LES SYNDICATS JAUNES
Avant d'aborder l'historique des syndicats jaunes, nous croyons nécessaire d'en formuler les tendances en quelques explications d'ordre général.
On aurait grand tort de ne voir, dans les multiples manifestations du syndicalisme libre, que la forme plus ou moins savante d'une organisation d'essence négative, c'est-à-dire seulement antigréviste, ou exclusivement destinée à modérer les emballements, les erreurs de la classe ouvrière.
Réformateurs ou simplement « jaunes », penseurs libres, nous avons un idéal social beaucoup plus élevé et d'ailleurs nettement formulé.
Quand même nous aurions, à tout jamais, mis les meneurs des syndicats rouges dans Timpossibité de nuire, quand même nous aurions définitivement écarté la perspective d'une catastrophe révolutionnaire qui, « faite sur le terrain économique sous la poussée des idées expropriatrices, serait une véritable folie, un inconcevable suicide de la classe ouvrière », nous estimerions notre tâche incomplète.
Le péril que nous font courir les violents et les violences n'est que passager : ce qui, plus que tout, est redoutable pour le prolétariat, c'est la formidable propagande qui, sous toutes les formes, avec mille séductions, nous entraîne vers le socialisme d'Etat.
Les « Jaunes», parleur manz/esfe, répudient le socî'alisme d'État comme le danger suprême.
Alors que l'Etat patron fait de nos camarades des cantonniers et des facteurs ^ faméliques, des ouvriers de nos manufactures d'allumettes les victimes marquées de la misère et de la nécrose, des ouvriers des arsenaux, en un mot de tous ses fonctionnaires prolétaires, la classe la plus dolente, la plus déshéritée, la plus dégradée (par une discipline où la délation est un
1. Les uns et les autres débutent à quarante francs par mois et ils doivent avoir au moins vingt-cinq ans 11
moyen de commandement et de direction), nous ne voyons point, sans une douleur réelle, des milliers d'autres camarades des chemins de fer, des mines, des grandes industries, etc., etc., visés par le Minotaure étatiste.
Or, c'est le faux socialisme dont est saturé le prolétariat français qui alimente cette doctrine dangereuse.
L'individu libre dans la société libre? oui.
C'est pour se rendre « libres » que les travailleurs indépendants, organisés dans leurs syndicats, ont déployé le véritable étendard de la classe ouvrière, celui qui couvre les revendications légitimes.
En nous libérant de la tyrannie des syndicats rouges, nous n'avons pas seulement voulu élever une barrièrei à des agissements professionnels momentanés, nous avons regardé l'avenir.
Qu'ils soient ou non révolutionnaires, les groupes, les éléments qui composent l'armée des syndicats officiels, sont animés par l'esprit de leur socialisme , ils sont internationalistes et communistes nés. Ils travaillent sans relâche et sous toutes les formes ai: socialisme d'Etat, acheminement vers le collectivisme
A nos yeux, ces doctrines, cette conception sociale équivalent à une suprême abdication de la personnalité humaine.
Au nom de la raison, animés par le bon sens national, les prolétaires français, organisés sainement, si sont élevés contre ces fausses et dégradantes prédica tions.
Les syndicats, en revenant aux conquêtes tradition nelles, ont affirmé qu'ils connaissaient l'histoire de h civilisation, ses éternels enseignements et aussi l'his toire de leur propre pays.
Ils veulent affermir et dispenser le droit à la vie, au travail et à la propriété dans la liberté.
Voilà ce que sont les « Jaunes » au point de vue ouvrier et au point de vue social.
On verra plus loin quels furent les tâtonnements du début, et comment peu à peu, en même temps que se précisait notre vaste et salutaire programme concernantles réformes sociales profondes, ^or^an^i'«^lon^e'nerale s'acclimatait dans tous les milieux — ouvriers, patronaux, agricoles et intellectuels — au point de donner, à l'heure actuelle, l'impression tangible que les /flMwesforment un vaste parti de rénovation sociale.
LES PREMIERS SYNDICATS LIBRES (cATHOLIQUEs)
Rendons à César ce qui est à César.
Il est impossible d'écrire l'histoire du syndicalisme libre sans citer les tentatives, très sincères, des militants catholiques, qui, en réalité, furent les premiers à entrer dans cette voie.
Le groupe le plus important, le plus ancien aussi (il date de 1887), est, à Paris, celui qui siège 14, rue des Petits-Carreaux , en ce qui concerne spécialement la corporation des employés de commerce. Ce groupe des Petits-Carreaux est particulièrement florissant : il compte actuellement plus de 2.000 adhérents, dont le chiffre des cotisations annuelles dépasse 15.000 francs.
Ces organisations ont un organe, VÉcho des Syndicats, où l'on mène, depuis longtemps, ainsi que dans les différents Congrès, une belle campagne pour le repos du dimanche.
En province, le groupement type des syndicats catholiques estévidemment celui de Tourcoing, présidé
par un ouvrier tisseur, François Loth, et dirigé par Deguesselle, rédacteur à la Croix du Nord.
Nous avons vu sur place cette organisation : elle rend d'inappréciables services à ses adhérents, en leur procurant tout ce qui est nécessaire à l'existence, dans des conditions sans pareilles de qualité et de bon marché.
A Valenciennes, sous l'impulsion de M. Delcour- Haillot, une fédération des mineurs dite Union des Syndicats Sainte-Barbe fonctionne avec beaucoup de vigueur et de méthode. Des groupes similaires fonctionnent dans l'Aisne, à Lille et à Roubaix.
L'influence sociale, ou plutôt nationale, exercée par ces différents groupes, purement catholiques, est pourtant très restreinte, presque nulle! Nous l'affirmons ici, sans aucun parti pris.
Ces associations peuvent vivre, même s'augmenter de quelques unités, pendant encore de nombreuses années ; il n'en reste pas moins que. maigre' une indéniable sincérité d'intentions, elles sont condamnées à l'isolement.
Elles n'arriveront point à déterminer un courant général; permettez-moi le mot :
Elles sont trop confessionnelles!
Nous n'affirmons pas cette opinion comme une critique, mais comme une constatation.
D'ailleurs, le devoir de celui qui étudie impartialement est d'exposer les faits, non comme il désire les voir, mais selon le véritable aspect sous lesquels ils se déroulent.
Or, les groupements que nous venons d'indiquer, s'ils ont des recrues assurées parmi les cai Italiques militants, n'exercent, en fait, qu'une influence à rebours, dans la grande masse ouvrière.
Les événements de ces dernières années se chargent, d'autre part, de nous donner raison.
Alors que les syndicats exclusivement catholiques ou dirigés par des prêtres, ou des religieux, restent stationnaires, les syndicats indépendants, ayant un même programme économique, mais laïque, se développent vertigineusement.
C'est parce qu'ils sont « jaunes » simplement, sans prosélytisme confessionnel.
l'origine du mot « JAUNE »
Au plus fort de l'agitation qui accumulait les ruines industrielles et multipliait, dans la classe ouvrière, les foyers sans pain, 1898, 1899, 1900, 1901, personne, parmi les classes dites « dirigeantes »,ne songea à la création d'associations ouvrières dont l'éducation professionnelle et civique eût fait contrepoids aux débordements révolutionnaires.
Il fallut la révolte d'ouvriers qui désiraient ne point cesser le travail, tout en poursuivant leurs revendications légitimes, pour déterminer le mouvement de sagesse qui est, aujourd'hui, appelé à rendre de si précieux services aux travailleurs et au pays, parce que de négatif qu'il était d'abord il est devenu réformateur.
La protestation fut d'abord individuelle, ensuite collective.
C'est de Montceau-les-Mines que vint le premier geste, puissant et fécond ; il fut accompli par Dessolin, Monamy, Burtin, etc., etc.
Pour lutter contre la tyrannie des meneurs, ces braves compagnons risquaient, chaque matin, de se faire écharper par les grévistes exaltés.
Faibles, isolés, ils furent, dans les débuts, victimes des plus odieuses brutalités. Les circonstances, les violences dont ils étaient l'objet les conduisirent à l'organisation.
Et c'est ici que se place l'origine du mot « Jaune » que les syndicats indépendants arborent comme un drapeau.
Le Café de la Mairie^ à Montceau-îes-Mines, était le lieu de rendez-vous des mineurs qui voulaient travailler.
Très intelligemment soutenus par un rédacteur de la Liberté, M. E. Charles, et M. Janne, de la Croix, qui suivaient, pour le compte de leurs journaux respectifs, les péripéties de la grève, les antigre'vistes voyaient chaque jour affluer les secours, ainsi que les recrues.
Ce syndicat dissident fut nommé : le numéro 2.
Effrayés et furieux de ce qu'ils considéraient comme une trahison, les « Rouges » résolurent de châtier ceux qui voulaient travailler, et, pour ce faire, ils assaillirent le siège de ceux-ci, qui était, ainsi que nous venons de le dire, le Café de la Mairie.
Ce fut une émeute :
La troupe, la gendarmerie eurent fort à faire pour empêcher les assaillants de démolir l'édifice. Des coups de revolver, d'énormes pierres, des projectiles divers défoncèrent les vitrines.
Quand ils furent débloqués par les charges de police, les assiégés, qui n'avaient point le choix des matériaux remplacèrent, tant bien que mal, les carreaux cassés par des feuilles de papier « jaune » dont ils avaient un Btock .
Ils étaient ainsi baptisés
Les « Rouges », par dérision, désignèrent le siège social des Indépendants qu'ils avaient saccagé : Syndicat Jaune l
Depuis cette époque, nos organisations se parent orgueilleusement de l'épithète décochée en pleine bataille. Notre insigne est le genêt ; cehxi des rouges Véglantine; de là aussi, pour eux, le qualificatif -S^ ^antinards.
Les Jaunes ne sont pas, si nous nous en référons au document ci-dessous, les premicM^s qui se sont servis des noms jetés ironiquement ou avec des injures par leurs adversaires.
SÉANCE DES ÉTATS GENERAUX DU 17 JUIN 1789 (extrait du DISCOtJRS DE MIRABEAu)
« Plus habiles que nous, les héros bataves qui
fondèrent la liberté de leur pays prirent le nom de Gueux; ils ne voidurent que ce titre parce que le mépris DE leurs tyrans avait prétendu les en flétrir^ et ce titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le gage de leur succès.
« Les amis de la Liberté choisissent le nom qui les rt le mieux et non celui qui les flatte le plus; ils s'appellent les Remontrants en Amérique, les Patres en Suisse, les Gueux dans les Pays-Bas; ils se parent des injures de leurs ennemis, ils leur ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront su s'honorer. »
Cela vient, à un siècle de distance, justifier, s'il en était besoin, le geste des Jaunes, revendiquant fière-
ment, comme un drapeau, Tépithète avec laquelle on les voulait flétrir.