CHAPITRE VI
Erreurs à évller. — Nécessité d'augmenter la productiou et d'accroître le capital national. — La question de la répartition des produits est secondaire. — Le socialisme anéantit les stimulants nécessaires au travail.— Absurdité de la théorie du travail attrayant.— Impuissance de la loi dans les matières industrielles. — Despotisme odieux qu'amènerait la concentration de l'industrie aux mains de lÉtat. — Impuissance de la fraternité, de l'éducation, du suffrage universel et de l'intérêt collectif, envisagés comme principes régulateurs du travail.
— Exemples permanents. — InsulTisance du système de M. Proudhon.
— Problème de la répartition des produits. — Erreurs nouvelles. — Amélioration progressive du sort de l'ouvrier, —L'esclave de Tantiquité et le serf du moyen âge, comparés au prolétaire des temps modernes. — Tous les désordres ne sont point le résultat des souffrances des classes inférieures. — Erreurs historiques commises par les promoteurs du socialisme. — Conclusion.
Personne n'est plus persuadé que moi de la perl'ectibilité de la nature humaine ; mais je ne veux pas, quand on me parle de l'avenir, qu'où vienne me donner pour du neuf les guenilles qui pendent depuis deux mille ans dans les écoles des philosophes grecs et dans les prêches des hérésiarques chrétien».
D£ Chatxaubriahd.
Il y aura toujours des pauvres parmi vous. tvjL-aaiLS (Saint Math-, XXVI, 1 1 ).
Une erreur assez généralement répandue, et contre laquelle on ne saurait trop se prémunir, consiste à croire que le nivelle-
ment des fortunes élevées apporterait quelque soulagement aux souffrances des classes laborieuses. Pour que tout doute se dissipe à cet égard, il suffit de prendre la somme des richesses d'un pays et de diviser celle-ci par le nombre de ses habitants. Plus d'une fois cette opération a été faite en France. Or, dans ce pays, qui, sous le rapport de l'importance du capital national, se trouve à peu près sur la même ligne que la Belgique, la fortune générale, répartie entre tous, ne pourrait donner à chacun plus de cinquante-cinq centimes par jour, suivant quelques économistes, plus de vingt-cinq centimes, suivant d'autres, et de l'aveu de tous beaucoup trop peu pour être à l'aise ^.
Il est assez difficile de dire avec certitude lequel de ces deux chiffres se rapproche davantage de la réalité. Un calcul de ce genre suppose une foule d'appréciations et de faits sur la justesse et l'importance desquels on peut ne pas être d'accord. Il est toutefois une opération mathématique à laquelle chacun peut procéder, et qui nous semble de nature à prouver que, même en Belgique, la moyenne ne saurait s'élever beaucoup au-dessus de vingt-cinq centimes par jour et par tête. Qu'on réunisse par la pensée les habitants de huit ou dix communes ; qu'on les divise en quatre classes ; qu'on range dans la première catégorie les habitants qui disposent d'une fortune élevée, dans la seconde ceux qui possèdent une fortune moyenne, dans la troisième ceux qui n'ont qu'une maison ou un champ à leur disposition, et dans la quatrième ceux qui n'ont absolument d'autre ressource que leur travail personnel : eh bien ! les individus des deux premières classes, mis en regard de ceux de la troisième, formeront une minorité imperceptible, tandis que ceux de la troisième, comparés à leur tour à ceux de la quatrième, ne se trouveront pas dans la proportion d'un sur trente. On ne saurait donc trouver le remède dans le nivellement des fortunes existantes. Ce serait même, ainsi qu'on le verra plus loin, aller directement à rencontre du but, en éparpillant sans utilité réelle les forces productives aujourd'hui réunies en faisceau.
1 Voy., entre autres, Krantz, Le présent et l'avenir, coup d'œil sur la théorie de Fourier. M. Krantz est un des membres les plus distingués de l'école phalanstérienne. Son témoignage ne saurait être suspect.
li ne faut pas davantage s'imaginer qu'il suffirait d'attribuer aux ouvriers une part du bénéfice que le fabricant prélève aujourd'hui sur les produits de l'atelier. Ici, il suffit de poser des chiffres. Il est rare que l'exploitant qui emploie quatre cents ouvriers réalise, en moyenne, un bénéfice annuel de 20,000 francs. La vente des marchandises produit, à la vérité, une somme beaucoup plus élevée; mais on ne doit pas oublier que l'entretien des bâtiments, la réparation et le renouvellement des machines, les faillites, les crises industrielles et mille autres pertes inévitables réduisent singulièrement la recette. Tous les hommes d'expérience avoueront que la somme de 20,000 francs, à litre de bénéfice régulier, est plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. Eh bien! qu'on répartisse ces 20,000 francs par portions égales entre les quatre cents ouvriers de la manufacture, qu'on exclue le propriétaire du partage, et l'on arrivera à cet étrange résultat, que leur salaire journalier ne se trouvera pas augmenté de quatorze centimes par jour ! Ce serait sans doute une amélioration du sort de l'ouvrier, mais à coup sur ce ne serait pas cette abondance pleine de délices que les novateurs lui promettent. Au surplus, nous avons été beaucoup trop loin. Il n'est pas possible de refuser au propriétaire une part des bénéfices ; car, à cette condition, qui voudrait faire l'avance des capitaux, assumer une responsabilité immense, sacrifier son repos et exposer son patrimoine? La plupart des ouvriers le comprennent euxmêmes et se contentent de réclamer, outre leur salaire ordinaire, le quart des profits. Or, dans l'hypothèse précitée, ce quart, dont ils se promettent tant de merveilles, augmenterait leur revenu de deux à trois centimes par jour! Voudraient-ils à ce prix s'exposer à supporter une part dans les pertes éventuelles? car s'il y a des années heureuses, il y en a aussi de défavorables, et celui qui réclame une part des profits doit, en toute justice, supporter une part des pertes. Le plus grand nombre des travailleurs, croyons-nous, préféreraient garder leur repos et leur salaire actuel, si la question leur était posée en ces termes.
Que faut-il donc pour que tous les hommes soient, autant que possible, mis à l'abri des souffrances de la misère? A celte question, tous les économistes, quelle que soit l'école à laquelle ils 2. o
appartiennent, répondent avec raison : « Il faut accroître la production. » Le travail actuel, considéré dans son ensemble, ne fournit pas en denrées alimentaires, en articles d'habillement, de mobilier, de chauffage, etc., des produits suffisants pour que chacun trouve à se nourrir, à se vêtir, à se chauffer et à se loger d'une manière convenable. Si, à la fin de l'année, les produits de toute sorte étaient partagés par tête, on n'obtiendrait d'autre résultat que la misère universelle : le pauvre recevrait une part tellement insignifiante qu'il resterait pauvre, et il n'y aurait plus de riches! Au contraire, si le travail était plus fécond; en d'autres termes, si une même somme de travail donnait un nombre plus considérable de produits, ceux-ci, baissant de prix, se trouveraient aussitôt à la portée d'une multitude de consommateurs qui doivent aujourd'hui s'en priver. Ce sont là des faits incontestables, admis par tous les économistes, et sur l'évidence desquels il est inutile d'insister.
Il faut donc augmenter la production. Mais celle-ci n'est pas susceptible de s'accroître au gré des désirs impatients de l'homme. L'intelligence humaine peut beaucoup, mais elle n'est pas toutepuissante; elle ne peut pas , comme Dieu, tirer les richesses du néant et féconder d'une parole le chaos inerte. A l'homme qui veut travailler avec fruit, il ne suffit pas d'avoir du génie. En attendant qu'il ait réalisé ses conceptions, il doit vivre ; de plus, il lui faut, d'un côté, des matières premières, de l'autre, des instruments aussi parfaits que possible, des agents puissants, des machines coûteuses, des collaborateurs nombreux ; et tous ces éléments indispensables au succès de son entreprise, il ne peut les réunir qu'à l'aide d'un capital préexistant. Il en résulte que l'accroissement de la production est impossible sans un accroissement correspondant du capital. C'est là encore, en économie politique, une vérité incontestable. Les seules lumières du bon sens suffisent pour la faire apercevoir dans toute son évidence ^.
• Voy. Lettres sur l'organisation du travail, par Michel Chevalier, p. 41 etsuiv., éd. belge de 1848. Les économistes, les socialistes et le christianisme, par Charles Périn, professeur d'économie politique k l'université de Louvain; Paris, 1849. — Il est inutile de faire observer que je prends ici le mot capital dans son acception la plus générale.
Augmenter le capital, accroître la production, voilà le double but vers lequel, dans l'ordre matériel, tous les amis de l'humanité doivent diriger leurs efforts. Est-ce à dire qu'il ne faille pas attacher d'importance à ce que les produits, créés en plus grand nombre, soient ensuite équitablement répartis entre tous les membres de la société? Non, sans doute; mais la question de répartition, malgré son importance, ne peut se présenter qu'en seconde ligne. Pour répartir, il faut avoir. C'est en vain que, dans l'état actuel des choses, vous assigneriez à chaque citoyen un lot magnifique : les premiers venus auraient bientôt vidé les magasins et emporté les marchandises. La question de répartition est encore secondaire sous un autre rapport. L'histoire atteste que, depuis près de trente siècles, chaque accroissement de la production a tourné au profit des classes les plus nombreuses. Or, s'il en a toujours été ainsi, pourquoi le même phénomène ne se produirait-il pas à notre époque, où les classes ouvrières pèsent plus que jamais dans la balance des intérêts politiques et sociaux * ? Sous quelque face qu'on envisage le problème, le point principal consiste à trouver le moyen d'augmenter le capital, et, par le capital, la masse des produits nécessaires pour répandre l'aisance dans toutes les classes. Ensuite seulement se présente le problème de la répartition.
S'il en est ainsi, — et qui oserait le nier? — la première question qu'il faille adresser aux novateurs est celle-ci : Produira-t-on plus, distribuera-t-on mieux dans l'organisation sociale que vous voulez substituer à la nôtre? Le travail sera-t-il plus actif et plus fécond? La répartition des produits s'opérera-t-elle avec plus de régularité et de justice que de nos jours?
Tous les socialistes , nous le savons , répondent affirmativement ; ils s'expriment à ce sujet avec autant d'unanimité que d'assurance. « Prenez ma formule, disent-ils, et demain les forces de la production seront décuplées, et l'humanité tout entière connaîtra les joies de l'abondance et du luxe, aujourd'hui réservées à quelques hommes privilégiés. » Ces promesses sont, sans
1 Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans une discussion historique. Pour prouver, par un seul exemple, à quel point les socialistes ont dénaturé les faits, Je mettrai plus loin le prolétaire moderne en présence de l'esclave de l'antiquité.
doute, magnifiques ; mais, par malheur, quand il s'agit d'une entreprise oii toutes les institutions et toutes les richesses de la société doivent servir d'enjeu, on est en droit d'exiger autre chose que des promesses : c'est le cas ou jamais de réclamer des preuves positives, des faits irréfragables.
La société actuelle fournit au travail une foule de mobiles dont l'efficacité ne saurait être révoquée en doute. Pour le plus grand nombre, le travail est une nécessité ; ils doivent travailler pour vivre. Un autre stimulant, bien puissant aussi, résulte de l'esprit de famille. On travaille pour améliorer le sort de sa femme et de ses enfants. On sacrifie son repos; on s'impose avec joie une tâche fatigante pour contribuer au bonheur des êtres qui nous sont chers et assurer leur avenir. L'ambition même devient un stimulant efficace. On sait que le travail persévérant peut conduire à la richesse, à la propriété immobilière, aux honneurs, et même au pouvoir. Certes, voilà trois mobiles bien actifs, bien puissants. Qu'on y ajoute la responsabilité personnelle qui, dans notre organisation sociale, pèse sur la tête de tous les travailleurs, qu«l que soit le rang qu'ils occupent dans la hiérarchie industrielle. Qu'on y ajoute encore l'influence de la religion et de la morale, la notion du devoir toujours active et présente ; et si, en présence de cet ensemble d'institutions et de faits, une chose peut et doit nous étonner, c'est que le travail soit resté insuffisant pour mettre à la portée de tous la nourriture, le logement et le vêtement qui leur sont nécessaires.
Or, le socialisme rejette tous ces mobiles. La nécessité, l'esprit de famille, l'ambition légitime, la responsabilité personnelle, la religion et la notion du devoir sont écartés du même coup. Les uns leur substituent.... le plaisir, les autres.... la loi!
Procédons avec ordre ; examinons séparément ces deux bases du travail régénéré.
On sait que la théorie du travail attrayant sert de base à la doctrine de Fourier. Au phalanstère, tout ce qui sert de stimulant au travail des civilisés aura disparu. Point de devoirs à accomplir, puisque la morale sera remplacée par l'attrait, la vertu par l'impulsion des sens, et que chacun pourra librement
suivre ses goûts et contenter ses caprices. Point d'inquiétude du lendemain, puisque, par le seul fait de l'admission dans la phalange, on est à jamais assuré du logement, de la nourriture et du vêtement nécessaires. Point de sollicitude paternelle, puisque les enfants, nourris aux frais de la communauté et élevés en commun, se trouvent eux-mêmes forcément à l'abri du besoin. Chacun pourra s'y reposer à l'aise, avec la certitude que les siens se trouveront à jamais à l'abri du besoin. Et cependant, chose étonnante ! on travaillera avec tant d'ardeur que, dès le premier jour, la production sera décuplée dans la phalange.
Une première ditïiculté nous arrête. Le parti phalanstérien possède des ressources considérables. Chaque adepte paye, diton, une rente assez élevée au comité central de la secte. Depuis dix ans, les chefs du parti ont dépensé en voyages, en jnissions, en journaux, en brochures, en publications de toute espèce, et même en banquets, une somme plus que suffisante pour élever deux ou trois phalanstères de premier ordre. Pourquoi ne vontils pas, à l'exemple des trappistes français, élever un phalanstère dans les plaines désertes de l'Algérie? Le lieu serait admirablement choisi ; le travail attrayaîit pourrait s'y déployer dans toute sa puissance, et le gouvernement français se montrerait sans doute de facile composition '. Pourquoi se borner aux malencontreux essais de Cîteaux et de Condé-sur-Vesgres? Pourquoi parler toujours des iniquités sociales et des misères du peuple, alors qu'on a sous la main un moyen facile et sur de produire des richesses fabuleuses et de convaincre les incrédules par l'exemple? En un mot; pourquoi, au lieu de tant parler et de tant écrire, ne s'est-on pas mis à l'œuvre? Il y a là un mystère qui prête à de singulières interprétations.
1 En quatre années, les trappisles de Staoueli (Algérie^ ont planté plus de 40,000 arbres d'essences variées; ils ont de grands jardins parfailemeut cultivés et admirablement tenus; ils ont défriché plus de 300 beclares, dont environ 150 ont été semés en céréales et 150 autres convertis en prairies ou ensemencés de plantes fourragères. Une vigne de 6 hectares donne déjà de magnifiques espérances; les défrichemenis se coiitinu'-nt avec ardeur ; une orangerie s'clève; des sources trouvées sur différents jioints de la concession ont clé recueillies et utilisées; une abbaye a été construite, des bâtiments agricoles ont été élevés... Tels ont été les résultats de quatre années de travail ! (Voy. l'Illustration du 8 décembre 1849.) — On avouera que la foi chrétienne vaut bien l'attraction passionnée.
Quoi qu'il en soit, puisque les phalanstériens s'obstinent à rester dans les nuages de la théorie, nous tâcherons de les y suivre.
Au phalanstère, le travail sera divisé à l'infini. On s'y livrera par courtes séances. Chaque travailleur s'occupera de vingt à trente métiers à la fois. Tour à tour forgeron, cultivateur, peintre, teinturier, horloger et boucher, il changera incessamment de besogne et de scène. Les ateliers seront des salles magnifiques. Une musique mélodieuse entretiendra l'ardeur des travailleurs. L'amour même viendra en aide à la production industrielle. Dans chaque atelier, l'ouvrier aura son amante pivotalc, sans compter le mcmi fretin des amours de passar/e (sic). Enfin, le travail sera purement volontaire; toute idée de contrainte sera bannie.
S'il faut en croire les disciples de Fourier, le travail organisé de la sorte deviendra nécessairement attrayant^ et par cela même très-fécond.
Une première observation à faire, c'est que ce travail fractionné, toujours assaisonné de gais propos et d'intrigues amoureuses, sera un travail nécessairement stérile. Nous citerons à ce sujet l'opinion d'un économiste aussi riche de savoir que d'expérience. « L'étude de la grande industrie, dit M. Michel Chevalier, laisse chez l'observateur la conviction que les bons ateliers, ceux où l'on fait beaucoup de besogne, ne sont pas ceux où l'on se livre à la gaieté, mais bien ceux où l'on ne souffle pas une parole, afin que chacun soit tout entier à sa tâche. Atelier bavard et distrait, mauvais atelier. Le plus fécond des ouvriers, celui de l'Angleterre ou des États-Unis, ce forgeron qui dans sa journée pétrit un si grand nombre de barres de fer sous les cylindres, ce maçon qui pose une si incroyable quantité de briques, est, à l'œuvre, un homme fort taciturne, et il ferait un mauvais parti à son apprenti si celui-ci l'interrompait pour lui dire des lazzi ou lui réciter des sonnets. L'ouvrière modèle, celle de Lowell, ne caquette pas davantage quand elle est à son banc à broches. Tenons donc pour certain que l'attraction aimable et galante, sur laquelle compte Fourier pour animer l'industrie et en accroître la puissance, est bonne tout juste pour faire faire des tours de force dans une partie de campagne, mais qu'elle aurait
pour résultat de désorganiser le travail. Ne confondons pas ce qui doit rester séparé dans la vie. Ne transportons pas l'industrie sur les rives du fleuve de Tendre ; elle ne s'y reconnaîtrait plus et s'y perdrait ^ » Il faut en dire autant de ce changement continuel de travail et d'atelier, de celte alternance tant vantée par le maître et par les disciples. Une profession industrielle ne s'apprend pas en un jour. La plupart des métiers exigent plusieurs années d'un apprentissage non interrompu. L'ouvrier ne devient habile qu'à la suite d'un travail persévérant. Celui qui veut briller doit se spécialiser. Il en résulte que les ouvriers phalanstériens, passant sans cesse d'une fonction à une autre, seraient de fort mauvais ouvriers.
Ainsi, d'un côté, le travail ne serait pas sérieux; de l'autre, il serait abandonné à des mains peu exercées. On conviendra que ce sont là d'étranges moyens d'accroître la richesse générale. Si le système était mis en action, ce ne serait pas la production mais bien la misère qui serait décuplée î
Mais perdons un instant de vue ce résultat déplorable, et voyons s'il est possible d'arriver à une organisation sociale où travail ^{ plaisir deviendront synonymes.
Qu'il soit possible de rendre certains travaux industriels moins repoussants et plus salubres qu'ils ne le sont en ce moment, il y aurait folie à le contester. Les progrès de la science auront pour effet de diminuer la tâche du manœuvre ; en même temps l'extension de l'instruction et l'habitude des égards réciproques le relèveront à ses propres yeux et à ceux des autres. Toutefois, quels que soient les progrès qu'on fasse dans cette double sphère, le travail sérieux exigera toujours une régularité, une constance, et surtout une dépense de forces, qui ne permettront jamais de l'assimiler au plaisir. D'un autre côté, le travail tant soit peu important réclame le commandement, d'une part, l'obéissance, de l'autre, et par conséquent de la contrainte'^. Sous tous ces aspects, les fonctions industrielles ne seront jamais attrayantes. Il y a six mille ans. Dieu dit à l'homme : Tu travailleras à la sueur
t Lettres sur l' Organisation du travail, p. 145; éd. belge de 18.18. i Ibid., p. Mi.
de ton front! Là est la vérité. Si le travail accompli laisse une douce satisfaction dans l'àme, c'est qu'il nous a été imposé comme obligation morale. Au fond de l'accomplissement de la tâche journalière, il y a raccomplissemenl d'un devoir.
Sans doute, beaucoup d'hommes s'imposent quelques fatigues à titre de distraction et de plaisir. Ils se livrent à la chasse, ils cultivent des fleurs ou des fruits, ils aiment la peinture et le dessin, ils s'adonnent même à quelques travaux de menuiserie, de serrurerie, de sculpture, etc. Mais dites-leur de consacrer dix heures par jour à dix travaux différents ; ouvrez-leur les ateliers de la phalange ; invitez-les à se mêler à vos séries et à vos groupes; prêchez-leur la théorie du travail attrayant : quel résultat obliendrez-vous? La nouveauté du spectacle les attirera peut-être; ils viendront inspecter vos ateliers couverts de dorures et de soie ; mais, soyez-en bien persuadés, dès le lendemain, malgré votre éloquence et votre musique mélodieuse, tous ceux qui pourront se passer de votre aide vous tourneront le dos, pour revenir à leurs occupations inoffensives et solitaires. Fourier a pris pour une règle universelle les penchants de quelques natures exceptionnelles. L'humanité mourrait bientôt de faim, si elle en était réduite à vivre du travail des ouvriers volontaires. La société ne subsiste point de travaux de fantaisie.
Or , au phalanstère , tous les hommes valides seront transformés en ouvriers volontaires! Ceux qui voudront se contenter du minivwm fort décent (sic) en nourriture, logement et vêtement, que la phalange alloue à tous ses membres, même à ceux qui refusent de travailler, passeront leur existence dans une paresse éternelle. Quant aux riches, à qui la phalange garantit, indépendamment du mininium précité, les intérêts de leurs capitaux, pourquoi travailleraient-ils? Aujourd'hui mille stimulants les poussent. Quand ils ont acquis assez de richesses industrielles pour s'assurer à jamais une existence honorable, ils aspirent à devenir propriétaires fonciers, et quand ce but se trouve atteint, ils veulent agrandir et améliorer leur domaine. En sera-t-il de même dans la vie //armon/p««e? Évidemment non. Une fois arrivé au maximum e\\ logement, en nourriture et en vêtement, le phalanslérien riche ne peut éprouver
d'autre ambition que celle d'ajouter quelques coupons d'actions à ceux qui se trouvent déjà dans son cofTre-fort. Pour lui, il ne peut être question d'arriver aux honneurs par la richesse. Quelle que soit son opulence, il ne formera jamais qu'une unité dans la phalange; il n'aura jamais ni clients, ni débiteurs, ni fermiers sous sa dépendance. Il ne peut pas davantage songer h l'amélioration de son patrimoine. A l'exception de son mobilier, toutes ses richesses se trouvent confondues dans la masse : la seule propriété qu'il ait conservée est celle des actions que l'administration de la phalange lui a remises en échange de ses capitaux. Voulez- vous savoir ce qu'il fera? Il se reposera dans son opulence, tout comme le phalanstérien ordinaire s'endormira dans la médiocrité décente que lui procurera son admission dans la phalange.
L'organisation phalanstérienne aurait pour résultat d'installer la paresse à tous les degrés de la hiérarchie sociale, de rendre les ouvriers aussi nonchalants que peu habiles, de priver le travail des stimulants qui lui sont nécessaires, en un mot, d'arrêter la production. Où cherchérait-on, sous un tel régime, les sommes énormes qu'il faudrait consacrer, chaque année, au logement, à la nourriture et au vêtement de tous les membres de la phalange, au service des intérêts des actions appartenant aux riches, à l'entretien des bâtiments somptueux du phalanstère, au renouvellement des machines et des autres instruments du travail? Comment trouverait-on ces ressources merveilleuses dans une organisation sociale où personne n'éprouverait le besoin de travailler ?
?sous le demandons à tout homme sérieux , est-il possible de pousser plus loin l'illusion, ou, pour mieux dire, la folie?
Les socialistes qui confient à la loi la mission de stimuler la production procèdent avec plus de raison et d'esprit de suite. En imposant à l'État la tache écrasante de nourrir, de loger et de vêtir toute la nation, il faut bien lui fournir les moyens de faire travailler ses pensionnaires. Dans une telle organisation sociale, l'industrie est nécessairement une affaire de police. Aussi les membres les plus distingués de l'école communiste ne se font-ils pas illusion au sujet de la nature attrayante du travail. M. Cabet,
entre autres, y croit si peu qu'il a eu soin de proclamer que les hommes de la génération actuelle, nés dans une classe élevée, doivent être provisoirement dispensés de concourir aux travaux de la communauté ^ Il se fie, lui aussi, à la loi.
Cette théorie, nous le répétons, se fait comprendre. L'État ne possède pas, comme Dieu, la puissance de faire sortir les êtres du néant. Quand il doit fournir dix millions de mètres de drap, il est en droit d'exiger que la nation lui fournisse la marchandise ; quand on lui demande cent mille habitations saines et commodes, il faut bien qu'il puisse mettre la truelle, la brique et le mortier aux mains de ses subordonnés ; et ainsi du reste. Malheureusement, ce régime n'est pas nouveau; il existe déjà dans quelques lieux, à la vérité peu fréquentés : c'est le régime... du bagne !
Oui, nous ne rétractons pas cette expression, c'est le régime du bagne ! C'est la condamnation de tout un peuple aux travaux forcés à perpétuité!
Aujourd'hui, la liberté existe pour tout le monde. Le patron remplace l'ouvrier paresseux ou corrompu. L'ouvrier quitte le patron qui ne lui convient pas, et, s'il est probe, laborieux et habile, tous les ateliers lui sont ouverts. Le propriétaire, ami du repos, jouit en paix du fruit de ses travaux ou des produits du patrimoine de ses pères. Le savant, dont les membres débiles ou peu exercés sont impropres au travail matériel, s'élance avec ardeur dans les régions inexplorées de la science. Les aptitudes se classent, les vocations se manifestent, les professions se groupent, et la liberté, bien mieux que l'attraction de Fourier, produit l'harmonie universelle.
Voilà ce qu'il s'agit d'anéantir ! Au lieu de celte liberté que nous venons d'esquisser, et qui, dans l'ordre matériel, a produit tout ce qu'il y a de grand et de beau sur la terre, nous aurons le despotisme de l'État. Le gouvernement exercera une dictature universelle. Dictature dans la vie sociale, dictature dans la vie privée, dictature dans l'industrie, dans le commerce et les arts, dictature dans le domaine de la pensée, dictature en toutes choses
1 Voy. tome 1, p. 90.
et dans toutes les situations de la vie : voilà le lot que destinent à l'État ces novateurs philanthropes, qui tous à l'envi font briller le mot de liberté sur leurs bannières ! S'il est possible d'imaginer un despotisme plus épouvantable, une tyrannie plus odieuse et plus abrutissante, nous ne comprenons plus rien à la langue.
Encore si, en se soumettant à ce despotisme avilissant, on était assuré d'obtenir un travail plus fécond que celui qui trouve son stimulant dans l'intérêt personnel. Mais on sait ce que vaut le travail de l'esclave! Au moment où l'Empire romain, malgré sa grandeur apparente, chancelait déjà sous les attaques incessantes des Barbares, une foule de patriciens possédaient des domaines plus vastes que des provinces. Là vivaient une multitude d'hommes, moitié libres, moitié esclaves, nourris, logés et vêtus aux dépens du maître dont ils cultivaient les terres. Or, comment travaillaient-ils? Pline a eu soin de nous l'apprendre. Les travaux, dit-il, étaient exécutés sans vigueur, comme tout ce qui se fait par des hommes privés de l'espoir d'améliorer leur sort personnel : Coli rura ah ergastulis pesshiium est, ut quidquid agitur a desperantibus ^. Depuis deux mille ans, l'expérience n'a cessé de confirmer l'opinion de l'auteur latin.
Vous oubliez, dira-t-on, la fraternité, la puissance de l'éducation rationnelle, le suffrage universel et l'intérêt collectif. Examinons tous ces remèdes.
La fraternité, l'amour, la charité, la vertu seraient des mobiles tout-puissants, en même temps que des guides infaillibles, chez un peuple... d'anges. Mais ferez-vous régner la fraternité parmi les hommes? Arracherez-vous l'égoïsme de tous les cœurs, l'orgueil de toutes les intelligences? Là est toute la question. Exalter la puissance de la fraternité, célébrer les délices et les bienfaits de l'amour désintéressé, adresser des appels passionnés à la vertu, tout cela n'est pas répondre aux objections. Dans son dernier ouvrage, M. Considérant a eu raison de dire que « celui qui invoque la fraternité n'a résolu aucun problème, puisqu'il s'agit précisément de trouver les moyens positifs et pratiques de la faire régner. » — Possédez-vous ce secret? Oh ! alors, empressez-vous
i Hist.nat.. lib. XVIII, c. VII.
de le divulguer, et surtout hàtez-vous de le mettre en pratique. Vos chefs se font une guerre acharnée, jusque sur la sellette des cours d'assises, jusque dans les cachots du gouvernement ; les colonnes de vos journaux regorgent de colère et de fiel ; vos soldats ont sans cesse l'insulte et la menace sur les lèvres; vos adeptes, divisés en vingt armées hostiles, se témoignent réciproquement le mépris le plus profond , le dédain le plus superbe ; partout où l'on rencontre trois socialistes, on est à peu près certain de trouver trois opinions, trois doctrines, trois forces en guerre. Et cependant il ne s'agit encore que de démolir ce qui a été édifié par les générations passées ! Que sera-ce donc quand il s'agira de se mettre à l'œuvre, de sacrifier ses goiats, de se soumettre à une discipline sévère, de prodiguer ses forces personnelles dans l'intérêt de la communauté? Quel spectacle présenterez-vous le jour oii il faudra partager les bénéfices? — Hâtez-vous donc de faire régner la fraternité sous vos bannières. Apôtres de la charité régénérée, commencez par la mettre en œuvre ; prophètes de l'amour désintéressé, sortez des nuages de la théorie, et pratiquez vos préceptes ; champions de la concorde et de la vertu, oubliez vos rancunes, vos prétentions, vos querelles journalières, votre orgueil et vos haines : alors peut-être les hommes sérieux commenceront à croire aux merveilles de la fraternité sociale!
Pascal', avec cette prescience propre au génie , a dit quelque pari qu'il y avait un immense danger social à faire voir à l'homme sa grandeur sans sa bassesse. Que dirait l'auteur des Pensées, si , pouvant un instant apparaître au milieu de la société moderne, il avait sous les yeux le spectacle que nous contemplons? Après avoir atteint ses dernières limites, la flatterie s'est changée en adulation. Le peuple, comme jadis les princes, a trouvé ses courtisans et ses flatteurs. Au lieu de dire à l'homme : — « Ton intelligence est le chef-d'œuvre de la création, ton âme est immortelle et libre, mais tu as des passions à combattre, des devoirs à remplir, des vertus à pratiquer, des erreurs à expier, » — on se prosterne, on épuise toutes les formules de la louange, et l'on s'écrie : « Jouis, règne, brise tes freins, repousse les obstacles; tes instincts sont ta loi, tes passions sont tes guides. Roi de la création, reprends ton empire : le mal n'est
pas en toi, il est dans les institutions corrompues qui entravent tes pas et compriment ta volonté souveraine ! »
Il n'est pas nécessaire de faire ressortir tout ce que ce langage renferme d'exagération et d'absurdité. Ceux qui le tiennent sont bien coupables, bien aveugles, bien imprudents. Si jamais, par un de ces mouvements imprévus dont notre siècle a déjà vu plus d'un exemple, le pouvoir se trouvait confié à leurs mains débiles, ils chercheraient en vain les moyens de réaliser leurs promesses, et deviendraient inévitablement les premières victimes de la vengeance populaire. Ils apprendraient à leurs dépens que ce n'est pas à 1 aide de paroles sonores qu'on gouverne les peuples.
Le croira-t-on? parmi cette multitude d'écrivains socialistes que la France et l'Allemagne possèdent en ce moment , un seul homme a eu le courage de rappeler ses confrères au respect de la vérité et à l'observation des faits, et cet homme... c'est M. Proudhon. Seul il a réduit à leur valeur réelle toutes ces théories pompeuses basées sur la fraternité universelle.
M. Cabet, pressé de questions importunes, avait fini par s'écrier, dans les colonnes du journal le Populaire :
(( Mon principe, c'est la fraternité; Ma théorie, c'est la fraternité ; Mon système, c'est la fraternité ; Ma science, c'est la fraternité ^ »
Quelques mois après, M. Proudhon lui répondit dans les termes suivants, qui méritent de fixer toute l'attention du lecteur sérieux :
« La fraternité! tel est donc le fait primordial, le grand fait, naturel et cosmique, physiologique et pathologique, politique et économique, auquel se rattache, comme l'efîet à sa cause, la communauté... Or, à ce mot de fraternité, qui dit tant de choses, substituez, avec Platon, la république, qui ne dit pas moins ; ou bien, avec Fourier, V attraction, qui dit encore plus ; ou bien, avec M. Michelet, V amour t{ V instinct , qui compren-
I Populaire de novembre 4844.
lient tout; ou bien, avec d'autres, la solidarité, qui rallie tout; ou bien enfin, avec M. Louis Blanc, la grande force d'initiative de l'État, synonyme de la toute-puissance de Dieu, et vous verrez que toutes ces expressions sont parfaitement équivalentes, de sorte que M. Cabet, répondant du haut du Popidaire : a Ma « science, c'est la fraternité, » a parlé pour tout le socialisme... Serait-ce que les utopistes trouvent plus aisé de discourir sur ces grands mots que d'étudier sérieusement les manifestations sociales?... Fraternité! Frères tant qu'il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit ; pourvu que la société, notre mère commune, honore ma progéniture et mes services, en doublant ma portion. — Vous pourvoirez à mes besoins, ditesvous, dans la mesure de vos ressources ; j'entends, au contraire, que ce soit dans la mesure de mon travail ; sinon, je cesse de travailler... Vainement vous me parlez de fraternité et d'amour : je reste convaincu que vous ne m'aimez guère, et je sens trèsbien que je ne vous aime pas. Votre amitié n'est que feinte, et si vous m'aimez, c'est par intérêt. Je demande tout ce qui me revient : pourquoi me le refusez-vous?... Dévouement! Je nie le dévouement, c'est du mysticisme. Parlez-moi de doit et d'avoir, seul critérium à mes yeux du juste et de l'injuste, du bien et du mal dans la société. A chacun selon ses œuvres, d'abord : et si, à l'occasion, je suis entraîné à vous secourir, je le ferai de bonne grâce, mais je ne veux pas être contraint. Me contraindre au dévouement, c'est m'assassiner ^. »
Après cette réponse, à la vérité un peu brutale, mais qui rend néanmoins avec fidélité les sentiments qui domineront toujours dans les opérations industrielles et commerciales, M. Proudhon adresse aux socialistes en général la question que nous avons déjà posée à l'école phalanstérienne : « Qui vous empêche, dit-il, de vous associer, si la fraternité suffit? Est-il besoin pour cela d'une pernjiission du ministre ou d'une loi des chambres? Un si touchant spectacle édifierait le monde, et ne compromettrait que l'utopie : ce dévouement serait-il au-dessus des courages communistes ^? »
* Traité des contradictions économiques, t I, p. 24b et suit. « Ib., t. II, p. 360.
En effet, si, pour fermer les plaies de l'humanité, il suffisait de faire un appel à la fraternité, il y a bien des siècles que toutes les souffrances auraient disparu. Depuis deux mille ans, le christianisme s'est imposé cette noble mission. De siècle en siècle, ses ministres n'ont cessé d'élever la voix en faveur de l'humanité souffrante. Bien plus : l'Église a mis la main à l'œuvre, et, partout où il y avait des larmes à essuyer ou des souffrances à partager, ses enfants, accourus en foule, ont sacrifié leurs biens, leur jeunesse, leur santé, leur vie tout entière au bonheur de leurs frères. Et cependant le dévouement et la fraternité réelle n'ont jamais cessé de figurer parmi les attributs des natures privilégiées ! Serez-vous, avec votre appel aux jouissances matérielles, plus heureux et plus puissants que le christianisme, avec ses magnifiques promesses qui embrassent à la fois le temps et l'éternité? Hélas! le passé n'est pas propre à nous rassurer sur l'avenir. Il y a cinquante ans, le mot de fraternité brillait en lettres d'or sur les murs de la salle ou Fouquier-Tinville demandait et obtenait des hécatombes humaines !
Les merveilles de l'éducation socialiste ne nous inspirent pas plus de confiance.
Une erreur, commune à toutes les sectes, consiste à croire que l'homme n'est ni bon ni mauvais en naissant, et que ses instincts, ses pensées, ses désirs et ses passions ne sont autre chose que le produit naturel des circonstances extérieures, le résultat fatal du milieu social où il se trouve placé. Nous ne dirons pas que la dégradation de la nature humaine constitue pour le chrétien un article de foi. >'ous n'ajouterons pas que la chute originelle se manifeste dans les traditions primitives de tous les peuples; qu'elle est la base des dogmes fondamentaux de toutes les religions du monde ancien. Nous ne dirons pas même, avec Pascal, que, sans la croyance à la chute originelle, l'homme est le plus inexplicable des mystères. Dans un siècle qui aime à se nommer le siècle des lumières, et que les générations futures appelleront probablement le siècle du demi-savoir et des études superficielles, les enseignements de la religion, de l'histoire et de la philosophie sont peu prisés de ceux à qui il importe surtout de s'adresser. Nous nous bornerons à les prier
d'observer les faits, d'écouter les leçons de l'expérience, de consulter leur propre cœur. Non, il n'est pas vrai que l'homme se soumette aveuglément à toutes les impulsions extérieures. Sans doute, les mauvais exemples et les doctrines perverses peuvent corrompre son cœur et égarer son intelligence. Sans doute encore, des exemples salutaires et un enseignement bien dirigé peuvent contribuer, d'une manière efficace, à son amendement moral. Mais en est-il moins vrai que l'homme est enclin au mal dès l'enfance? N'est-il pas incontestable que tous ceux qui s'occupent de l'éducation des enfants ont sans cesse à lutter contre des penchants vicieux? ?î'est-il pas vrai que, dans une foule de cas, l'éducation la plus morale et la plus intelligente reste stérile ^? Enfin, n'est-il pas certain que, depuis le berceau jusqu'à la tombe, le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant, conservent à des degrés divers les faiblesses de la nature humaine? Hélas! c'est en vain qu'on voudrait nier cette vérité accablante : pour tous, la vie est une lutte incessante ! Si nous consultons les livres sacrés, nous entendons l'apôtre des Gentils s'écrier avec douleur : « Je me plais dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur; mais je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit ^ ! » Si nous interrogeons les poètes, ils nous répondent à leur tour :
Fideo meliora prohoque.
Détériora seqtior !
Qu'on cesse donc de se faire illusion. L'homme est perfectible, mais cette perfectibilité a des bornes dans l'application. Son âme peut s'élever à des hauteurs encore inconnues, son esprit peut découvrir des horizons nouveaux, mais son cœur sera toujours de chair, le sang ne cessera pas de couler dans ses veines, et ses pieds continueront à fouler la terre. Quoi qu'on fasse, on aura toujours des passions à combattre. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, les utopistes du xix« siècle mé-
' Pascal a, peut-être, été un peu loin quand il a dit, dans sesPen^^es;» L'homme n'est ni ange ni bête; et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la béte. » 3 Ëp. aux Romains, VII, 22 et 23.
ritenl les reproches que J.-B. Say adressait à ceux des siècles passés. « Chacun, dit l'économiste célèbre, a cru pouvoir remplacer une organisation défectueuse par une meilleure, sans songer qu'il y a une nature des choses qui ne dépend en rien de la volonté de l'homme, et que nous ne saurions régler arbitrairement. « Plus que jamais, celte nature des choses est aujourd'hui perdue de vue ^
Il faut en dire autant du suffrage universel appliqué à la direction des travaux. Aujourd'hui, le fabricant s'abstient avec soin de choisir ses contre-maîtres parmi les ouvriers paresseux ou incapables. Intéressé, plus que tout autre, à ce que le travail soit actif el fécond, il accorde naturellement son suffrage et sa confiance au plus digne. La justice et l'intérêt personnel se trouvent ainsi d'accord et viennent, en quelque sorte à leur iiisu, aboutir au même résultat. En serait-il de même si les travailleurs devaient eux-mêmes désigner leurs chefs, à l'aide du suffrage universel? L'homme privé d'expérience peut répondre affirmativement, mais celui qui a vu les travaux industriels de près tiendra un tout autre langage. Les mauvais ouvriers se trouvent et se trouveront toujours en grande majorité; ils forment partout la masse. Confier à ceux-ci le gouvernement de l'atelier, c'est mettre les organisations énergiques, les intelligences élevées, à la merci des travailleurs incapables ou paresseux. A la vérité, il se peut que, oubliant un instant leur jalousie et leurs rancunes, ceux-ci accordent leur suffrage au plus digne ; mais quel en serait le résultat? Ou le chef s'abstiendrait d'user de son autorité précaire, et dans ce cas sa présence serait aussi inutile que celle du membre le plus ignare de l'atelier; ou bien, prenant sa mission au sérieux, il s'empresserait de faire entendre à ses électeurs le sévère langage du devoir, et dans ce cas son autorité n'existerait certainement plus à la fin de la semaine. Qu'on se donne la peine de relire l'anecdote que nous avons
* La philosophie a longtemps raiHé le récit de la Genèse, mais tous les esprits éminents, éclairés par l'expérience, ont fini par ouvrir les yeux. Pour ne citer que deux exemples, M. Thiers, dans son traité De la propriété, et M. Guizot, dans son livre De la démocratie en France, ont écrit d'admirables pages sur l'existence du mal dans le monde.
empruntée à M. Thiers ^ et l'on sera pleinement convaincu.
Quant à l'intérêt collectif, nous avons déjà dit et prouvé qu'il ne peut être pris au sérieux. Les masses ne se contentent pas d'une abstraction. Pour combattre la paresse naturelle de l'homme, il faut des stimulants sensibles, et l'intérêt collectif n'a pas cette qualité essentielle -. Le communisme n'est pas né d'hier. Depuis près de trente siècles quelques sectaires zélés ont essayé, à des époques plus ou moins rapprochées, de mettre ses maximes en pratique. Or, leurs tentatives n'ont jamais produit que l'anarchie et la misère. Chacun se fiait sur son voisin et remettait au lendemain sa tâche du jour; puis, quand la disette arrivait, chaque associé rendait ses compagnons responsables de l'insuccès de l'entreprise, et la communauté s'anéantissait dans une anarchie hideuse. Depuis Platon jusqu'à Carpocrate, et depuis Mazdek jusqu'à M. Cabet, le communisme n'a jamais produit autre chose.
Et qu'on ne dise pas que nous faisons ici des suppositions gratuites. Qu'on ne nous accuse pas de généraliser les résultats de quelques essais malheureux, tentés dans des circonstances défavorables et sur un terrain mal préparé. Il n'est pas même nécessaire d'invoquer le secours de l'histoire. Les déceptions que Fourier, 0^ven et Cabet ont tour à tour éprouvées peuvent, sans inconvénient, être écartées du débat. II est un fait bien plus important, observé pendant plusieurs siècles, incontestable pour tous, et ce fait suffit à lui seul pour prouver que les peuples chez lesquels la propriété individuelle ne sert point de base aux institutions civiles doivent inévitablement descendre au dernier degré de la dégradation et de la misère. Ce fait, c'est la vie des sauvages. Depuis trois siècles, dans une partie considérable du globe, la civilisation et la barbarie se trouvent en présence, et pour ainsi dire côte à côte. L'état actuel de l'Australie nous en fournit surtout un exemple remarquable. Des sauvages, qui ne connaissent d'autre propriété que celle de leurs huttes et de leurs armes, s'y trouvent mêlés à d'innombrables colons européens,
1 Voy. chap.IV.
2 Ibid.
dont toutes les relations ont pour base le respect de la propriété individuelle. Ceux-ci, assurés de recueillir les fruits de leur travail, ont construit des habitations solides, défriché le sol, élevé des animaux domestiques, et aujourd'hui leur existence se trouve embellie de tous les agréments d'une civilisation avancée. Des villes magnifiques, des temples, des palais, des bibliothèques publiques, s'y sont élevés, comme par enchantement, à quelques centaines de pas du désert. Les cultivateurs qui se sont aventurés dans l'intérieur des terres y ont acquis, en peu d'années, des richesses fabuleuses. Les chiffres suivants sulTironl pour en donner une idée approximative. Le nombre des moutons ei des brebis sur le territoire de la Nouvelle-Galles du Sud, sans y comprendre les animaux de même espèce répandus dans les autres colonies de l'Australie, était de huit millions en 1847. On y comptait, à la même date, quatorze cent mille bœufs, vaches et veaux. C'était le cinquième du nombre total des bètes à laine et le tiers des bêtes à cornes que nourrissent l'Angleterre, l'Irlande et l'Ecosse réunies ^ Or, pendant que le colon, stimulé par l'intérêt personnel, encouragé par la certitude de recueillir le fruit de ses sueurs, opère ces merveilles, le sauvage, nu et affamé, traîne une existence misérable dans de vastes solitudes que la nature a favorisées de tous ses dons, et, pour peu que la chasse et la pèche ne répondent pas à ses efforts, il vient tendre une main décharnée à la pitié de Tétranger. « Travaille, lui dit celui-ci, renonce à la vie errante, cultive la terre, et la nature récompensera tes efforts. » Peine inutile î L'enfant du communisme donne à l'homme civilisé une réponse qui mérite d'être méditée. « Pourquoi, dit-il, irais-je renoncer à mon indépendance pour labourer la terre?... D'autres viendraient manger la récolte ^. »
« Voy. dans la Revue des Deux Mondes 'novembre ^819, l'analyse que M. Paul Merruau a faite d'un ouvrage récent du colonel Mitchell, gouverneur général de la Nouvelle-Galles du Sud, intitulé .Journal ofan expédition intotheinteriorof tropical Atistralia, in searchof a route from Sydney to the (juif of Carpcntaria. Londre.s, 18i8, Lougman.
2 II est difficile de se figurer à quel point les deux races se trouvent confondues en Australie. Dans son travail déjà cité, M. Merruau a pu dire sans exagération que « les sauvages, nus et affamés, rôdant autour de l'enceinte des habitations, loient luire le gaz et entendent saulc" les bouchons du vin de Champagne. »
Qu'on rapproche toutes ces considérations de celles que nous avons fait valoir en examinant successivement les doctrines de Fourier, d'Owcn, de Cabet et de Louis Blanc, et l'on sera pleinement convaincu que ces novateurs ont été les jouets de grossières illusions, quand ils ont cru que l'adoption de leurs théories aurait pour effet de rendre le travail plus actif et plus fécond. Si le travail marchait à l'aide d'idées généreuses, de beaux préceptes et de phrases sonores, l'atelier socicd de M. Blanc, l'atelier commun de M. Cabet, l'atelier coopératif de M. Owen, et, pardessus tous les autres, l'atelier volontaire de Fourier, produiraient des merveilles. L'humanité, aujourd'hui en peine de produire, serait demain en peine de consommer les produits. Plus de pauvres ! plus de malheureux! plus de criminels ! Quel beau rêve ! Malheureusement, il ne suffit pas d'avoir des idées riantes et de promettre à l'humanité une ère de bonheur, d'abondance et de paix :
C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent? Du vent.
Les mêmes reproches doivent être adressés à la théorie de M. Proudhon. Pour accroître la production, il faut augmenter le capital national, et pour atteindre ce dernier but, il faut encourager l'épargne ^ C'est là une première vérité que M. Proudhon a complètement perdue de vue. En parquant chacun dans sa chaumière, en privant le travailleur de tout espoir d'étendre le misérable domaine dont la possession lui serait abandonnée, l'auteur des Contradictions économiques en\è\em[[ tout motif à l'épargne, tout mobile à l'économie bien entendue. Il rendrait ainsi le progrès industriel impossible. Mais la doctrine renferme un vice plus dangereux encore. En fractionnant les héritages et les capitaux à l'infini, il porterait à la production un coup irréparable. Les ateliers nombreux, les machines puissantes, tous les moteurs féconds disparaîtraient le jour même. On se trouverait forcément ramené au régime où chaque famille plantait les légumes
1 Voy. ci-dessus, p. 5i,
et tissait les vêtements grossiers qui lui étaient nécessaires. Dès le lendemain, la production se trouverait diminuée des neuf dixièmes au moins. Et quelles seraient les conséquences de ce régime primitif, appliqué aux populations surabondantes du monde moderne? Pour trouver la réponse, il n'est nullement nécessaire de réfléchir longtemps : ce serait la misère, la misère universelle!
Dans son premier Mémoire sur la propriété, M. Proudhon a lui-même fourni à ses adversaires un argument irréfragable. Deux cents ouvriers, travaillant isolément pendant une journée, produisent, dit-il, par leur ensemble, un résultat que n'aurait pu obtenir un homme travaillant isolément pendant deux cents jours. Il avoue ainsi que la division de la tâche, l'union des travailleurs, la simultanéité et la convergence de leurs efforts, produisent une force cVcnscmble que le travail isolé n'obtiendra jamais. M. Proudhon a raison; mais pourquoi, s'il en est ainsi, veut-il isoler les travailleurs? Pourquoi veut-il éparpiller les forces de la production et anéantir les droits du capital? C'est, en effet, le capital, et le capital seul, qui permet de bâtir des ateliers spacieux, de réunir les ouvriers, de grouper les ressorts et de produire cette force d'ensemble dont M. Proudhon a été luimême forcé de proclamer les merveilles.
Il nous reste à voir si, du moins sous le rapport de la répartition des richesses, le socialisme présente à ses adeptes des idées sérieuses et nouvelles, formant un système susceptible d'être mis en pratique.
Hélas! ici encore on ne découvre que l'impuissance et le néant.
Trois systèmes sont mis en avant. Les uns, comme les phalanstériens, font de la rémunération du travail et du talent une question de suffrage universel ; d'autres, comme M. Cabet, imposent cette tâche à la représentation nationale et au pouvoir exécutif; d'autres enfin, comme M. Blanc, adoptent une espèce de système mixte dans lequel les travailleurs de l'atelier et les représentants de l'État interviennent à la fois '. Tous ces pro-
* Vey. les chap. III et IV.
cédés seraient également impuissants, également funestes. De tout temps l'État, ou. pour mieux dire, ceux qui le représentent, ont été de mauvais distributeurs. L'histoire atteste, et l'exemple tout récent des ateliers nationaux de Paris a de nouveau confirmé ses leçons, que les distributeurs nationauxy n'étant pas directement et personnellement intéressés au succès de l'entreprise, songent d'abord à eux-mêmes, puis à leurs parents, à leurs amis et à leurs créatures. D'un autre côté, comme la tâche est immense et qu'ils n'ont pas reçu le don d'ubiquité, ils doivent s'entourer d'une multitude de fonctionnaires subalternes qui, marchant sur les traces de leurs chefs, renouvellent, dans le cercle plus restreint de leur action personnelle, les abus qui se passent dans une sphère plus élevée. L'intrigue à son tour vient ajouter ses injustices et ses embarras aux vices inhérents à la nature des choses. Enfin, comme, dans toute société organisée sur les bases indiquées par les patrons du socialisme, les distributeurs nationaux doivent être nommés par le suffrage universel, leurs intérêts, d'accord avec leur origine, les portent à flatter les instincts et les passions du grand nombre, au détriment des travailleurs intelligents et dévoués, qui forment partout une très-faible minorité. La concussion, les rapines, l'immoralité et l'injustice seraient donc à l'ordre du jour, et l'émeute viendrait bientôt s'y joindre.
Si, laissant l'État de côté, on confie la distribution des profits aux travailleurs eux-mêmes, les inconvénients ne seront pas moins grands, et les abus seront plus criants encore.
Apparemment, dans ce système, l'avis de la majorité ferait la loi. Or, on sait que les organisations d'élite forment le petit nombre et que la majorité se compose partout d'ouvriers ineptes ou fainéants. Ceux-ci seront donc les maîtres. Leur avidité, leurs passions, leurs jalousies et leurs rancunes décideront du scrutin. Croit-on qu'un tel régime soit de nature à encourager les efforts du travailleur intelligent? N'est-il pas évident, au contraire, que toutes les organisations énergiques, toutes les intelligences élevées, bientôt découragées par l'oppression du grand nombre, travailleraient sans zèle, sans attention, et par conséquent sans fruit? N'est-il pas évident que ce résultat ferait
considérablement baisser la somme de la production, et, par suite, augmenterait la misère, déjà trop poignante de nos jours, sous un régime où le travail se trouve aiguillonné de tous les stimulants capables de le rendre actif et fécond? Nous avons déjà fait ressortir les vices de ce système ^
Au reste, ce n'est pas seulement sous le rapport de la production et de la répartition des richesses que l'échafaudage du socialisme est incapable de résister à un examen sérieux. De quelque côté qu'on tourne les yeux, on ne rencontre que des sophismes et des erreurs, que des phrases pompeuses où la présomption le dispute à l'ignorance.
Ainsi, par exemple, lisez les écrits des socialistes, et principalement ceux de M. Blanc, et, pour peu que vous soyez crédule, vous serez persuadé que l'ouvrier moderne, privé d'asile et de pain, de santé et d'espérance, n'a pas un jour de repos dans sa vie, pas une heure de bonheur sur la terre. Vous croirez qu'une barrière infranchissable le sépare des autres classes et que, comme les damnés de l'enfer du Dante, il a dû déposer l'espoir au seuil de l'atelier insalubre où l'avarice d'un propriétaire barbare l'a relégué. Il y a là, nous oserons le dire, une exagération révoltante. A Dieu ne plaise que nous nous permettions de nier toutes les souffrances des classes inférieures ; mais, si nous voulons être juste envers elles, nous entendons l'être au même degré envers les classes supérieures, envers la société tout entière. Depuis vingt ans, des crises imprévues sont venues beaucoup trop souvent priver les populations ouvrières de travail et de pain. Des causes permanentes, que tous les amis de l'humanité doivent chercher à faire disparaître, ont ajouté leur influence délétère à ces chômages néfastes, et, en plus d'un endroit, le paupérisme a fait des progrès incontestables. Mais aussi, est-ce que l'ouvrier ne doit pas s'imputer une large part des m.alheurs qui sont venus l'atteindre? Pourquoi, au lieu de se contenter d'un jour de repos, comme le font les autres classes, passer le lundi dans les cabarets et, parfois, dans les maisons de débau che? Pourquoi, dans les moments de prospérité, quand les salai-
' Voy. le chap. IV.
res sont supérieurs aux exigences de la vie ordinaire, dissiper le superflu en folles dépenses? Pourquoi dépenser parfois en une heure le profit de toute une semaine? Pourquoi, dans les intervalles de repos, et surtout pendant les soirées d'hiver, préférer la vie ruineuse et déréglée du cabaret aux joies innocentes de la famille? Pourquoi, surtout, déclamer dans les clubs, se livrer à des démonstrations factieuses , descendre dans la rue , alarmer les capitaux, détruire la confiance, anéantir le crédit? Que chacun pèse ces raisons, qu'il les applique aux chefs des familles ouvrières qui se trouvent dans le cercle de ses observations personnelles, et l'on sera persuadé que, si le peuple est en proie à des misères malheureusement trop réelles, ce n'est pas toujours aux institutions sociales que ces misères doivent être attribuées. Il est, du reste, un fait incontestable et qui ne doit pas être perdu de vue : depuis un grand nombre de siècles, le bien-être matériel des classes inférieures a constamment suivi une marche ascendante. Grâce aux documents historiques que les moines chrétiens du moyen âge nous ont conservés, nous pouvons remonter à plus de trois mille ans et suivre pas à pas tous les changements qui se sont successivement manifestés dans la vie des prolétaires. Qu'on étudie la condition de l'esclave de l'antiquité, assimilé à la bête de somme, privé de la personnalité humaine, massacré comme un animal immonde quand sa progéniture devenait trop nombreuse au gré de la prudence ombrageuse des maîtres ; qu'on examine le sort du plébéien romain, succombant sous le poids de dettes usuraires, réduit à subir la honte d'un patronage avilissant, condamné à vivre d'aumônes officielles, après avoir conquis le monde; qu'on passe ensuite au serf du moyen âge, vivant dans une chaumière humide à l'ombre du donjon de ses maîtres, tour à tour victime de maladies pestilentielles et de famines périodiques, offensé dans sa dignité d'homme, d'époux et de père, victime d'une législation impitoyable dont le christianisme même, si puissant dans son influence divine, pouvait à peine adoucir les rigueurs; qu'on vienne enfin au prolétaire moderne, qu'on le compare à l'esclave, au plébéien romain et au serf du moyen âge, et — si l'on n'a pas définitivement rompu avec la bonne foi et la vérité — on avouera
que, depuis doux mille ans, le sort du prolétaire s'est amélioré sans cesse, noii-seulemenl sous le rapport des intérêts matériels, mais encore, et surtout, au point de vue de sa liberté et de sa dignité d'homme. Ne soyons pas injustes envers l'humanité, envers la civilisation, envers le progrès, et surtout envers le christianisme. Soutenir, avec la plupart des écrivains socialistes, que le sort de l'esclave antique soit de nature à faire envie à l'ouvrier du xix« siècle, c'est faire preuve d'une ignorance inconcevable, sinon d'une mauvaise foi inique. Nous nous bornerons à citer quelques faits attestés par l'histoire. Juvénal parle d'une matrone romaine qui voulait, pour se distraire, se donner le spectacle du crucifiement d'un esclave; et comme son époux voulait savoir quel crime avait commis cet liomme, elle lui demanda dédaigneusement si cet esclave était un homme? {Ita scrvus liomo est ^?) Poilion, ami d'Auguste, avait condamné à être dévoré par les poissons de son vivier un esclave qui avait eu le malheur de briser un vase, et, sans l'intervention d'Auguste, la sentence eût été exécutée. Et qu'on ne s'imagine pas que ce soient là des traits exceptionnels. Les esclaves romains n'appartenaient pas à l'humanité ; ils étaient des cJwses et non des personnes {res, non personœ) ! On les faisait mourir de faim, on les battait de verges, on les livrait aux bêtes féroces, on les jetait chargés de chaînes dans des cachots souterrains, on les conduisait au marché, nus, les mains liées, et un écriteau sur le front; et quand, par bonheur, ils avaient conservé leur misérable vie, bien souvent on les exposait, vieux et infirmes, dans une île du Tibre, où ils mouraient dans les angoisses de la misère la plus affreuse. Tel était le sort de l'esclave à l'époque la plus brillante de la civilisation romaine, au beau siècle d'Auguste ! Et cependant l'esclave romain n'était pas le plus malheureux. Quel tableau horrible ne pourrait- on pas tracer du sort des //o^es de Sparte, des Clarotcs de Crète, des Gymnitcs d'Argos, des Péncstes de la Thessalie!... Est-ce là, dirons-nous à tout homme impartial, le sort de l'ouvrier moderne ? Quant au Sauvage de notre temps, que de temps à autre on met également en scène, nous en avons déjà parlé.
' Sat. VI.
On doit ajouter que les écrivains auxquels nous faisons allusion avaient chargé leurs palettes de couleurs beaucoup trop sombres, le jour où ils ont cru devoir nous offrir le tableau des misères de l'ouvrier des manufactures. Un fait bien important a frappé l'attention de tous les hommes prévoyants : la population des campagnes afflue vers les villes manufacturières ; elle préfère le travail de l'atelier à celui des champs, la vie de cité à l'existence monotone du village. M. Blanc lui-même signale le phénomène, et il cite à ce sujet les paroles suivantes, tracées naguère par la main d'un prélat français, l'évèque de Strasbourg : « Autrefois, me disait le maire d'une petite ville, avec trois cents francs je payais mes ouvriers ; maintenant mille francs me suffisent à peine. Si nous n'élevons très-haut le prix de leurs journées, ils nous menacent de nous quitter pour travailler dans les fabriques. Et cependant, combien l'agriculture, la véritable richesse de l'État, ne doit-elle pas souffrir d'un pareil état de choses ! Et remarquons que si le crédit industriel s'ébranle, si une de ces maisons de commerce vient à crouler, trois ou quatre mille ouvriers languissent tout à coup sans travail, sans pain, et demeurent à la charge du pays, car ces malheureux ne savent point économiser pour l'avenir. Chaque semaine voit disparaître le fruit de leur travail. Et dans les temps de révolution, qui sont précisément ceux où les banqueroutes deviennent plus nombreuses, combien n'est pas funeste à la tranquillité publique cette population douvriers qui passent tout à coup de l'intempérance à l'indigence ! Ils n'ont pas même la ressource de vendre leurs bras aux cultivateurs ; n'étant plus accoutumés aux rudes travaux des champs, ces bras énervés n'auraient plus de puissance ^. » Comment un esprit aussi judicieux que celui de M. Blanc ne s'est-il pas aperçu que les faits signalés par le prélat de Strasbourg vont directement à rencontre de la thèse qu'il s'est chargé de défendre? L'ex-président du Luxembourg cherche avant tout à prouver que, sous l'empire de la concurrence illimitée, la baisse continue des salaires, et par suite la marche progressive de la
1 M. Blanc a reproduit cet extrait dans son livre de l'Organisation du travail, p. 49, éd. belge de 4848.
misère, sont des faits nécessairement généraux et point du tout exceptionnels. Or, les lignes qu'il a reproduites et dont il atteste l'exactitude prouvent que, loin d'avoir été soumis à une baisse continue, les salaires industriels ont été relativement élevés, au point que, par leur seule influence et d'une manière indirecte, ils ont fait monter les salaires agricoles dans la proportion de 300 à 1,000, c'est-à-dire de 70 p. "/o ! Dans quelques localités, les faits signalés par M. Blanc se sont produits; mais cet état fâcheux est loin d'être général : au contraire, depuis trente ans, dans la plupart des villes manufacturières, les salaires ont été augmentés de 10 à 15 p. °/o, tandis que le prix des comestibles et des logements ne s'est pas accru dans la même proportion ^ Quant aux vêtements, il n'est pas possible de nier que leur prix ait été énormément réduit par l'application des procédés économiques et rapides que les progrès de la science moderne ont mis à la disposition de l'industrie manufacturière. Il n'est donc pas vrai, ainsi qu'on se plait à le répéter sur tous les tons, que les merveilles de la science n'aient eu d'autre résultat que d'appauvrir les classes les plus nombreuses de la société, au profit de quelques capitalistes privilégiés. Le sort de l'ouvrier doit s'améliorer encore; mais il est incontestable qu'il est aujourd'hui mieux logé, mieux habillé et mieux nourri qu'au siècle dernier. Laissons faire le progrès !
D'un autre côté, il faut se garder de croire que toutes les agitations de la classe ouvrière aient leur source dans la misère. Les journaux français rapportent en ce moment des faits importants, que la mauvaise foi la plus insigne n'oserait révoquer en doute, et qui prouvent à la dernière évidence que l'agitation et le désordre peuvent se concilier avec un état de prospérité dépassant toutes les espérances. Parmi les villes industrielles, où le peuple accueille avec le plus de faveur les rêves insensés des novateurs contemporains, figure Saint-Étienne. Tous les ouvriers s'y sont réunis en une immense association ûiie Société populaire. L'existence de cette société est patente, mais ses moyens d'action sont enveloppés de mystère. Aucun ouvrier n'oserait refuser d'en
< M. Thiers a fort bien prouvé cette vérité, dans son livre De la propriété.
faire partie. Les membres se réunissent par cinq; les nouvelles, les résolutions sont transmises avec une rapidité merveilleuse. Toute la population ouvrière ne forme plus qu'une seule phalange indivisible, ayant ses chefs, son conseil, et même un simulacre de pouvoir exécutif. Les fabricants qui veulent traiter avec quelques ouvriers en particulier se trouvent en face de la corporation tout entière. Les ouvriers fixent eux-mêmes les heures du travail et du repos. Quand un métier bat plus tard que l'heure fixée, les vitres ne tardent pas à être brisées. Le socialisme a là une armée toute disposée à exécuter ses ordres.
Eh bien ! les ouvriers de Saint-Élienne, si exigeants envers les capitalistes, si ardents dans leur haine contre la société et les institutions qui la protègent, se trouvent dans la position la plus heureuse, la plus digne d'envie. Un compagnon laborieux gagne facilement pour sa part, qui est moitié de la façon, six francs par jour; la moindre journée qu'une femme puisse gagner est de deux francs. Le maître ouvrier gagne moitié de la façon du compagnon, auquel il fournit le logement, le métier et la soupe. II en résulte qu'un maître ouvrier ayant quatre métiers à la barre (valant environ d,000 francs chacun) peut gagner vingt-quatre francs par jour! Y a-t-il là de quoi se plaindre des institutions et des hommes? Non, certes; et le seul résultat que produiront ces murmures sera de faire transporter ailleurs, au milieu de populations moins exigeantes, les capitaux et l'industrie qui font aujourd'hui le bonheur de Saint-Étienne. Alors la misère se fera sentir avec toutes ses angoisses, et le socialisme comptera sous ses bannières quelques milliers de victimes de plus ! Sera-ce encore à la société que ce malheur devra être imputé? — On pourrait citer bien d'autres exemples.
Enfin, il n'est pas vrai qu'un mur d'airain s'élève entre la condition de l'ouvrier et les autres classes de la société. Au contraire, dans toutes les positions brillantes, sans en excepter les plus élevées, on rencontre une foule d'hommes partis des derniers rangs de la société pour arriver au faîte des richesses et des honneurs. Naguère, dans le conseil du roi Louis-Philippe, un ancien ouvrier tenait le portefeuille du commerce. La moitié des millionnaires de France, d'Angleterre et de Belgique ont eu
des ouvriers pour aïeux ou Tout été eux-mêmes. Sans doute, ce bonheur n'est pas réservé au grand nombre. L'homme né au dernier échelon a toujours eu, et il aura toujours beaucoup de peine à monter au haut de l'échelle sociale. Il lui faut en même temps beaucoup de mérite et beaucoup de bonheur; mais, en définitive, ces exceptions heureuses sont en plus grand nombre qu'on ne pense. Il faut être aveugle pour ne pas voir que, depuis plus d'un siècle, il se manifeste dans la société moderne un grand travail de rapprochement entre les diverses classes. Les privilèges féodaux ont disparu, les préjugés de naissance s'efîacent de plus en plus, l'instruction publique est mise à la portée de toutes les classes. Qu'on laisse marcher le progrès : il n'a pas dit son dernier mot.
Nous savons à quoi l'on s'expose en rappelant des faits de ce genre. On est accusé de manquer de pitié envers l'ouvrier qui soufïre. On est classé parmi ces égoïstes sans cœur, qui trouvent que tout est bien dans le monde quand ils se trouvent eux-mêmes à l'abri du besoin. Nous nous bornerons à repousser ces reproches injustes, et ils ne nous empêcheront pas de dire la vérité. L'ouvrier souffre encore, mais ses souffrances tendent à diminuer de jour en jour. Il souffre, mais il ne doit pas lui-même aggraver son sort par des impatiences intempestives. La société doit venir à son aide par tous les moyens qui se trouvent à sa disposition, mais il doit lui-même être juste envers elle. Le peuple ne tardera pas à savoir que ses ennemis les plus dangereux, ses adversaires les plus redoutables, ce sont ses flatteurs. La vérité peut être moins agréable que les promesses des adulateurs , mais elle est plus utile et n'expose pas ses amis à de terribles déceptions.
C'est, en effet, la vérité, la réalité, que les apôtres du socialisme méconnaissent avec une persistance inconcevable. Le monde réel disparaît à leurs regards et se trouve remplacé par un globe idéal, peuplé d'être supérieurs à nous et régi par des lois qui n'ont aucun rapport avec les nôtres. Que disons-nous? L'histoire elle-même prend une apparence fantastique dans la tête des novaleurs. Les événements et les faits du passé se transforment avec la même facilité que les hommes et les choses du présent.
On en a vu un exemple dans le parallèle qu'ils ont établi entre l'esclave de l'antiquité et le prolétaire du xix« siècle. Il en est ainsi de tout le reste. Il y a, par exemple, des écrivains sérieux qui ne craignent pas de citer le gouvernement de Sparte comme le type le plus parfait d'un régime basé sur la liberté, l'égalité et la fraternité; ils vantent la législation de Lycurgue, comme si le gouvernement de Lacédémone n'avait pas été le plus aristocratique, le plus barbare et le plus infâme qui ait jamais existé sur la terre!
Qu'on nous permette de faire une supposition ^ absurde de nos jours, mais plausible il y a quelques siècles.
Supposons que dix mille aventuriers européens réussissent à s'emparer d'un district indien et à réduire la population indigène en esclavage. Supposons encore que, la conquête faite, le chef des aventuriers leur tienne ce langage : « Nous sommes les maîtres ; cent mille esclaves tremblent à nos pieds. Que ces esclaves, attachés à la glèbe ou relégués dans des ateliers publics, nous fournissent les produits qui nous sont nécessaires. Qu'ils cultivent la terre ; qu'ils tissent nos vêlements et forgent nos armes ; qu'ils construisent nos habitations et fabriquent nos meubles et nos ustensiles. S'il en est parmi eux à qui cette existence ne convienne pas, le poignard et le poison nous en auront promplement débarrassés. Le travail dégrade l'homme libre, l'étude et la science l'avilissent en énervant son courage. La guerre et le pillage, voilà les seuls travaux dignes de nous. Élevons nos enfants d'après ces maximes : qu'ils soient cruels et fourbes, s'il le faut, pourvu qu'ils deviennent adroits et forts. Quant à ceux dont les membres débiles ou contrefaits s'opposeraient à celte éducation guerrière, nous les jetterons dans une caverne où ils deviendront la proie des bêtes féroces : vivent la communauté et la liberté! » — Supposons enfin que ce discours soit accueilli avec faveur et que les théories qu'il renferme soient mises en pratique.
Serait-ce là une démocratie modèle? Non, sans doute; ce serait une aristocratie de brigands vivant des sueurs et des larmes d'un peuple d'esclaves. Eh bien! telle était, trait pour trait, l'organisation sociale de Sparte. On commence enfin à le comprendre. Cette législation de Lycurgue, que des auteurs clas-
siques, aussi dépourvus de critique que de prudence, ont présentée depuis des siècles à l'admiration des jeunes générations, est aujourd'hui jugée à sa valeur réelle. Voici comment M. Sudre, entre autres, esquisse l'état des institutions et des mœurs de ces aristocrates guerriers, que déjà le bon Amyot avait appelés les gentilshommes de Sparte : « Alin d'assurer l'indépendance d'une aristocratie communiste, dit M. Sudre, Lycurgue s'attacha surtout à faire de ses Spartiates de robustes et intrépides guerriers. On sait par quels moyens. Tous les enfants dont la complexion n'était pas assez vigoureuse furent condamnés à périr dès leur naissance ; les survivants, arrachés à leur famille dès l'âge le plus tendre, furent soumis à une éducation commune. Des exercices gymnastiques et militaires ; des luttes où les adolescents se déchiraient avec les ongles et avec les dents ; le larcin érigé en art; le fouet jusqu'à la mort, comme châtiment ou comme exercice de constance : voilà les procédés à l'aide desquels on dressait la bête féroce appelée Spartiate.
« Le même système fut appliqué au sexe féminin. Il fallait donner aux durs soldats de Sparte des femmes ou plutôt des femelles au large flanc, dont l'impudicité patriotique se prêtât aux combinaisons de ce haras humain, où toutes les lois de la décence furent sacrifiées au chimérique espoir d'obtenir une race plus vigoureuse. Des jeunes tilles sans amour ni modestie, des épouses sans tendresse ni chasteté, des mères sans entrailles, tel fut l'idéal féminin du sage Lycurgue.
« Une fois parvenu à l'âge d'homme, le Spartiate dut passer sa vie dans une noble oisiveté qui n'excluait pas une rude discipline. Son temps se partageait entre le maniement des armes, les évolutions guerrières, les délibérations de la place publique, les conversations et les promenades. Le principal plaisir de la jeunesse était la chasse, et surtout la chasse aux hommes. Quand le grand nombre des Ilotes inspirait des craintes, de jeunes Spartiates armés de poignards étaient lâchés dans les campagnes et immolaient des milliers de ces infortunés.
«Le meurtre des nouveau-nés et regorgement des Ilotes étaient des moyens expéditifs de prévenir l'excès de population, et constituaient une solution éminemment simple de ce terrible problème
posé depuis par Mallhus, et devenu la pierre d'achoppement de l'économie politique moderne.
« Cette organisation sociale fut couronnée par une constitution politique qui, au fond, n'était qu'un affreux despotisme. Deux rois, généraux de l'armée et chefs de la religion, réunis à un sénat de vingt-huit membres, administraient les affaires ordinaires. L'assemblée générale des citoyens statuait sur les points importants. Mais, au-dessus des rois, du sénat et des membres de la cité, planait le terrible tribunal des éphores, composé de cinq membres élus par l'assemblée générale et investi du droit de juger et de condamner à mort les citoyens et les rois. Ce tribunal devint, comme le conseil des Dix de Venise, le premier, le seul pouvoir de l'État, et exerça sur la vie publique et privée des particuliers, des magistrats et des rois, l'autorité la plus tyrannique ^. »
Voilà donc l'idéal de la république démocratique et sociale ! Qu'on juge, par ce nouvel exemple, des études historiques des apôtres des idées nouvelles.
Ainsi, des erreurs dans l'appréciation des faits contemporains, des erreurs dans le domaine de l'histoire, des erreurs dans l'élude du cœur humain, des erreurs dans la sphère de l'économie sociale, des erreurs dans l'appréciation des phénomènes économiques, voilà tout ce que le lecteur attentif découvre au fond de ces systèmes si pompeusement annoncés, si avidement accueillis dans quelques pays voisins. Pas un fait incontestable, pas une idée originale, pas une vérité évidente, pas une découverte sérieuse, pas une expérience décisive : rien, absolument rien que des phrases sonores, accompagnées de promesses pompeuses. Et c'est sur la foi de tels prophètes qu'on demande à TEurope de sacrifier ses institutions, ses croyances et ses mœurs, tout son passé, tout son avenir! Jamais cet acte de folie ne pourra s'accomplir. Toujours une majorité immense adressera aux socia-
* Histoire du communisme, p. 41 et 12 Voy. aussi Fi'anck, Le communisme jugé par r histoire, V&vis, 1848, p. 16. — L'organisation politique et civile de Sparte a fait, en Allemagne, l'objet de travaux importants. On peut consulter, entre autres: Sparta, par Manso, 5 vol. in-8o, Leipzig, 1800 à 1805; Constitution de Sparte, par Lachman, Berlin, 1836.
listes en masse les paroles suivantes, que M. Proudlion, dans un de ses nombreux accès de franchise, adressait naguère à M. Blanc: « Quoi t vous voulez rendre les hommes plus libres, plus sages, plus beaux et plus forts, et vous leur demandez, pour condition préalable du bonheur que vous leur promettez, de vous abandonner leur corps, leur àme, leur intelligence, leurs traditions, leurs biens, de faire entre vos mains abjuration complète de tout leur être! Qui êtes-vous donc pour substituer votre sagesse d'un quart dheure à la raison éternelle, universelle? Tout ce qui s'est produit d'utile dans l'économie des nations, de vrai dans leurs croyances, de juste dans leurs institutions, de beau et de grand dans leurs monuments, est venu par la liberté et par la déduction logique des faits antérieurs... Avez-vous donc conçu une idée heureuse? Possédez-vous quelque importante découverte? Hàtez-vous d'en faire part à vos concitoyens ; puis mettez vousmême la main à l'œuvre, entreprenez, agissez, et ne sollicitez ni n'attaquez le gouvernement *. »
IVous ajouterons que le passé peut ici nous rassurer sur l'avenir. En effet, ce n'est pas d'hier que ces idées anarchiques ont été jetées dans le monde. On les voit déjà figurer dans les sociétés théocratiques de TOrient, et on les retrouve au fond des obscurités de toutes les théogonies païennes. Platon leur a prêté Tappui de son génie dans les temps antiques ; Carpocrate les a ressuscilées dans les premiers siècles du christianisme; les Frcj-cs du libre csjjrit, les DulcininnSj les FratrkcUcs, les Dé<juards, les Lollards et les Turhipins les ont mises en pratique à diverses époques du moyen âge; Jean Huss, Storck, Miincer, Jean de Leyde, Mathias, Rothman et d'autres sectaires les ont propagées pendant les troubles de la réforme ; Morus et Campanella les ont présentées, revêtues des charmes de l'allégorie, aux générations du xvi« et du xyii^ siècle; Morelly, Rousseau, Diderot, Mably, Brissol de Warville et une multitude d'autres les ont émises au siècle passé, comme la quintessence de la philosophie et le dernier mot du progrès. >'ous pourrions ajouter une foule de noms à cette liste déjà trop longue, mais elle suffit pour prouver
* Confesmns d'un révolutionnaire, p. 220 et 221.
que rien n'est moins neuf et plus rebattu que ce que les réformateurs contemporains nous présentent comme le prodige du génie moderne. Trente siècles d'impuissance et de déceptions ont signalé au dédain du savant ces théories prétendument originales! Les socialistes sont les disciples attardés du paganisme, et leurs idées, loin de constituer un progrès, sont un retour au passé le plus reculé. Le phalanstère même n'a de nouveau que son nom. M. Faiguet, ancien chancelier de France, a donné dans V Encyclopédie du dix-huitième siècle, à l'article Morave, le plan et la description d'un bâtiment que Fourier a évidemment pris pour modèle. M. de Chateaubriand se conformait rigoureusement à la vérité historique, quand il a dit : « Personne n'est plus persuadé que moi de la perfectibilité de la nature humaine ; mais je ne veux pas, quand on me parle de l'avenir, qu'on vienne me donner pour du neuf les guenilles qui pendent depuis deux mille ans dans le sécoles des philosophes grecs et dans les prêches des hérésiarques chrétiens *. »
Parmi les principes qui ont prévalu en 1789, l'un des plus importants et des plus féconds à la fois fut la proclamation de la liberté de l'industrie. Les corporations de métiers avaient, à la vérité, produit des résultats heureux à une époque où la liberté individuelle était loin d'être entourée des garanties nécessaires; mais, par contre, en privant le patron et l'ouvrier de toute liberté d'initiative, en s'opposantàtoute concurrence réelle, elles avaient arrêté l'essor du génie, affaibli la liberté personnelle, et en définitive créé autant de monopoles distincts que de professions séparées. On connaît les conséquences de l'émancipation du travail. Depuis soixante ans, les merveilleux progrès de l'industrie nous présentent un tableau dont la magnificence est sans rivale dans l'histoire du travail humain. La liberté n'a pas été ingrate. Que de richesses nouvelles, que de découvertes magnifiques, que d'éléments de prospérité et d'ordre ne devons-nous pas à son influence féconde ! Or, c'est contre ce mouvement de progrès incontestable qu'il s'agit de s'armer. A entendre les socialistes de toutes les nuances, il faut reculer bien au delà de 1789 et des
I Mélanges politiques, t. VI, p. 585, édit. de Paris, 1840.
corporations du moyen âge : il faut remplacer la liberté par le despotisme, la concurrence par le monopole, l'activité industrielle par la loi.
On a vu plus haut de quelle manière on entend procéder. Les phalanstériens anéantissent la concurrence individuelle, mais ils laissent du moins subsister celle de phalange à phalange. Les communistes avoués de l'école de MM. Cabet et Owen, de même que les communistes déguisés de l'école de M. Blanc, suppriment la concurrence d'une manière absolue et concentrent toutes les forces productives dans les mains de l'État. Les uns et les autres veulent le monopole le plus complet et le plus dur qu'il soit possible d'imaginer. Nous croyons avoir assez démontré que tous ces projets si pompeusement annoncés ne produiraient que deux résultats : le despotisme et l'appauvrissement universel. Mieux vaut mille fois la concurrence.
Est-ce à dire qu'il n'y ait absolument rien à faire? Non, certes. Si la concurrence donne lieu à des abus graves; si quelques hommes, aveuglés par leurs intérêts personnels, posent des actes attentatoires à l'intérêt général ou à Tordre public, la société peut et doit intervenir ; seulement elle interviendra , non pour anéantir la liberté, mais pour en réprimer les abus. Elle fera à l'égard de la liberté commerciale ce que le code pénal a fait à l'égard de la liberté individuelle. « Tout ce qu'on est strictement en droit de réclamer de la société, sous le régime de la liberté, dit Michel Chevalier, c'est qu'on soit protégé contre toute violence et toute tyrannie lorsqu'on fait usage de la liberté, à la condition que soi-même on ne se permette ni violence ni tyrannie envers les autres... La liberté, en un mot, a ses charges, aussi bien que ses bénéfices. On ne peut séparer celles-là de ceux-ci ^. »
Là est la limite naturelle du domaine de l'État. Aller au delà, anéantir la concurrence et la liberté, ce serait, non-seulement s'imposer la tâche herculéenne de faire rétrograder l'humanité, mais encore ouvrir à l'Europe une ère d'anarchie, de ruine, de misère et de barbarie. Sans doute, les gouvernements ne doivent pas rester paisibles spectateurs des souffrances des classes laborieu-
ï Lettres tur l' Organitation du travail, p. 161, éd. belge de 1848.
ses. Leur devoir le plus sucré, d'accord avec leurs intérêts les plus importants, leur impose l'obligation de rechercher avec un soin extrême tous les moyens qui soient de nature à diminuer la misère, à accroître le bien-être des masses. La Belgique vient de donner à cet égard un noble exemple, en instituant, sous le patronage et avec la garantie de l'État, une caisse générale d'assurances sur la vie. C'est un premier pas qui, nous l'espérons pour la gloire du pays, sera bientôt suivi d'autres ; car le socialisme trouve son auxiliaire le plus puissant dans la misère.
Mais il ne suffit pas de se préoccuper des intérêts matériels du peuple. A moins de vouloir bàlir sur le sable et se préparer de terribles déceptions, les gouvernements doivent, plus que jamais, s'attacher à relever les idées religieuses et morales, dont le socialisme est la négation. La civilisation moderne est fille du christianisme, et lui seul, comme à l'époque de l'invasion d'une autre barbarie, peut sauver la civilisation menacée. Pour que la révolte et le désespoir s'éloignent du cœur de celui qui souffre, il faut que, derrière la douleur et la misère, il voie briller la religion et ses espérances immortelles. Écartez la religion, et vous lui prêcherez en vain la résignation et le respect des droits d'autrui : il se taira peut-être, mais il rongera son frein, jusqu'au jour où il pourra, ivre de vengeance et de haine, porter la flamme et la mort dans vos cités désolées. Quand le prolétaire sera redevenu chrétien, il cessera de convoiter le bien d'autrui.
Les économistes aussi ont un noble devoir à remplir. Tous, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, doivent se reprocher d'avoir perdu de vue les vérités religieuses et morales, pour se préoccuper uniquement des intérêts matériels de l'homme. Tous, à des degrés divers, ont fait du développement indéfini des besoins et des jouissances la base, le critérium et le but de la science. « Les besoi7is multiplient les jouissances, dit J.-B. Say ; la modération dans les désirs, se passer de ce qu'on n'a pas, c'est la vertu des ^nouions. » Voilà le principe sensualiste qu'on retrouve au fond des trois quarts des livres d'économie politique publiés depuis trente ans. L'homme n'a donc qu'un seul but à atteindre, qu'un seul devoir à remplir, qu'un seul résultat à espérer : développer ses besoins et augmenter ses jouissances!
Hélas ! le peuple a pris ces leçons au sérieux, il a essayé de réaliser la doctrine, il a voulu multiplier ses jouissances..., et quel en a été le résultat? Demandez-le à la France, à l'Allemagne, à l'Europe entière! — L'homme ne vit pas seulement depnin, dit l'Évangile. Que les économistes n'oublient plus cette parole de la Sagesse Éternelle. Qu'ils s'occupent des intérêts matériels de la société, c'est leur droit, leur devoir, leur mission ; mais qu'ils ne méconnaissent pas les vérités immuables du monde moral, qu'ils ne rendent pas l'enseignement de la religion inefficace et stérile, qu'ils ne disent plus, comme par le passé, que l'homme a accompli sa destinée lorsqu'il a multiplié ses besoins et ses jouissances.
Enfin, les classes supérieures — car qui n'a pas une part de responsabilité à s'imputer? — doivent se dépouiller de leur égoïsme, renoncer à une philanthropie de parade, pratiquer la fraternité réelle et venir efficacement en aide à leurs frères qui souffrent. « Pour combattre le mal, dit M. Périn, il aurait fallu, au lieu de livrer les classes ouvrières à elles-mêmes, user pour le bien des moyens de propagande dont on usait si activement pour le mal. Pour cela, il fallait qu'une charité ardente animât les classes supérieures ; il fallait qu'en exerçant sur les classes ouvrières un patronage désintéressé, on leur fît comprendre quels périls renfermaient pour elles les doctrines qu'on leur offrait sous des apparences si séduisantes. Pour les soustraire aux influences corruptrices qui les assaillaient, il fallait gagner leur cœur; or, la charité qu'inspire le christianisme, la charité, qui aime et respecte l'homme à qui elle s'adresse, qui voit en lui un frère malheureux et souvent égaré, pouvait seule y réussir. Quelques hommes, animés de sentiments chrétiens, l'ont tenté avec succès; mais ils étaient peu nombreux, et leur charité, tout ardente qu'elle fût, n'a pu suffire à la tâche. L'économie politique se préoccupait vivement de l'état des classes ouvrières, ses travaux ont apporté d'utiles secours à la charité ; mais le dévouement à la classe ouvrière qui inspirait les écrivains ne pénétrait guère dans le public ; et d'ailleurs, par son principe même, l'économie politique sensualiste était impuissante à susciter la charité. Celle nécessité d'un patronage sérieux des classes infé- 2. 8
rieures par les classes riches, les dangers que court la société quand elle néglige ce devoir chrétien, sont au nombre des enseignements qu'il a plu à la Providence de donner au monde au milieu des calamités dont elle nous afflige *. »
Le peuple est naturellement généreux. Il accueille les bonnes doctrines avec autant de facilité que les mauvaises. Il sait reconnaître les services qu'on lui rend, les bienfaits dont il est l'objet. Qu'on éclaire son intelligence , à l'aide d'un enseignement bien approprié, où la religion et la morale occupent la place qui leur appartient; qu'on s'adresse au cœur du prolétaire, en lui montrant, non par des paroles, mais par des actes, qu'on sait compatir à ses souffrances, en attendant qu'on trouve les moyens d'améliorer son sort. Quand les gouvernements, dans leur sphère, et les riches, dans le cercle de leurs relations personnelles, prendront ces maximes pour base de leurs rapports avec les classes inférieures, les doctrines anarchiques pourront encore faire quelques dupes, mais elles n'auront plus assez de puissance pour se convertir en danger social. Il en est temps encore : qu'on veille.
Il ne faut pas, en effet, s'imaginer que l'issue funeste de ces levées de boucliers qui ont tour à tour ensanglanté les rues de Paris, de Berlin, de Vienne et de Dresde, ait découragé les partisans du désordre et de l'anarchie. Les haines sont aujourd'hui aussi ardentes, aussi audacieuses que jamais. « Nous prouverons un jour que Robespierre et Marut n'étaient que des agneaux, » écrivait naguère un condamné français, dans une lettre adressée à un réfugié de Genève; et, presque au même moment, M. Charles Heinzen, l'un des hommes les plus distingués et les plus influents de la démocratie d'outre-Rhin, publiait, dans la Gazette allemande de Londres, un manifeste sauvage qui eût épouvanté les tigres de la Convention. « Il est possible, s'écriait M. Heinzen, dans le numéro du 9 novembre 1849, il est possible que la grande crise révolutionnaire qui se prépare pour l'Europe coûte une couple de millions de têtes. Mais peut-on
* Leaéconomittet, les socialisttt et le Christianisme, par C. Périn; Paris, 48i9, p. 3 et 4.
tenir compte de la vie de deux millions de misérables, quand il s'agit du bonheur de 200,000,000 d'hommes? » El plus loin, il ajoutait : « Xon, le temps doit venir où le peuple devra rejeter celle conscience qui se trahit elle-même, lorsqu'il fouillera avec le glaive d'extermination tous les recoins qui cachent ses ennemis mortels, et célébrera la fête de la vengeance sur des montagnes de cadavres ! » Le croira-t-on ? Le réformateur allemand ne s'est pas arrêté à cette tirade , que lui eussent enviée les septembriseurs de 1792. Dans le numéro du 16 novembre, après avoir détaillé le plan relatif à l'élection, pour chaque pays, d'un dictateur dont l'un des principaux devoirs consistera dans l'extermination des réactionnaires, M. Heinzen poursuit ainsi : « En même temps, le dictateur doit contracter une alliance offensive et défensive avec tous les gouvernements révolutionnaires et républicains, pour renverser les gouvernements monarchiques qui seraient encore debout, et révolutionner tout le continent. Cette alliance doit stipuler l'extradition et la poursuite des réactionnaires fugitifs. Pour les réactionnaires il ne doit pas y avoir d'asile, et la question d'asile doit être formellement une question de parti. Le refus de les livrer de la part d'un État doit être considéré par les dictateurs comme une déclaration de guerre. Quand même il faudrait donner la chasse aux chefs des réactionnaires jusque sur les sommets du Chimborazo ou de l'Himalaya, ils ne doivent trouver d'autre repos sur la terre que celui du tombeau ! »
Pour les gouvernements et les peuples, les avertissements n'ont pas manqué. Qu'ils en profitent et qu'ils veillent!