LES VARIATIONS DU SOCIALISME
Le socialismo noxislo aux yonx do la science sociale que le jour où ses partisans entreprennent (l'opposer aux doctrines économiques de Smilh, Ricardo et Say de nouvelles explications. Un mot peut donc résumer le jugement ipii doit être porté sur les travaux de Pierre Leroux, Cabet, Louis Blanc, Owen, ce mot brutal, mais à peine assez sévère, de Proudhon. « Ce que je reproche au socialisme, ce nesl pas d'être venu sans motif, c'est de rester si longtemps et si obstinément bète (i). » La période du socialisme qui précède la
(i) Proiiilhon, Sijsfème dea conlradirlions éronomi(jiies, ch. n. Edilion dos reuvres complclcs de Proudhon, Paris. Mari>oncl riniiiinarion, L IV, p. (V). — M. Espinas, dans sa très impnrliale histoire des doctrines économiques, juge ainsi Louis Blanc : « Le but de cet auteur est de remplacer la concurrence, cette loi homicide de l'industrie livrée à elle-même, par l'action régulatrice et pacificatrice de l'Etat. Mais le moyen (piil préconise cstdcsplus grossiers. 11 fait intervenir l'Etal comme enlrej)rcneur direct, universel. Il ne comjirend pas que dans l'organisme social il y a des fonctions qui s'accomplissent beaucoup mieux d'elles-mêmes que sous l'impulsion de la volonté consciente. Il ne voit jjas qu'en se substituant aux organes spéciaux chargés de la production et de l'échange, le pouvoir central aggrave les maux qu'il veut guérir. (Alfred Espinas, Histoire des doctrines économiques, p. 828. Paris, Armand Colin.)
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|>ultliriili(>n dos Conlnidirlions cconf)mi(/ii('s t\o ProMtlhon ne prôsenle (|iio doux osprils do iiuol- (juo profondeur, Sainl-Simon et Fouricr. Or, ccno sont pas vraimonl des socialistes. Sainl-Siuion n'a fait <pie liror les consô(|uenoos oxirènios du principe donlle socialisme est la négation, le principe de la capacité ; il le mot au-dessus de l'égalité comme au-dessus de l'hérédité. Ayant observé que le recul des titres héréditaires devant les droits de la capacité est en quelque sorte la mesure du progros moral, Sainl-Simon en a conclu que l'héritage devait un jour disparaître; il se bornait d'ailleurs à demander provisoirement la suppression de l'hérilage en ligne collatérale, idée qui parmi les démocrates de toule école a aujourd'hui tant de partisans.
Le socialisme s'est annoncé partout comme un système égalitaire, ennemi de toute hiérarchie, ennemi des droits de la capacité personnelle ; le sainl-simonisme aspire au contraire à une hiérarchie sociale fondée sur la difterence des capacités. L'opposition entre deux systèmes ne saurait être plus grande.
Fourier, de son côté, porte à l'extrome les conséquences du principe dont le socialisme historique est la négation, le principe de la coopération volontaire. Confondant la liberté avec l'affranchissement des passions, il rêve une division des occupations fondée sur l'attraction passionnelle et d'où toute contrainte est bannie. Bien qu'il soit l'auteur d'une critique de la civilisation où les écoles socialistes ont souvent puisé des arguments, il ne saurait sans méprise être confondu avec leurs fondateurs.
C'est avec Proiulhon que commence Ihistoire du socialisme scientifique.
Proudhon a beaucoup écrit. Toutefois, ce n'est pas dans les œuvres de sa jeunesse, où la passion déborde et cache le raisonnement, qu'il faut chercher l'expression de sa pensée. Elle est contenue dans trois œuvres maîtresses: le Système iles contradictions écononiifjiies (18/46), la Justice clans la Révolution et dans r Église {iS^S) et enfin la Guerre et la Paix (186^) — une critique de l'économie politique au point de vue de la justice — une synthèse de la morale sociale appuyée sur une critique de la religion chrétienne — une philosophie du droit des gens, — trois expressions harmoniques d'une même pensée.
Le point de départ de Proudhon est une rupture également nette et tranchante avec la fraternité sociale des communistes et avec l'égoïsme utilitaire des économistes. Aux uns et aux autres il va opposer la Justice, méconnue par la doctrine de l'Amour comme par la doctrine de l'Intérêt.
« Mon principe, c'est la fraternité », dit le socialiste de l'école de Louis Blanc ou le communiste de l'école de Cabet. Ce prétendu principe suppose tous les problèmes sociaux déjà résolus. « Pour quiconque a réfléchi sur le progrès de la sociabilité humaine, la fraternité effective, cette fraternité du cœur et de la raison qui seule mérite les soins du législateur et l'attention du moraliste et dont la fraternité de race n'est que l'expression charnelle, cette fraternité, dis-je, n'est point comme le croient les socialistes le principe des perfectionnements de la société, la règle de ses évolutions : elle en est le but et le fruit. La question n'est pas
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(le s;»\ i)ir ciniiincnl . claiil livres (r('sj)ril ol de cd'iir, nous vivrons sans nous l'aire la î^vkm ro : celle question n'en osl pas une ; mais c-ommenl, clanl frères par la nature, nous le deviendrons encore par les sentiments, comment nos inlérôts au lieu de nous diviser nous réuniront... Ainsi la fraternité, la solidarité, l'égalité, ne peuvent résulter que d'une conciliation des intérêts, c'esl-à-dire dune organisation du travail et d'une théorie de l'échange ( i ). »
L'économie politi(pie de l'école d'Adam Smith nous donnera-t-elle cette théorie de l'échange ? Non. L'économie politique a répudié toute philosophie et a ainsi perdu de vue son propre objet, qui est la Justice manifestée par la valeur.
(^ Le socialisme a raison de protester contre l'économie politique et de lui dire : Vous n'êtes qu'une routine qui ne vous entendez pas vousmêmes. Et l'économie politique a raison de dire au socialisme : Vous n'êtes qu'une utopie sans réalité comme sans application possible. Mais Hun et l'autre niant tour à tour, le socialisme, l'expérience de l'humanité, l'économie politique, la raison de l'humanité, tous deux manquent aux conditions essentielles de la vérité humaine (2). »
Proudhon va donc travailler à identifier la philosophie morale et la science économique.
Son point de départ est l'idée de justice. La justice réside non en dehors et au-dessus de l'humanité, comme l'enseignent les religions, mais dans l'humanité elle-même. Chaque homme a le sentiment immédiat de la dignité humaine. Tout
(1) Contradictions économiques, ch. xii. OEuvres complètes, t. V, p. 273.
(2) Œuvres complètes, t. V, p. 894.
d'abord ce sentiment est égoïste, nnilatéral ; d'où le caractère guerrier et religieux du droit primitif. Mais l'homme apprend à sentir en autrui une dignité identique à la sienne. Le voilà arrivé à l'idée de l'égalité des personnes qui constitue le fond de la justice. Mais cette égalité théorique rencontre <lans la société telle que la religion l'a faite la division du travail eL l'existence des classes. Comment l'accorder avec l'égalité? Proudhon ne proscrira pas la civilisation comme a fait Rousseau. Il conclut à l'avènement nécessaire d'une forme nouvelle de la division du travail social. Pour que l'égalité des personnes soit réalisée, la siibordinalion des services doit faire place à la réciprocité des services (i).
Jusqu'ici rien que de correct et de clair. Mais Proudhon fait un pas de plus ; de la réciprocité des services il conclut à l'égalité des biens. En effet, il réduit à rien ou à peu près les différences de capacité que l'observation découvre entre les hommes : ce sont à ses yeux des conséquences de l'éducation et de la division du travail ; une éducation nouvelle les corrigera.
Le mutuellisme, tel est le nom de cette conception sociale, Proudhon le définit ainsi : « Une loi d'échange, une théorie de Mutualité, un système de garanties, qui résolve les formes anciennes de nos sociétés civiles et commerciales et satisfasse à toutes les conditions d'efficacité et de justice qu'a signalées la ciilique... La théorie de la mutualité ou du mutuum, c'est-à-dire de
(i) Justice dans la Rcrolulion cl dans l'Eglise. Garnicr frères, i858, t. I^^ en entier.
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rtM'Iiniim' en iialurc diuil la lonnc la plus simple osl lo pnM, osl au poinl de vue de 1 èlre collecUt' la synthèse des idées de j)r()priélé et do communauté, synthèse aussi ancienne que les cléments ([ui la composent (i). »
La t^raluité du crédit, l'échange direct sans monnaie, gri\ce à la constitution d'une banque du peuple, telle est la conclusion pratique de Proudhon.
Il l'oppose nettement au communisme, dont il a dévoilé la contradiction fondamentale. Le communisme consiste à étendre à la société tout entière le mode de répartition des richesses qui convient à la famille; or, en niant tout héritage, et en allant jusqu'à proscrire la paternité et le mariage pour mieux exclure l'hérédité, le communisme nie le type même de la communauté. La communauté est donc « inintelligente et inintelligible. » A quoi aboutit-elle pratiquement? « A la glorification de la police. » C'est au fond « la religion de la misère (2) ».
L'œuvre de Proudhon fut, on le voit, d'opposer les principes de la Révolution française au communisme ainsi qu'à l'économie anglaise ; il réhabilita l'idée de justice ; il montra avec une merveilleuse éloquence l'opposition qui existe entre la cause des travailleurs et celle de la théocratie. Beaucoup de ses idées devaient passer dans l'àme même de la France. La mutualité, la coopération, l'enseignement technique et professionnel, autant d'idées proudhonienncs. Il n'est pas jusqu'à la
(1) Œuvres complètes, t. V, p* 4i4-
(2) Ibid., t. V, cil. xu, passim.
banque du peuple dont des économistes orthodoxes tels queCourcelle-Seneuil naicnt montré le côté pratique (i).
En revanche, Proudhon ne réussit pas à prouver que la justice conclue à l'égalité des biens. Il avait plutôt brouillé irrémédiablement les aspirations socialistes avec la justice et la morale domestique.
C'est à un pays où la notion du droit est obscure et se confond avec la force de l'Etat, c'est à l'Allemagne qu'allait échoir la tâche de restaurer le socialisme.
Quatre noms résument la théorie socialiste en Allemagne. Ce sont ceux de Bodhertus Jadgetzow, de Ferdinand Lasalle, do Karl Marx et de Frédéric Enr/els. Les deux premiers ne présentent d'intérêt que si l'on y voit des précurseurs du troisième, dont Frédéric Engels fut seulementle collaborateur et l'auxihaire. D'ailleurs Marx, très disposé à revendiquer hi propriété de ses idées, a souvent présenté Lassalle plutôt comme un disciple infidèle que comme son maître (2).
Quant à Schœffle, dont les socialistes ont voulu faire un de leurs adeptes, il n'appartient pas réellement à leur école : il a opposé la notion de la propriété collective à la théorie du laissezfaire seulement comme un procédé d'exposition destiné à montrer les analogies de la société et de l'organisme vivant.
Rodberlus Jadgetzow fut ministre de l'agriculture en Prusse en 18/48. C'est le père de ces pro-
(i)Courccllc-Soneuil, Trailé Ihéoriqueel pratique des opérations de banque, liv. IV, ch. x. Guiilaumin. (2) Marx, le Capital, préface.
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priôlaiivs fonciers cl de ces juristes si nombreux en Allema«:;ne (lui. coinnie |)liis lard Bismarck, eurent rinluitiou 1res iicIte d'une opposition irréduclihie entre labsolutisme pati-iarcal dont la monarchie prussienne est le spécimen et l'entreprise capitaliste. Ils firent appel au socialisme comme à un allié et un veni^eur dont ils se flattaient de diriger à leur gré les passions.
Tout autre semble au premier abord Tisraélite Ferdinand Lassalle. Moitié tribun populaire, moitié héros de roman, il semble bien étranger à l'esprit doctrinaire de l'Allemagne. C'est un socialiste de boudoir que ses intrigues amoureuses devaient conduire enfin sur le pré où il mourut; c'est un philosophe de réunion publique qui n'a jamais exposé un système et qui, sauf un travail d'érudition sur la philosophie d'Heraclite, n'a écrit que des brochures. Toutefois, Lassalle n'a été au fond qu'un des prophètes de l'Allemagne moderne. Il a mérité qu'en plein Parlement le chancelier de Bismarck ait célébré son sentiment national et monarchique » déclarant que l'idée « qu'il cherchait à réaliser était l'empire allemand ». En effet, donnera la démocratie ouvrière allemande la conscience d'elle-même, lui montrer dans la royauté prussienne une protectrice nécessaire, d'un autre côté donner au futur empire d'Allemagne qui n'existait pas encore une mission économique, celle de protéger le prolétariat contre la concurrence, telle fut l'œuvre de Lassalle. La démocratie libérale n'a pas eu d'ennemi plus redoutable.
Une théorie pessimiste de la concurrence et une conception autoritaire du rôle de l'Etat, telles sont
KiCHARD — Socialisme 3
les idées communes à Rodbertus Jadgetzow et à F'erdinand Lassalle, les pèresdn socialisme d'Elal.
L'école économique dite de Manchester estime que la concurrence fait disparaître graduellement la misère parce qu'elle nivelle les prix et stimule l'accroissement de la production. Il en résulte toute une politique : la limitation des attributions administratives de l'État. Ce dernier passe pour incapable de servir le progrès autrement qu'en s'elîaçant, en se bornant à la défense nationale, à la protection des personnes et des biens, à l'exécution des conventions librement formées.
Contre cette double conclusion s'élève le socialisme d'Etat appuyé en cela par cette école d'économistes qui, laissant de côté les abstractions, étudient la production à la lumière de l'histoire et de la statistique.
Selon le socialisme d'Ktat, la concurrence a pour conséquence l'appauvrissement de la classe ouvrière ainsi que l'accroissement des profits de l'entreprise et du capital, le paupérisme et le mammonnisme .
Celte conséciuencc, Lassalle l'explique par la loi d airain {e/iernes Geseiz). Nous voici au second moment du socialisme scientifique.
La loi d'airain n'est autre chose que la loi des salaires de Hicardo. Selon cet économiste, à mesure que croissent la population et les débouchés, la demande tlu travail augmente par là môme, et la rétribution du travail tend à s'élever. Mais c'est le salaire nominal qui seul augmente. Le prix des subsistances et surtout le prix des objets d'alimentation tend à s'élever du même pas, non seulement à cause de l'accroissement du nombre des
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ronsoininahMM's, nuiis à cause de la wn\o ([ur. pcul l'xi^or le propriélaiiv du soleliiui croît a\cc le nombre des oompélileurs.
Lassalle on conclnl que l'ouvrier ne pool jamais, |)ar ses propres ellorls, sortir de la misère. Il doit toujours, sous le régime (h; la concurrence, vendre son travail contre la quantité de richesses strictement nécessaire à sa subsistance el à celle de sa famille.
Or Hegel, dont Lassalle était en philosoj)hic le disciple peu original, avait exposé une théories du dr(»il dans laquelle la loi d'airain vient en (piekiuc sorte s'encadrer cxaclemcnl. Il distingue; trois tlegrés ou trois moments de la vie sociale : la famille, la société civile, l'État.
La famille a pour principe l'amour, la conscience de l'unilé (qu'une personne forme avec d'autres; elle est donc une personne collective qui a sa réalité extérieure dans la propriété.
Par opposition à la famille, la société civile « se présente comme le moyen du bien-être individuel. Le principe de la société ainsi conçue est, d'un côté l'individu, le but individuel dans sa totalité, comme ensemble de besoins et mélange de nécessité naturelle et de volonté arbitraire ; de l'autre le rapport de cet individu à d'autres individus. »
« Cet état nous offre donc le mouvement varié des besoins individuels et des volontés arbitraires, mouvement où tout est abandonné au hasard, où s'offre, à côté du bonheur et des richesses, le spectacle de la plus grande dépravation morale et de la misère physique la plus affreuse » (i).
(i) Ott, Hegel et la Philosophie allemande, p. 4o5. Paris, i844-
4o HISTORIQUE ET ANALYSE DU SOCIALISME
La loi d'airain est donc une sorte de vérification expérimentale des idées de Hegel sur la société civile.
Or, au-dessus de la société civile s'élève l'État, dont la famille et la société ne sont que les moments. « L'État est ce qui est rationnel en soi et pour soi, car l'État est son but absolu à lui-même ; ce but est en même temps l'expression la plus haute de la liberté et devient but dominant vis-àvis des individus qui ont pour premier devoir d'être membres de l'État. La société n'a donc pas pour objet la satisfaction des intérêts individuels, Uiinité en est le véritable contenu et le véritable but (i). »
Il suffisait de presser quelque peu les théories de Hegel pour en faire sortir une réaction presque illimitée de l'État sur les faits économiques. Or, si la philosophie de Hegel est une métaphysique nébuleuse, inaccessible à bien des égards à tout autre qu'à son auteur, sa théorie de l'État est des plus concrètes. On l'a dit bien souvent, c'est l'apologie de la monarchie et de l'Etat prussiens. Que rÉtai prussien n'ait jamais accepté la doctrine économique du laissez faire, rien d'étonnant : il était fidèle à ses origines [:>). Des Ascaniensà Frédéric II, les princes du Brandebourg furent à bien des égards de grands enl repreneurs de colonisation agricole (3|. Jamais ils ne se firent le moindre scrupule d'intervenir entre débiteurs et créanciers et d'accoi'der, de leur propre autorité, des mora-
{i; Ihid., p. 4io.
(2) Lavisse. Eludes sur l'histoire de Prusse, pp. 5o et suiv. Paris, Hachette, i885.
(3) Idem, ibid., 1. III en totalité.