Le socialisme et ses promesses
Révolution de Février. —Commission de gouvernement pour les travailleurs. — Rôle échu à M. Louis Blanc. — Livre de VOrganIsation du travail. — Critique amère des Institutions existantes. — La société rendue responsable des vices de Thomme. — Atelier social.— Principe de régalité du salaire. — Guerre A l'industrie privée. — suppression de la concurrence. — Solidarité entre les industries diverses. — La doctrine de M. Blanc n'est que le communisme déguisé. — Examen critique du système.
L'art du cultivateur peut tailler un arbre, le disposer en espalier; mais l'aibre vit et produit en vertu des lois delà physique végétale, qui sont supérieures à l'art et au pouvoir de quelque jardinier que ce soit.
J. B. Say.
On s'est imaginé beaucoup trop longtemps que l'ordre social est tout entier l'effet de l'art, et que partout o\x cet ordre laisse apercevoir des imperfections, c'est par un défaut de prévoyance du législateur .
DUGALD StEWART.
Peu de jours après la révolution de février, Paris fut témoin d'un étrange spectacle. Dans le palais abandonné du Luxem- 2. 1
bourg, sur les sièges naguère occupés par les pairs de France, des ouvriers en blouse, délégués par leurs camarades, s'étaient réunis pour délibérer sur les moyens de mettre en pratique les théories les plus audacieuses de Vorganisation du travail. Un écrivain populaire et un ouvriermécanicien, MM. Blanc et Albert, devenus membres du gouvernement provisoire, occupaient le bureau du président, comme pour attester que le pouvoir, arraché des mains des riches, se trouvait désormais au service des classes laborieuses. L'assemblée elle-même portait le titre de Connnission de gouvernement pour les travailleurs ^. Au dehors, cent mille prolétaires armés, répartis dans les ateliers nationaux et la garde populaire, étaient prêts à soutenir, les armes à la main, l'autorité des décisions de leurs délégués.
Certes, si les théories de l'organisation du travail par l'Étal possèdent un germe de vie, quelque faible qu'il soit ; si les doctrines qui ont si profondément remué les masses renferment un seul élément de succès, une seule chance d'avenir, c'est ici qu'elles doivent triompher. Le gouvernement se déclare l'humble serviteur des prolétaires ; la France, frappée de stupeur, se montre prête à s'imposer tous les sacrifices compatibles avec ses ressources; la révolution, triomphante en Allemagne et en Italie, écarte tout danger d'intervention étrangère ; les ouvriers sont décidément les maîtres, et l'audace ne leur manque pas. M. Louis Blanc, entouré de ses chers amis, parle en dictateur. Du haut de la tribune du Luxembourg, il rappelle avec orgueil qu'il a prononcé, depuis longtemps, le serment d'Annibal contre un ordre social infâme. Il annonce que ses doctrines recevront leur application, « dût la société en être ébranlée jusque dans ses fondements. » Il méprise tous les obstacles; il brave toutes les résistances ; il fait un appel ouvert à la lutte, à la force. « Douloureuse nécessité, s'écrie-t-il, nécessité bien comprise de se faire soldat*.»
Et cependant, quel a été le résultat de ces tentatives audacieuses? Une critique amère de l'organisation sociale, des théories vagues et mal digérées sur l'amélioration du sort des travailleurs,
' Voy , k la fin du volume, le déciel du gouvernement provisoire. 2 Voy les Hrocéi- Verbaux de la Commission du Luxembourg, et VHistoire du communisme, par A . Sudre, p. 400.
L OHGANISATIOX DU TRAVAIL. 7
(les promesses imprudentes, des discours passionnés, des plans irréalisables, el finalement la perle du crédit public et privé : voilà les seuls trophées que la Commission de (jotivcrucmcnt pour les travailleurs puisse revendiquer. C'est en vain qu'on cherche, dans les procès-verbaux des séances , un aperçu nouveau , une idée originale. Les écrits de M. Louis Blanc en font les frais. Tous les discours ne sont que des commentaires plus ou moins passionnés de son livre de VOrijanisation du fravail.
La révolution de février, faite par le peuple, à l'insu de la bourgeoisie et contre elle, devait amener ce résultat pour la personne et pour les écrits de M. Blanc. Depuis longtemps il était l'idole des prolétaires de Paris. Il avait peint leurs misères; il avait rédigé le code de leurs désirs inexprimés ; il avait revendiqué leurs droits ; il avait mis son talent, sa fortune et ses forces au service de leur cause, avec un dévouement que ses adversaires ont eu tort de méconnaître ; enfin , il avait tracé le plan d'une organisation sociale nouvelle, où les richesses, le pouvoir, l'influence et les honneurs passaient tout entiers, des palais des rois et des hôtels des riches, dans l'atelier et la demeure des travailleurs. Tous ses écrits avaient eu une tendance démocratique et sociale ^ Aussi s'était-il rapidement placé au premier rang des publicistes populaires. A dix-neuf ans, il comptait dans la presse; à vingt-cinq, il était rédacteur en chef; à trente, sa réputation courait le monde ; à trente-quatre, il parvint à la plus haute position qu'il put ambitionner ^.
Aujourd'hui, M. Blanc, compromis dans les événements de
1 Tout le monde connaît son Histoire de dix ans et son Histoire de la révolution française.
2 Nous empruntons celle dernière phrase à un portrait parlementaire que M. Eugène Loudun a publié dans le Correspondant (t. XXIV, liv. II). Le même écrivain décrit la confornaalion physique de M. Blanc, dans les termes suivants : » Petit et mesquin de taille, il porte dans un corps de nain une intelligence de géant; elle semble vouloir déborder sa courte taille; son visage imberbe et ses yeux à fleur de peau, des yeux d'oiseau, lui donnent une apparence frêle que dément son énergique et mâle volonté. Il a l'air d'un enfant parmi les hommes... A la tribune, on lui avait d'abord donné un tabouret pour l'élever un peu. 11 jugea que cela était ridicule, et n'en voulut plus. Il s'éloignait du bord de la tribune, assez pour êtie vu et ne rien perdre de sa taille, il prenait la parole, et il sortait de cette petite poitrine une voix tellement forte qu'on en était effrayé; il usait ses poumons dans l'intérêt de son ambition. »
mai J848, a cherché un refuge en Angleterre; mais son influence sur le peuple est restée la même. Pas une idée nouvelle n'a été émise depuis son départ, et c'est toujours au livre de V Organisation du travail qu'il faut avoir recours pour s'initier au système. Analyser cet ouvrage, c'est exposer d'une manière succincte, mais fidèle, les pensées, les projets et les espérances de tous les socialistes qui ont repoussé les avances des phalanstériens et des communistes avoués. En ce moment, comme avant la révolution de février, la doctrine de l'organisation du travail se trouve personnifiée dans M. Blanc.
Au premier abord, le système de l'ex-membre du gouvernement provisoire présente un aspect séduisant. Extirper la m.isère, moraliser le peuple, empêcher le retour des crises industrielles et commerciales, assurer le travail à tous les bras et le pain à toutes les bouches, répandre l'aisance et le bonheur dans toutes les classes de la société : quel beau rêve ! quelle conception magnifique ! — Le monde littéraire fut ému à l'annonce de ces merveilles. On applaudit aux efforts du jeune publiciste ; on lut avec ardeur les pages du livre destiné à réaliser le prodige. Mais, hélas ! pour les hommes sérieux, l'enthousiasme fut de courte durée. Ils admirèrent le talent de l'écrivain, ils rendirent justice à ses intentions généreuses; mais ils n'allèrent pas au delà. Ils ne virent qu'un mirage trompeur dans ces oasis fortunées que l'auteur montrait du doigt à l'œil avide du travailleur. Bien plus, ils découvrirent un abîme là où M. Blanc croyait avoir trouvé une inépuisable mine de toutes les félicités sociales. Il n'en fut pas de même de la classe ouvrière. Contemplant avec bonheur les tableaux riants qu'on offre à leurs regards; trop ignorants pour découvrir les vices du système, et trop ardents pour se préoccuper des obstacles, un nombre immense d'ouvriers français ont continué à avoir foi dans la parole du maître. Ils attribuent à l'égoïsme de la bourgeoisie les déceptions qu'ils ont éprouvées, et de là cette haine aveugle qui ne semble point près de se calmer.
En ouvrant pour la première fois le livre de VOrganisation du travail, on éprouve quelque peine à bien saisir l'ensemble de la doctrine. La diversité des industries qu'il s'agit de soumettre
à des règles uniformes, et surtout la multitude de problèmes qu'il faut résoudre de manière à obtenir partout une solution identique, contribuent à donner à la théorie une apparence de désordre et d'incohérence qui n'existe pas en réalité. Au fond, le système de M. Blanc, très-homogène, très-bien coordonné, n'est autre chose que la communauté absolue, réalisée à l'aide du despotisme le plus odieux et le plus complet qu'il soit possible d'imaginer.
A l'exemple des socialistes de tous les siècles ^, l'auteur débute par la critique des institutions existantes. Atteint d'une sombre misanthropie, il passe en revue les misères de la société actuelle, et il en trace un tableau empreint d'une exagération révoltante. La misère, la douleur, labrutissement, la prostitution, le suicide, l'infanticide, le désespoir et la ruine lui apparaissent à chaque pas, dans toutes les situations et dans toutes les classes. Toutes les institutions sont vicieuses, stériles, immorales. La caisse d'épargne elle-même, cet admirable moyen d'affranchir le peuple en l'élevant à la propriété par la prévoyance, n'a pas échappé aux sarcasmes de M. Blanc. Aux yeux du publiciste, elle présente le danger de placer les ouvriers sous la dépendance du gouvernement, en leur inspirant la crainte de voir s'engloutir dans les hasards d'une révolution un pécule douloureusement amassé. Il ajoute que l'épargne, dans la société actuelle, engendre l'égoïsme, fait concurrence à l'aumône et tarit dans les meilleures natures les sources de la charité. Cet exemple nous dispense d'en citer d'autres. Il sufllit de rappeler que, selon 31. Blanc, tout est dégradant et funeste dans le système qui nous régit.
Ne demandez pas à l'auteur si, dans le plus grand nombre de cas, la misère n'est pas le résultat de l'imprévoyance, de la débauche, de l'oubli des préceptes de la religion et de la morale. Ne lui demandez pas surtout si l'homme ne doit pas imputer une large part de ses misères à l'abus qu'il a fait de son libre arbitre. Comme Fourier, Owen et Cabel, comme les socialistes et les communistes de tous les âges, M. Blanc vous répondrait que l'homme nail bon et que la société doit seule répondre de la corruption produite par les résultats du milieu vicieux où elle
1 Voy. le chap. VI.
l'a placé. « Que les hommes naissent pervers, dit-il, je ne l'oserais prétendre, de peur de blasphémer Dieu. Il me plail davantage de croire que l'œuvre de Dieu est bonne, qu'elle est sainte. l\e soyons pas impies, pour nous absoudre de l'avoir gâtée... La misère retient l'intelligence de l'homme dans la nuit, en renfermant l'éducation dans de honteuses limites. La misère conseille incessamment le sacrifice de la dignité personnelle, et toujours elle le commande. La misère crée une dépendance de condition à celui qui est indépendant par caractère, de sorte qu'elle cache un tourment nouveau dans une vertu, et change en fiel ce qu'on porte de générosité dans le sang. Si la misère engendre la souffrance, elle engendre aussi le crime. Si elle aboutit à l'hôpital, elle conduit aussi au bagne ^ » Quant à l'abus du libre arbitre, M. Blanc répond que, si la liberté humaine existe dans kl rigoureuse acception du mot, de rfrands philosophes l'ont mise en doute, et que, dans tous les cas, chez le pauvre, elle se trouve étrangement modifiée et comprimée ^.
Il est donc nécessaire d'attaquer le mal dans sa source. S'il faut en croire l'ex-président du Luxembourg, toutes les souffrances matérielles et morales proviennent, sans exception aucune, d'un vice unique : la concurrence. A ses yeux, la concurrence est la boîte de Pandore des temps modernes. La concurrence engendre la misère, la misère produit l'immoralité, et l'immoralité pousse au crime. Ici nous emprunterons un instant les paroles de l'auteur : « Qu'est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs? C'est le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d'un ouvrier : trois se présentent. « Com- « bien pour votre travail? — Trois francs : j'ai une femme et des « enfants. — Bien. Et vous? — Deux francs et demi : je n'ai pas « d'enfants, mais j'ai une femme. — A merveille. Et vous? — Deux « francs me suffisent : je suis seul. — A vous donc la préférence. » Que deviendront les deux prolétaires exclus? Ils se laisseront mourir de faim, il faut l'espérer. Mais s'ils allaient se faire voleurs? Ne craignez rien, nous avons des gendarmes. Et assassins?
1 Organisation du tiavail, p. 9 el 61, édit. belge de 1848.
Nous avons le bourreau. Quant au plus heureux des trois, son triomphe n'est que provisoire. Vienne un quatrième travailleur assez robuste pour jeûner de deux jours l'un, la pente du rabais sera descendue jusqu'au bout : nouveau paria, nouvelle victime... Qui donc sera assez aveugle pour ne point voir que, sous l'empire de la concurrence illimitée, la baisse continue des salaires est un fait nécessairement général et point du tout exceptioimel'?» Mais à côté de l'ouvrier qui lutte contre l'ouvrier, M. Blanc montre le fabricant luttant contre le fabricant. « Comme il n'y a point de place pour tous, dit-il, là où une fortune s'élève, une fortune s'est écroulée; là où un homme se montre debout, un homme a été tué. « Vous entrez dans le domaine du travail, c'est « bien; mais votre clientèle? — Je prendrai celle du voisin. — « Alors le voisin mourra? — Qu'y puis-je? Si ce n'était lui, ce « serait moi. » Voilà Thistoire de l'industrie aujourd'hui... L'antagonisme universel devient, à son plus haut degré, une véritable guerre de sauvages^.» En procédant de la même manière à l'égard de toutes les situations de la vie, M. Blanc découvre et signale partout la concurrence comme une cause de lutte, d'immoralité et de misère.
Ces prémisses font aisément deviner la conclusion. Il faut anéantir la concurrence. « A l'industrie abandonnée aux caprices de l'égoïsme individuel, à cette industrie, mer si féconde en naufrages, il faut dire : Tu n'iras pas plus loin ^. » Voilà le but vers lequel l'auteur engage les gouvernements et les peuples à diriger leurs efforts.
Mais comment pourra-t-on atteindre ce but? Comment réussira-t-on à anéantir la concurrence? Selon M. Blanc, rien n'est plus simple. Voici son plan :
Le gouvernement serait considéré comme le régulateur suprême de la production, et investi, pour accomplir cette tâche, d'une grande fane. Il lèverait un emprunt, dont le produit serait affecté à la création d'ateliers sociaux dans les branches les plus
« Organisation du travail, p. 45 et 44.
' Voy. /.e svcialisme, dioit au travail, réponse à M. Thiers, p. 24, édit. de BruxeUep.
s Organisation du tratail, p. 44.
importantes de l'industrie nationale. Il y appellerait, jusqu'à concurrence du capital rassemblé pour l'achat des instruments de travail, des ouvriers qui offriraient des garanties de moralité. Les statuts des ateliers, délibérés et votés par la représentation nationale, auraient force de loi. Le capital primitif serait fourni par l'État, gratuitement et sans intérêt ^
Pour la première année qui suivrait l'établissement des ateliers sociaux, le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions. Après la première année, il n'en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s'apprécier l'un l'autre, et tous étant intéressés à rendre le travail productif, la hiérarchie sortirait du principe électif ^.
Quant à la destination des bénéfices annuels, les idées du réformateur ont varié. Dans son livre de V Organisation du travail, il propose de les diviser en trois parts : l'une serait répartie par portions égales entre tous les membres de l'association ; la seconde serait destinée à l'entretien des vieillards, des infirmes, à l'allégement des crises qui pourraient se produire durant la période transitoire; la troisième enfin serait consacrée à fournir des instruments de travail à ceux qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte qu'elle pût s'étendre indéfiniment '.
Ce qu'il importe surtout de remarquer dans ce projet de partage, c'est l'idée de répartir par portions égales, entre tous les travailleurs de l'atelier, un tiers des bénéfices annuels. Cette répartition n'est autre chose que l'application rigoureuse du principe de l'égalité du salaire. L'ouvrier laborieux, intelligent et habile sera mis sur la même ligne que le travailleur le plus indolent et le plus maladroit de l'atelier. L'auteur de Y Organisation du travail voit un préjugé odieux dans l'opinion, aujourd'hui généralement répandue, que l'ouvrier doit être rétribué en proportion de l'activité qu'il a mise au travail, du mérite dont il a
1 Organisation du travail, p. 117 et 118.
3 Ib. Dans les conférences du Luxembourg, M Blanc a proposé les bases suivantes : un quart pour l'amortissement du capital appartenant au propriéiair«! avec lequel l'État auraittrailé; un quart pour l'établissement d'un fonds de secours «iestiné aux vieillards, etc. ; un quart h partager entre les travailleurs à titre de bénéfice: un quart enfin pour la formation d'un fonds de réserve.
fait preuve, des services qu'il a rendus. « Le jour viendra, dit M. Blanc, où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a reçu de Dieu plus de force ou plus d'intelligence. Alors il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitime empire, non par l'imporlance du tribut qu'il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu'il lui rendra. Ce n'est pas à l'inégalité des droits que l'inégalité des aptitudes doit aboutir, c'est à l'inégalité des devoirs V » Ce sera donc dans le témoignage de sa conscience que l'ouvrier, doué d'une aptitude extraordinaire, devra chercher une compensation.
M. Blanc avait conservé ce système dans les dix ou douze éditions de son livre, et il l'avait de nouveau présenté et défendu dans les premières conférences du Luxembourg. Il l'abandonna brus(|uement, le 5 avril 1848, dans un discours adressé, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, aux délégués des corporations ouvrières de Paris. Le principe de l'égalité du salaire, exalté jusque-là comme le dernier terme du progrès, y fut présenté comme une simple formule transitoire, comme une transaction entre une proportionnalité fausse et une proportionnalité vraie. Cette fois, la seule formule conforme au principe supérieur de justice était celle-ci : Je travail selon les aptitudes et les forces f la rétribution selon les besoins ^.
Nous verrons plus loin que celte modification, quelque grave qu'elle soit, n'est pas de nature à donner à la conception de l'exmembre du gouvernement provisoire les éléments de viabilité qui lui manquent. Contentons-nous, pour le moment, de constater le fait, et voyons de quelle manière Vatelier socicd devrait contribuer à l'anéantissement de la concurrence.
Dans toute industrie importante, les ateliers sociaux feraient une concurrence écrasante à ceux de l'industrie privée, afin de les forcer à venir s'absorber dans leur sein. Selon les prévisions
« Organisation du traiaV,\t 155.
* V. I,e Moniteur fiatiçais. ilu G avril 18i8. - G'esl à l'occasion de ce revirement dans les idées de M. Blanc que Michel Chevalier disait, dans sa cinquiéine lettre sur l'organisation du traïail : « De 1814 à 1850, nous avons eu une religion de l'État; c'était du moins toujours la même. Maintenant que nous sommes dans le mouvement, il y aura une doctrine sociale de l'État; mais nous en changerous, à ce qu'il parait, toutes les six semaines. »
de M. Blanc, la lutte ne serait pas longue, parce que l'atelier social aurait sur tout atelier individuel l'avantage qui résulte de la vie en commun et iVun mode d'organisation où tous les travailleurs, sans exception, sont intéressés à produire vite et bien. Ainsi, dans toute sphère d'industrie où un atelier social aurait été établi, on verrait bientôt accourir vers cet atelier, à cause des avantages qu'il présenterait aux sociétaires, les travailleurs et les capitalistes de l'industrie particulière. Les premiers seraient reçus à l'atelier social ; quant aux seconds, on leur tiendrait le langage suivant : « Vous désirez que l'Étal prenne vos établissements et se substitue à vous : l'Étal y consent. Vous serez largement indemnisés. Mais celle indemnité qui vous est due, ne pouvant être prise sur les ressources du présent, lesquelles seraient insuffisantes, sera demandée aux ressources de l'avenir. L'État vous souscrira des obligations, produisant intérêt, hypothéquées sur la valeur même des établissements cédés, et remboursables par annuités ou par amortissement ^ » Les propriétaires toucheraient donc l'intérêt du capital par eux versé, mais ils ne participeraient aux bénéfices qu'en qualité de travailleurs.
Lorsque le but serait atteint, c'est-à-dire lorsque tous les industriels auraient consenti à se mettre au service de l'État, la représentation nationale s'occuperait d'établir une solidarité réelle entre tous les ateliers d'une même industrie. Dans chaque sphère de travail, il y aurait un atelier central et tous les autres en relèveraient, en qualité d'ateliers supplémentaires. On déterminerait le prix de revient; on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au-dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d'une même industrie. Ensuite on établirait dans tous les ateliers de la même industrie un salaire, non pas égal, mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n'étant point identiques sur tous les points du territoire national. Le choix des chefs des travaux serait abandonné aux travailleurs ; mais ils administreraient sous la surveillance de l'État.
« Réponse à M. Thiers, p. 26, cdit. belge de 1848.
LORGAMSATIOX DU TRAVAIL. 15
Voilà donc la solidarité de tous les travailleurs d'un même atelier combinée avec la solidarité de tous les ateliers d'une même industrie. Pour compléter le système, M. Blanc propose de consacrer, de la même manière, la solidarité des industries diverses. A cette fin, on déduirait de la quotité des bénéfices réalisés par chaque industrie une somme au moyen de laquelle TÉtat pourrait venir en aide à toute industrie que des circonstances imprévues et extraordinaires mettraient en souffrance. Ce serait un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries, de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré.
L'industrie agricole serait organisée sur les mêmes bases ; mais ici on prendrait des allures plus lestes, plus dégagées. On commencerait ixir uholir les successions coUaicrales, et les valeurs dont elles se trouveraient composées seraient déclarées propriétés communales. Chaque commune obtiendrait de la sorte un vaste domaine qu'on rendrait inaliénable et qui serait exploité, sur une grande échelle, à l'aide d'un ou de plusieurs ateliers sociaux établis dans son enceinte. L'exploitation aurait lieu suivant des lois conformes à celles qui régiraient l'industrie.
Après cet exposé fidèle et impartial, jetons un regard attentif sur l'ensemble du système.
Supposons un instant que M. Blanc, redevenu membre d'un gouvernement provisoire, ait assez d'influence pour faire abolir les successions collatérales, et qu'il trouve dans les coffres de l'État les millions nécessaires pour établir des ateliers sociaux dans toutes les industries capitales. Allons plus loin : supposons que ces ateliers se trouvent en pleine voie de prospérité et s'avancent à grands pas vers le but final qu'on leur assigne. Quelles seraient les conséquences de cet état de choses? Quel est le terme où l'on viendrait fatalement aboutir ?
Il faut être bien aveugle ou bien prévenu pour ne pas s'apercevoir qu'on marcherait en droite ligne vers le communisme et l'esclavage.
D'abord, disons-nous, on arriverait au communisme.
On peut admettre, sans exagération, que les successions collatérales forment le quart de toutes celles qui s'ouvrent dans le
cours d'une année ^ L'Étal acquerrait donc, chaque année, une large portion des ricliesses nationales, tandis que le patrimoine des familles subirait annuellement une réduction correspondante à l'accroissement de la fortune publique. Par la même raison, le montant des intérêts, que l'État aurait à payer aux propriétaires primitifs des ateliers absorbes , diminuerait d'année en année. Évidemment, le maintien des successions en ligne directe serait une barrière impuissante contre l'action dévorante de celte législation. Comme les successions collatérales ne pourraient plus servir de moyen de compensation, le partage égal du patrimoine entre les enfants et les descendants, continué pendant un certain nombre de générations, suffirait à lui seul pour arriver à l'anéantissement de toute fortune privée. Et qu'on ne dise pas que le travail pourrait accroître le patrimoine et servir de contrepoids à l'effet dissolvant du partage. En effet, l'industrie privée serait anéantie; tous les travailleurs auraient des salaires égaux, ou, tout au plus, des salaires proportionnés à leurs besoi?is. Or, dans l'une et l'autre hypothèse , l'épargne individuelle serait impossible. M. Blanc lui-même en a fait l'aveu formel, quand il a dit que l'épargne individuelle devait être remplacée par l'épargne collective. Il est donc évident que toutes les propriétés, après un certain nombre d'années, se trouveraient aux mains de l'État.
Un écrivain français de beaucoup de mérite, M. Sudre, s'est aussi donné la peine de rechercher les résultats définitifs du système de M. Blanc. Il ne s'est pas aperçu de l'influence décisive qu'exercerait l'abolition des successions collatérales, et cependant il a trouvé, comme nous, le communisme au bout de ses études. Voici comment il s'exprime :
« L'industrie privée sera anéantie ; tous ses instruments de travail, tous ses capitaux auront été absorbés par les ateliers nationaux, à la charge de payer aux anciens possesseurs un certain intérêt (à moins que le gouvernement, usant de la grande force qui lui est confiée, n'ait fini par supprimer cette redevance).
1 11 est possible que je me trompe au sujet de la proportion. Je n'ai pas les docu • ments du ministère des finances à ma disposition. C'est, du reste, un point secondaire. Si la proportion est plus faible, la période transitoire sera plus longue, mais le résultat final restera le même.
Toutes les terres, devenues propriétés communales, seront exploitées par des ateliers nationaux. El, comme tous les ateliers nationaux industriels et agricoles sont associés entre eux, sont solidaires, cela revient à dire que toutes les terres, tous les capitaux seront devenus le domaine d'une vaste communauté nationale.
« Tous les citoyens ne seront plus que des membres du grand atelier national, soumis comme tels à l'égalité des salaires et à la vie en commun.
« Le gouvernement, l'État, que pourra-t-il être, sinon le pouvoir qui présidera à l'administration de la communauté nationale? L'État peut être conçu en dehors de cette communauté, tant que l'ancienne société subsiste encore à côté des ateliers nationaux, tant que dure la situation transitoire. Mais une fois l'ancienne société détruite et absorbée, il est évident que la communauté résultant de l'association de tous les ateliers nationaux, c'est l'État lui-même, et que l'administration de cette communauté, c'est le gouvernement.
« Ainsi, absorption des terres et des capitaux au profit de la communauté ;
« Assujettissement de toutes les personnes au régime de l'égalité absolue et à la vie commune ;
« Concentration du pouvoir de diriger souverainement les travaux, de disposer des choses et des personnes, dans les mains des administrateurs suprêmes de la communauté ;
« Voilà le dernier mot du système ^ »
La conclusion est inévitable. De l'atelier social individuel et particulier, s'il est permis de s'exprimer ainsi, il faut arriver à Vatelier social g éîiéralisé, c'est-à-dire au communisme. M. Blanc lui-même en a fait indirectement l'aveu. Il a pris soin de déclarer que Vorganisation sociale qu'il propose, et dont nous venons d'esquisser les bases, ne sera que transitoire. 11 s'agira donc d'arriver, plus ou moins rapidement, à un état social définitif. Mais quel sera cet état définitif? Quelle sera la vie de l'humanité dans cette dernière période, destinée à réaliser toutes les espé-
* Histoire du communisme, p. 390 et 391 ; Paris, 1849.
rances? L'auteur a gardé à ce sujet un silence obstiné. Heureusement les prémisses sont trop clairement posées pour qu'il soit possible de ne pas apercevoir les conséquences. D'autre part, il en a dit assez pour faire comprendre que l'abolition de la propriété individuelle, et par suite l'avènement du communisme, n'ont rien qui répugne à ses convictions. Quelques mois après la publication du livre de V Orfjamsation du travail, un recueil périodique, la Revue de rAveyron, adressa à l'auteur la question suivante : « La solidarité que votre système établit entre tous les membres de la société, ne menace-t-elle pas la famille, en conduisant à VahoUtton de Vlièritaxje? » A cette demande, formulée avec précision, M. Blanc répondit sans hésiter : « Si l'existence de la famille était indissolublement liée au principe de l'hérédité, nous concevrions l'objection; car il est certain qu'en poussant la société à vivre sur un capital collectif, nous fondons un état de choses où l'abolition de l'hérédité devient,
sinon nécessaire, au moins possible La famille est un fait
naturel qui , dans quelque hypothèse que ce soit , ne saurait être détruit; tandis que l'hérédité est une convention sociale que les progrès de la société peuvent faire disparaître. La famille et l'hérédité ne sont inséparables que dans un certain ordre social. La famille vient de Dieu; l'hérédité vient des hommes. La famille est, comme Dieu, sainte et immortelle; l'hérédité est destinée à suivre la même pente que les sociétés, qui se transforment, et que les Itommes, qui meurent ""^ » C'est dire, en termes assez clairs, que si M. Blanc a bien voulu conserver les successions en ligne directe, dans l'état social transitoire, il en sera tout autrement dans l'état définitif, lorsque l'éducation rationnelle, dont il parle souvent dans ses écrits, aura rectifié les idées, en faisant disparaître tous les préjugés.
C'est donc bien réellement parmi les communistes qu'il convient de ranger M. Blanc ; et si nous n'avons pas placé son nom à côté de ceux d'Owen et de Cabet, c'était uniquement pour nous conformer à l'opinion, à peu près universelle, qui s'obstine à
* Organisation du travail. Réponse à quelque» objections, p. 193 et i9i, éd. belge de 1848.
voir dans l'ex-prësident du Luxembourg le chef d'une école spéciale.
Nous avons dit encore que ce système conduit à l'esclavage.
Esl-il nécessaire de le prouver?
Durant la pcriinle traiisiloirc, c'est-à-dire aussi longtemps que quelques lambeaux de l'ancienne société subsisteront à côté des ateliers sociaux, un reste de liberté existera parmi les hommes. Il n'en sera plus de même le jour où le système aura atteint son apogée. Chaque individu aura son atelier social. L'État en arrêtera les statuts, fixera les salaires et déterminera les heures de travail. Le suffrage universel donnera à chaque travailleur un maître irresponsable, qui lui assignera sa lâche journalière et même sa place dans la ruche commune. Les règlements généraux arrêtés par l'État , les règlements particuliers à l'industrie à laquelle on appartiendra, les règlements spéciaux à l'atelier dans lequel on sera parqué, interviendront dans tous les actes de la vie; ils vous prendront au berceau et vous accompagneront jusqu'à la tombe. Ce sera, dans toute la force des termes, la condamnation de rhumanité tout entière aux travaux forcés à perpétuité. Le génie et la liberté n'auront point de place dans cette espèce de bagne : la monotonie les privera de leur ressort, la contrainte les dépouillera de leur fécondité, l'intrigue et la bassesse leur donneront des maîtres. Les mauvais ouvriers, partout beaucoup plus nombreux que les bons, feront la loi. En vérité, pour trouver un exemple d'une organisation sociale analogue, il faut descendre jusqu'au nègre des Antilles, travaillant sous l'œil avide du maître !
M. Blanc se récrierait bien fort si on assimilait sa doctrine à celle de Babœuf, ce démocrate farouche qui mit en tête de son acte d'insurrection cette sentence significative : « Toute ojyposition sera vainc)(e sur-le-champ par la force. Les opposants seront extermines. » Eh bien! que M. Blanc repousse ou non l'assimilation , il est certain que Babœuf ne voulait autre chose que l'atelier social imaginé par l'auteur de yOr<janisation du traçait. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les articles 4, 5, 6, 8 et 9 de son fameux décret économique sur l'organisation de la commtmauté. Les voici : «Art. i. Dans chaque commune, les
citoyens seront distribués par classes : il y aura autant de classes que d'arts utiles ; chaque classe est composée de tous ceux qui professent le même art. — Art. 5. 11 y a auprès de chaque classe des magistrats nommés par ceux qui la composent. Ces magistrats doivent diriger les travaux, veillent sur leur égale répartition, exécutent les ordres de l'administration municipale et donnent l'exemple du zèle et de l'activité. — Art. 6. La loi détermine pour chaque saison la durée journalière des travaux. — Art. 8. L'administration appliquera aux travaux de la communauté l'usage des machines et procédés propres à diminuer la peine des hommes. — Art. 9. L'administration municipale a constamment sous les yeux l'état des travailleurs de chaque classe, et celui de la tache à laquelle ils sont soumis. Elle en instruit régulièrement l'administration suprême '. » — Certes, voilà bien Vafcîier social!
Nous pourrions nous arrêter ici et renvoyer le lecteur à nos réflexions sur le communisme ; mais les idées de M. Blanc sont présentées avec tant d'habileté et de grâce, elles olïrent des apparences tellement séduisantes, qu'il est nécessaire de poursuivre l'auteur jusque dans ses derniers retranchements.
Oublions un instant que la théorie de M. Blanc conduit au communisme et, par suite, à l'abolition de la famille, ainsi que nous l'avons déjà prouvé ^; perdons de vue l'état d'esclavage et d'abrutissement où le système, appliqué sur une vaste échelle, conduirait fatalement l'humanité tout entière : considérons l'atelier social en lui-même, dans ses rouages intérieurs, dans sa vie intime, abstraction faite de son influence sur les industries similaires abandonnées aux capitaux privés. Demandons-nous si, même à ce point de vue restreint, l'atelier serait viable.
Il y a un an, un industriel de Paris, dont les ouvriers avaient accueilli avec enthousiasme les doctrines de M. Blanc, prit le parti de résoudre le problème d'une manière toute pratique. 11 s'imposa le sacrifice que l'inventeur de V Organisation du travail veut imposer à l'État ; il réunit ses ouvriers, leur fît goûter son projet, et leur permit enfin de faire l'essai du système sur
1 Voy. Conspiration de l'Égalité dite de Babœuf, suivie du procès auquel elle donnalieii et des pièces à l'appui, par Buonarolli. Suchc, IJist. du commtin., p. 306. « Voy. le chap. III du 1. 1»;^.
une vaste échelle. Voici comment les résultats de l'entreprise sont racontés par M. Thiers ' :
« Le propriétaire d'un grand établissement consacré à la fabrication des machines a pour un temps cédé ses ateliers à ses ouvriers, de manière qu'il n'y avait pas de capital à débourser pour la création de l'établissement; et il est convenu de leur acheter à un prix déterminé les machines ou pièces de machines qu'ils fabriqueraient. Ce prix a été augmenté de -17 pour cent en moyenne. C'était aux ouvriers associés entre eux à se gouverner, à se rétribuer, à se partager les bénéfices. Le maître n'avait pas à s'en mêler. 11 payait les pièces exécutées, leur assemblage en machines, au prix convenu, et naturellement il ne devait payer que l'ouvrage exécuté.
« Les ouvriers associés sont restés divisés, comme ils l'étaient auparavant, en divers ateliers (facilité d'organisation fort grande, puisqu'ils n'avaient qu'à persister dans des habitudes prises) ; ils ont placé à la tête de chaque atelier un président, et à la tête des ateliers réunis un président général. Ils ont conservé la classification antérieure des salaires (autre facilité naissant d'habitudes prises), seulement ils ont donné 3 francs au lieu de 2 francs 50 centimes à la dernière classe, celle des hommes de peine, et ils ont cessé de payer aux ouvriers habiles (appelés marchandeurs) le salaire élevé résultant du travail à la tâche. Ceux-ci n'ont, comme tous les autres, travaillé qu'à la journée. Pourtant, comme il fallait les satisfaire dans une certaine mesure, on leur accordait des suppléments de paye de 50, de 75 centimes, et quelquefois de 1 franc, ce qui, joint aux 4 francs de la paye moyenne, procurait 5 francs au plus à des ouvriers qui, à la tâche, gagnaient auparavant 6, 7 et 8 francs par jour. C'étaient les présidents d'ateliers qui accordaient ces suppléments. Après avoir ainsi élevé le salaire de l'homme de peine, abaissé celui de l'ouvrier habile, voici ce qui est arrivé à la suite d'un essai de trois mois.
« Le tumulte a été quotidien dans les ateliers. On se donnait des relâches quand il convenait de prendre part à telle ou telle
< De la propriité, p. 149 à Ibt.édit. belge de 1848.
manifestation, ce qui du reste ne nuisait qu'aux ouvriers euxmêmes, car le propriétaire ne payait que l'ouvrage exécuté. Mais on travaillait peu, même quand on était présent, et les présidents d'ateliers chargés de maintenir Tordre, de surveiller le travail, étaient changés jusqu'à deux ou trois fois par quinzaine. Le président général, n'exerçant pas la police locale dans les ateliers, avait moins de variations de faveur à subir, et il n'a été changé qu'une fois pendant la durée de l'association. Si on avait travaillé comme autrefois pendant les trois mois qu'a existé ce régime, on aurait dû toucher 567,000 francs de main-d'œuvre. On n'en a cependant touché que 197,000, quoique les prix d'exécution fussent élevés de 17 pour cent. La cause principale de cette moindre production n'a pas seulement tenu à ce que le nombre de jours et d'heures de présence a été très-inférieur à ce qu'il était antérieurement, mais à ce que le travail a été beaucoup" moins actif, même quand on était présent. Les ouvriers à la tâche, qui n'avaient plus qu'un insignifiant supplément de 50 centimes ou d'un franc au plus, n'ont pas mis grand zèle à travailler pour l'association. Les hommes qu'ils prenaient ordinairement aveeeux, lorsqu'ils étaient rémunérés à la tâche, auxquels ils accordaient un supplément, et qu'ils surveillaient eux-mêmes, ont été livrés à la surveillance à peu près nulle des présidents d'ateliers, et un millier d'ouvriers sur quinze cents ont déployé l'ardeur dont on est animé quand on ne travaille pas pour soi. En définitive cent hommes de peine ont reçu bO centimes de plus par jour, trois ou quatre cents ouvriers ont reçu 5 ou 4- francs comme par le passé, mais moins de journées parce qu'ils prenaient plus de vacances, et enfin les mille plus habiles qui travaillaient autrefois à la tâche ont été privés de la plus value qu'ils devaient à leurs elTorts, et qui portait leurs journées à 7, 8 et 10 francs. Aussi les bons ouvriers étaient-ils tous résolus à quitter l'établissement, et les trois mois assignés à l'association étant expirés, elle a fini sans réclamation. Elle était dans une sorte de faillite, car elle devait plusieurs heures qui n'ont pas été payées, et elle avait dévoré le petit avoir d'une caisse de secours instituée avant ce régime philanthropique par le propriétaire de l'établissement.
« Dix sous de plus par jour à cent hommes de peine sur
quinze cents travailleurs, le salaire de trois ou quatre cents maintenu, celui des mille plus habiles diminué, la totalité beaucoup plus pauvre par suite des absences, qui ont représenté 32 pour cent de temps perdu, 197,000 francs d'ouvrage au lieu de 567,000 dans nue même période, tous les bons ouvriers découragés, enfin l'association au-dessous de ses affaires après trois mois d'existence, bien qu'on eût un établissement tout monté fourni par le propriétaire, tel est le résultat ^ >>
Ces faits, qui se sont passés à Paris, au centre de la propagande socialiste, présentent une importance extrême. Ils prouvent que la substitution de l'intérêt collectif à l'intérêt individuel serait loin de produire les merveilles promises par M. Blanc. Tous les ouvriers étaient intéressés à produire vite et bien. L'atelier qu'on leur avait cédé offrait tous les avantages de l'atelier social imaginé par l'ex-président du Luxembourg. Il ne leur était pas possible de se permettre, en cette circonstance, la moindre attaque contre l'action soi-disant dévorante du capital. L'usine et les instruments du travail leur avaient été gratuitement confiés. Ils avaient, pour tous les produits, un moyen d'écoulement assuré. Les prix d'exécution avaient même été élevés de 17 pour cent. Eh bien î ou vient de le voir, après une expérience de trois mois, les travailleurs avaient perdu la somme énorme de 170,000 francs.
Il suffit d'un peu de réflexion pour acquérir la certitude qu'il n'en pouvait être autrement.
Dans la société actuelle, l'ouvrier est rétribué en proportion des services qu'il rend à celui qui l'emploie. S'il est intelligent, habile et actif, il peut entreprendre le travail à la tâche. Chaque effort nouveau qu'il dépense dans l'intérêt de la production se traduit pour lui en avantages personnels. Il est directement intéresse à produire cite et bien. Est-ce que, par hasard, l'intérêt collectif, tant prôné par les socialistes de toutes les nuances, renfermerait un stimulant analogue? Poser la question en ces termes, c'est la résoudre. Supposons que 200,000 ouvriers,
I Nous regrettons que 31. Tbiers n'ait pas signalé à la reconnaissance de ses concitoyens l'iutluslriel intelligent et courageux qui a tente cet essai. Tous les socialistes ont gardé à ce sujet un silence obstiné.
appartenant à l'une des industries capitales, par exemple, à l'industrie du fer, se soient associés et qu'on les ait répartis en cinquante ou soixante ateliers sociaux. Admettons que, dans cette position, un ouvrier habile et laborieux réussisse, à l'aide d'efforts extraordinaires, à augmenter sa production mensuelle d'une valeur de cent francs. Quel profit, pensez-vous, en retirerait-il? Le voici : un demi-centime par mois, six centimes par an. Que serait-ce donc si toutes les industries du pays étaient soumises à un régime analogue, et qu'on les eût toutes, ainsi que le veut M. Blanc, rendues solidaires? Dans cette dernière hypothèse, l'ouvrier belge, placé dans la condition de celui que nous avons pris pour exemple, retirerait de son labeur extraordinaire 4^ de centime par mois, Ho de centime par an !
Et voilà le levier que vous voulez substituer à Taiguillon puissant de l'intérêt personnel! Voilà les moyens merveilleux auxquels vous réservez l'honneur de décupler la production nationale ! En vérité, les générations futures auront peine à croire que des conceptions de cette valeur aient été assez puissantes pour faire couler des flots de sang dans un siècle qui aime à s'appeler le siècle des lumières et du progrès !
L'application du système aurait pour premier effet de faire languir la production , en privant l'ouvrier du stimulant nécessaire de l'intérêt personnel. Or, ainsi que nous l'avons déjà dit, diminuer la production, enlever au travail les éléments qui le rendent actif et fécond, c'est rétrograder vers la misère et la barbarie.
Au surplus, ce n'est pas seulement dans cette partie de la théorie que M. Blanc a complètement perdu de vue les exigences de la nature humaine. En voici un autre exemple.
i\ous avons dit que les idées de l'inventeur de l'atelier social, en ce qui concerne la répartition des bénéfices, ne brillaient point par leur fixité. Tantôt il a défendu de toutes ses forces le principe de l'égalité du salaire, tantôt il s'est prononcé, avec le même enthousiasme, en faveur du salaire proportionné aux besoins. Il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces variations. Quelle que soit l'hypothèse à laquelle on s'arrête, l'atelier social n'est pas viable. En adoptant le principe du salaire égal, on détruit, encore une
fois, le stimulant de l'intérêt personnel, et l'on tombe dans les aberrations que nous avons reprochées aux communistes. Si, au contraire, on adopte le salaire proportionnel aux besoins, on arrive inévitablement à Panarchie. Qui déterminera les besoins? Sera-ce le suffrage universel ? Comment constatera-t-on les besoins? Qui se croira bien classé? Qui se contentera d'une portion inférieure à celle de son voisin? Il suffit de se poser ces questions pour se convaincre que, sous ce rapport encore, M. Blanc vogue à pleines voiles sur l'océan des chimères. Ajoutons que l'application rigoureuse de la mesure renfermerait une injustice révoltante. Qu'il nous soit permis de reproduire ici un fragment d'une de ces intéressantes Lettres sur V Organisation du travail, que M. Michel Chevalier a eu le courage d'adresser au Journal des Débats, pendant que l'émeute grondait encore dans les rues et que M. Blanc, dans tout l'éclat de sa dictature, occupait son trône du Luxembourg, a Tous les moralistes, dit ce publiciste éminent, tous les législateurs jusqu'à ce jour se sont appliqués à balancer le sentiment du droit par celui du devoir. Ils disaient à l'homme : « Tu as des désirs, l'ambition te touru mente ; pour que tu t'élèves honorablement et pour que ton cœur «. reste en paix au milieu de l'opulence ou du bien-être, pendant « que des hommes, tes semblables, sont dans le dénùment, ne te « couche pas un seul jour sans que ta conscience te rende le té- « moignage d'un service rendu à ton prochain ou à ta patrie. « C'est en remplissant tes devoirs que tu justifieras l'inégalité « dont tu profites. » De là les proverbes noblesse oblige, richesse oblige. D'un trait de plume tout cela est rayé. L'école du communisme fraternel sépare complètement le devoir du droit. Ceux-ci auront les droits, ceux-là les devoirs. Moi, je ressens des besoins ; je suis un être inepte, un fainéant, un Front-de-Bœuf,un Verres, un Sardanapale, n'importe! mon besoin fait mon droit : à moi les plaisirs ! Toi, tu es plein de talent, tu es laborieux, appliqué, mais tu es modeste et sobre ; tu t'exténueras de travail, et puis tu te couvriras la tête de cendres. Ainsi le veut le principe supérieur de justice : Devoirs en proportion des aptitudes et des forces, droit en proportion des besoins ^. » * Lettre V,
Il nous reste à signaler une dernière erreur, plus grossière, plus inconcevable que toutes les autres. M. Blanc veut supprimer la concurrence, afin de donner à l'État le pouvoir de fixer, pour chaque industrie, un salaire plus élevé ^ Si nous comprenons bien, ceci revient à dire que le gouvernement, après la suppression de la concurrence, allouera aux tailleurs, aux cordonniers, aux tisserands, à tous les ouvriers en général, un salaire plus élevé que celui qu'on leur accorde aujourd'hui. Or, s'il en est ainsi, comment l'ex-président du Luxembourg, qui connaît si bien les principes de l'économie politique, ne s'est-il pas aperçu que l'opération qu'il veut confier à l'État serait purement illusoire? Augmenter le salaire, c'est augmenter les frais de production et, par suite, le prix du produit. Il en résulte que chaque ouvrier, tout en recevant un salaire plus élevé, se trouverait en définitive dans la même position que celle qu'il occupait avant la suppression de l'industrie libre. Qu'importerait, par exemple, à l'ouvrier tailleur ou forgeron de recevoir cent francs de plus à titre de salaire, si, en même temps, il se trouvait forcé de dépenser cent francs de plus pour se procurer les objets qui lui sont indispensables? Son sort n'aurait aucunement changé. M. Blanc oublie toujours que l'ouvrier est consommateur, en même temps qu'il est producteur. En cette dernière qualité, la concurrence peut, sans doute, le faire souffrir dans quelques circonstances exceptionnelles; mais, par contre, en sa qualité de consommateur, il en profite toujours, puisque la concurrence a pour premier effet de lui procurer à meilleur marché les marchandises dont il a besoin. Qu'on ne s'y trompe pas : la concurrence n'est autre chose que l'émulation, et l'émulation est la condition sine qna non du progrès industriel. Supprimer la concurrence, ce serait arrêter l'extension du mouvement producteur, en présence d'une population qui augmente sans cesse; ce serait préparer une ère de misère dont les classes laborieuses seraient les premières victimes. Si M. Blanc avait réclamé l'intervention du législateur dans certains cas exceptionnels, spécialement déterminés et sortant à tous égards du cercle de la concurrence
' Voy. ci-dessus, p. 10.
licite, sa proposition oui pouf-êlre mérité les honneurs d'une discussion sérieuse. Quant à la suppression absolue de la concurrence, nous le répétons, c'est une pensée qui ne peul venir à l'homme qui possède les notions les plus élémentaires de la science économique, et Ton devrait encore moins la rencontrer chez M. Blanc qui sait, mieux que personne, de quels progrès l'industrie est redevable à cette émulation qu'il veut supprimer ^
Tout ce qui précède prouve que M. de Lamartine a fort bien jugé ï atelier social, en disant : « Cette conception consiste à s'emparer, au nom de l'Etat, de la propriété et de la souveraineté des industries et du travail, à supprimer tout libre arbitre dans les citoyens qui possèdent, qui achètent, qui vendent, qui consomment, à créer et à distribuer arbitrairement les produits, à établir des maximum, ù régler les salaires, à substituer en tout l'État propriétaire et industriel aux citoyens dépossédés ^. »
* Voy ,sui' l'intervention de l'Étal dans l'industrie, le chap. VI. 2 Manifeste de 4841.