L ETAT SOCIALISTE
l'étroit et âpre sentier des moyens. Gardons-nous surtout des folies sectaires qui nous ont fait tant de mal. Les sociétés se transforment lentement,, rationnellement, avec du temps, de l'intelligence et de la bonne volonté ; elles ne peuvent se retourner comme un gant, ainsi que le croient quelques naïfs et que le disent, en se faisant illusion à eux-mêmes, quelques violents.
Mais, d'autre part, il est bien certain que l'ancien système est à bout et que nul n'a le droit de se désintéresser, quand tant de blessés saignent, quand tant de souffrants gémissent.
Par amour ou par force : par une série de réformes, si la bourgeoisie éclairée comprend son devoir ; par la révolution violente, si le peuple, encore une fois trahi, doit se lever seul et exaspéré contre le vieil ordre ; pacifiquement ou violemment, en un mot, ceci doit être changé et le sera, au nom de la justice et de l'humanité.
Pacifiquement ou violemment, avons-nous dit. Mais combien nous préférerions la solution pacifique ! Nous croyons que grâce au déblaiement révolutionnaire déjà effectué depuis 1789, l'issue pourrait être pacifique ; mais cela entre peu dans les précédents de l'histoire. Tout a été conquis de haute lutte, le plus souvent par une suite d'insurrections vaincues, quelquefois par une révolution triomphante. Les écrivains du socialisme révolutionnaire ne sont pas seuls à le rappeler. Voici un philosophe socialiste, homme de paix et de modération, Charles Fauvety, un des plus éloquents théoriciens de la solidarité universelle, qui a dit, lui aussi :
« Lisez l'histoire et dites-moi s'il est une seule idée vraie, « féconde, organique, qui, introduite dans un milieu social quel- « conque, n'ait laissé à sa suite un sillon sanglant? Ne voyez- « vous pas qu'elle a dû coûter d'autant plus de sang et de lar- « mes qu'elle était plus sociale, plus humaine, plus compré- « hensive, c'est-à-dire qu'elle embrassait des rapports plus nom- « breux, plus complexes, et qu'elle devait atteindre une plus « grande somme d'intérêts ! » (Socialisme et ^Positivisme, par Ch. Fauvety, Paris, 1872).
En l'état de choses, les insurrections socialistes vaincues auront-elles pour couronnement une révolution sociale violente ou une graduelle et pacifique transformation sociale ?
Aux classes dirigeantes d'Europe et d'Amérique Vardua sentenza . . .
Elles seules auront la responsabilité des révolutions. Les socialistes sont d'abord venus, le chapeau à la main, dans la première moitié du siècle, demander aux privilégiés du jour un peu plus de bien-être et d'instruction pour les pauvres gens. On s'est moqué d'eux, et quand ils insistaient trop on a ajouté la prison à la dérision et à l'insulte.
Puis lorsque c'est le prolétariat industriel, ce premier né des revendications contemporaines, qui a demandé justice, on a réprimé et massacré .
Mais voilà que, calomnié par les savants officiels et foudroyé par les canons de l'ordre, le socialisme est ressuscité, lui aussi, d'entre les morts. Plus vivant, plus puissant que jamais, il est revenu. Comme le sphynx antique, il est là, debout, inévitable, invincible, avec son état-major d'écrivains et d'orateurs, d'hommes d'Etat, d'organisateurs, de propagandistes, avec son immense armée de prolétaires. Il dit à la société actuelle : « Dans ta forme présente tu es incapable de régir dignement les grands intérêts de l'humanité. Tu es dévorée par le ver rongeur de l'individualisme ; tu n'as ni philosophie commune, ni pactes politiques équitables, ni justice économique. Tu ne sais employer la science que t'ont léguée les générations qu'à des œuvres de mort et tu vis sauvagement, honteusement sous le droit brigand du plus fort. C'est le fer homicide et non la volonté des peuples qui délimite les frontières.
« Tu es riche de toutes les accumulations passées et de la productivité d'un outillage inappréciable. Que fais-tu de tant de richesses ? Tu les donnes à quelques parasites qui gaspillent les ressources communes et crèvent de pléthore sous le poids d'un luxe scandaleux. Que dis-je? Tu tolères des milliardaires, pendant que des millions et des millions de tes enfants, tremblant de froid, tombant de faim et gémissant de douleur, crient vers toi du fond de leur misère et te demandent vainement de pouvoir vivre en travaillant.
« N'ayant pas le respect de l'Humanité, tu n'as pas le respect de la Nature ; tu livres le Globe à la stupide et malfaisante rapacité de propriétaires qui le détériorent, le stérilisent et boulever-