‹ Le socialisme et la science socialeChapitre 10 sur 51 · I.KS VAHIATIONS DU SOCIALISME /| I · texte numérisé non relu

I.KS VAHIATIONS DU SOCIALISME /| I

toires, des délais aux prciiiicrs. Le domaine du travail el de l"é(liaiii>e était à leurs yeux aidant (jue la guerre et plus même que renseignement et la foi religieuse, le domaine de l'État.

Le soeialisme d'État devait désormais poursuivre en Allemagne un développement régulier. La dialeelique de Lassalle devait se mêler à un autre courant, l'économie nationale et historique de List et de Roscher. Le but est le même. C'est la réhabilitation des allrilnitions économiques de l'État, au nom du patriotisme et de la morale sociale. Mais, tandis que List et Roscher se bornaient à l'apologie du système protectionniste, leurs successeurs, MM. Schmoller et Wagner, le premier plus historien, le second plus théoricien, font une large place aux vues socialistes de Jagetzow et de Lassalle. Ainsi s'est formé le socialisme de la chaire. On sait quels disciples il a faits : le chancelier de Bismarck et l'empereur Guillaume IL Celui-ci, dans un de ses premiers rescrits, assigne pour mission à l'État allemand de mettre fin aux « contrastes sociaux malsains ». C'était revenir à la tradition des margraves de Brandebourg.

Notons-le : une nouvelle notion de la science économique est née. Appuyée sur l'histoire, elle voit dans l'étude des faits économiques non une « statique » de la richesse, mais une théorie d'évolution. Elle montre la réciprocité de la morale sociale et des faits économiques; elle conclut àla condamnation du laissez-faire et à l'accroissement normal des attributions économiques de la communauté.

Une restauration du communisme, blessé gravement par Proudhon, n'allait-elle pas devenir possible ?

Les noms de Marx et de Engels désignent le moment défisif dans la formation du socialisme. Non seulement il devient avec eux un parti d'action, ayant l'Allemagne pour foyer et s'étendant à l'ensemble de l'Europe occidentale, mais il reçoit d'eux une sorte de rigueur scientifique, grâce à laquelle le collectivisme révolutionnaire va apparaître à beaucoup d'esprits comme l'anticipation d'un avenir inévitable et comme la conclusion légitime d'une étude du passé de l'humanité.

Désormais les conclusions des économistes sur la répartition des richesses vont être combattues au nom dune conception de l'histoire qui prétendra embrasser l'ensemble des faits, depuis la domestication du bétail aux âges préhistoriques les plus lointains juscpi'à la fondation de Ylnlernationale des Iravaillcurs.

Chez Proudhon, l'application de cette science sociale destinée à harmoniser la justice et les lois de l'échange était confiée à la liberté de la volonté humaine. Le progrès fatal était délibérément nié (i). Le marxisme aura une autre ambition. Dans les sciences physiques, l'application est subordonnée à la prévision de phénomènes rigoureusement déterminés, phénomènes que la volonté humaine ne peut neutraliser qu'exceptionnellement et à la condition de leur en opposer d'autres contraires et plus puissants. Il en doit être de môme delà science sociale. Aussi Marx lui donnet-il pour objet de trouver une loi générale qui permette de découvrir d'après le passé les faits sociaux de l'avenir. Le rôle de la volonté humaine

(i) La Justice dans la Révolution, g"= élude, t. III.

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sora ovclnsivcmiMil de rciidro la Iransilion <lii passô à ravtMiii' plus rapide* cl plus facile, de façon à iliininucr les sonlVrances imposées. Mais ce rôle ne peut être confié qu'à la volonté collective universelle, la volonté individuelle n'ayant pas plus d'action sur les grands mouvements économiques qui dominent l'histoire ({uc sur les marées et les cyclones.

Telle est la conception exposée dans le Capital (i) de Karl jMarx et dans l'œuvre plus modeste qu'Engels a intitulée Orujine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (2).

Toutefois, si on étudie la vie des auteurs, il semble bien que leurs conclusions pratiques aient précédé leurs études théoriques et que, nonobstant la froideur apparente de celles-ci, elles aient été entreprises pour justifier une œuvre révolutionnaire déjà poussée assez loin et la placer en quelque sorte sous la protection du destin. jNIarx s'est montré tribun et agitateur puissant avant d'analyser l'histoire universelle. L'Internationale n'est pas sortie du Capital, c'est le Capital qui est venu apporter une doctrine scientifique à l'appui du socialisme international.

Karl ÎNIarx, né à Trêves le 5 mars 1818, descendait d'une famille de rabbins dont le véritable nom était Mordechaï. Journaliste démocrate, inquiété en Prusse il doit quitter son pays et se réfugier à Paris. Il y fonda avec Frédéric Engels en 1847 ^Alliance des com?nunistes, dont il publia le

'1) Le i^' volume seul a été traduit en français par Roy. Paris, Lachàtre.

(2) La 4° édition a été traduite en français par Fiavé. Paris, G. Carré, 1898.

44 historique: ht anai.vsi: du s<)(;I.M.l^-Ml:

Manifeste en 1847. 11 en transporta presque aussitôt le siège à Londres ; c'était le germe de Vlnternationale des travailleurs^ organisée vingt ans plus tard. Le Manifeste du parti communiste contient une vue générale de lliisloire présentée comme une suite de combats de classes, combats dont l'organisation du travail et la répartition des richesses sont les causes. 11 publie ensuite (iSSg) la Critique de l'économie politique et enfin le Capital. Engels, son collaborateur, s'attache plus tard à fortifier la théorie du matérialisme économique de l'histoire en l'appuyant sur l'ethnograj^hic et l'élude de l'homme préhistorique. Tel est l'objet de son Oriyine de la famille, de la propriété privée et de /'£'/a/. Visiblement, Marx et Engels ont marché de l'action à la théorie et demandé à la seconde de justifier la première.

Dans le cours de ce travail, les exigences de la discussion nous amèneront à exposer en détail les théories de Marx et de Engels : bornons-nous ici à indiquer l'idée fondamentale qui les domine.

L'objet de Marx est d'opposer à l'économie politiquedel'écolelibérale une explication nouvelle du capital, une explication qui le présente comme un fait passager dans la vie de l'humanité, qui y montre non un état normal, mais une crise de croissance.

Selon l'école orthodoxe, le capital est une conséquence de l'épargne ou de la consommation reproductive ; les profits du capital résultent des lois normales de la valeur.

Selon Marx, le capital est la conséquence d'une spoliation séculaire, le profit du capital se forme en violation des lois normales de la valeur (1),

(i; Voir plus loin -i' partie, ch. 1".

Li:S VAIUATIONS Mf SOCIAI.ISMi: 1.)

L'organisalion économiiiuc ([iic nous observons dans riiunianilé civilisée n'osl pas lexprcssion de lois (^conoiniciues ('lernelles, analo«^ucs aux lois de la physique ; c'est une simple modificalion de l'organisalion éronomique du moyen a«ife qui ellemême résultait dune transformation de l'économie de l'antiquité.

« Les économistes, écrif-il, ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'institutions, celles de l'art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. Ainsi, il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus ! Le plus drôle est Bastiat, qui se figure que les Grecs et les Romains n'ont vécu que de rapines. Mais, quand on vit de rapines pendant plusieurs siècles, il faut pourtant qu'il y ait toujours quelque chose à prendre ou que l'objet des rapines continuelles se renouvelle constamment. Il faut donc croire que les Grecs et les Romains avaient leur genre de production à eux, conséquemment une économie qui formait la base matérielle de leur société, tout comme l'économie bourgeoise forme la base de la nôtre. Ou bien Bastiat penserait-il qu'un mode de production fondé sur le travail des esclaves est un système de vol ? Il se place alors sur un terrain dangereux. Quand un géant de la pensée tel qu'Aristote a pu se tromper dans son appréciation du travail esclave, pourquoi un

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nain comme Basliat serait-il infaillible clans son appréciation du travail salarié? (i) »

Ainsi le capitalisme actuel suppose l'existence antérieure du servage et de resclavage. Le capital n'est que l'accumulation du surtravail ou du travail non payé, et le surtravail n'est (ju'une corvée plus lourde et plus savamment organisée que celle à laquelle le serf était assujetti.

Mais pourquoi la spoliation du travail serait-elle devenue ainsi un facteur du développement de l'humanité? Ici Engels nous fournit la réponse.

La société spontanée, celle qui répond aux teudances immédiates de la nature humaine, est entièrement communiste. Telle, la confédération iroquoise, que le savant américain Lewis H. Morgan, put observer avant qu'elle eût disparu définitivement (2). Celte société ne connaît ni la famille paternelle et monogame, ni la propriété foncière, ni le capital, même sous la forme élémentaire du bétail. Mais elle était vouée à la destruction (3) à cause de son assujettissement absolu à la nature extérieure. L'humanité ne pouvait s'affranchir du joug des forces physicjues que grûce à la division du travail. Trois grandes inventions marqueut le développement de celle-ci : la domestication du bétail, la préparation des métaux et la monnaie ! Elles ont conduit l'humanité de l'état sauvage ou préhistorique à la barbarie et à la civilisation, dont l'histoire nous raconte les transformations. Avec la division du travail, la société s'est scindée en classes inégales, dont l'une a accaparé les

(1) Le Capital, Irad. franc., p. 82, colonne 2", note 1.

(2) Engels, l'Ori(/ine de la famille. Avant-propos.

(3) Idem, ihid., ji. i38.

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