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APOGÉE DU PREMIER MOUVEMENT JAUNE

Le point culminant de cette première tentative de syndicalisme antirévolutionnaire fut le Congrès de mars 1902.

D'après les chiffres fournis, le nombre des syndicats ouvriers représentés à ce Congrès était de 317, représentant 201.743 salariés. Il y a lieu, cependant, de faire observer que notre enquête, faite aussitôt, nous permit de constater que ces chiffres étaient majorés de plus de moitié.

Les débats prirent néanmoins une certaine ampleur, en raison de la présence des délégués de l' Union centrale des Syndicats agricoles de France, des représentants de quelques unions patronales et des associations du Nord dont nul ne peut contester la vitalité.

Le directeur spirituel et effectif de cette manifestation fut toujours Lanoir. Etant donné le tempérament et les desseins particuliers de ce personnage qui ne visait

qu'au bluff, destiné à frapper l'opinion publique et à lui rapporter ensuite de l'argent; les travaux accomplis en cette occasion sont de minime importance, surtout au point de vue social.

Au point de vue professionnel, quelques interventions furent cependant intéressantes. Nous citons celle de M, Lëon Verleye, qui est, à l'heure présente, un des membres du Comité, directeur de l'actuelle Fédération nationale des Jaunes de France.

« Le président. — La parole est à M. Léon Verleye, dessinateur industriel, président de l'Union syndicale de la Bijouterie parisienne.

« M. Verleye :

« Camarades,

« A vous, les masses prolétariennes productrices de choses essentiellement indispensablesà l'homme, laboureurs, mineurs, constructeurs, tisserands et autres, je viens présenter les revendications de ceuxdont le labeur, s'il n'a pas pour but les nécessités primordiales de notre existence, n'en répond pas moins à un indéniable besoin : l'art n'est-il pas le complément obligé de la vie agréable? Nos aspirations à la beauté ne sont-elles pas invincibles? [Approbations.)

« Contrairement à ceux qui, dans le prolétariat, font une sélection, retiennent les ouvriers dits manuels, rejettent les hommes des professions dites libérales, nous considérons que l'armée du travail est un tout; nous demandons qu'on ne la partage pas en classes plus ou moins intéressantes, dès lors fatalement ennemies, mais nous voulons que tout homme œuvrant de son cerveau ou de sa chair, tout être utilisant les forces

qu'il détient, intelligence ou muscles, à l'entretien comme à l'embellissement de la vie, soit tenu comme frère. C'est au nom de ceux qu'on voudrait rejeter de l'armée du travail, les ouvriers et professionnels de l'art, que je vous parle ici.

« Ces travailleurs se divisent en deux parts : la première régulièrement inscrite à l'atelier; la seconde, travailleurs libres ou façonniers, dessinateurs, modeleurs, inventeurs et créateurs de modèles qui écoulent au jour le jour les produits de leur imagination et de leur travail manuel.

« Pour la première partie de ces hommes, une distinction est faite encore : les uns sont classés parmi les employés, les autres parmi les ouvriers; et là nous tenons à protester de toutes nos forces contre cette classification qui distrait du bénéfice des lois protectrices du travail une notable fraction des travailleurs ; nous nous rallions sur ce point aux revendications des employés du commerce et de l'industrie, c'est-à-dire à V égalité pour toutes les formes du prolétariat devant les lois ouvrières . {Très bien!)

« Voyons à présent quelle part est faite aux travailleurs libres. La plupart, après un apprentissage fort long, après des études prouvant des aptitudes spéciales et faites, le plus souvent, en dehors des heures du travail nécessaire à l'assurance du travail de leur vie, se trouvent à un degré d'instruction théorique et pratique qui leur permet d'entreprendre, en dehors des ateliers, l'invention, la composition et l'exécution de travaux artistiques : meubles, tapisseries, bijoux, etc. S ensuit-il, de cette liberté relative, que l'ouvrier ait quitté la classe prolétarienne ? Non, puisqu'il reste toujours un salarié et que, le plus souvent, il travaille

seul aux travaux dont il conçut le plan et dont on lui confia l'exécution.

« Parfois, le façonnier, aux moments de presse, prend avec lui quelqu'un, mais cette situation n'est jamais que temporaire, et l'aide est alors plutôt une sorte d'associé passager.

« En tous cas, l'entretien d'un aide permanent par le façonnier ne constitue pas, selon nous, l'état de patron.

« Le patron est celui qui dirige, répartit et écoule les produits de la fabrication de ses usines ou ateliers, sans apporter à cette fabrication la part contributive de son travail manuel. {Très bien!)

« L'ouvrier d'art libre,^ le façonnier appellent le secours d'apprentis ou d'ouvriers, moins experts qu'euxmêmes dans leur art, et qui, formés à leur école, sont les représentants futurs des traditions de leurs maîtres, les diffuseurs de leur gloire, et non les édificateurs de leur fortune matérielle.

« En résumé, nous disons qu'entre l'ouvrier travaillant chez le patron, le travailleur libre ou artisan et l'employé il n'y a nulle différence : tous ont droit à l'ac- .cès aux syndicats et à l'aide morale et matérielle que ces dits syndicats peuvent offrir dans le but :

« 1° De resserrer les liens entre ceux qui de toutes parts gagnent leur pain à la sueur de leur front;

« 2° De présenter aux pouvoirs publics les revendications, soigneusement étudiées, de tous les travailleurs.

« Vous savez donc, Camarades, ce que nous sommes ; voici ce que nous désirons, par conséquent les vœux que je soumets à l'examen et à l'approbation du Congrès.

« Vœux généraux. — 1* Les travailleurs de l'art de-

LES RÉFORMATEURS. — LES JAUNES 8o

mandent l'organisation par l'Etat, les départements ou les communes, d'expositions entièrement gratuites pour les exposants et réservées aux seuls artisans présentant les produits de leur travail personnel ;

M 2° Ils demandent la mise au concours de tous les projets d'art décoratif ou mobilier et l'exonération, pour les ouvriers d'art, de toutes sommes déposées à titre de cautionnement dans les adjudications des travaux précités. [Très bien!)

« Les syndicats pourraient, après examen de leurs capacités, prendre dans ces adjudications une part de responsabilité pour l'exécution d'un travail attribué à un de leurs membres.

«Vœux particuliers. — 3° Ils demandent que la Bourse du Travail indépendante, lorsque les circonstances le permettront, ouvre une exposition permanente des travaux d'art industriel et s'entremette pour en offrir le placement ;

« 4° Nous demandons enfin que la Bourse, après examen, veuille bien s'enquérir des prises de brevets pour les inventions dont l'utilité et l'opportunité lui sembleraient démontrées et offre son entremise pour la mise en exploitation de ces brevets ou modèles déposés. [Approbations!)

« Voilà, Camarades, quelles sont les revendications des travailleurs de l'art. Nous espérons que vous les approuverez et retiendrez en votre sein ceux dont les esprits étroits et sectaires ont voulu faire des étrangers au monde du travail, ceux en qui, au contraire, nous espérons trouver le courant naturel d'échange entre le patronat et le prolétariat. » ( Vives approbations — Applaudissements.)

Notons aussi un vœu de M. Delcourl-Haillot, de Valenciennes, concernant Vins^/iSissahilité des salaires.

« M. Dblcourt-Haillot :

« Mes chers Camarades,

« Vous connaissez tous l'importance capitale de celte question de Tinsaisissabilité des salaires. Un grand nombre de travailleurs, laissés momentanément dans le besoin, par une de ces causes indépendantes de leur volonté et de leur aclion personnelle, en sont parfois réduits à faire appel aux faiseurs d'affaires, aux prêteurs d'argent, dont vous connaissez tous l'action malfaisante. On fait signer aux travailleurs une reconnaissance pour une somme quelquefois double, sinon triple de celle qui a été prêtée ; puis, d'opposition en opposition, on en arrive aux délégations ; c'est la ruine pour l'ouvrier qui s'est laissé prendre à ces pièges. Afin d'éviter ces malheurs qui, chaque jour, se renouvellent dans nos centres ouvriers, nous proposons au Congrès l'adoption du vœu suivant, que nous chargeons de façon spéciale la Bourse du travail indépen- 4ante de transmettre aux pouvoirs publics compétents»

« Vœu. — Le Congrès demande que le salaire des t)uvriers et employés gagnant moins de 2.400 francs par an soit déclaré incessible et insaisissable. »

11 est bon de noter que ce vœu précéda une loi récente, qui donne en partie satisfaction. Enfin, et c'est tout ce que nous trouvons de saillant, dans ce Congrès, M. Failliot, industriel à Paris, qui, depuis, fut nommé député, dépose la motion que voici, concernant la

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