‹ Le socialisme et ses promessesChapitre 3 sur 7 · V. Hbnnkquin {Démocratie pacifique du U novembre · texte numérisé non relu

V. Hbnnkquin {Démocratie pacifique du U novembre

En i84o, les socialistes allemands imposèrent à l'un d'eux, M. Charles Griin, la singulière mission d'aller étudier sur place les idées et le caractère des socialistes français. Athée avoué et 2. ' 3

syslémaliqiie, non moins que révolutionnaire ardent, M. Grùn,qui s'était empressé de se rendre à Paris, fut vivement surpris de la modération relative qu'il découvrit dans les discours et les écrits des chefs de l'école française. Les disciples de Fourier, avec leurs idées arriérées sur les droits du capital et leur théorie semispirilualiste de la transmigration des âmes, lui firent pitié. Louis Blanc et Cabet furent placés sur la même ligne, et l'apôtre allemand ne daigna pas même leur accorder une place parmi les socialistes dignes de ce nom. Bref, M. Grùn, découragé par les déceptions nombreuses qu'il avait éprouvées, allait reprendre le chemin du Rhin, lorsqu'il apprit par hasard qu'un réformateur français, compUtcment libre de préjugés, habitait une mansarde de la rue 3Iazarine : c'était M. Proudhon.

Cette fois M. Griin reprit courage. Le solitaire de la rue Mazarine dépassait les espérances du missionnaire allemand. Vrai disciple de Hegel, digne émule de Strauss, de Feuerbach et de Stirner, M. Proudhon, après avoir démoli une à une toutes les institutions sociales, avait eu l'audace de tourner contre Dieu lui-même les armes de sa dialectique. Le socialiste d'outre- Rhin en fut ravi ; il ouvrit son cœur, il communiqua tous ses secrets à son confrère de France; et, quelques mois plus tard, dans un écrit oij il rendait compte des résultats de sa mission, il s'écriait avec orgueil : « J'ai eu le plaisir infini d'être en quelque sorte ]e privat-docent de cet homme (M. Proudhon), l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant qu'il y ait eu dans le monde depuis Lessing et Kant. J'espère avoir préparé là un résultat immense : il n'y aura plus qu'une seule science sociale des deux côtés du Rhin 1. »

Nous verrons plus loin que M. Proudhon était digne de l'enthousiasme de M. Griin.

En 1857, l'académie de Besançon avait à décerner une pension triennale, léguée par M. Suard, secrétaire de l'Académie française, aux jeunes Franc-Comtois sans fortune qui se destinent à la carrière des lettres ou des sciences. Fils d'un tonnelier, comme Cabet, et ayant reçu, comme ce dernier, une éducation littéraire

1 Die so^iaU Bewegung in Frankreich und Belgie. Danustadt, 48^5.

distinguée, M. Proiidhon se mit sur les rangs. Dans le mémoire qu'il adressa à racadniiie, il lui dit : « iNé et élevé au sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le cœur et les affections, surtout par la communauté des souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si j'obtenais les suffrages de l'académie, serait de travailler sans relâche, par la philosophie et la science, avec toute l'énergie de ma volonté et toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration physique, morale et intellectuelle de ceux que je me plais à nommer mes frères et mes compagnons ; de pouvoir répandre parmi eux les semences d'une doctrine que je rcf/ardc comme la loi du monde moral, et, en attendant le succès de mes efforts, de me trouver déjà, messieurs, comme leur représentant vis-à-vis de vous. » M. Proudhon obtint les suffrages de l'académie et la pension de M. Suard ^

De cette époque date sa vie publique. Dans ce premier succès, que le grand nombre de ses concurrents rendait très-flatteur, il vit un motif de redoubler d'efforts et de zèle. Il se mit aussitôt à l'œuvre, et depuis lors nous avons vu paraître, chaque année, un ou deux volumes de cette longue série d'ouvrages, qui s'ouvre par le Mémoire sur la célébration du dimanche et se termine par les Confessions d'un révolutionnaire.

Dans quelle catégorie convient-il de classer M. Proudhon?

En 1840, M. Proudhon publia un mémoire sous ce titre : Qu'est-ce que la propriété? A cette question, il répondit sans hésiter : La propriété, c'est le vol. Six ans après, rappelant cette réponse devenue fameuse, il s'écriait avec orgueil : « La définition de la propriété est mienne, et toute mon ambition est de prouver que j'en ai compris le sens et l'élendue. La propriété, c'est le vol! Il ne se dit pas en mille ans deux mots comme celuilà. Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété, mais je la tiens plus précieuse que les millions des

> M. Proudhon rappelle celle circonstance dans ses Con/essjons, en attribuant à l'académie de Besançon les honneurs de son socialisme (p. 150): « Mon socialisme, dit-il, a reçu le baplôme d'une compagnie savante; j'ai eu pour marraine une académie; et si ma vocation, dès longtemps décidée, avait pu fléchir, l'encouragement que je reçus alors de mes honorables compatriotes l'aurait confirmée sans retour. » — Nous doutons fort que l'académie de Besançon soit très flattée du compliment.

Rotschild, el j'ose dire qu'elle sera l'événemenl le plus considérable du règne de Louis-Philippe ^ w M. Proudhon est allé plus loin. Non-seulement il revendique l'honneur d'avoir combattu la propriété dans son origine et dans ses bases, mais il se vante de l'avoir décidément anéantie. « J'ai accompli, dit-il, l'œuvre que je m'étais proposée ; la propriété est vaincue, elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu ou communiqué mon discours, là sera déposé un germe de mort pour la propriété ; là, tôt ou tard, disparaîtront le privilège et la servitude. Au despotisme de la volonté succédera le règne de la raison ^. »

M. Proudhon est donc l'ennemi implacable de la propriété individuelle, el le lecteur en conclura, sans doute, que le célèbre auteur doit être rangé parmi les communistes. Erreur complète ! Le communisme n'a pas d'adversaire plus acharné que M. Proudhon. « Les communistes, s'écrie-t-il, sont des huîtres attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher... de la fraternité. L'irréparabilité des injustices de la communauté, la violence qu'elle fait aux sympathies et aux répugnances, le joug de fer qu'elle impose à la volonté, la torture morale où elle tient la conscience, l'atonie où elle plonge la société, et, pour tout dire enfin, l'uniformité béate et stupide par laquelle elle enchaîne la personnalité libre, active, raisonneuse, insoumise de l'homme, ont soulevé le bon sens général et l'ont irrévocablement condamnée... Le communisme, emprunt malheureux fait à la routine propriétaire, est le dégoût du travail, l'ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi, l'afTirmation du néant... Le communisme est une caricature de la propriété... C'est l'exaltation de l'État, la glorification de la police... Quelle philosophie intelligente et progressive que le communisme!,.. Le communisme est la religion de la misère... Loin de moi, communistes!

' Système des conlradictions économiques, t. II, p. 325. — M. Proudhon se trompe. La fameuse définiliou n'est pas à lui; elle appartient à Brissot. Déjà en 1780, dans ses Recherches philosophiques sur le droit de propriété el le vol, Brissot avait du : La propriété est un vol dans la nature, le propriétaire est un voleur. M. Proudhon doit ainsi une grande partie de sa célébrité à un plagiat manifeste! — Voy. Bibliothèque philosophique des législatturs (Berlin, 1782, t. VI, p. 266), et Alfred Sudre, Histoire du comviunisme. Paris, 1849, p. 406.

2 Qu'est-ce que la i>ropriété (l^r mémoire) ? p. 249.

votre présence m'est une puanteur, et votre rue me dvfjoûte ^ » Puisque M. Proudhon est en même temps l'adversaire de la communauté absolue et de la propriété exclusive, serait-il par hasard disciple de Fourier? Pas davantage. La haine que lui inspire la propriété est dépassée par celle qu'il a vouée au phalanstère. « Les phalanstériens,s'écrie-t-il,sont de grands hommes qui veulent organiser la société, et n'ont jamais su établir une cuisine... Nul ne sait tout ce que renferme de bêtise et d'infamie le système phalanstérien... C'est l'illusion d'un socialisme abject, dernier rêve de la crapule en délire!... L'amour libre, la communauté des femmes, c'est l'organisation de la peste-! » Quant au fondateur de la secte, il est loin d'être ménagé. « Fourier, dit M. Proudhon, n'a jamais su le premier mot des choses dont il s'est mêlé d'écrire... Sa théorie est une baliverne dont la réfutation ferait honte à la critique... C'est un prostitué qui s'est fait fort d'accorder l'amour libre avec la pudeur, la délicatesse, la spiritualité la plus pure^. » — Décidément M. Proudhon est aussi peu phalanstérien que communiste.

Passons à une troisième école. Il se peut que l'adversaire de la propriété se soit enrôlé dans la phalange des partisans de l'organisation du travail. Déception nouvelle! 31. Louis Blanc est traité tout aussi rudement que Fourier. « M. Blanc, dit M. Proudhon, est sur la logique aussi peu avancé que sur l'économie politique, et il raisonne de l'une et de l'autre comme un aveugle des couleurs. . . Sa république se compose d'un pêle-mêle de vieux préjugés... Que peut-on objecter à une conception aussi radicalement nulle, aussi insaisissable que celle de M. Blanc?... Par le mélange perpétuel qu'il fait dans son livre des principes les plus contraires, l'autorité et le droit, la propriété et le communisme, l'aristocratie et l'égalité, le travail et le capital, la récompense et le dévouement, la liberté et la dictature, le libre examen et la foi religieuse, M. Blanc est un véritable hermaphrodite, un

1 Traité des contradictions économiques, t. II, p. 33-3, 334, 361, 386 et suiv.; et Qu'est-ce quf la propriété'^ p. -226.

â J.etlre à Blanqui, ^. 139; Traité des contrctdictions économiques, [..\\,\t.Zil et 355.

5 Traité dçi contradictions économiques, t. II, p. 35S et ^ol.

publiciste à double sexe. Placé ,sur les confins du socialisme et de la démocratie, un degré plus bas que la république, deux degrés au-dessous de M. Barrot, trois au-dessous de M. Thiers, il est encore lui-même, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, un descendant à la quatrième génération de M. Guizot, un doctrinaire ^ ! » Aveugle! imbu de vieux préjugés! hermaphrodite! doctrinaire! Certes, M. Blanc se serait contenté de moins.

Mais à quelle école appartient, en définitive, M. Proudhon? A l'Assemblée Constituante, il représentait le socialisme, et l'on sait combien de fêtes et de banquets les socialistes de toutes les catégories ont organisés en son honneur, pendant que les conservateurs de toutes les nuances faisaient peser un formidable concert de malédictions sur sa tête. Il faut donc, au moins, que M. Proudhon soit socialiste, ne fût-ce que dans l'acception la plus vague, la plus inoffensive du terme. Encore une fois, il n'en est rien ! L'honorable publiciste repousse, combat et méprise le socialisme en masse, dans toutes ses variétés et sous toutes ses formes. Il s'indigne à la seule pensée qu'on puisse le soupçonner d'en être infecté. « Le socialisme, s'écrie-t-il, est une logomachie...Il ne possède rien qui lui soit propre, et ce qui le distingue, le constitue, le fait être ce qu'il est, c'est l'arbitraire et l'absurdité de ses emprunts... Il est aussi pauvre logicien que méprisable charlatan ^. » Ailleurs, dans une épître adressée à M. Villegardelle, l'un des apôtres du communisme, il ajoute au compliment que nous venons de transcrire les paroles significatives que voici : « Vous connaissez le socialisme, mon cher Villegardelle, dans son personnel aussi bien que dans ses livres... Avez-vous rencontré dans le socialisme autre chose que de la vanité et de la sottise? Dites si je calomnie... Quant à ses faits et gestes, je renonce à vous en entretenir, la tâche serait au-dessus de ma patience, et ce serait dévoiler trop de misères, trop de turpitudes. Comme homme de réalisation et de progrès, je répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs... Je le déclare,

1 Traité des contradictions économiques, t. I, p. 226 et 227.

2 76, 1. 11, p. 576 et 578.

en présence de celte propagande souterraine, qui, au lieu de chercher le grand jour et de défier la critique, se cache dans l'obscurité des ruelles ; en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d'esprit et de cœur qui commence à gagner une partie des travailleurs, je suis pu?' des infamies socialistes ^ ! »

Jusqu'ici M. Proudhon échappe à toute classification, à toute école; car les conservateurs de toutes les catégories, comme les socialistes de toutes les couleurs, trouvent en lui un adversaire également ardent et redoutable. Agit-il d'une autre manière sur le terrain de la politique proprement dite? Est-il royaliste, républicain, constitutionnel, aristocrate ou démocrate? S'est-il rangé sous un seul des mille drapeaux derrière lesquels se pressent aujourd'hui les gouvernements et les peuples? Hélas! non. M. Proudhon ne veut rien de tout cela, et il Pannonce avec la plus grande franchise. Voici sa profession de foi politique : « Quelle forme de gouvernement allons-nous préférer? — Eh! pouvez -le demander? répond sans doute quelqu'un de mes plus jeunes lecteurs : vous êtes républicain? — Républicain, oui, mais ce mot ne précise rien. Res jniblica, c'est la chose publique; or, quiconque veut la chose publique, sous quelque forme de gouvernement, peut se dire républicain. Les rois sont aussi républicains. — Eh bien! vous êtes démocrate? — Non.

— Quoi! vous seriez monarchique? — JXon. — Constitutionnel?

— Dieu m'en garde! — Vous êtes donc aristocrate? — Point du tout. — Vous voulez un gouvernement mixte? — Encore moins. — Qu'ètes-vous donc? — Je suis anarchiste... Anarchie, absence de maître, de souverain, tel est le gouvernement dont nous approchons tous les jours ^. » — Dieu nous en préserve !

Transportons-nous encore dans une sphère nouvelle. Après s'être séparé de rhumanité tout entière, sur le terrain de la politique et de l'économie sociale, M. Proudhon aura peut-être, dans le domaine des vérités religieuses, adopté quelques notions, quel-

• Traité des contradictions économiques, t. II, p. Ô9(). 2 Qu'est-ce que la propriété? p. 237 et ï-i'J.

ques principes reçus par les autres hommes. Eh bien! non. Les uns croient et prient; les autres doutent et gémissent; quelquesuns s'étourdissent et nient. Que fait M. Proudhon? Après avoir tour à tour critiqué et sapé toutes les institutions humaines; après avoir conspué toutes les croyances et flétri tous les sentiments de ses semblables, et ne trouvant plus rien à démolir sur la terre, il a ouvertement déclaré la guerre à l'Être suprême. Animé d'une rage infernale, il se pose en face de Dieu, lui lance un acte d'accusation et profère les blasphèmes les plus horribles qui soient jamais sortis d'une poitrine humaine! Qu'on nous pardonne de transcrire ici quelques lignes tracées par la main d'un homme que Paris, centre de la civilisation moderne et foyer de toutes les lumières, a deux fois honoré de cent mille suffrages. Il importe, plus que jamais, que tous les voiles soient levés et que la vérité se manifeste tout entière. « Dieu, s'écrie M. Proudhon, Dieu, c'est sottise et lâcheté ; Dieu, c'est hypocrisie et mensonge ; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu, c'est le mal. Tant que l'humanité s'inclinera devant un autel, l'humanité, esclave des rois et des prêtres, sera réprouvée ; tant qu'un homme, au nom de Dieu, recevra le serment d'un autre homme, la société sera fondée sur le parjure, la paix et l'amour seront bannis d'entre les mortels. Dieu! retire-toi! car dès aujourd'hui, guéri de la crainte et devenu sage, je jure, la main étendue vers le ciel, que tu n'es que le bourreau de ma raison, le spectre de ma conscience. . . Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, eh bien! ce nom incommunicable, désormais voué au mépris et à l'anathème, sera sifflé parmi les hommes... S'il est un être qui, avant nous et plus que nous, ait mérité l'enfer, il faut bien que je le nomme, c'est Dieu '... » Voilà quelques phrases, prises au hasard dans le Système des contradictions économiques, œuvre capitale de M. Proudhon, publiée en 1846, trois années avant son entrée à l'Assemblée Constituante. Il est vrai que, depuis cette époque, l'ennemi de la propriété avait un instant ouvert son àme à des idées meilleures. Il y a quelques

* Traitédes contradictions économiques, t. II, p. 412 et 416.

mois, on fut étrangement surpris en lisant, dans le journal In Peuple, wn long manifeste où M. Proudhon, en présence de Dieu et la main sur les saints Evanyiles, jurait de faire grâce aux propriétaires actuels, si ceux-ci consentaient à favoriser l'établissement et Pextension de la banque du peuple '. Malheureusement la conversion a été peu durable ; M. Proudhon a repris ses allures naturelles, et, dans son dernier ouvrage, il s'écrie de nouveau, avec un cynisme digne de son début : « Un Dieu qui gouverne et qui ne s'explique pas est un Dieu que je nie, que Je hais par-dessus toute chose... Pour moi, je ne recule devant aucune investigation ; et si le révélateur suprême se refuse à m'instruire, je m'instruirai moi-même ; je descendrai au plus profond de mon àme ; je mangerai, comme mon père, le fruit sacré de la science; et quand dinfortune je me tromperais, j'aurais du moins le mérite de mon audace , tandis que LUI n'aurait pas l'excuse de son silence... J'ai cessé d'adorer Dieu. « Il se passera « fort que vous l'adoriez, » me dit un jour à ce propos le Constitutionnel.— Peut-être ^. »

Tout ce qui précède prouve que nous avons eu raison de classer M. Proudhon parmi les dissidents. Ennemi de toutes les sectes, frondeur de toutes les doctrines, adversaire passionné de tous les systèmes, il est en quelque sorte le père Hardouin du socialisme, avec la candeur de moins et l'impiété de plus. Sous quelque face qu'on envisage cette singulière intelligence, elle se montre en désaccord avec toutes les idées reçues, avec tous les systèmes, avec toutes les écoles ; son caractère essentiel, c'est la singularité, la contradiction, l'isolement, le paradoxe.

Que veut M. Proudhon? Quelle est sa doctrine? Quel est le

1 La banque du peuple, qui dc\»\l ) acifiquement réaliser le système de M. Proudhon, était basée sur les principes suivants; i» Centralisation financière, opérée au moyen d'une banque nationale dont le capital, fourni par tous les citoyens et formant une propriété commune, serait productif pour cliatun au prorata de ses négociations, par conséquent ne serait productif pour personne; 2° création d'une banque mutuelle, opérant sans l'intervention du numéraire.— C'est à l'occasion du prospectus de cette banque que M. Proudhon s'esl vanté d'avoir aperçu dans les cieux un lahaium plus étiucelant et plus divin que celui qui avait donné la victoire a Constantin. Ce dernier n'avait vu que le signe math-^matique +, tandis que M. Proudhon avait vu le signe coba/'Sf'çi(e = !

2 Confessions d'un réiolutionnaire. p. 6, 7 et 152.

spécifique qu'il propose à son tour pour la guérison radicale des misères qui nous affligent encore, malgré les découvertes de la science et les splendeurs de la civilisation moderne?

Répondre à ces questions n'est pas chose aisée, quand il s'agit de M. Proudhon. Ses écrits sont aussi étranges par la forme que par le fond. Il possède un talent de style souvent très-remarquable; il joint à une grande puissance d'argumentation une connaissance approfondie des doctrines économiques, et cependant rien n'est plus confus, plus désordonné, moins intelligible que ses ouvrages. Il affecte, en quelque sorte, un désordre systématique et n'oublie jamais de noyer sa pensée dans une multitude d'exemples hétérogènes et de digressions interminables. A propos de prêt à intérêt, il se jette dans de longues dissertations sur la raison jmre, les lois générales de l'esprit humain, l'autorité du sens commun, les catégories de Kant et d'Aristote. Un peu plus loin, la chimie, la zoologie, la botanique et l'astronomie se mêlent à une question de salaire ou de douane. Ailleurs, la métaphysique, la psychologie, la théodicée, le droit positif, la philologie, et même le péché originel, sont invoqués pêle-mêle dans une discussion sur la division du travail. Mais cette pénitence n'est pas la seule que M. Proudhon inflige au lecteur attentif. En contradiction avec l'humanité entière, il se met on ne peut plus facilement en contradiction avec lui-même. Après l'avoir laborieusement suivi dans les mille détours oiî il vous entraîne, vous croyez enfin saisir la clef du système et vous vous apprêtez à respirer. Illusion! Le protée se transforme, s'élance sur une scène nouvelle, se livre à une interminable série d'évolutions capricieuses, et finit par devenir complètement insaisissable. Vous recommencez alors sur nouveaux frais, et vous vous estimez heureux si, après une autre lecture de deux à trois heures, vous avez enfin saisi quelques principes clairement posés, quelques idées susceptibles d'être mises en pratique.

Tâchons cependant de saisir les idées et le but de M. Proudhon.

Avant d'édifier, l'ami de M. Grûn commence par abattre : destruum. et œdificaho, telle est sa devise.

Si un jour l'humanité adopte les idées de M. Proudhon, elle de^ra commencer par anéantir trois instruments de tyrannie qui

ont toujours été funestes ù Tliomnie, savoir : le capital, le gouvernement et le cat/mliiisme. « Le capital, dit-il, dont l'analogue, dans l'ordre de la polilique,est//oMuernewie/</, a pour synonyme, dans l'ordre de la religion, le cat/iolicismo.Vk\ée économique du capital, ridée politique du gouvernement ou de l'autorité, l'idée Ihéologique de l'Église, sont trois idées identiques et réciproquement convertibles : attaquer Tune, c'est attaquer l'autre. Ce que le capital fait sur le travail, et l'État sur la liberté, l'Église l'opère à son tour sur Tinlelligence... La démocratie est l'abolition de tous les pouvoirs, spirituel, temporel, législatif, exécutif, judiciaire et propriétaire... La véritable forme de gouvernement, c'est Van-are/lie ^.. Plus de partis; plus d'autorité; liberté absolue de l'homme et du citoyen ^. » — Voilà les vœux de M. Proudhon nettement exposés par lui-même.

Suivre le réformateur dans toutes les digressions qu'il s'est permises pour justifier ses idées politiques, économiques et religieuses, ce serait nous imposer une tâche incompatible avec la nature et le but de notre travail ; nous nous bornerons à exposer succinctement les raisons qu'il a fait valoir pour demander l'anéantissement de la propriété individuelle.

Si nous avons bien compris M. Proudhon, son système antipropriétaire peut être résumé dans les termes suivants :

La justice est la loi primitive, générale, catégorique de toute société. Elle seule doit présider au règlement des rapports sociaux. Or, la justice distributive consiste essentiellement dans l'égalité. L'égalité absolue des conditions est donc la loi suprême de l'humanité.

La propriété est en contradiction manifeste avec cette loi d'égalité. Elle a pour premier effet d'introduire des conditions privilégiées et des jouissances exceptionnelles. Elle est en opposition avec la justice absolue ; elle a sa source dans la violence et la ruse ; elle est la religion de la servitude et de la force. L'inégalité et le despotisme sont la conséquence nécessaire de la propriété. « Le propriétaire est un voleur... C'est Caïn qui tue

' M. Proudhon a i'habilude de diviser co mot en deux. » Confe»$ion$ d'an révolutionnaire, p. 20, H, i51 et 235.

Abel... C'est un bandit, un brigand, un pirate, un écumeur de terre et de mer.,. C'est un vautour qui plane les yeux fixés sur sa proie, et se tient prêt à fondre sur elle et à la dévorer... C'est un animal essentiellement libidineux, sans vertu ni vergogne... C'est un lion qui prend toutes les parts ^.. »

La propriété est immorale et injuste, par principe et par essence ; elle doit disparaître avec les institutions et les lois qui la maintiennent et la protègent. « Le code civil, qui, en déterminant les droits du propriétaire, n'a point réservé ceux de la morale, est un code d'immoralité; la jurisprudence, cette prétendue science du droit, qui n'est autre chose que la collection des ruhriqKcs propriétaires, est immorale. Et la justice, instituée pour protéger le libre et paisible abus de la propriété; la justice, qui ordonne de prêter main-forte contre ceux qui voudraient s'opposer à cet abus, qui afflige et marque d'infamie quiconque est assez osé que de prétendre réparer les outrages de la propriété, la justice est infâme ! »

La propriété doit donc disparaître sous toutes ses formes et avec tous ses accessoires. Plus de fermage ou de loyer. Plus de redevance au capital, sous quelque figure que ce soit. Plus de rente, d'intérêt ou d'escompte. L'usage des terres et des capitaux doit être gratuit.

Voilà la théorie réduite à sa plus simple expression.

M, Proudhon, après avoir amoncelé toutes ces ruines, s'occupe de reconstruire l'édifice social sur des bases nouvelles. Entre le communisme, qu'il repousse, et la propriété, qu'il condamne, il a trouvé un terme moyen, la possession. Celle-ci remplacera la propriété, et tout sera dit.

La possession n'aura point les inconvénients de la propriété, parce qu'elle exclura le prêt à intérêt, le loyer et le fermage, c'est-à-dire tous les moyens à l'aide desquels la propriété exerce aujourd'hui sur les travailleurs sa puissance dévorant^?. D'un autre côté, la possession n'offrira point les désavantages matériels et moraux de la communauté. Elle sera individuelle et pourra, par

1 Qu'est-ce que la propriété (1er mémoire)? p. 1*7, 157, 160, et Système de$ contradictions économiques, t. II, p. 309 et suiv.

conséquent, se concilier avec la vie de famille et l'intérèl personnel, source de ractivilé de riiomme. Chaicun possédera un héritage égal. Le possesseur qui travaillera la terre aura tous les fruits de la terre, et ainsi du reste. II pourra même, à son décès, transmettre sa /;o6v>T.>\s/on à ses proches et à ses amis. «La liberté, dit M. Proudhon, n'est point contraire aux droits de succession et de testament : elle se contente de veiller à ce que l'égalité n'en soit point violée. Optez, nous dit-elle, entre deux héritages, ne cumulez jamais. »

Pour une théorie annoncée avec tant de pompe et de bruit, la conclusion est bien insignifiante. Il est vrai que le jour où il sera interdit aux propriétaires de retirer un profit quelconque des terres et des capitaux qu'ils ne font pas valoir par leur travail persoïincl^ les choses mobilières et immobilières auront perdu toute valeur vénale. Les héritages qu'on n'exploitera pas soi-même seront désormais sans utilité, et par suite sans valeur, non-seulement pour leurs propriétaires, mais encore pour tous ceux qui, comme eux, ont déjà un héritage à leur disposition. Ils seront abandonnés sans difficulté à ceux qui s'en trouvent aujourd'hui privés. Pour les capitaux proprement dits, la conséquence sera la même. Mais s'ensuit-il, ainsi que se l'imagine M. Proudhon, que l'application du système aurait pour résultat de fournir à tout homme, gratuitement et sans efforts, les terres et les capitaux qui lui sont nécessaires pour se mettre à l'abri de la misère? En aucune manière. Il faudrait que les richesses nationales fussent assez considérables pour que, en les partageant par tête, chaque coparlageanl obtînt une portion suffisante pour se mettre désormais à l'abri du besoin. Or, nous prouverons plus loin que les choses ne se trouvent point du tout dans cette situation, et nous fournirons cette preuve à l'aide de chiffres donnés par des hommes dont M. Proudhon ne sera pas tenté de nier la compétence '. Opérez aujourd'hui le partage égal des richesses sociales, et demain les classes supérieures, brutalement dépouillées, se trouveront réduites à un état de misère affreuse, sans que le sort des pauvres en éprouve une amélioration quelconque. Sous prétexte

1 Voy. le chapitre VI.

de régénérer l'humanité, vous aurez produit la misère universelle ^

Ce reproche n'est, du reste, pas le seul qu'on doive adresser à la théorie de M. Proudhon. Il s'est contenté de poser un principe général, sans se préoccuper en aucune manière de ses conséquences pratiques. Il s'est prudemment renfermé dans les nuages de la théorie la plus abstraite. On lui a demandé si la possession qu'il entend substituer à la propriété sera ou non susceptible d'aliénation. Si elle est aliénable, a-t-on dit, elle n'est en réalité autre chose que la propriété telle qu'elle existe actuellement, et le prêt à intérêt et le fermage se dissimuleront sous la forme d'un prix de vente ; si, au contraire, ainsi que l'exige impérieusement le système de M. Proudhon, elle est inaliénable, cette possession héréditaire n'est autre chose que la propriété mutilée, défigurée, grevée d'une substitution éternelle, c'est-à-dire privée de tous les éléments qui la fécondent et la multiplient ^. Il n'est pas possible, ce nous semble, de sortir de ce dilemme. Dans l'hypothèse d'une possession aliénable, celle-ci pourrait être transmise à autrui, pour un certain nombre d'années, moyennant un prix de vente plus ou moins élevé ; et ce prix ne serait évidemment que le total des sommes qu'on perçoit aujourd'hui, par portions plus ou moins considérables, à titre de fermage. Au contraire, dans l'hypothèse d'une possession inaliénable, vous convertissez toutes les richesses en biens de mainmorte, vous parquez chacun dans une cage étroite, vous empêchez toute réunion de forces éparses, c'est-àdire que vous posez une barrière infranchissable à tout progrès, à toute idée d'amélioration. D'autres publicistes, convaincus que l'inaliénabilité des capitaux et des héritages est la conséquence inévitable d'une doctrine basée sur l'égalité absolue, ont prié l'écrivain antipropriétaire de bien vouloir déterminer les limites précises decette inaliénabilité. La société ne pouvant subsister sans échanges (à moins que M. Proudhon ne prétende que chacun doive pourvoir seul à tous ses besoins, ce qui nous ramènerait au dernier degré de la misère), on lui a demandé comment il en-

1 Voy. le cLapitre VL

3 Sudre, Histoire du communisme, p. 42i.

tendait distinguer les capitaux inaliénables des produits échangeables. On a ajouté que régalité, entendue à sa manière, était incompatible avec toute épargne, toute accumulation de produits, tout accroissement de capital; qu'elle attaquait le travail dans sa source, en privant Thomme actif et intelligent de tout espoir d'améliorer son sort ; en d'autres termes, qu'elle ramènerait l'humanité à la misère et à la barbarie ^ Comment, ajouterons-nous à notre tour, conciliera-t-on l'égalité avec l'hérédité? Comment la liberté veillera-t-eUc au maintien de l'égalité entre les héritages? Comment les possesseurs seront-ils maintenus dans la paisible jouissance des fruits de leur travail? Comment tous ces problèmes épineux recevront-ils leur solution rationnelle et pacifique dans une société privée de gouvernement? Car il importe de ne pas oublier que M. Proudhon est anarchiste, et que l'absence de maître, de souverain, est à ses yeux une condition sine qua non du bonheur de l'humanité. Et cependant, si une seule de ces difficultés reste sans solution, le système doit être, de l'aveu de tous, rangé parmi les utopies les moins brillantes et les plus stériles. Or, à toutes ces demandes importunes, l'auteur des Contradictions économiques répond avec calme : « Tout ce qui est matière de législation et de politique est objet de science, non d'opinion ; la puissance législative n'appartient qu'à la raison, méthodiquement reconnue et démontrée... La science du gouvernement appartient de droit à l'une des sections de l'Académie des sciences, dont le secrétaire perpétuel devient nécessairement premier ministre, et puisque tout citoyen peut adresser un mémoire à l'Académie, tout citoyen est législateur... Pour assurer l'égalité entre les hommes, l'équilibre entre les nations, il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et le talent naturel des habitants..., dans des proportions si justes, si bien combinées qu'aucun lieu ne présente jamais ni excès ni défaut de population, de consommation et de produits. Là commence la science du droit public et du droit privé, la

1 Sudre, Histoire du communisme, p. ■421 et 422.

véritable économie politique. C'est aux jurisconsultes, dégagés désormais du faux 'principe de la propriété, de décrire les nouvelles lois et de pacifier le monde. La science et le génie ne leur manquent pas; le point d'appui leur est donné ^ »

Ainsi M. Proudhon, qui n'est cependant pas embarrassé pour peu de chose, nous renvoie aux jurisconsultes ! C'est le meilleur moyen qu'il put employer pour prouver que le problème, dans les termes oîi nous l'avons posé, était réellement insoluble.

II l'est en effet. C'est en vain que M. Proudhon déclare la guerre aux communistes et s'efforce de repousser toute solidarité avec leurs doctrines : bon gré, mal gré, la logique le conduit luimême à un véritable communisme d'État. L'égalité absolue des conditions, d'une part, et le droit de possession individuelle et héréditaire, de l'autre, ne peuvent être conçus en dehors d'un pouvoir souverain, académie ou gouvernement, peu importe le nom, chargé de maintenir l'équilibre en opérant périodiquement la répartition des immeubles et des instruments du travail. Enlevez ce pouvoir, introduisez Vanarchie que préconise 31. Proudhon, et vous n'apercevez plus que des idées incomplètes, dont l'une est exclusive de l'autre, et tout l'échafaudage, malgré les artifices de son constructeur, croule à l'instant. En prenant pour base l'égalité absolue, il est impossible de ne pas aboutir au communisme. M. Proudhon lui-même en fait indirectement l'aveu. « Si jamais homme a bien mérité du communisme, dit-il dans son Système des contradictions économiques , c'est assurément l'auteur du livre publié en 1840 sous ce titre : Qu'est-ce que la propriété ^? »

On le voit : si l'auteur des Contradictions écononiiques mérite de figurer parmi les adversaires de la société moderne, ce n'est pas à cause du système dont il revendique la paternité. Les incohérences, les contradictions et Timpuissance de sa doctrine sautent aux yeux. La puissance de M. Proudhon est une puissance de démolition. Habile et fort pour détruire et pour dissoudre, il se montre maladroit et faible aussitôt qu'il se mêle de déblayer

t Qu'est-ce que la propriété? p. Ui et suit. 2 T. II, p. 355.

le sol el de reconstruire, sur des bases nouvelles, les édifices qu'il a fait crouler sous ses coups II ne possède que le génie de la destruction. Au surplus, ce n'est pas seulement à la propriété individuelle que les coups de ce redoutable jouteur ont été funestes. Tous ses confrères en socialisme ont tour à tour éprouvé les effets de sa colère. Le phalanstère, le communisme et l'organisation du travail ont successivement servi de pâture à l'action dissolvante de sa dialectique. Aussi, chose étrange ! si le nom de M. Proudhon est devenu redoutable aux propriétaires, il est bien plus redouté encore dans le camp de leurs adversaires. « Ah! Proudhon, s'écriait naguère ^I. Pierre Leroux, ahî Proudhon, je vous ai quelquefois appelé, j'en conviens, l'enfant terrible du socialisme. Pourquoi le socialisme est-il obligé de vous dire aujourd'hui ce que César disait à Brutus qui venait de l'assassiner : Et tu quoque, fili mi M » Et pendant que le philosophe de la Triade poussait ces cris de douleur et de désespoir, M. V.Hennequin, appelant M. Proudhon un fléau de Dieu, disait aux lecteurs de la Démocratie pacifique : « 31. Proudhon... est un écrivain sans pareil, non pour affirmer, construire, organiser, mais pour nier, démolir et dissoudre; un agent de destruction, qui broie tout indifféremment; une meule sous laquelle doivent passer toutes les idées contemporaines... Il est utile que le socialisme aussi subisse l'épreuve de cette machine formidable qui ne fait pas le pain, mais qui l'écrase, car les idées sociales ont besoin d'être contrôlées ; il faut qu'elles sentent leurs côtés faibles el les fortifient, qu'elles s'arment contre une critique plus pénétrante que celle des défenseurs du vieux monde ; car elle part d'un homme qui n'est pas intéressé à le conserver... Il faut que les socialistes s'habituent à ses attaques les plus imprévues : c'est un exercice utile.... Si Proudhon est un fléau pour les socialistes, c'est itn fléau de Dieu. "Se le maudissons pas ; la Providence nous l'envoie pour notre bien ^ ! « Il nous serait facile de citer vingt exemples analogues ^.

1 République du 11 novembre 18-49.

2 Démocratie pacifique du 1-i novembre 1849.

3 M. Considérant, entre autres, a tracé le portrait suivant de son collègue h 'Assemblée constituante: o La puissance de Proudhon, et elle est grande, est tout

Quoi qu'il en soit, il n'est pas possible de concevoir comment, à la suite d'une lutte acharnée contre toutes les utopies socialistes, l'idée de supprimer la rente et le fermage ait pu se présenter à une intelligence aussi élevée que celle de M. Proudhon. Eh quoi ! je travaille, je suis prévoyant et sobre ; je conserve les richesses que d'autres dissipent dans la débauche ; peu à peu je me forme un capital que je puis soustraire à ma consommation personnelle; et quand enfin, à force de travail et de privations, j'ai atteint ce résultat, il faut que mon capital reste stérile dans mes mains, qu'il me devienne complètement inutile! II ne me sera pas permis de dire à l'un de mes concitoyens : « Vous êtes intelligent, actif, plein de forces, mais vous êtes privé d'un capital qui puisse vous permettre d'étendre le cercle de vos opérations : prenez cette somme, fruit de mon labeur et de mes épargnes ; je vous la confie, à la seule condition de me remettre annuellement, à titre d'intérêt, une faible part des bénéfices qu'elle vous aidera à réaliser? » Mais l'intelligence et le cœur de tout homme raisonnable se révolteraient à la fois contre l'absurdité d'une telle défense! Il en est de même pour le fermage. J'améliore mon patrimoine ; grâce à mon travail et à mes capitaux, mes terres sont devenues fertiles et me fournissent des produits supérieurs aux besoins de ma propre consommation. Eh bien ! encore une fois, dans le système de M. Proudhon, il ne me sera pas permis de dire au prolétaire des campagnes : « Prenez cette terre que j'ai fécondée par mes sueurs; elle vous fournira des produits abondants, elle saura récompenser vos efforts : je ne vous demande, en retour de la faveur que je vous accorde, que de me remettre, à titre de fermage, une partie des fruits du domaine que je vous abandonne ! » Et qu'on ne dise pas que les deux hypothèses que nous venons de poser constituent des cas exceptionnels. Le même langage peut être tenu par celui qui a acquis la terre à l'aide de ses épargnes, et même par celui qui l'a acquise par hérédité ; car, dans ce dernier cas, la loi lui a

entière dans ses négations. Il est l'homme de la logique pure, ce qui ne veut pas dire que sa logique soit toujours droite. Il est, en sus, la négation incarnée ou plutôt idéalisée. Il a tout nié, et, sous ses formes successives, il s'est cent fois nié et dévoré lui-même. » [Le Socialisme devant le vieux monde, p. i06 )

transmis tous les droits de son auteur '. Jamais, nous le répétons, les sophismes les plus adroits ne réussiront à pervertir les intelligences au point de leur faire envisager l'abolition de la rente et du fermage comme un acte conforme à Téquité, au droit naturel, à la justice, aux intérêts bien entendus de l'humanité. Cette abolition serait l'anéantissement du travail, le signal de la misère universelle. Les individus, désormais parqués dans leurs héritages égaux et chétifs, remueraient la terre et cultiveraient quelques végétaux. Ils élèveraient quelques animaux, afin de se nourrir de leur chair et de se vêtir de leurs dépouilles, comme les peuplades de quelques parties de l'Amérique, dispersées dans les forêts et descendues au dernier degré de la barbarie. Mais, bien certainement, ils n'iraient pas au delà. A quoi leur servirait Tactivilé incessante, le travail continu auquel on se livre aujourd'hui? Ils auraient beau accumuler les produits et accroître leurs richesses: ils n'en resteraient pas moins parqués dans leurs cellules. Adieu les merveilles de l'industrie et des arts, les prodiges de la civilisation, les droits de l'intelligence, la majesté du génie ! Vcgalité dans la barbarie, la liberté dans la misère, la fraternité dans la dégradation la plus abjecte, voilà le sort que le citoyen P. J. Proudhon prépare à l'humanité î

II est une autre observation qui ne doit pas être perdue de vue. Celui qui loue sa terre ou prête son capital pose en réalité le même acte que celui qui, moyennant une rétribution quelconque, prête à autrui le concours de ses bras. Le capital mobilier, la terre et les bras sont des instruments de travail, des forces productives mises au service de celui qui sert la rente, paye le fermage ou donne le salaire. Cela est tellement vrai que la législation romaine, si ingénieuse et si belle dans la matière des contrats, avait déjà compris le louage des choses et du travail dans un même titre. Un ancien jurisconsulte, Domat, a donné, sans le savoir, une véritable leçon d'économie politique à nos réformateurs modernes, quand il a dit en tête du titre du Louage : « Ce titre comprend le commerce que se font les hommes

1 Ce n'est pas ici le lieu d'examiner la question de l'hérédité; M. Proudhon admet, du reste, les droits de testament et de succession (voy. p. 41 ci-dessus).

en se communiquant l'usage des choses, ou de leur industrie, ou de leur travail, pour un certain prix. Celle convention est d'un usage très-nécessaire et très-fréquenl ; car^ comme il n'est pas possible que tous aient en p7'opre toutes les choses dont ils ont besoin, ni que chacun fasse jjar soi-même ce que Von ne petit avoir que par l'industrie et jmr le travail, et qu'il ne serait pas juste que l'usage des choses des autres ni celui de leur industrie et de lerir travail fût toujours gratuit, il a été nécessaire qu'on en fit comm.erce. Ainsi, celui qui a une maison qu'il n'habite pas en donne l'usage à un autre pour un loyer. Ainsi on loue des chevaux, des carrosses, des tapisseries et d'autres meubles. Ainsi on baille des héritages ou à ferme ou à labourage. Ainsi on fait commerce de l'industrie et du travail, ou à prix fait, ou à la journée, ou par d'autres marchés ^ » Ces lignes, que le jurisconsulte traça en d689, démontrent, sous une forme nouvelle, que le fermage et le travail présentent une corrélation intime.

Disons en terminant quelques mois delà w«Y/i!oc/edeM. Proudhon. Elle est assez curieuse pour mériter une mention spéciale.

Il affirme que la religion, la philosophie et l'économie sociale sont des sciences dont les phénomènes et les lois peuvent être déterminés avec autant de précision et de certitude que ceux des sciences exactes. Tout le secret consiste à trouver une bonne méthode d'investigation et de probation. Or, M. Proudhon se vante d'avoir fait celte découverte. « Lorsque je prêche l'égalité des fortunes, je n'avance pas une opinion plus ou moins probable, une utopie plus ou moins ingénieuse, une idée conçue dans mon cerveau par un travail de pure imagination; je pose une vérité absolue sur laquelle toute hésitation est impossible, toute formule de modestie superflue, toute expression de doute ridicule... Qui me l'assure? Ce sont les procédés logiques et métaphysiques dont je fais usage et dont la certitude m'est à priori démontrée ; c'est que je possède une méthode d'investigation et de probation infaillible, et que mes adversaires n'en ont pas; c'est qu'enfin, pour tout ce qui concerne la propriété et la justice, j'ai trouvé une formule qui rend raison de toutes les variations législatives

i Lois civiles, liv. I, lit. IV, p. 53, édition de i70o.

et donne la clef de tous les problèmes *. v Hélas! il en est de ceci comme de la fameuse définition de la propriété. La méthode de M. Proudlîon n'est autre chose que l'application à la science économique des idées de Kant et de Hegel sur la thèse, l'antithèse et la synthèse. La propriété est la thèse, la communauté est l'antithèse, et la liberté est la synthèse ; la liberté réclame l'égalité absolue, Tabolilion de la propriété et Van-arc/ne : voilà tout le secret -. D'ailleurs si la méthode est si efficace et si sûre; si, dans l'ordre économique, religieux et moral, il n'est rien qui soit placé au delà de l'atteinte de celui qui recherche successivement la thèse, Tantithèse et la synthèse de toutes les idées et de tous les principes, pourquoi M. Proudhon, arrivé au point culminant de son système, s'est-il borné à nous renvoyer aux jurisconsultes, c'est-à-dire aux auteurs de ces rubriques jjroprictaircs contre lesquelles il a tant fulminé? Comment surtout celte méthode infaillible a-t-elle conduit M. Proudhon à soutenir tour à tour le blanc et le noir, le pour et le contre, à tel point que les pages de ses livres forment la plus merveilleuse collection de thèses et d'antithèses qu'il soit possible d'imaginer ^?

Quoi qu'il en soit, M. Proudhon accorde une confiance illimitée à sa méthode. Il s'y livre avec joie, avec enthousiasme, avec délire. La dialectique m'enivre^ dit-il dans son dernier ouvrage;

1 Lettre à Blanqui.

2 Sudre, Histoire du communisme, p. 417.

3 Voici les ouvrages de M. Proudhon dans l'ordre de leur publication : 1. De la cdléhration du dimanche. Un vol. in-i2. — 2. Qu'est ce qve la propriété [i^r mémoire j? Un vol. in-12. — 3. Qu'est-ce que la propriété [i^ mémoire, Lettre à Blanqui, etc.)? Un vol. in-12. — 4. avertissement aux propriétaires [Lettre à Considérant . Un vol. in 12.— o. Pe la création deVordre dans l'humanité. \^n vol. in-12. — 6 Organisation du crédit et de la circulation, et solution du problème social. Un vol. in-12.- 7. Delà concurrence entre les chemins de fer et les voies na<igables. Un vol. in-12. — 8. Le droit au travail et le droit de propriété. Un vol. in-12. — 9. Rapport du citoyen Thiers, précédé de la proposition du citoyen Proudhon relative à l'impôt sur le revenu, etc. Brochure in-12. — 10. Syntème des contradictions économiques 2 vol. in-S" C'est l'œuvre capitale de l'auteur. — 11. Solution du problème social. Cetouvrage formera 2 vol. in- 8°. Deux livraisons sont en vente. — 12. Résumé de la question sociale (banque d'échange) Un \ol. in-12. — 13. Banque du peuple, suivie du rapport des délégués du Luxembourg. Brochure in-12. — H. Idées révolutionnaires les malthusiens, la réaction, le programme révolutionnaire, etc.). Un vol. in-12. — 13. Les Confessions d'un révolutionnaire. Un vol, in-lî.

im certain fanatisme, partictilier aux logiciens, m'est monté au cerveau. Il se croit de bonne foi le seul dialecticien sérieux, et, qui plus est, le seul homme raisonnable de France. Son orgueil égale son audace. Il n'a pas craint de proclamer lui-même son immortalité littéraire, en plaçant sur le titre de son dernier ouvrage cette épigraphe prétentieuse : Levabo ad cœlum manum meam, et dicam : Vivo ego in œternum{Deutéronome, XXXII, 40). Il est vrai que le lendemain M. Pierre Leroux, remplissant à l'égard de son cher Proudhon l'office de l'esclave attaché aux pas du triomphateur romain, s'est empressé de lui dire que son immortalité ressemblerait à celle d'Érostrate.

L'orgueil de M. Proudhon, il faut bien en convenir, s'explique dans une certaine mesure. Homme de génie, il sent sa force et s'en vante. Homme de travail et de science profonde, à une époque où l'ignorance et le demi-savoir ne se rencontrent que trop souvent dans les régions élevées de la société, il éprouve et manifeste un profond dédain pour la génération qui préside aux destinées de sa patrie. Là est la source première de cet orgueil de Titan qui dépasse aujourd'hui toutes les bornes, et qui, après avoir jeté le gant aux institutions et aux hommes, a osé se tourner contre Dieu ! Quel sujet de réflexions amères ! Quel bonheur pour la France et le monde si un tel homme, au lieu de se dévouer à une œuvre de destruction et d'anarchie, eût consacré la puissance de son génie au soutien de l'ordre et des saines doctrines, à la défense de la civilisation menacée des atteintes d'une barbarie nouvelle! Malheureusement depuis dix ans le concours de M. Proudhon est acquis à toute tentative de bouleversement, à toute entreprise de désordre et d'anarchie. Déjà en 1840, dans son premier mémoire sur la propriété, il s'écriait : Je ne cesserai de poursuivre la vérité à travers les ruines et les décombres... J'en ai fait le serment, je serai fidèle à mo7i œuvre de démolition. Il a tenu parole.

Page 1