LE MATERIALISME ECONOMIQUE I
ciation de familles indépendantes peut ôtre légitimement lui aussi considéré comme une société simple (Masqueray). Ce qui la caractérise, c'est l'unité des sentiments, des habitudes et des croyances, les émotions et les jugements de la multitude renforçant les émotions et les jugements de chacun, surtout si l'on tient compte de l'action que chaque génération exerce sur la suivante. Mais on ne peut rendre compte ainsi de la cohésion et de la durée des groupes qui, comme les nations contemporaines, peuvent compter non seulement des centaines, mais encore des milliers de petites sociétés de ce genre.
Les sociétés composées peuvent être très différentes. Non seulement elles présentent un nombre plus ou moins grand d'éléments sociaux, mais elles . sont surtout très différemment agrégées. Une confédération gauloise était déjà une société composée ; l'empire romain en était une autre ; la France contemporaine en est une troisième. Les sociétés composées de l'Orient, la Chine par exemple, ne ressemblent guère à celles de l'Occident qui ne se ressemblent pas toutes entre elles. La première tâche du sociologue doit être de classer ces sociétés, de former des types de plus en plus généraux, comparables à ceux des zoologistes, des botanistes et des linguistes. Il doit ensuite chercher comment le type supérieur a pu résulter d'une transformation du type inférieur.
Est-ce là l'œuvre de Marx ?
C'est en Angleterre qu'ont été recueillies par lui les observations dont sa loi d'évolution est la formule. Son histoire de l'accumulation
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du capital (i) est avant tout, il le reconnaît (2), Thistoire économique de l'Angleterre moderne. Telle était d'ailleurs la voie suivie par les économistes libéraux. L'Angleterre présente relativement à la plupart des peuples du continent le type le plus avancé de l'organisation industrielle. Marx en conclut que l'Angleterre montre aux peuples du continent l'image de leur propre avenir.
Toutefois, une première objection s'élève. La France n'offre pas un développement industriel notablement inférieur à celui de l'Angleterre. La puissance productive y est à bien des égards plutôt supérieure qu'inférieure; elle est plus complète et plus harmonique. Les différences tiennent moins à l'activité de l'homme qu'à la nature du sol, à la prédominance des richesses minérales en Angleterre, des richesses agricoles en France. Le capital n'est guère moins développé en France qu'au delà de la Manche. Or l'histoire économique de la France depuis la fin du xv® siècle est dans les traits généraux tout autre que celle de sa voisine.
(1) Le Capital^ 8° section.
(2) « Le physicien, pour se rendre compte des procédés de la nature, ou bien étudie les phénomènes lorsqu'ils se présentent sous la forme la plus accusée et la moins obscurcie par des influences perturbatrices, ou bien il expérimente dans des conditions qui assurent autant que possible la régularité de leur marche. J'étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les rapports de production et d'échange qui lui correspondent. L'Angleterre est le lieu classique de cette production. Voilà pourquoi j'emprunte à ce pays les faits et les exemples principaux qui servent d'illustration au développement de mes théories... Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l'échelle industrielle l'image de leur propre avenir. » Préface du Capital, p. 10.
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Le capital, selon Marx, ne s'accumule dans les mains d'un petit nombre de possesseurs que là où le travail est devenu une marchandise librement offerte, librement achetée. Pour cela il ne suffît pas que le servage ait été aboli, il faut encore qu'un « prolétariat sans feu ni lieu » ait été créé ; en d'autres termes que tout lien ait été rompu entre la terre et le cultivateur. Marx observe ce fait en Angleterre, et il n'hésite pas aie généraliser (i).
Mais quiconque est un peu familiarisé avec l'histoire de la société française sait que sa marche a été précisément inverse. Les recherches historiques ont mis fin au préjugé qui faisait dater de la Révolution l'existence de la petite propriété paysanne, elles ont montré que ce fait, beaucoup plus ancien, caractérisait l'histoire sociale de la France et avait rendu la Révolution possible (2). Loin d'avoir été séparées du sol, les populations rurales de la France s'y sont, après l'abolition du servage, plus que jamais attachées, et elles ont acquis, d'abord une tenure perpétuelle, voisine de la propriété, tenure que le mouvement révolutionnaire a convertie en propriété définie.
La première des conditions assignées par Marx à la formation du capital a donc fait défaut en France. La terre y a passé des mains de l'Église et de la noblesse aux mains des petits tenanciers et môme des cultivateurs au lieu de passer comme en Angleterre des mains de la noblesse campagnarde (yeomanry) aux mains d'un petit nombre de landlords.
(1) Le Capital, S^ section, ch. xxvii et xxviii.
(2) Doniol, ta Révolution française et la féodalité. Paris, Guillaumin, 1874, 1 vol. in-8.
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La seconde condition de la capitalisation résiderait, selon Marx dans l'exploitation et le pillage des colonies (i). Nous pouvons en négliger l'examen, car, si elle s'est trouvée réalisée en Angleterre et en Hollande, elle ne l'a visiblement pas été en France. Cette nation n'eut jamais de colonies d'une richesse comparable à celle de l'Angleterre. Elle avait perdu presque toutes les siennes dès le milieu du xviii® siècle. Les guerres de la Révolution et de l'Empire en achevèrent la destruction. Ainsi, dès le commencement du xix® siècle, la capitalisation aurait manqué en France d'un des facteurs que Marx juge indispensables. Or c'est de ce moment qu'en date le grand essor.
En revanche, quel capitall'exploitation et le pillage des colonies les plus riches du monde ont-ils formé en Espagne si on compare ce pays à la France ?
Cette comparaison sommaire des sociétés française et anglaise indique déjà le vice de la méthode de Marx : il ne distingue pas les types sociaux. L'évolution est pour lui une série de moments qui se succéderaient, ici un peu plus tôt, là un peu plus tard, mais sans comporter aucune variation. Mais l'évolution là où l'on peut l'observer avec quelque précision, dans les êtres vivants et dans les langues est inséparable de deux grands faits, la variabilité et l'adaptation aux différents milieux.
La diversité des types sociaux méconnue, la sociologie fait place à une vague philosophie de l'histoire complaisante à tous les systèmes. Une
(i) Le Capital, ch. xxxi.
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abstraction prématurée remplace l'observation et la comparaison. On conclut sans preuves d'une race à une autre, d'un milieu à un autre. On prétend lire l'avenir de l'Europe dans l'histoire présente de l'Angleterre, de même que c'est dans l'organisation des tribus américaines que l'on cherche l'image des ancêtres de la population européenne.
L'école marxiste est étrangère à la notion scientifique de l'évolution parce qu'elle conçoit le développement historique comme uniformément dominé par le matérialisme économique. L'histoire n'aurait qu'une source, les besoins matériels de l'homme : ils détermineraient les modes de la production et de l'échange qui à leur tour se refléteraient dans un droit et une organisation politique. C'est ce que l'école nomme » le matérialisme économique de l'histoire (i) ».
Cette hypothèse consiste moins à penser que les causes économiques ont fait sentir leur action sur l'ensemble de l'histoire, à attribuer à l'apparition d'un nouveau facteur économique l'origine d'une nouvelle phase historique qu'à voir dans l'esprit humain un simple produit de l'organisation économique. C'est ainsi qu'une vérité banale à force d'être incontestée se transforme en un paradoxe audacieux.
Pour vérifier le matérialisme de l'histoire, Engels, comme nous l'avons dit, a fait appel à la sociologie ethnographique et a pris à son compte les hypothèses, ingénieuses et fragiles, de l'Américain Lewis H. Morgan, auteur à'Ancient Society^ sur
(i) Engels, Origine de la famille^ etc. Avant-propos. — Karl Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, trad. fr., p. 19 notamment.
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les origines de la famille et la dissolution de la communauté primitive (i).
Les fonctions de nutrition et de génération et leurs modes de satisfaction, telles seraient les facteurs suprêmes de l'évolution sociale. Au début les races humaines vivent des produits spontanés de la terre et rien ne gêne la liberté des penchants génésiques. Il en résulte une société caractérisée par le communisme absolu, La partie de Thumanité qui a peuplé l'ancien continent en est sortie en domestiquant le bétail. Par là a cessé l'égalité des deux sexes. Grâce à la constitution d'une propriété héréditairement transmissible, les enfants et les femmes deviennent les biens des propriétaires du bétail, c'est-à-dire des hommes. Le sexe féminin subit alors « la grande défaite historique », dont il ne s'estjamais relevé (2). L'état barbare succède ainsi à l'état sauvage. L'invention de la métallurgie, en rendant possible l'agriculture et l'appropriation du sol, détermine l'inégalité des classes, qu'aggravent l'invention de la monnaie et l'apparition du commerce. Alors on « invente » l'État, gardien des privilèges de la classe possédante (3). De la lutte entre les états résulte l'esclavage transformé peu à peu en servage et en salariat à mesure que l'intérêt des classes possédantes en réclame la modification {4)»
Rien de plus simple qu'une telle interprétation ; mais la simplicité n'est pas toujours le signe de
(1) Voira ce sujet notre critique du livre d'Engels dans la Revue philosophique d'août 1894.
(2) Engels, Origine^ ch. 11.
(3) Engels, ibid.^ pp. 167 et suivantes.
(4) Idem, i6/d., passim*
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la vérité. Ce matérialisme économique de l'histoire est dénué de valeur scientifique, car il exclut jusqu'à la possibilité du fait à expliquer, c'est-à-dire l'agrégation des sociétés simples en sociétés composées.
Le matérialisme est une expression béotienne, anticritique, qu'on s'étonne de rencontrer sous la plume d'hommes qui aspirent à la réputation de savants sérieux. Passons cependant et accordons que ce terme soit synonyme de positivisme et désigne une méthode scientifique interprétant les données de l'histoire à la lumière des faits généraux et constants, c'est-à-dire des propriétés de l'organisme humain.
Tout d'abord, la sociologie d'Engels, calquée sur celle de Lewis H. Morgan, se trouve en défaut si l'on soumet à une comparaison plus exacte le développement social des races américaines et celui des races asiatiques et européennes. Les premières s'étaient développées dans le sens du communisme. L'empire des Incas au Pérou n'était pas moins communiste que la confédération iroquoise observée par Lewis H. Morgan (i). Le communisme s'y exerçait sur une agrégation plus étendue et avec des rouages plus compliqués. Or les Péruviens possédaient des animaux domestiques, cultivaient le sol, préparaient les métaux. Ces transformations économiques n'avaient pas modifié chez eux la constitution fondamentale de la tribu sauvage. Par là nous avons la preuve que « l'individualisme » des races européennes, la
(i) Letourneau, V Évolution de la propriété, ch. yiii, Paris. Lecrosnier et Babé, 1889. — (Notons que l'auteur est en matière économique un disciple de Marx.)
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structure sociale fondée sur la famille paternelle, la propriété du sol, la libre division du travail et le commerce, ne résulte pas des modifications imposées à des tribus antérieurement communistes par la domestication du bétail, la culture du sol, la préparation des métaux et l'invention de la monnaie . La république communiste des Peaux- Rouges contenait en germe le despotisme des Incas. Mais l'évolution sociale ayant été tout autre dans l'ancien continent (où, même dans les empires de l'Orient, on n'observe rien d'équivalent au communisme péruvien), il faut admettre que le point de départ avait été différent. Le type communiste a donc eu une évolution propre, non entravée par le « matérialisme économique », jusqu'au moment où la chute des empires américains au XVI® siècle vint montrer qu'il ne pouvait soutenir la lutte contre le type opposé.
Toutefois, laissons de côté les données ethnographiques et considérons le système en lui-même. N'est-ce pas à la physiologie, notamment à la physiologie cérébrale, qu'il faudra surtout faire appel pour constituer une théorie positive de l'histoire ?
La physiologie a rapproché la génération de la nutrition et nous a disposés à accepter l'idée que la parenté, la consanguinité est en date le premier et le plus simple des faits sociaux. Il n'en résulte nullement que la promiscuité puisse être considérée comme la condition originelle de la génération chez les espèces supérieures ; beaucoup d'animaux y sont étrangers. Les savants qui l'ont placée à l'origine de l'espèce ont, comme le faisait remarquer récemment M. Durkheim, confondu