CARACTÈRE ET LIMITATIONS
conscient de sa force et de ses intérêts de classe, à la conquête du pouvoir politique et d'une nouvelle organisation économique. « Dans cette situation, le devoir des prolétaires militants et des socialistes, qui sont les uns et les autres à l'avant-garde de la grande armée des salariés, est tout tracé : faire appel à l'intérêt matériel immédiat, aux colères des exploités, aux antagonismes des situations, puis s'organiser en partis de classes, en partis ouvriers socialistes distincts, d'abord pour le combat au jour le jour contre l'exploitation capitaliste ; ensuite pour la conquête des pouvoirs publics, soit graduelle, par une série de réformes imposées, soit violente, par une révolution victorieuse.»
Telles sont les données générales du matérialisme économique de Marx qui constituent une puissante, toutefois incomplète, structure historique. Nous avons dit «incomplète» parce qu'en effet les racines du socialisme plongent dans toutes les douleurs humaines, dans tous les progrès intellectuels et moraux (i), dans toutes les maturations de l'histoire ; le conflit est donc moins déterminé et plus large que ne l'admettent les partisans exclusifs de la lutte des classes. Le prolétariat industriel n'est pas toute l'armée socialiste ; celle-ci est composée logiquement de tous les souffrants, de tous les militants, de tous les espérants. Si la conquête des pouvoirs publics en premier lieu et de la justice économique ensuite sont les plus immédiates promesses du socialisme, elles n'en sont pas les seules. Il n'est pas vrai non plus que l'intérêt individuel ou même l'intérêt de classe, aussi magnifiquement idéalisé qu'il ait pu l'être par Lassalle (2), soit un motif suffisant pour pousser les masses à l'assaut des vieilles oppressions, des vieilles iniquités (3).
(1) Guillaume De Greeff : Introduction à la Sociologie, Bruxelles-Paris 1887.
(2) Ferdinand Lassalle : Le Programme des Travailleurs.
(3( « L'intérêt de classe, seul invoqué par le socialisme de Marx, repose sur un fait social, mais relatif, et qu'on ne saurait transporter rigoureusement du domaine de la théorie dans celui des faits où il est subordonné, chez les individus, à une foule de circonstances secondaires capables de le neutraliser. La solidarité économique, à laquelle on ne donne pas d'autre base, vient se heurter dans la vie ouvrière, à des rapports plus directs, d'un intérêt plus immédiat que l'ouvrier ne saurait sacrifier à l'intérêt de sa classe, s'il n'est pas mû par un mobile supérieur de devoir que le marxisme méprise
Précisons bien pour que la discussion ne puisse dévier sur ce point capital et pour prévenir peut-être une calomnie.
Le socialisme est d'abord la revendication prolétarienne du temps présent. Mener à bien cette partie de la tâche sociale contemporaine est pour ses champions le plus urgent, le plus impérieux des devoirs. En ces sombres jours de servitude économique et de misère croissante, qui pourrait être sourd à la grande plainte de ceux qui peinent dans les enfers du salariat et de ceux, toujours plus nombreux, que le capitalisme repousse même de ses bagnes et jette, pour y mourir de la faim et du froid, dans le sombre gouffre de l'abandon complet et du dénuement absolu ? (1).
Oui, le premier devoir de la société est de mettre fin à cet abominable état de choses, en vertu duquel on voit des foules affamées et déguenillées, se désespérant devant les amoncellements de richesses produites par elles et accumulées par des oisifs, au nom d'une chose morte (le capital) qui dévore des êtres vivants (les travailleurs).
...La faim, c'est le crime public,
C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres ;
En conséquence, le premier objectif du socialisme est de donner satisfaction aux revendications justicières des prolétariats,
en théorie, parce que ce mobile ne puise pas exclusivement, comme le prétendent les marxistes, sa source dans « l'intérêt du ventre » .
« Le dévouement, l'esprit d'abnégation et de sacrifice, les hautes vertus morales, facteurs indéniables du progrès humain que le socialisme est appelé à faire entrer dans un cycle nouveau, telle est donc la lacune du socialisme marxiste contemporain.» (Gustave Rouanet : Le Matérialisme économique de Marx, Revue Socialiste. 15 décembre 1887.)
(1) Les conservateurs éclairés eux-mêmes reconnaissent l'urgente nécessité, au nom de la justice, au nom du salut social, d'une transformation économique immédiate. En exemple, cette citation de l'auteur, très anti-collectiviste à ses heures, de la Philosophie de la liberté :
« La prolongation du régime actuel est impossible. Pour s'en convaincre, il suffit de mettre en présence quelques-uns des éléments qui le constituent : les produits du travail dévolus exclusivement à l'entrepreneur capitaliste, l'immense majorité des ouvriers dépourvus de toute garantie d'existence, de toute sécurité pour l'avenir, vivant au jour le jour d'un salaire juste suffisant pour ne pas mourir de faim ; puis, en face de ce contraste économique, le suffrage universel chargé d'en assurer l'observation, enfin le salariat condamné dans la conscience des salariés, et la guerre sociale en permanence », (Charles Secrétan : La Civilisation et la Croyance .)