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LE MOUVEMENT OUVRIER

Le mouvement syndical, en France, tend de plus en plus à se déformer.

La discussion des intérêts professionnels fait place aux revendications sociales politiquement ou révolutionnairement présentées.

Le but avoué des associations de travailleurs est encore l'amélioration des salaires, la défense des intérêts communs ; mais le mobile secret, celui qui les met en branle :

C'est la lutte de classe.

Où êtes-vousl anciens compagnons du « Tour de France »?

Où sont-ils, les robustes gars, disciples de Salomon, Jacques et Soubise, fondateurs du compagnonnage?

Les routes ensoleillées ne résonnent plus des chansons de l'apprenti, allant, le baluchon sur l'épaule, de ville en ville, pour se perfectionner dans son métier ou son art.

La «Mère » a fermé sa porte hospitalière, et, le soir, les trimardeurs, au lieu de discuter dans le refuge

compagnonnique, sur les chefs-cV œuvre des anciens, les rites et les gestes traditionnels du compagnonnage, implorent — souvent en vain — le moderne viaticum de cinq sous, alloué par le syndicat officiel et subventionné.

Aux anciens groupements, mutuellistes et libres, des corporations, la loi s'est substituée.

Après avoir interdit les associations ouvrières, on les autorise en les mettant en tutelle.

La loi a réglementé les associations professionnelles, en les comprimant dans les Unions ou Fédérations par le Code de 1884, qui défend à ces groupements de posséder librement.

Ce n'était pas assez :

Aujourd'hui, une nouvelle cause de gêne paralyse les mouvements des salariés. Un trouble profond angoisse et fausse les rapports du prolétaire avec le capitaliste :

C'est la politique.

L'étude devient révolte ; les revendications sont incohérentes, visent des objets absolument étrangers aux protestations de la masse ouvrière.

Le mystérieux esprit qui anime les groupements de travailleurs et inspire leurs manifestations prend ses forces, les renouvelle, dans une étrange métaphysique active, dite humanitaire, qui n'est faite, en réalité, que de négations, de révoltes, de désespérances humaines et de faux espoirs d'une prompte jouissance matérielle.

Pour conduire le prolétaire à la bataille, on lui fait un merveilleux tableau de l'avenir.

Oublie le présent, lutte et meurs, telle est la théorie, telle est la pratique.

Les propagandistes socialistes révolutionnaires ayant seuls compris, jusqu'ici, le parti à tirer des associations professionnelles pour les revendications d'ordre général, il en résulte une campagne ardente de ce socialisme dans les masses prolétariennes : campagne pendant laquelle les agitateurs peuvent, sans contrainte ni concurrence, inoculer le virus de leurs passions, dans les milieux ouvriers.

Sous le prétexte d'organiser les travailleurs, dans les syndicats, pour les revendications professionnelles, ils les embrigadent dans Yarmée révolutionnaire. Et, comme tous les partis paraissent, sinon hostiles au syndicalisme, du moins affectent de s'en désintéresser, les masses ouvrières en dégagent cette conclusion :

« Les socialistes sont les seuls défenseurs des travailleurs. »

Le résultat visé par les chefs est donc obtenu. Alors tous les élus « socialistes » sans aucune exception, depuis les illettrés comme Coûtant^ Basly^ Lamendin,Lassalle, Poulain, Be'nezech, etc., etc., jusqu'aux intellectuels comme Jaurès, Millerand, Rouanet, etc., viennent au Parlement, portés par les syndicats ouvriers!

C'est maintenant un fait acquis : les organisations ouvrières furent créées, utilisées, comme des instruments pour la conquête du pouvoir.

Ouvriers, universitaires ou docteurs, la méthode est pareille, invariable, et elle réussit : suivons-en par le menu toute la graduation.

Des phrases suffisent :

« La Drooriété. c'est le vol.

« Le salariat est une forme de servage. Et comme corrollaire :

« La propriété doit être commune à tous !

« Ouvrier, organise-toi, pour toi, avec tes camarades

« Ouvriers, vous êtes le nombre.

« Quand vous serez organisés, vous serez les maîtres. »

Les phénomènes économiques les plus complexes sont ravalés en formules lapidaires, qui traînent de bouche en bouche, comme la constatation de vérités intangibles.

On trouve fréquemment des illuminés par les prédications révolutionnaires qui, ne sachant ni lire ni écrire, s'en vont, le soir, dans les réunions publiques, exposer devant des camarades, bouches bées, les plus redoutables problèmes.

Le thème est invariable ; ils démontrent à leur façon :

Que la concentration, de plus en plus accentuée du machinisme, a exproprié le travailleur de son outil;

Que la concentration des grands capitaux tue le petit commerce et subordonne les gouvernants eux-mêmes.

Que les ij'usts tendent à se généraliser, anonymisent de plus en plus le capital, accroissent sa puissance oppressive et tentaculairc.

Qu'en conséquence, le nombre des dépossédés, des expropriés et des « déchets humains » de la machine capitaliste se multiplie à l'infini

Qu'ils forment actuellement l'immense et douloureuse armée du Prolétariat universel.

Qu'enfin le capital n'ayant plus ni nom, ni frontière, les peuples ne doivent plus avoir ni nom, ni frontières!...

L'internationalisme, d'après ce raisonnement, devient une nécessité.

Pour des cerveaux ainsi préparés, la Révolution à faire n'apparaît plus que comme une simple formalité, un déclic, qui, faisant exploser les vieux jiréjugés et notre société surannée, now.'S) ferait passer, sans transition, dans une société nouvelle où les hommes, libérés des propriétaires, des patrons, de Dieu et des gouvernements, seraient définitivement heureux.

Et voilà comment, sans avoir effleuré le moindre problème philosophique, scientifique ou politique, on en est arrivé, "par Vunique organisation des syndicats professionnels, à donner aux travailleurs crédules l'illusion qu'il ne dépend que de leurs seuls groupements deréaliser, du jour aulendemain, l'harmonie universelle,

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