin d’en admettre l’utili é. même au sinqile point de vue de la protection du débauché contre la contagion. On peut citer entre autres: Langlebert et H. Fournier en France. Stoukowenkoflf en Russie, Pellizzari en Italie, Champlleury en Hollande, etc.
Ce n'est donc pas aux médecins spécialistes qu’il faut s'en remettre pour juger un si grand procès. Mieux vaudrait consulter les .sociologiste: , les vrais, ceux qui ont consacré leur intelligence et aussi (pieb ue chose de leur cmur à l’étude des réformes sociales. Nous aurions beau jeu ; mais, en vérité, il y a mieux à faire que de compai-ei des autorités en nombre et en poids.
La cause des abolitionnistes est assez bonne pour qu'on se contente de la soumettre au public en faisant appel à son impartialité, en le supp iant de réfléchir un peu pour juger par lui-même, après avoir secoi é la tvrannie des opinions toutes faites qu on s assimile incons- . ciem lient, soit parce qu elles sont dominantes dans un milieu donné, soit I arce qu’elles sont professées pai- des hommes pour lesquels on éprouve quelque sympathie intellectuelle.
Ca parci régie arriv que I pires défei taire, dèi'ei en g(
• enfin. Tutilité des maisons de tolérance n'est pas prouvée qu'on a dit : « Ce sont les piétistes qui veulent supprimer la mentation. » D'abord cela ne prouverait rien; il peut très bien ;*r aux âmes pieuses d’avoir raison. Ensuite, il n est pas vrai gs chrétiens soient seuls scandalisés de voir l’Etat soutenir les souteneurs et partager leurs petits bénéfices. En tait de seurs coinaincus des maisons, il n'y a guère que les autori" ; de toutes dénominations, avec pas mal de cyniques, qui consiit de bonne foi la femme comme créée pour l’usage de l'homme ■néral et pour leur plaisir en particulier.
Ainsi quand il a été proposé au Reich-stag allemand de voter une loi qui semblait donner à l’Etat le droit de créer des maisons de tolérance, qui a protesté avec le plus d'énergie ÿ Les conservateurs, soutiens avérés du trône et de l'autel Non, mais les socialistes, par l’organe d’un de leur représentants les plus autorisés. Rebel.
lia démocratie-sociale allemande, qui depuis tant d’années donne des exemples de fidélité aux principes que ses adversaires mêmes doivent admirer, s’est toujours montrée résolument hostile à cette institution. Et il faudrait être aveugle aujourd'hui pour ne pas voir que le socialisme contient à cet égard un germe fécond qui va transformer notre vieille société.
Il y a donc un réel intérêt à présenter au public une traduction du beau discours de Bebel sur les maisons de tolérance, car il contient une magistrale démonstration, bien faite pour frapper ceux qui cherchent à se faire une conviction raisonnée.
Mais il y a autre chose encore : les déclarations si catégoriques de Bebel et de ses amis ferment la bouche aux amateurs d'autorité pour lesquels être abolitionniste c’est conspirer avec les ténébreuses influences du passé ; elles prouvent aussi jusqu'à l’évidence que la réglementation n’est point — comme le disait un jour certain bourgeois radical qui se croit socialiste — une des applications pratiques du nouveau programme social.
Un mot sur ce dernier point.
Le socialisme serait bien incomplet s’il se réduisait à une nouvelle conception du rôle de l’Etat, chargé d’assurer à tous les hommes la satisfaction de leurs besoins quels qu’ils soient. Il tend sans doute à améliorer et à assurer la condition matérielle de chacun ; mais il est, avant tout, inspiré par un idéal, par la noble ambition d’améliorer en même temps l’individu, de le discipliner, de lui apprendre à subordonner ses ambitions et ses passions aux intérêts généraux de ses frères, de le rendre, en un mot, plus largement, plus véritablement humain. C’est ainsi que l’ont compris tous les socialistes dignes de ce nom, Benoît Malon en France, Bebel en Allemagne, pour n’en citer que deux. La question de l’estomac... et du reste, n’est pas tout le problème, ce n’est qu'une partie du problème. Une société socialiste pourrait moins que toute autre sub.sister sans moral et sans idéal.
Encaserner un certain nombre de femmes pour satisfaire les sales habitudes de quelques individus, c’est tout ju.ste du socialisme à rebours. Aucun démocrate-socialiste ne s’y est trompé ; seul un autoritaire faisant du socialisme en amateur, pouri’ait se méprendre à ce point. Le socialisme '=;era pour tous ou il ne sera pas ; il ne peut admettre l’asservissement d’une classe, et moins que toute autre chose
Tasse l’vissenient cTun certain nombre de filles du peuple pour l'agrément des petits bourgeois qui veulent du plaisii' sans responsabilité.
Le discours de Bebel fera réfléchir ceux qui se plaisent à considérer la lutte abolitionniste comme TafTaire d’un groupe restreint, surto it il ira au cœur du peuple qui saura bien imposer sa volonté. Le jo-ir où il parlera hautement ne peut être loin.
Dirons maintenant en deux mots ce qui a été l’occasion des pages de Brbel qu’on va lire.
Au mois de décembre 1892. la discusssion s’est ouverte au Reichstag a lemand à propos d’un projet de loi qui. s’il était adopté, entraini'rait comme conséquence inévitable la réouverture des maisons de to éi’ance actuellement prohibées par le Code pénal de l’empire.
Le député Bebel. en son nom per.sonnel et au nom du parti socialisie tout entier, a fait une énergi(|ue opposition au dit projet de loi. e son discours a produit un grand effet en Allemagne.
Il ( ombat avec une rare vigueur ce que combattent les abolitionniste; , à Genève et ailleurs, savoir l’exploitation de la débauche avec pâtre nage officiel.
La conclusion à laquelle arrive Bebel est d’ailleurs entièrement conferme aux résolutions votées par les derniers grands congrès socia istes.
Le congrès sociaTiste international de Bruxelles, en août 1891. à Tuna limité moins trois voix, a voté la résolution suivante : « Le congrès nvite les partis socialistes de tous les pays à affirmer énergiquement dans leurs programmes l’égalité complète des deux sexes, à demfiider qu’il soit concédé à la femme les mêmes droits civils et politiques qu’à Thomme, et qu'on abroge toutes les lois qui mettent la femn e en dehors du droit commun. »
Et le congrès du parti socialiste allemand, réuni à Erfurt en octobre 1891, après avoir inscrit dans son programme « le suffrage universd sans distinction de sexe et la représentation proportionnelle », prochme quelques lignes plus loin « l'abrogation de toutes les dispositions légales qui infériorisent la femme par rapport à l'homme, au point de vue du droit public et du droit privé ».
C’( St bien de cela qu’il s’agit dans la lutte conti'e la réglementation : abrogation de toutes les lois et de tous les règlements qui mettent la femn e en dehors du droit commun ! Abrogation de toutes les dispositiors qui infériorisent la femme par rapport à Thomme! — en comi lençant par ['abolition d'un système en vertu duquel la fille du pauvre est victime d'une exploitation abominable !
Quelques .a.bolitionnistes genevois.