‹ Le socialisme et la science sociale (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

DU SOCIALISME

Nous risquons sans doute de surprendre certains lecteurs en leur présentant le socialisme comme une hypothèse sur Torigine, la nature et Tavenir des faits sociaux et économiques. Ils sont peut-être accoutumés à y voir un plan de reconstitution sociale ou tout au moins un ensemble de réformes législatives plus ou moins hardies ; peutêtre môme le socialisme n'est-il à leurs yeux que la somme des revendications ouvrières et la disposition à y faire justice.

Il est malaisé de réagir contre une habitude d'esprit; ici toutefois il le faut. La plupart du temps une discussion sur le socialisme ressemble à une divagation parce que Ton ignore au fond sur quoi elle porte. On ne mettra fin à ce lamentable état de choses que si Ton va chercher le socialisme, non dans les délibérations des congrès ouvriers ou dans les déclarations des groupes parlementaires, mais dans les œuvres des quelques intelligences qui Tout élaboré. Le socialisme est une théorie des faits économiques ; la vérité ou la fausseté de la théorie est indépendante de la valeur des applications que Ton se flatte d'en tirer.

Lorsque les groupes socialistes défendent contre des libéraux inconséquents la cause des associations ouvrières, lorsqu'ils demandent une surveillance sévère du travail des enfants et des femmes, et même la protection de la santé des adultes dans les industries insalubres, ils ne font rien qu'un partisan de la propriété capitaliste ne puisse approuver. Lorsqu'ils invitent les ouvriers et les employés à entrer dans les conseils locaux et les assemblées parlementaires, l'adhésion qu'ils obtiennent ne prouve rien non plus en faveur de leurs doctrines économiques.

Les prémisses du socialisme ont donné lieu à deux conclusions distinctes; d'un côté, la limitation légale de la journée de travail (i), de l'autre, la socialisation des moyens de production. Bien que la première de ces mesures soit présentée comme propre à conduire sans secousse à la seconde, elle nous paraît en contradiction complète avec elle. S'il y a réellement surtravail dans l'industrie et si le capital est le fruit de ce surtravail, en mettant fin au surtravailparl'institution d'une journée normale de travail, on arrête net cette accumulation de capitaux qui serait la préface de leur socialisation. De toute façon, discuter la limitation légale de la journée de travail, c'est discuter la question même du surtravail ou le fond des théories socialistes.

Supposons que la revendication de la journée de huit heures ne soit qu'un artifice de procédure politique destiné à prouver que l'exploitation est sans remède tant que les instruments de travail sont entre les mains de la propriété privée : nous

(i) Karl Marx, Capital, ch. x.

devrions dès lors discuter la socialisation des moyens de production.

Mais une première question se pose : Comment définir clairement ces derniers, puisque tant de richesses ont selon l'aspect considéré le caractère de moyens de production ou de moyens de consommation ? Tels les maisons, les bestiaux, les jardins, les voitures. En réservant les moyens de jouissance à l'individu tandis qu'il donne les instruments de travail à la communauté, le socialisme ne sort pas de l'abstraction, de la théorie pure.

Entendons si l'on veut cette définition dans le sens le plus strictement socialistp et supposons la propriété réduite aux choses qui s'appliquent immédiatement aux besoins humains, sur quoi peut porter la critique ?

Serait-ce sur les effets de cette socialisation? Mais quelles données puiserions-nous dans l'expérience, puisque, si l'ethnographie et l'histoire nous présentent de petites communautés collectivistes (au moins en apparence), elles ne nous offrent rien d'analogue à une organisation socialiste de la grande industrie moderne.

Discuterons-nous l'organisation de la production sociale ? Mais le socialisme ne nous présente rien de défini. La collectivité maîtresse des instruments de travail serait, selon les uns, la commune, selon les autres la nation, selon d'autres plus nombreux, la communauté internationale. Les causes de cette hésitation sont trop visibles. La commune est une collectivité définie, vivante, tangible: on comprend que beaucoup de socialistes songent à en faire l'héritière de la propriété capitaliste. Mais

la commune n'est aujourd'hui qu'une pièce du grand atelier social. Lyon tisse la soie, Reims, Roubaix, la laine ; Lille, Tourcoing, la toile pendant que Rouen file et tisse le coton, que Paris raffine le sucre et fabrique les meubles. La commune est tributaire d'un marché et d'un atelier beaucoup plus étendu. La nation lui sera donc préférée par d'autres écoles, par l'école blanquiste notamment. Mais beaucoup d'entreprises sont internationales, non seulement à cause de leurs débouchés, mais à cause des capitaux qui y sont engagés. On conçoit aisément que les marxistes ne voient qu'une collectivité possible, l'humanité, l'internationalité. Ici la critique a la tâche vraiment trop facile. Le collectivisme serait donc ajourné après la disparition des états nationaux, des consciences nationales. Or jamais la conscience nationale ne s'est affirmée avec autant d'énergie, d'unanimité qu'au xix® siècle, en Irlande comme en Grèce, aux Pays-Bas comme en Italie, en Bohême comme en Serbie, en Hongrie comme en Allemagne. La démocratie lui a donné une force qu'elle n'avait jamais connue (i). La civilisation, dira-t-on, est internationale. Mais qu'est-ce que la civilisation selon le socialisme, sinon le règne du capital, la division du travail social tendant à l'exploitation des classes laborieuses (2) ? Comment donc la civilisation pourrait-elle fournir un point d'appui à un collectivisme international ? Supposons ce problème tranché : une nouvelle question se pose. Quel mode d'organisation adop-

(1) Albert Sorel, F Europe et la Révolution française, passim.

(2) Engels, Origine de la famille, etc., ch, ix.

tera-l-on? Le socialisme créera-t-il des services publics dirigés par des bureaux, à rimitation de nos postes et de nos ponts et chaussées? Ou, selon les vues d'Engels, remettra-t-il les instruments de travail à des associations libres et égalitaires de travailleurs? (i) Ne posons pas cette question à nos tribuns, elle est trop indiscrète et ils ne sauraient quelle réponse y faire. Pourrions-nous tout au moins discuter les moyens propres à nous conduire de l'organisation capitaliste à l'organisation collectiviste? Ici encore le sphinx socialiste se borne à nous proposer une énigme. Il « expropriera » les entreprises capitalistes ! Pouvons-nous croire que l'école socialiste parle ici la langue « bourgeoise » qui distingue l'expropriation pour cause d'utilité publique de la confiscation et du vol? Toutefois, l'exposé des motifs de certains projets sur le retour des mines et des chemins de fer à la nation nous laisse perplexes. On n'y accorde en effet aux actionnaires et aux obligataires qu'une pension alimentaire conditionnelle. Socialiser », est-ce exproprier loyalement? est-ce détrousser ? Nous l'ignorons.

Admettons l'interprétation pessimiste comme la plus vraisemblable, vu les haines dont le socialisme se fait gloire d'être l'interprète. Par quels procédés la secte confisquera-t-elle la richesse publique? en bon français, comment serons-nous dévalisés, nous tous, dépositaires des caisses d'épargne, clients des compagnies d'assurances et des sociétés de secours mutuels? Sera-ce par la constitution d'un parti de classe composé exclu-

(i) Engels, Origine de la famille^ etc., p. 281.

sivement d'ouvriers ? Voici comment Blanqui jugeait ce plan de Karl Marx. « C'est l'abdication de toute idée politique et civique, le parquement des travailleurs dans une existence toute privée, purement matérielle. C'est leur dégradation intellectuelle et morale, la proclamation de leur infériorité comme caste. C'est une véritable abdication (i). »

Or la composition actuelle des états-majors socialistes où dominent les bourgeois nous laisse croire que l'on a obéi à l'esprit de Blanqui tout en répétant les formules de Marx.

D'ailleurs, en supposant cette question réglée par une transaction, le parti ouvrier acceptant le concours de certains bourgeois pour renverser la société bourgeoise, il en reste une autre où l'opposition des deux esprits se retrouve. Les uns croient au succès de l'action légale ; ils espèrent conquérir siège à siège la majorité dans les assemblées et installer le socialisme au pouvoir. Mais l'école blanquiste leur montre que le capital peut émigrer ou se cacher et frapper ainsi leurs projets d'impuissance (2) ; à cette légalité inefficace, elle oppose la nécessité d'une révolution violente et d'une dictature parisienne, car Paris est à ses yeux une véritable représentation nationale (3).

Rien de plus vague et de plus fastidieux que de telles discussions: elles ne nous sortent pas des banalités du journalisme vulgaire. Le système socialiste mérite mieux. Allons plus loin. Ces indé-

(1) Blanqui, Critique sociale, t. II. L'exclusivisme ouvrier, p. 348.

(2) Idem, ibid., t. I«', p. 2o3.

(3) Idem, ibid.^ p. 208.

cisions, cette incertitude pratique, ne témoigneraient nullement contre le système s'il contenait une part de vérité théorique. Une formule de chimie industrielle peut avoir donné lieu à vingt essais d'applications tous plus ou moins ruineux et cependant contenir en germe la fortune de milliers d'entreprises. De même nous ne devons pas juger la valeur pratique des doctrines d'un Marx, d'un Ferri, d'un Loria sur les essais informes des groupes socialistes contemporains. Si les théories étaient justes, même partiellement, la législation de l'humanité future pourrait y être contenue. En revanche, si la théorie économique du socialisme est fausse, si ses prévisions, si sa conception du progrès sont erronées, il n'est pas besoin de s'attarder à discuter les applications du système.

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