CHAPITRE IV
F0HMK8 1:T conditions DK LA l'IJÉVISlON SOCIOLOGIQUE
La prévision scientifique des faits, sociaux a été jusqu'ici tentée clans quatre voies. On peut rattacher ces qualre tentatives aux noms de Vico, Comte, Spencer et Ouételet.
Si l'on assimile une société à une individualité vivante, on comparera les phases de son développement à la succession des âges d'un homme. Après l'enfance, la maturité, la vieillesse, on prévoira donc le retour à l'enfance. Cette conception est la plus naïve qu'on puisse se faire de la prévision sociologique ; c'est celle des ricorsi. Dès le xvii" siècle, Vico l'a rendue célèbre. Elle a été exposée de nouveau en termes sibyllins par Hegel.
Si l'on conçoit la vie sociale comme la succession de générations différentes dont chacune est capable d'acciuérir une expérience propre et de la transmettre à la suivante, en sorte que, modifiée par les précédentes, elle modifie à son tour celles qui viennent après elle, on sera conduit à la notion d'un progrès continu. Cette conception est celle de Condorcet (i), et surtout d'Auguste Comte. On sait qu'elle repose sur la loi des trois états, sur
(i) Tableau historique des profjrès de l'espril humain. Dixième époque.
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ridée d'un passage naturel et nécessaire qu'effectuerait linlelligence humaine des conceptions théologiques aux conceptions métaphysiques et de celles-ci aux conceptions positives. Cette loi se refléterait dans toute la civilisation ; elle déterminerait le mode d'action de l'homme sur le monde extérieur, par suite, l'organisation sociale proprement dite, l'autorité domestique, l'autorité politique, temporelle et spirituelle et la propriété.
La loi des trois états explique avant tout la formation de la connaissance. Certains critiques contemporains, M. de RoberlyetM. Durkheim en ont conclu (jue cette loi de développement social ne repose pas sur une étude des laits sociaux et est incapable d'en rendre compte. Ce jugement nous paraît empreint d'une s;''vérilé excessive.
Aux yeux de Comte comme aux yeux de Littré (i), le fait social par excellence est l'action qu'une génération exerce sur la suivante. L'actpiisition de la connaissance détermine donc le milieu mental dans lequel se développe chaque génération ; or c'est là un fait social au premier chef. De plus, de l'état des connaissances dépend la nature des Iravaux exécutés sur le monde physique, partant, la coopération tout entière.
Toutefois, on n'apj)récierait pas suffisamment la sociologie de (lonile si on s'en tenait à ces vues. Selon Comte, l'équilibre de la société ou l'ordre est assuré par la prédominance de la socialiié sur la persoiiîialilé. La socialité est l'ensemble des dispositions ({ui nous portent à vivre pour autrui. Elle ne progresse pas par ses propres forces ;
( 1 ) De la condition essentielle qui sépare la sociologie de la hio\ogie[Science uupoint de vue philosophique, ^\y. 348etsq.)
c.oNhiTioNs ni: i.v phkvision sociOLOf;iouK 1G7
mais plus riiilellijjfouco osl d(''vcloj)i)ée, niiciix clic f()m|)icM(l riilililc sociale lie lainoralilc, cud'aulivs Icnucs (le la vicloiro clos pcnclianls allruislcs sur l'ci>oïsine. L'hoinnie Iravaillc donc à en assurer le iè»>;ne par une cullurc syslématique, ébauchée à riieui-e ai'luelle [)ar le calholicisme cL que la religion de l'humanilé conslilucra. Le progrès est le développement de l'ordre ; l'ordre est inséparable de la répression des prétentions individuelles.
Au premier abord, la méthode appliquée par Spencer à la prévision sociologique paraît, comme celle-ci, consister à prolonger dans l'avenir la série des transformations observées dans le passé ; en réalité, elle est notablement différente. Chez lui l'idée du progrès social se transforme ; il le con- (^oit comme une ada[)lalion graduelle de la nature humaine à la coopération volontaire (1).
La vie sociale n'est que la forme supérieure de l'adaptation de l'être vivant à ses conditions d'existence. C'est une adaptation directe ; elle est précédée, chez les espèces inférieures, par une adaptation indirecte qui consiste dans l'élimination des incapables, dans la sélection naturelle, effet de la concurrence vitale. L'adaptation à la vie sociale répond à l'atténuation graduelle de la concurrence vitale ; elle implique le respect de deux grandes conditions d'existence, la loi de famille et la loi dégale liberté. La loi de famille exige que les enfants reçoivent des secours proportionnels à leur incapacité, sinon l'espèce s'éteindrait en une génération. La loi d'égale liberté exige que nul
(1) Spencer, Principes de sociolO(jie ilvad. fr.) Paris, Félix Alcan ; Justice itracl. IV. , Paris, Guillaumin ; le Rôle mural de la bienfaisance, Paris, Guillaumin.
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n'empêche son semblable de percevoir les conséquences heureuses de sa nature et de sa conduite, ou ne l'oblige à supporter les conséquences malheureuses de la conduite dautrui ; elle appelle donc le châtiment des agressions, la réparation des torts, la sanction pul)li(|ue des contrats.
L'homme est la postérité de bêles de proie obligées de lutter avec férocité pour la conservation de leur existence ; de là ses penchants belli(iueux. La guerre a accompagné le développement de la vie sociale. C'est par la conciuôle que de petites sociétés simples ont pu être agrégées en sociétés plus étendues. Plus on remonte dans le passé plus on trouve rh(»mnie impropre à la coopération volontaire et même (lisp<»s;'' à laisser à la femme la charge de l'cMili-elien des enfants.
L'aptitude à s'adapter à une vie sociale plus élevée dépend moins de l'intelligence (pie du caractère. Elle est lente, mais réelle. La preuve est que la loi d'égale liberté, aujourd'hui sanctionnée par une justice pénale régulière, n'a eu longtemps d'autre sanction que la vendetta.
Cette adaptation des caractères s'explique par les sanctions naturelles (jui frappent les individus et les groupes mal adaptés. Les tribus sauvages où la femme était maltraitée à l'excès, où par suite de ces sévices les enfants ne pouvaient recevoir les secours nécessaires, ont été évincées par des tribus moins farouches (i). Il nous suffit de comparer les sociétés de l'Europe à celles de l'Asie, les sociétés anglaise et américaine à celle de l'Europe continentale pour voir quelle supériorité est
(i) Le Rôle moral de la bienfaisance, % !^•2ii.
coNDiiioNs i)i; i.\ i'i!i':\ isi()\ socioi.OGioui; iCh)
assm\'H* aii\ m'oupos liuinniiis([ni savent ol)sorvor, mémo iin[)arrail(MiU'iil , les iv^lcs do la coopôralion voloiilaii'o. On coinniol racilomoiil doux orroiirs, l'iiMO ([iiand on nie iapliliido de riinmanilé à sadaploi' à dos Cormes sociales supérieures aux noires, lautri' tpiand on veut réaliser une société supérieure avec une hnmanilé encore inl'érioure.
<■ Ouand, mécontenl du progrès à pelile dose qui seul est définilil", on espère atteindre un état social élevé par une réorganisation immédiate, on sous-entend en l'ait que les qualités bonnes ou mauvaises de resj)rit humain peuvent subir une modification lelle que leurs effets mauvais seront soudain remplacés par des effets heureux. Il n'était pas plus chimérique de croire, au tempsjadis, aux merveilles des fées que de croire, comme de nos jours, aux merveilles qu'accomplirait un système social sorti d'un bouleversement (i). »
« La majorité se figure volontiers que la nature humaine est immuable ; d'autres, moins nombreux, s'imaginent qu'elle peut évoluer rapidement. Ils se trompent les uns et les autres. De profondes modifications s'opèrent seulement au cours d'une longue série de générations ; les modifications légères, telles que celles qui distinguent chaque nation, prennent des siècles; les modifications considérables qui transforment une nature égoïste en nature altruiste exigent des périodes entières dans la vie de l'humanité. Une discipline prolongée de la vie sociale résultant de la jouissance des effets heureux de la soumission aux nécessités sociales et de la souffrance engendrée par la
(i) Le Rôle moral de la bienfaisance, § 473.
négligence dont on a fait preuve à l'égard de celles-ci est seule capable de mener ces modifications considérables à bon terme (i). »
La statistique morale, dont Ouételet est le fondateur, avait conduit à une conception de la prévision sociologique plus rigoureuse à certains égards. Le point de départ du statisticien est la constance des moyennes. Le rapport du nombre des accusés à la population, la distribution régulière des faits criminels entre les sexes, les âges, les saisons; la proportion des acquittés au nombre total (les poursuites ; reffet contraire que le renchérissement des subsistances exerce sur le nombre des mariages et celui des attentats à la propriété, voilà autant de relations constantes qui autorisent la prévision.
Mais cette première constatation conduit à des vues plus générales. Chaque nation a une distribution {)ropre de la criminalité, du suicide, du mariage, de la natalité. On se tromperait grandement si on induisait de l'Angleterre à l'Espagne, de la France à la Hongrie. Donc les moyennes qu'étudie le statisticien expriment des phénomènes sociaux et non pas des conséquences immédiates de la nature humaine. Quélelet fut ainsi conduit à la notion d'un homme moyen qui exprimerait la civilisation. « Un des principaux résultats de la civilisation, écrit-il, est de resserrer de plus en plus les limites dans lesquelles oscillent les diiïcrents éléments relatifs à l'homme... La perfectibilité de l'espèce humaine ressort comme une conséquence nécessaire de toutes nos recherches. Les défectuo-
(i Le liôle moral de la bienfaisance, § 474'
CONDITIONS ni: i.\ prkvision socioi.oGioui: 171
sit(''s, les inonslruosilés disparaissent de plus on plus au |tliysi«pie; la CrécpuMicc cl la ujravilé dos maladies so Irouvenl comhaltues avec plus d'avanlai;('s |)ar les pro<i;rès des sciences nu'dicales ; les (jualilés morales de l'homme n'éprouvent pas des perl'eclionnements moins sensibles, et plus nous avancerons, moins les grands bouleversements polili(lues et les guerres seront à craindre dans leurs efTets cl dans leurs conséquences (1). »
C-olto notion de riiomme moyen a trouvé d'ardents censeurs. On a blâmé notamment Quételet d'avoir conclu de renfacemcnt des originalités au perfectionnement de l'espèce humaine. Le sens de sa théorie est cependant bien clair : la vie en société suppose une conduite collective à laquelle, bon gré, mal gré, les unités se conforment. Or la civilisation répond au perfectionnement de la conduite humaine, non pas sans doute dans le sens de l'absolu, mais dans le sens d'une adaptation à la vie sociale. La raison, c'est que chaqTic société élimine, inconsciemment ou volontairement, les anomalies et que les groupes sociaux en relation tendent à s'assimiler les uns aux autres.
Donc, de même que d'une année à l'autre, les conditions d'existence restantles mémos, no us pouvons prévoir le retour des mêmes nombres moyens, de même, si nous embrassons un horizon un peu étendu, nous pouvons prévoir une assimilation des sociétés encore différentes et une adaptation croissante des hommes aux nouvelles conditions d'existence qui en résulteront.
(1) Quételet, Physique sociale, Paris, 1867. J.-B. Baillière, t. II, liv. V.
Telles sont les grandes formes de la prévision sociologique. Laquelle choisir? En d'autres termes, lesquelles éliminer ?
La théorie du retour de la société à son point de départ, la théorie des /'/co/'s/ appartient à l'enfance de la science sociale. L'attachement des Italiens au souvenir de leur illustre compatriote Vico qui, le premier, dès le xvii'' siècle, pressentit la sociologie positive et y rattacha la philosophie du droit, leur a fait illusion sur la faiblesse de cette conception. Il existe deux grandes raisons de la repousser.
Comme l'a écrit le plus original et peut-être le plus profond et le mieux informé des sociologues français, M. (îabriel Tarde, l'histoire n'est pas réversible en totalité. L'auteur entend ce mol dans l'acception qui lui est prêtée par les physiciens ; ceux-ci « appellent réversible une machine dont le jeu peut s'opérer indilléremmenl en deux sens inverses >>.
Les lois qui dirigent le développemeni social « peuvent cesser partiellement ou lolalemenl d'agir, et dans ce cas une société meurt d'une mort partielle ou totale, mais elles ne peuvent pas se renverser... Est-il concevable qu'un grand empire, tel que l'Empire romain de Marc-Aurèle, retourne en arrière, redevienne une républitjue italienne hellénisée par quelque Scipion, puis une république inculte et fanatique dirigée par un Caton l'ancien, puis une petite bourgade barbare organisée par un Numa ? Ou conçoit-on même qu'après avoir passé de la criminalité violente à la criminalité astucieuse et voluptueuse, comme il arrive toujours et échangé ses crimes contre des vices, une société
CONHITIONS m: i.v l'UKVisioN soc.iolocioiîi: 17.3
cesst* »rrli-(* vicHMisc pour rrilcvciiir ausIrrcinciiL santçuinaiiv? On coneevrail aussi bien un organisme adulte rélrogradant de la malurilé à la jeunesse, de la jeunesse à l'enfance et finissant par rentrer dans l'ovule d'où il est sorti; ou un astre calciné, tel que la lune, se mettant à parcourir au rebours la série épuisée de ses anciennes périodes géologiques, de ses faunes et de ses flores disparues [i). «
La seconde raison a été récemment donnée par M. Guillaume de Ci recf: c'est ([ue, si des régressions se manifestent dans la vie sociale, elles sont régies par une loi bien connue de la biologie et de la psychologie physiologique; loi selon laquelle les acquisitions les plus récentes sont les plus exposées à disparaître (2).
Bien supérieure est la conception de la prévision adoptée par Auguste Comte. Toutefois, l'induction sur laquelle elle se fonde est viciée par une erreur capitale qui affecte à son tour toutes les conclusions pratiques.
Le progrès serait le développement de l'ordre et l'ordre impliquerait la subordination de la personnalité à la « socialité ». Or les faits témoignent en sens inverse. Si l'on demande la notion du progrès à une méthode vraiment comparative, si l'on compare les sociétés de l'Occident à celles de l'Orient et l'Occident moderne à son passé, si, généralisant ces données, on compare les sociétés humaines aux sociétés animales, on voit la personnalité affirmée
(1) Gabriel Tarde, les Lois de l'imilalion. Paris, Félix Alcan, pp. 4i3 et 4i4-
(2) Guillaume de Greef, le Transformisme social. Paris, 1895, Félix Alcan, p. /JaS.
174 LE SOCIALISME ET LA PREVISION SOCIOLOOKJUE
toujours plus complètcmcnlcn regard delà socialilé.
Dans le domaine dn droilcivil, Sniniier Maine, en pratiquant lamélhodeqne nous venons de déliiiii', a montré les relations conli'actuelles remplaçant les rapports de subordinalit)n etd'anlorilé.
Bagehol, l'iiisloire et rcllinogi-apliie à la main, montre qu'en politique le progrès consiste dans la substitution de la discussion à la coutume. Les premiers groupes sont agences par les concours de deux causes, rimitalion et la persécution. Mais le progrés mental uni au perfectionnement de la sociabilité y inti'odnit la discnssion du commandement et de la loi. Récipro(juement, le régime de la discussion est le grand agent du progrès sous tontes ses formes. Dans le passé, le gouvernement pacin(|ue de grandes communaulés telles <jne la i'^rance et TAnglcterre impliiiuait rabsolnlisme et la liberté polilicpic ne se rencontrait que dans de li'ès petits relais. KsI-il besoin <le dire en (|uel sens s'est faite la transformation ?
La démographie ou biologie colle(-tive en donne une explication lumineuse : il y a un rapport constant entre la longévité moyenne et la civilisation. Dans les sociétés barbares, vouées aux épidémies, aux diselles, à la guerre privée et ù la guerre étiangère, la mortalité des enfants et des jeunes gens est considérable. Une vieille civilisation, celle de la France par exemj)le, est caractérisée au contraire par le nond^re des vieillards. Une conséquence sociale en découle que Spencer a rigoureusement mise en lumière : l'individu s'habitue à l'idée qu'il recueillera les conséipiences de sa conduite personnelle. La responsabilité s'oppose à la solidarité aveuiiflc.
CONDITIONS i)i: i.A PFu:visi()N so(;ioi.O(;iori; 17.")
Les provisions dcSponcoronl sur les|)ré('(Mli'nlos uiu' u^raiido siiprfionlé ; elles ne sont en conlra- (liclion avec aucune donnée sociologique; en revanche, elles ne s'appuient que sur une théorie un peu vague des transformations passées de la nature huniaine. (Vest moins une prévision scient ili([ue (ju'une sorte de foi optimiste en l'aptitude de l'homme à s'adapter à la vie sociale.
Ces vues sont fécondes sans doute, mais à la condition d'être confirmées par les données de la statistique morale. L'œuvre de Ouételet, d'OEttingen et de leurs émules ne fournit pas au sociologue un appui moindre que celle de Spencer.
L'étude du passé social, telle que l'a comprise Spencer, nous montre que les sociétés composées aujourd'hui vivantes sont des agrégats de sociétés simples jadis aussi différentes les unes des autres que le sont aujourd'hui les nations.
La statistique morale nous apprend que chaque nation a sa criminalité propre, comme elle a sa nuptialité et sa natalité. En Espagne, les homicides sont plus fréquents que les vols, et en revanche les assassinats sont relativement rares, comparés aux meurtres sans préméditation. En Allemagne, les crimes de sang comparés aux vols sont rares ; en revanche, les assassinats sont plus nombreux que les meurtres simples.
L'Espagne comme la France est une vieille nationalité ; aussi ses parties sont-elles très semblables, au moins pour le statisticien. Les diverses parties de TAllemagne présentent au contraire des difîérences notables ; ce sont surtout ses provinces polonaises qui tranchent sur l'ensemble par le chilïre élevé des meurtres. Ces dilTérences sont
Ij'i LE SOCIALISME ET LA PRÉVISION SOCIOLOGIQUE
encore plus accusées en Italie el en Autriche. Grand est Técart entre la Lombardie et la Sicile : on dirait deux pays étrangers (i).
Le progrès social se fait par une assimilation croissante des sociétés simples indépendantes. Cette assimilation répond à une coopération des parties, mais non, comme on l'a prétendu, à une dilTérenciation des classes et des personnes. On peut donc prévoir pour l'avenir des assimilations nouvelles et des formes plus élevées et plus compliquées de la cooj)ération.
Ouel jugement devons-nous donc porter sur la valeur des prévisions du socialisme ? Xous pouvons le formuler d'un mol. La forme de prévision adoptée par le socialisme, c'est le « retour intelligent aux formes primitives ». C'est la doctrine des ricorsi, en d'autres termes l'enfance même de la science.
Le marxisme, la mieux définie des théories socialistes s'appuie sur une conception matérialiste de l'histoire. Il semblerait dès lors que le collectivisme dût identifier le progrès avec le développement de la civilisation matérielle. Loin de Là, le progrès consiste à mettre en question les acquisitions de la civilisation et en premier lieu la division du travail social.
La civilisation est récente, donc temporaire et transitoire, et le retour au communisme sauvage possible. Voilà à quoi se ramène la prévision pour Engels, ici encore écho de Lewis-Morgan (2). Oui ne voit cependant par où pèche un tel raisonne-
(1) E. Ferri, Atlanle Antropoloyico-Slatisiiro . Turin, Bocca frères, 1895.
(•2) Engels, Origines de la famille, etc., ch. ix.
t:oM)rnoNs ni: i.\ phicvision sot:i()i,OGiQUK 177
lîKMit ? La civilisalidii a (-00111101106,(10 l'avcMi des socialislos, dès iiuiiiu' Iriim a domplé le bul'lle ou le chameau. Mais eetle inveuliou elle-uième en supposait d'aulres. En réalité, la civilisation fut ébauchée le jour où le premier silex fut taillé, converti on arme et en outil. L'archéologie préhistoritjue montre que la civilisation est la mise en œuvre des tendances esthétiques et créatrices de Ihomme, de ses penchants constructeurs ; si on n'en trouve pas le germe chez les Iroquois, les Australiens et autres tribus sauvages, c'est qu'on se trompe en y cherchant l'image des ancêtres de riiumanilé civilisée.
Dailleurs, qu'importe l'Age de la civilisation si elle procède d'une cause nécessaire, fatale ? Or cette cause, Engels l'indique involontairement : c'est l'accroissement de la population (1). Une population très clairsemée, telle que celle des Iroquois, peut vivre des fruits spontanés de la terre ; mais, plus une population devient dense, plus elle doit agir sur le monde extérieur, créer, produire» sortir de l'indivision, pratiquer la coopération et en accepter les conséquences sociales, sauf à les modifier peu à peu dans le sens des exigences de la raison.
Donc imaginer que l'humanité sortira de la civilisation pour revenir à un état analogue à l'indivision primitive, c'est admettre que la population décroîtra graduellement, singulière illusion de la part de c matérialistes » !
Une illusion du même genre, quoique autrement formulée, se rencontre chez un autre théo-
(1) Engels, Oriijincs de la famille, ch. ni, pp. i38, iSg.
178 r.K SOCIALISME F.T L\ PnÉVISION SOCIOLOGIQUE
ricien socialiste du profères, M. Enrico Ferri.
Comment concilier le collectivisme et les lois du progrès ? Rien de plus aisé, selon lui. D'une part, la concurrence vitale, « tout en restant une loi immanente et assidue, une loi inséparable delà vie cl, partant, de l'humanité, se transforme peu à peu dans son contenu et s'atténue dans ses formes » ; d'aulreparl, « c'est un fait constant que le progrès est un retour intelligent aux inslil niions sociales. aux formes et aux caractères primitifs ». La pratique de l'anthropologie criminelle et de la statistique morale a trop familiarisé M. Ferri avec les faits sociaux et avec les formes inférieures de la sociabilité pour qu'il puisse commettre les naïvetés d'Engels. Il apjjartient à une école de criininalisles qui voit dans le criminel contemporain limage du sauvage préhistorique. La concurrence vitale la plus violente accompagne, il le sait, l'indivision des biens qui caractérise l'état sauvage. Mais il estime qu'avec le déclin de la concurrence vitale l'indivision primitive |)oui-ra reparaître dans des conditions nouvelles.
Si nous cherchons le véritable sens de cette théorie, voici ce que nous croyons découvrir :
La société se développe par voie décomposition, par l'agrégation des sociétés domeslicpies et des sociétés locales en cités et en nations ; c'est un cercle dont le rayon grandit sans cesse. Or le groupe étendu tend à se reconstituer sur le ty[)('
(1) M. Loria n'a pas une autre concoplion du progrès. "La dernière forme sociale doit présenlerle maximum de divergence quantitative et d'analogie qualitative avec la forme sociale de Ihumanité primitive. » — « Le fleuve humain remonte vers sa source. » {Bases économùj.. p. 3fjo.)
<.()M>1T1(1\S l)i: I,\ l'Ul'VlSION SOCIOLOGIOUE 1 79
(lu pclil «groupe priinilil'. Llumianité sera un jour un seul peuple ; la ualiou est la cilé agrandie .oinine la cilé élail la société domestique développée. Les dilVérences de classes, les inégalités, la propri;'lé cpii les cause, la civilisation qui les rellèle, seraient donc des accidents temporaires. Le règne de la conscience collective, la participalion de lous à la vie et à l'œuvre de chacun, la solidarité absolue, la communauté des œuvres et des fruits, telle serait la loi. Un communisme est derrière nous ; un communisme agrandi, modifié, laissant à chacun la jouissance des fruits de son travail, serait devant nous.
On voit que nous revenons à une question déjà vidée, la méconnaissance des différences de la lamille et de la société politique, différences déjà si visibles chez les animaux (i),
La civilisation, si sévèrement appréciée par les écrivains socialistes, présente une double tendance ; d'un côté elle donne peu à peu à tous Tusage graluit des acquisitions intellectuelles de l'humanité, de l'autre elle consacre les titres de la capacité individuelle dont l'épargne et l'art autant que le travail sont les manifestations.
Dans le développement social, il y a un accident, ou pour mieux dire un fait transitoire; c'est la constitution des classes héréditaires, mais, bien loin d'être le fond de la civilisation, elle en exprime l'aspect le plus bas.
La propriété est-elle inséparable de la distinction des classes et s'effacera-t-elle avec elle ? Oui, s'il s'agit du pouvoir de l'homme sur l'homme, non
(1) Alfred Espinas, les Sociétés animales, 4^ section.
l8o LE SOCIALISME ET L\ PRÉVISION SOCIOLOGIQUE
s'il s'agit du pouvoir de Ihomme sur les choses.
Le retour au collectivisme, ce serait leretourdans un groupe étendu à une répartition des richesses fondée sur la loi de famille. Nous pensons avoir épuisé ce débat (i). Notons combien l'erreur qui vicie la conception socialiste du capital altère toute sa conception de la prévision sociale (i).
Non seulement la sociologie positive nous permet déjuger les prévisions des théoriciens socialistes, mais elle nous permet de prévoir l'avenir même du socialisme.
Deux inductions ont une probaljililé égale — ou le socialisnu^ renconlrcra dans toutes les sociétés civilisées une résistance qui croîtra avec ses succès électoraux et finira par le refouler, ou il réussira à prédominer chez queUiues peuples et il les tuera pour l'enseignement des autres.
La prévision scientifique sérieuse doit compter avant tout avec la persistance des caractères nationaux. Les socialisées, si portés qu'ils soient à la chimère, ne peuvent espérer elTacer en un jour toute difTérence entre TvVnglais et l'Italien, entre l'Espagnol et l'Allemand, entre le Franç^ais et le Suédois, ditlerence écrite en lettres de feu dans les tableaux comparatifs de la statistique criminelle même dressés par un socialiste tel que M. Enrico Ferri. Il est certain que les diflerentes nations réagiront différemment contre le collectivisme. Supposons qu'il ne trouve pas partout une résistance suj)érieure à ses forces ; il est sur qu'il sera expulsé de chez certains peuples et ne se réalisera cpie très incomplètement chez d'autres. De
(ij Voir 2'^ partie, cli. i, du présent volume.
coNMirioNs i)i: \.\ l'KKN isioN s( icioi.ofMori; 181
loiilo i'aron, il ne niellra pas (in aux liillos inlcrnalionalos, mais il innucra à sa faijon sur l'issue de ces lulli's. Il (>st aisé de voir en quel sens. Plus une sociélé sera docile aux suggestions socialistes, plus elle se vouera ù la défaite, non seulement dans les luttes militaires, mais dans les luttes intellectuelles et cconomi(iues. Ainsi prévaiulront les lois naturelles du développement social.
Richard — Socialisme.