CHAPITRE V
RAPPOUTS DE LA PRÉVISION KT DE l'aPPLICATION SOCIOLOGIQUES
Passer de la prévision à l'application, telle est la marclie ordinaire des sciences. La connaissance des plicnonièncs ne serait d'aucun usage pour la j)ralique si elle ne nous aidait à liie en quelque sorte l'avenir dans le passé. .Mais la prévision cl l'application sont néanmoins choses distinctes. Nous voulons dire que, si la seconde est éclairée par la j>remicre, elle suppose autre chose que celte connaissance; elle suppose des fins humaines à réaliser.
Par exemple, le navii^ateur doit connaître exactement l'heure <lcs marées de même que le médecin doit connaître le cours de la maladie, mais la connaissance de l'heure des marées n'apprendra pas au navigateur comment il doil construire son navire, de même qu'en sachant quel sera le cours naturel de la maladie le médecin ne sait pas par là même quel Irailemenl il doil faire suivre au malade.
Il y a j)lus : à mesure que les phénomènes étudiés sont plus complexes, l'application devient plus distincte de la prévision, nous voulons dire qu'elle suppose des études propres. Kn eflet, qu'est-ce
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iiniiiu* scioiicr ;i|)|»lit|U(''o ? ("/est la coiinaissance tlos inodilications que nous pouvons introduire dans les fails étudiés. Or il est bien connu depuis Au<4usle C.omle que plus un ordre de phénomènes est couipliipié, plus il est modifiable ; il consiste en elVel en combinaisons fragiles. D'un autre côté, plus un ordre de phénomènes est simple, plus la prévision y est exacte et rigoureuse. Ainsi l'astronome étudiant des faits très simples peut arriver à des prévisions exactes ; en revanche, l'activilé humaine ne peut modifier les phénomènes étudiés par lui. Ici la préA'isionet l'application se confondent. Le physiologiste au contraire éludie des faits compliqués ; la prévision est pour lui laborieuse ; par contre, le champ des applications est illimité. Hygiène, chirurgie, art A^étérinaire, agriculture, pédagogie même, telles sont, peut-être avec d'autres, les applications auxquelles la biologie conduit.
Les plus compliqués des phénomènes naturels sont ceux qu'étudie le sociologue. Il en résulte qu'il ne pourra jamais déduire l'application de la simple prévision. Les prévisions de Marx seraientelles exactes, nous ne pourrions accepter les conséquences pratiques qu'il en tire.
La connaissance des faits sociaux du passé nous permet dans une certaine mesure de prévoir ceux de l'avenir. En conclurons-nous que notre rôle est de nous atteler à la roue du destin et d'en accélérer la marche? Par exemple, nous constatons que le nombre des suicides augmente. Penserons-nous que le rôle de la société de l'avenir sera de mettre les moyens de commettre le suicide à la portée de quicon^nie en aura manifesté le
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désir? INcst-il pas vrai au contraire que parmi les phénomènes dont le d;''veloppemonl est prévu, les uns, comme l'instruction populaire etla mutualité, nous paraîtront devoir être favorisés, les autres, comme la criminalité, le suicide, l'alcoolisme et la prostitution, devoir être enrayés?
L'erreur des écoles socialistes est dans une certaine mesure excusable, car les sociologues ctrangers au socialisme ne prêtent guère moins le flanc à la critique. Nous avons vu que la statistique morale est la source où le sociologue peut puiser les prévisions les plus sûres. On a donc cherché à constituer une sociologie criminelle et à en tirer des applications à l'éducation et à la législation. Mais à quelles pauvretés n'a-t-on pas été conduit le plus souvent? Oter aux accusés toutes les garanties, avec elles faire disparaître toutes les libertés publiques, subordonner de nouveau renseignement crili(pie et scientifi([ue à l'enseignement du surnaturel, telles sont les conclusions de trop nombreux criminologistes ; elles condamneraient la société à des troubles cent fois plus dangereux que les maux qu'ils veulent guérir.
La question est cependant susceptible d'une solution si l'on considère^ l'ensemble des données de la science sociale.
La sociologie soumet l'étude des faits sociaux à l'idéedudéterminisme; mais, pas plus que les autres sciences, elle ne nous condamne à attendre l'accomplissement des destins les bras croisés et dans l'attitude d'une stupide résignation. Grâce à elle, nous ne nous bornons i)as à savoir où nous serons conduits, bon gré, mal gré, mais encore où nous pouvons aller, où peut nous mener un concours
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persrvériinl de volonirs rtMlrcliios cl scicnlilMiucnionl (''('laiivt's.
Deux soi'los (lo causes nalurcllcs (Icleriinnent la conslilulion clleslransiornialions des sociétés. La vie sociale a des facteurs exlerncs ou géographiques (auxquels il Inul joindre les mouvements de la population) et des facteurs internes ou psychologiques. Entendons par là la conduite collective avec les soulïrances et les jouissances qui lui servent de sanctions (i). Les facteurs externes agissent mécaniquement sur Torganisation des sociétés: le développement surabondant des habitants (Tune région polaire ou d'une région déscrticpie implique ou l'émigration ou la mort des survenants. Les autres causes, au contraire, agissent indirectement par l'intermédiaire de la sensibilité et de l'intelligence humaine. ]Mais les sanctions de la conduite collectiA'^e la déterminent ditréremment selon qu'elles sont bien ou mal comprises. Par exemple, aucune force extérieure ne détermine un peuple à établir des institutions pénales et à les améliorer, en sorte que le maximum de sécurité soit obtenu au prix du minimum de souffrance individuelle (2) ; mais, si un peuple n'institue pas chez lui un droit pénal et ne l'adapte pas à ses vraies fins, il sera déchiré par les vengeances héréditaires ; le développement de la coopération y sera impossible, et il en perdra les avantages ; l'habitude de se faire justice à soi-même
il) Il est bien entendu que parmi les éléments de cette conduite il faut faire entrer les émotions collectives et les faits d'imitation (|ni en résultent.
(2) Cette excellente formule est, comme on le sait, due à Guvau.
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étouffera les soiiliments sociaux et maintiendra une forme inléncurc du caractère. Ce peuple n'aura ni ressources ni unité pour faire face à une attaque de l'étranger.
Dans les phases inférieures de la vie sociale, le rôle des facteurs externes est prédominant. Il en est ainsi tant que l'homme n'a pas accru notablement son action sur les choses; aussi le développement social est-il extrêmement lent et marqué surtout par les inventions d'ordre économique. Mais il n'en est plus de même quand l'humanité est arrivée à la phase agricole. L'intelligence des sanctions naturelles de la conduite sociale devient le principal facteur des transformations. Aussi ces dernières ne sont-elles pas accomplies uniformément. C'est ainsi que les sociétés grecques s'étaient si profondément distinguées des sociétés orientales et la société romaine des sociétés grecques. C'est ainsi que dans les temps modernes l'Espagne, la France et l'Angleterre, pour avoir plus ou moins compris le rôle de la discussion, ont eu des destinées si din'érentes.
La délibération a donc la plus grande part à la direction des sociétés supérieures. Elles peuvent examiner les consé(piences de leur conduite collective et setï'orccr de les prévoir. Mais ce n'est pas d'une prudence vulgaire, d'une expérience limitée qu'elles doivent attendre cette connaissance anticipée : c'est de la sociologie positive.
Trois sciences appliquées, encore à l'état d'ébauche, peuvent s'appuyer sur cette dernière. La première et la plusavancée, bien qu'encore pleine d'obscurités, est la science j)énale ou criminologie, car c'est avant tout par la contrainte pénale (jue
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la socirli' jiiiil sur ses inombros. Mais ct'llc con- Iraiiile pour uc pas devenir inutile ou cruelle doit t^lre éelairée par toute la science deriiommc individuel et social ( 1 1.
La criminologie conclul à la nécessité des suhstiliils (le la peine qui sont étudiés par deux autres sciences, hélas! encore plus imparfaites, la seience de léducation et la théorie positive de la solidarité ou de la division des risques {Fart social de Condorcel).
Il n'est pas un progrès social qui ne suppose l'application de ces trois forces, contrainte pénale, contrainte éducative, mutualité.
('es applications sociologiques, destinées à devenir toujours plus sûres, coopèrent à cette atténuation spontanée de la concurrence, qui est la donnée la ]3lus générale et la mieux établie de la science sociale.
La transformation de la concurrence vitale violente en concurrence économique limitée par le droit, voilà le grand progrès qu'a réalisé Thurnanité. Opprobre de l'homme dans les sociétés barbares, le travail est devenu sacré. D'un autre côté l'habitude de la mutualité et de l'association pénètre peu à peu l'épargne, la consommation et le travail. En résulte-t-il qu'on puisse prévoir la disparition totale de la concurrence économique?
Aucune conclusion ne serait moins scientifique. La concurrence économique est un vestige de la concurrence vitale. Celle-ci résulte de la position
(1) Citons, à côté des travaux bien connus des criminologisles français, MM. Tarde, Lacassagne. Ladame, Joly, Guillot, lieuvre admiral)le d'Alimena : / limili e i modificatori deW impulabilila. Turin, 1893-1896.
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de Tètre vh ant en face du moTide inorganique et de la nécessité d'arracher aux agents physiques sa subsistance. La notion d'une société sans concurrence est donc un non-sens; les contradictions du socialisme ont servi surtout à le démontrer.
La concurrence économique ne comporte qu'un progrès : les conséquences peuvent en être de plus en plus épargnées à ceux qui ne sont pas encore en étal de la subir, c'est-à-dire aux enfants et parliellenuMil à celles (pii en on! la charge.
La démocratie française a organisé renseignement primaire gratuit et fait de l'école un lieu où l'enfant pauvre trouve non seulement un stimulant pour ses facullés, mais encore un aliment pour son corps. l"]Ilc a Icnlc', bien (iiriiisuCfisamment à noire gré, de le proléger dans l'usine. Elle a assuré une jiroleclion légale à l'ouvrière et surtout à la mère de raïuilic. XOilà des progrès (pie la sociologie ne saurait trop approuvei".
L'avenir devi-a faire plus. Supprimer totalement la location du travail industriel de l'homme mineur est un terme vers letpiel on peut s'acheminer pas ;\ pas, mais dont on ne pourra guère se rapprocher tant que, vu les imperfections du droit des gens, l'armée réclamera les bras du citoyen majeur. Toutefois, le travail de l'enfant devra être légalement organisé de façon h développer ses forces et ses facultés, non à les stériliser par l'accomplissement prématuré d'une besogne uniforme. Un germe fécond réside dans nos écoles professionnelles d'apprentissage : selon le vœu de Proudhon, elles devront se multiplier.
De même, le ti-avail des femmes devra aider leur fonction maternelle, jamais l'entraver. L'homme
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doit noiinir la rcinnu*. Ce [»i-(''c('|)lc; (rAn<'u.slo Comte coulini! iiiic règle tic morale el de législation ([lie les soeiélés de l'avenir devront cesser d'cnlVcindre.
La démocratie IVancaise marclie sjjonlanémenl en ce sens. L'union des sentiments bienveillants au respect scrupuleux de la liberté personnelle pourra seule accélérer sa marche. Le socialisme, « ce souftle de haine », comme l'a défini le plus éloquent de ses interprètes contemporains, ne peut c|ue lui barrer le chemin.