VII. L'Etat Socialiste
C'est Herbert Spencer, un philosophe savant et célèbre, mais nullement socialiste, qui a dit, en son Introduction à la science sociale, que l'avenir gardait en réserve des formes sociales supérieures aux conceptions des plus intrépides utopistes. Ce nous est un avertissement de ne pas quitter le terrain solide des faits observables et des probabilités tangibles.
Pour plus de prudence, nous nous abriterons souvent derrière les coreligionnaires que nous rencontrerons sur la route.
En attendant l'Union, européenne et américaine d'abord, planétaire ensuite, des peuples, tous les penseurs progressistes s'accordent pour voir dans les Etats socialistes du proche avenir des républiques fédérées, qui ne seront respectivement elles-
mêmes qu'une étroite fédération des communes agrandies et transformées politiquement et socialement.
S'il n'est pas exact, quoi qu'ait prétendu le plus économiste des historiens modernes, que « les grandes réformes ont plutôt consisté à défaire quelque chose de vieux qu'à faire quelque chose de nouveau »(i), il n'en est pas moins vrai que le simple énoncé des principales nuisances auxquelles il mettra fin donnerait déjà de l'Etat socialiste une idée fort avantageuse. En tête de ces nuisances, que le socialisme condamne et détruira, il convient de noter :
La guerre, qui favorise toutes les servitudes, prolonge la servitude monarchique, ruine et ensauvagit les peuples ;
Les antagonismes économiques, générateurs de monopoles, d'inique exploitation de l'homme par l'homme, de tous les abaissements, de toutes les douleurs du paupérisme ;
L'ignorance, ce puissant agent d'asservissement, cette meurtrière étouffeuse des forces intellectuelles et des forces morales, comme l'a très bien vu Auguste Blanqui (2) ; en un mot, ce plus grand obstacle à l'harmonie des volontés, des âmes et des activités.
On ne détruit valablement et durablement que ce qu'on remplace, selon la forte parole du grand politique révolutionnaire Danton ; ces trois fléaux supprimés, cela signifie, au sens positif, leur remplacement par trois réalisations bienfaisantes, et, en l'espèce, on est amené à conclure à la substitution :
i° De l'état de guerre par la paix internationale et la fédération des peuples;
20 Des antagonismes économiques par l'organisation solidariste de la production et de la répartition des richesses ;
3° De l'ignorance par l'universalisation du savoir et de la culture morale.
En analysant cette donnée et en la suivant dans ses développements logiques, nous trouvons tout d'abord qu'au-dessus des Conseils des communes sociales, qu'au-dessus des Parlements
(1) Buckle : Histoire de la civilisation en Angleterre,
(2) Auguste Blanqui : Critique sociale.
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économiques et politiques des Etats, planera le Grand Conseil ampbyctio unique des nations fédérées. De ce conseil les attributions seront fort étendues, car elles comprendront :
L'arbitrage entre les Etals;
La législation internationale du travail ;
La colonisation scientifique, progressive et civilisatrice ;
Les grands voyages scientifiques ;
Les observations météorologiques, dans le but d'arriver à l'amélioration des climatures ;
La statistique du Globe ;
Les encouragements aux inventions et découvertes d'utilité internationale ;
L'unification des poids, mesures et monnaies ;
L'initiation pacifique, bienfaisante et graduelle des peuples moins avancés aux bienfaits de la civilisation socialiste ;
La direction des armées industrielles de volontaires, levées pour les grands travaux de fertilisation, d'amélioration, d'embellissement de la Tlanète ( i ) ;
L'initiative des mesures générales de préservation, de réparation, d' amélioration que les circonstances exigeront.
En d'autres termes, arrangement et développement des choses pour que l'homme soit heureux dans la paix, la justice et la bonté ; pour qu '« ayant pris possession de la Terre, il n'y soit nulle part un étranger » (2).
N'allez pas crier utopie. Nous avons le savoir et \' activité ; ce qui nous manque, c'est la doctrine et la bonne volonté . Dans les Fédérations européenne, américaine, planétaire de l'avenir, ces quatre forces seront unies, et elles seront à ce point puissantes pour le bien qu'elles adouciront, au profit de tous les êtres, la cruelle nature des choses et qu'elles doteront ainsi la terre embellie d'une parure humaine aux splendides intellectualités, aux actives bontés, aux vivifiantes justices, aux viriles félicités.
(1) Complément des grandes voies de communication, canalisation des fleuves et rivières, percement des isthmes, tunnels, dessèchements des marais, irrigation, assainissements, assolement des terres, reboisement des montagnes, construction des ports, édification des villes, etc., etc.
(2) De Riedmatten : Préface de la Théorie générale dp l'Etat, par Bluntschli.
Mais détournons nos regards de ces attirantes perspectives terrestres ; nous ne nous sommes pas encore colleté avec les difficultés économiques, grand cheval de bataille des champions de l'exploitation capitaliste.
Votre ordonnation collectiviste, nous disent-ils, c'est la fin de la liberté du travail, c'est la servitude généralisée.
Pharisiens du libéralisme bourgeois, avant de parler de liberté, passez-vous, comme le grand prophète hébreu, un charbon ardent sur les lèvres.
Vous osez vous recommander de la liberté, quand les huit dixièmes de l'Humanité sont astreints de l'aube à la nuit, à d'épuisantes journées qui durent parfois jusqu'à des quatorze, seize et dix-huit heures d'un travail, qui, durement commandé, leur donne à peine le pain du jour et ne les garantit jamais de la faim du lendemain et d'une vieillesse abandonnée !
Economistes sans entrailles, vous aurez la flétrissure de l'impartiale histoire, pour avoir osé donner le beau nom de liberté du travail à la monstrueuse, à la torturante, à la dépressive, à la mortifère systématisation capitaliste de l'exploitation de l'homme par l'homme, exploitation qui n'a pas même épargné la femme et l'enfant.
Qu'oppose le socialisme à cette abomination?
Dans sa suggestive brochure sur les buts généraux du socialisme contemporain, Schœffle (qui depuis est revenu au conservatisme apeuré) a ainsi esquissé l'entrée en ligne de YEtat socialiste :
« Expropriation, par rachat, des grandes compagnies, puis des grandes entreprises capitalistes. L'Etat, propriétaire général, créditeur, statisticien, régulateur, contrôleur, mais non entrepreneur direct du travail.
« Crédit assuré à toutes les associations ouvrières pour la possession (non la propriété) de la matière et des instruments de travail. La socialisation des forces productives avec tout ce qu'elle comporte (travail agricole et industriel), l'organisation des services publics accomplie pacifiquement et graduellement par la transformation du droit de propriété monopolisé en une somme équivalente de titres et de consommation, qui ne seraient
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que cela, les capitaux productifs n'étant plus à vendre, pas plus que ne le sont, en ce moment, les routes ou les ponts.
« Comme corollaire, la monnaie publique remplacée par des bons de travail ayant caractère de titres de consommation. La dette publique également transformée en titres de consommation et progressivement abolie (i). »
Dans ce système — et c'est par là que le collectivisme moderne diffère de l'ancien communisme qui mettait tout en commun, travail et produits — l'outillage seul est commun, les produits sont répartis conformément à la justice, et la consommation est libre.
Expliquons :
L'avoir humain a deux sources, la Nature et le Travail.
Par Nature, nous entendons toute la matière première du Globe et ses forces naturelles.
Par Travail, nous entendons l'action de l'homme pour connaître et s'approprier cette matière et ses forces.
Nous croyons, avec d'éminents économistes et des socialistes autorisés, que Y avoir humain se divise :
i° En Capital ou somme des valeurs de production (2) ; 20 En Richesses ou somme des valeurs de provision, de consommation et d'agrément.
Par l'étude des phénomènes de la production, nous n'avons pas de peine à trouver que, dans les conditions économiques présentes et surtout futures, le travail, pour être suffisamment productif, doit se servir des forces dites économiques, comme l'association et la division du travail, les machines, etc. Ceci nécessite et nécessitera de plus en plus de grandes améliorations de capital et de travailleurs ; le travail individuel est de plus remplacé par le travail collectif.
Le capital aussi doit devenir collectif. Quelques-uns proposent l'appropriation corporative ; ce ne serait que substituer au
(1) Schaeffle : Quintessence du Socialisme, traduction française par B. Malon.
(2) Sous la dénomination de capital, nous comprenons aussi les forces productives sociales, ou ensemble des découvertes, des inventions et des applications dont les gènerations successives ont doté l'humanité.
régime de la concurrence individualiste qui nous écrase, un régime de concurrence qui ferait aussi du travail une bataille, où les fortes corporations réduiraient les faibles aux privations et à la subordination.
Il est plus rationnel et plus simple de reconnaître que tout ce qui est capital est propriété collective, c'est-à-dire inaliénable entre les mains soit de la Commune, soit de l'État et ne peut qu'être confié aux associations productives des travailleurs, moyennant certaines redevances et certaines garanties, sauvegardant les intérêts et les droits de la communauté.
En ce qui touche les richesses, comme il n'y a aucun inconvénient pour la société à ce que chacun de ses membres jouisse à sa manière de la part de valeur qui lui est attribuée par son travail (attendu que, dans l'organisation collectiviste, chacun sera assuré d'une instruction intégrale et professionnelle, d'un travail attrayant et très productif et, s'il est impropre au travail, d'un entretien suffisant), nous croyons que les richesses peuvent et doivent être possédées individuellement, en sûre garantie de la liberté de la volonté et de l'action personnelle. Il ne faut pas oublier que les richesses telles que nous les entendons, n'étant pas productives, leur accumulation ne saurait nuire à la communauté. Tel collectionnerait des livres, tel des tableaux, tel des objets rares ; en cela, il suivrait ses inclinations et ne nuirait à personne.
Dans ce système :
Par la collectivité du capital et l'association dans le travail la solidarité humaine est assurée.
Par la possession individuelle des valeurs (par ceux qui les ont produites, la part des charges sociales étant prélevées) l'indépendance est garantie.
Et tel est notre idéal qui sera réalité un jour.
Socialistes, l'avenir est à nous ; ne nous endormons pas au dernier moment. Et après nous être entendus sur une large doctrine commune, enveloppant dans son tissu élastique les aspirations morales de l'élite humaine, en même temps que les revendications politiques et économiques des opprimés et des exploités, regardons bien en face pour gravir degré par degré