LA PRÉVISION ET L APPLICATION SOCIOLOGIQUES
doit nourrir la femme. Ce précepte d'Auguste Comte contient une règle de morale et de législation que les sociétés de l'avenir devront cesser d'enfreindre.
La démocratie française marche spontanément en ce sens. L'union des sentiments bienveillants au respect scrupuleux de la liberté personnelle pourra seule accélérer sa marche. Le socialisme, « ce souffle de haine », comme l'a défini le plus éloquent de ses interprètes contemporains, ne peut que lui barrer le chemin.
Le lecteur a déjà tiré la conclusion de ce qui précède. Le socialisme présente aux esprits deux idées différentes savamment confondues : l'atténuation de la concurrence et la négation de la propriété capitaliste. La science sociale doit s'attacher à dissiper cette grossière et dangereuse équivoque. La destruction, soit violente, soit graduelle, de Tentreprise et de la propriété capitalistes, en condamnant la société à la consommation immédiate serait Taiguillon le plus aigu de la concurrence vitale. On ne peut atténuer celle-ci qu'en respectant les lois naturelles du développement social, lois qui ont fait de l'entreprise capitaliste l'instrument le plus puissant de l'action humaine sur les choses. Si nous voulons atténuer la concurrence, fermons nos oreilles aux conseils du socialisme.
Le socialisme est donc une de ces illusions collectives passionnées dont l'histoire nous montre tant d'exemples. Ces illusions ne fondent rien. Tout au plus les révolutions qu'elles causent consomment-elles la destruction de ce qui était caduc et tomberait sans elles. Ce sont des ouragans qui ne brisent que des branches mortes.
Jadis ces illusions collectives revêtaient la forme
religieuse: le socialisme au contraire a pris la forme scientifique la plus sèche, la plus rébarbative et a obtenu, ainsi travesti, un succès refusé longtemps à Téloquence et aux effusions sentimentales. Il y a là un signe des temps. Rions de ceux qui nous prédisent la banqueroute de la science. Le socialisme scientifique prouverait à lui seul que rhomme moderne n'a confiance qu'en elle. Il suffit à la chimère d'en prendre le masque pour être docilement obéie.
L'introduction des méthodes scientifiques dans les études sociales est d'hier. Nous n'en percevons encore que les inconvénients. Les socialistes raisonnent comme si les faits sociaux obéissaient à un déterminisme naturel supérieur à la volonté humaine, et toutefois ils veulent agir comme si la volonté avait sur ces faits un pouvoir illimité. Ils se croient affranchis des conceptions qui nous montraient les sociétés fabriquées par des chefs d'État ou d'Église, et ils partagent encore au plus haut degré la grande superstition politique dénoncée par Spencer : le pouvoir que leurs ancêtres supposaient appartenir aux souverains, ils l'attribuent à une assemblée populaire. Leur matérialisme économique a cette complaisance. Or cette contradiction ne peut durer. La sociologie appliquée aura des ambitions plus modestes. Parendo vinces^ ce mot deviendra sa devise comme celle des autres sciences. On mettra fin à l'antithèse caduque de la nature et de la société ; on ne verra dans la seconde qu'un moment plus complexe de la première. Sans renoncer à l'idée que les faits sociaux sont modifiables et perfectibles, on s'habituera à concevoir un rapport entre l'importance
des transformations et leur lenteur. La notion de l'adaptation progressive chassera colle de la révolution et la rendra ridicule.
Cette phrase mémorable de Marx : « Lors môme qu'une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement, elle ne peut ni dépasser d'un saut ni abolir par décret les phases de son développement naturel, mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement (1),» cette phrase résume l'attitude du socialisme en face do la science sociale.
Elle prouve que ses adhérents, s'ils ont appris quelque chose de la sociologie, ont trop retenu de leur éducation révolutionnaire. Entre ces deux directions ils devront choisir. Trop absurde est la médecine qui prétend diminuer les souffrances de l'enfantement en abrégeant la période de la gestation. r4ette chirurgie prétentieuse qui veut faire naître l'enfant avani terme nous convie moins à une opération césarienne qu'à une manœuvre abortive ; elle tuerait à la fois l'enfant et la mère. La sociologie renvoie à l'école ces praticiens insuffisamment formés, mais elle ne désespère pus de compléter leur éducation ; elle peut trouver des collaborateurs jusque dans l'école socialiste, témoin l'œuvre magistrale de Guillaume de Greefoiiles erreurs de ses coreligionnaires sur le progrès sont si vigoureusement mises en lumière.
Ne confondons pas la lutte contre l'idée socialiste avec la lutte contre la démagogie. La démagogie est tour à tour individuahste ou communiste, patriote ou internationale, bigote ou athée, selon
(1) Le Capital^ Irad. fr., pu.
l'esprit qui souffle (i). On ne discute pas plus avec elle qu'avec l'aliéné furieux ; on lui passe la camisole de force. Le socialisme est une erreur sincèrement professée, issue fatalement de l'état imparfait des connaissances sociologiques : il ne cédera qu*à une critique impartiale.
La science sociale, aidée d'ailleurs par l'altruisme domestique et national, jouera donc le plus grand rôle dans la lutte contre le socialisme. Ce n'est pas toutefois aux disciples attardés d'Adam Smith qu'il appartient de la représenter. Le socialisme est le fils de leur prétendue science, fils illégitime, mais qui peut prouver pièces en mains sa filiation. Marx et Proudhon n'ont eu qu'à tirer les conséquences des prémisses posées par Turgot, Ricardo, Rossi et autres. L'économiste classique ne sait qu'une chose, célébrer la concurrence et y montrer l'aiguillon du progrès. Or appeler le socialisme à la lutte dans ce champ clos, c'est lui assurer d'avance la victoire, car il peut alors faire témoigner un Spencer même en sa faveur et montrer que la loi du développement social, c'est l'atténuation de la lutte pour l'existence.
« Les personnes doivent être libres, les conventions doivent se former librement, donc la concurrence doit être illimitée, » tel est l'unique argument des économistes. L'originalité des écrivains socialistes, de Proudhon à Loria, est d'y avoir découvert un sophisme radical. Plus âpre est la concur-
(i) Dans la Commune de 1871, les singes de la Révolution, les Pyat, les Delescluze, les Rigault, les Ferré, dépassèrent de beaucoup en violence et en cruauté arbitraires les vrais socialistes, tels que Malon, Vermorel et Varlin,
rencc qui détermine la division du travail, plus la personnalité humaine est abaissée.
L'apologie de la concurrence repose sur une analyse insuffisante du déterminisme économique. Des facteurs externes, du climat et du terrain, dépendent d'un côté les besoins de la population, de l'autre les productions spontanées du sol. Les facteurs internes sont ou personnels ou sociaux. Les premiers, comme l'ont vu les économistes, se ramènent à la recherche du moindre effort et du plus grand gain ; mais ces savants, aveuglés par la psychologie superficielle, qui réduit tout au Moi individuel et ramène la sociabilité à l'égoïsme, ont eu tort de ne tenir aucun compte des facteurs sociaux. Or, bien que ceux-ci ne dirigent pas immédiatement la production, ils déterminent néanmoins indirectement l'organisation du travail en réprimant les facteurs égoïstes. Grâce à eux, la manière de s'enrichir est modifiée, et l'association se substitue par degrés à la concurrence.
Une science spéciale étudie les rapports de l'activité sociale et des facteurs externes. La notion scientifique de la géographie ne fait cependant que poindre ; ceux qui la cultivent se défendent à l'excès de la généralisation ; néanmoins, elle semble bien confirmer la plupart des vues de Montesquieu ; elle nous montre l'homme passif à l'égard du climat qui détermine ses besoins ; actif, mais dans les limites de ses besoins, à l'égard de la faune et de la flore et même du terrain. La recherche du gain n'est en somme autre chose que la tendance inconsciente à adapter le plus complètement les facteurs externes aux besoins individuels au prix du moindre effort. De là une
conséquence: c'est que la concurrence vitale est d'autant plus vive que Thomme a moins d'action sur les choses. L'industrie qui résulte immédiatement du souci du moindre effort, c'est évidemment la chasse à l'homme, la conquête de l'esclave. Il faut qu'elle soit devenue bien périlleuse pour que l'égoïsme y renonce. Demandons aux Touaregs, aux Arabes du Zanguebar, aux Turkmènes, quel travail a jamais été si lucratif! La substitution de la concurrence économique à l'esclavagisme est la preuve que la tendance au moindre effort peut être réprimée et transformée. La création de l'outillage capitaliste est ainsi le signe d'une concurrence atténuée. Par suite, si la personnalité est encore étouffée par l'organisation économique, nous avons la preuve que de nouveaux progrès doivent se réaliser aux dépens de la concurrence. La concurrence et le progrès social sont ainsi les deux plateaux d'une balance.
La liberté des contrats et du travail n'est pas un point de départ, c'est un but. Celte double liberté est d'autant plus incomplète que les hommes luttent plus pour l'existence. Elle exige que les conditions du louage d'ouvrage puissent être discutées avec une véritable égalité. Qui pourrait soutenir qu'il en soit toujours ainsi, notamment si l'on considère le travail des femmes et des enfants? La liberté du travail implique la liberté du travailleur, la garantie de sa conscience, de sa dignité, de son développement personnel, ou elle n'est rien, sinon une cruelle ironie. Cessons donc de confondre la liberté des personnes et de conventions avec la libre concurrence. C'est offrir au socialiste les verges avec lesquelles il nous
fustigerait. Le vrai progrès social et économique consiste donc, nonobstant toute autre considération et tout souci de la multiplication des richesses, à faire respecter les règles morales du contrat ainsi que les exigences de la protection de Tenfance.
La liberté' n'implique donc nullement l'affaiblissement des attributions de l'État, rien ne ressemblant moins à la libre discussion que le conflit des forces. Sans l'État, sans ses tribunaux, sans sa juridiction civile et commerciale, toujours appuyée sur sa juridiction pénale et sur une sentinelle invisible, la force militaire, que serait ce contrat que Ton oppose à l'Etat? Quelle en serait la force exécutoiro? Que serait notamment le crédit sans les règles de la preuve judiciaire? Derrière la liberté partout se montre la souveraineté.
Autre chose l'État, autre chose une bureaucratie paperassière et tracassière. Le rôle de l'État est précisément de rendre possibles le contrat et la libre association. Comme Ta montré Spencer, l'association libre est le fruit tardif de l'évolution politique. Elle suppose la concurrence adoucie et l'adaptation générale des caractères aux formes élevées de la vie sociale.
État, liberté, atténuation de la concurrence, trois compagnons de route cheminant la main dans la main. Sans doute la suppression totale de la concurrence est impossible, ce progrès suppose que les lois du monde extérieur et les tendances personnelles cesseraient d'être des facteurs du déterminisme économique. Mais la concurrence économique peut n'être plus qu'un ressort secondaire de notre activité ; là doit tendre l'évolution sociale et l'éducation de l'humanité, car l'affran-
chissement et le relèvement de la personne humaine sont à ce prix.
Le socialisme pose la question sociale, le libéralisme peut seul la résoudre. Le socialisme nous montre la personnalité des travailleurs opprimée et déprimée par la coopération traditionnelle : il en conclut par un coup de désespoir et un saut mortel à la condamnation de l'épargne et de la propriété capitaliste, à un retour à Tinconscience du sauvage. Le libéralisme retient le problème et rejette la solution. Champion de la personnalité humaine en même temps que de la culture rationnelle, il conclut aune lente modification de la division du travail social ; il conclut que l'État doit à la personne du prolétaire non seulement la liberté , mais Taide, le concours résumé dans l'idée d'éducation.
On confond fréquemment le libéralisme avec ce parti demi-féodal qui tremble devant le nom même de l'État et chérit les abus de la propriété où il voit un contrepoids nécessaire à la puissance publique. On oublie que le libéralisme, c'est la démocratie elle-même, la démocratie progressive et purgée du césarisme. En effet, le libéralisme est la notion d'un état où le titre héréditaire a disparu et où la discussion a remplacé à la fois la soumission et le combat. Loin d'être la glorification de la concurrence, il en implique au contraire l'atténuation graduelle ; c'est avec raison toutefois qu'on l'oppose au socialisme, car il s'en sépare sur deux points fondamentaux.
Le milieu social agit sur l'individu, l'individu réagit sur le milieu social. Peut-être la femme réagit-elle moins que l'homme, l'habitant des campagnes que. l'habitant des villes, le gouverné
que le gouvernant ; la raison individuelle modifie plus facilement et plus ordinairement les croyances collectives que le caractère personnel ne modifie, même par l'autorité de l'exemple, les habitudes traditionnelles. Néanmoins, sans cette réaction générale, la société ne serait pas progressive. Or, tandis que le socialisme en fait abstraction dans ses plans d'organisation future et imagine un état social où l'individu serait entièrement passif à l'égard des prescriptions de la collectivité, le libéralisme, d'instinct en quelque sorte, voit dans la réaction de la personne sur le milieu l'œuvre à faciliter. Toutes les institutions dont le libéralisme est le défenseur, régime parlementaire, liberté de la presse et de la parole, liberté de conscience, de culte et d'enseignement, liberté du travail et droit de propriété foncière, mobilière, intellectuelle, liberté de la défense et publicité des débats judiciaires tendent à faciliter tout en la modérant la réaction des intelligences et des caractères individuels.
La solidarité est un fait indéniable non moins que l'action du milieu social dont elle est la conséquence. Toute société modifie la condition matérielle de ses membres et le développement de leur culture intellectuelle; la conduite des générations passées modifie en partie celle de la génération présente. Néanmoins l'individu semble, plus que tout autre cause, l'agent de sa destinée ; de là, le conflit apparent des idées de solidarité et de responsabilité. Or le socialisme et le libéralisme donnent chacun à ce problème une solution opposée. Le socialisme n'hésite pas : au lieu de concilier les deux termes, il nie toute responsabilité, toute relation entre la conduite individuelle et la misère ; il
proclame donc Tirresponsabilité collective; mais, comme les conséquences de la conduite doivent retomber sur quelqu'un, le socialisme restaure en fait la grâce des théologiens. La majorité électorale prend la place de Tointdu Seigneur. Le libéralisme au contraire (au moins par la plume de l'auteur si regretté de la Solidarité morale^ l'éminent Marion) conclut de la solidarité à l'extension, à !• élargissement delà responsabilité personnelle. Solidaire de la société, chacun devient responsable, non seulement de sa conduite propre, mais encore de sa participation directe et indirecte à la vie sociale. A la conscience individuelle se superpose ainsi une conscience sociale, non pour annuler, mais pour compléter la première.
Pas de société sans des supérieurs et des inférieurs, sans des agents qui suggèrent et des patients qui subissent la suggestion ; le communisme niveleur nie jusqu'à la possibilité de cette organisation sociale à laquelle il veut tout confier, même le soin d'entretenir la vie physique des individus. Mais selon la science sociale nul n'est supérieur pour son propre avantage. L'immortel père de la République, l'homme qui sous la hache démagogique écrivait le testament de la Révolution, Tavait dit: « La supériorité devient un avantage pour ceux qui ne la partagent pas ; elle existe pour eux, non contre eux (1). »
(1) Condorcet, Tableau historique des progrès de l'esprit humain, X^ époque.