‹ Le socialisme intégralChapitre 21 sur 108 · II. L'Etat mental contemporain et ses perspectives · texte numérisé non relu

II. L'Etat mental contemporain et ses perspectives

Nous pataugeons ainsi dans la situation présente qu'un philosophe anglais a peinte d'un seul coup de pinceau d'une étrange puissance : « Un monde détraqué, ballotté et penchant comme le vieux monde romain, quand la mesure des iniquités fut comblée ; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de toute part et, dans ce furieux chaos de clartés blafardes, toutes les étoiles du ciel effacées. A peine une faible lumière qu'un œil humain puisse maintenant apercevoir ; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur

(1) Voir notre {Morale sociale, Paris, 1886.

les plus hauts sommets, ont épaissi les ténèbres. Deux feuxfollets, qui ça et là tournent, ont pris la place des astres. Sur la lande sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires ; puis rien que les ténèbres avec les phosphorescences de la philanthropie — ce vain météore. »

Il n'en pouvait être autrement, Les réalites politiques et économiques ont, dans les consciences, leurs effets moraux ou immoraux, selon le cas. Le reflet de l'oppression et de l'exploitation de l'homme par l'homme généralisées au point de justifier le mot deByron : « Le monde est une caverne de voleurs ». Un tel état social est essentiellement immoral, en ce qu'il a pour dominante la soif d'acquérir et de jouir aux dépens d'autrui. Cela n'a n'a pas échappé à des psychologues nullement socialistes : « L'extrême passion de la richesse, dit le célèbre aliéniste Maudsley, alors qu'elle absorbe toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence morale et intellectuelle, et la descendance de l'homme qui a beaucoup travaillé à s'enrichir est, presque toujours, dégénérée physiquement et moralement, égoïste, sans probité et instinctivement fourbe (i). »

Ainsi pour les plus mauvais ; presque tous sont d'ailleurs atteints, car combien sont peu nombreux ceux qui disent avec le poète de la Justice :

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle. Nous souffrons chaque jour la peine universelle.

La situation commande : les nécessités de la lutte, les incertitudes de la vie développent la peur de manquer, conseillère de tous les égoïsmes, et un moi féroce qui rend l'homme agressivement avide et lui ôte tout respect des droits d'autrui. « Une sourde irritation, qui parfois n'apparaît que sous la forme d'un vague et inquiet mécontentement, entretient chaque homme dans un état fiévreux, et donne à la lutte pour l'existence dans la société moderne des formes sauvages et infernales qu'elle n'avait pas aux époques antérieures. Cette lutte n'est plus une rencon-

(i) Maudsley: De la responsabilité dans les maladies mentales.

tre d'adversaires, polis, qui se saluent avant de tirer l'épée, comme les Français et les Anglais avant la bataille de Fontenoy, mais l'horrible mêlée d'égorgeurs ivres de sang et de vin, frappant bestialement sans pitié ». (1)

Sur les marchés du travail, comme sur les marchés du commerce, les scrupules de l'humanité sont méconnus ; il ne s'agit que de gagner au détriment d'autrui. Cela s'appelle habileté. Qu'importe ensuite que l'âpre struggleforlifer, qui s'enrichit de toute main, ait quelques vertus d'abstinence, de sobriété ou de chasteté, soit (comme prêche le faux bonhomme Franklin) en vue de s'éviter des dépenses et des ennuis, soit pour se réserver sa part du paradis chrétien ou musulman ; il n'en est pas moins l'bomo bomini lupus de Hobbes, c'est-à-dire immoral et antisocial au premier chef. Inutile d'ajouter que l'application étendue de ces principes ne peut produire que désordre, abus et ruines de choses et d'idées, et c'est ce qui a lieu, toute l'éthique bourgeoise étant contenue dans ces paroles fustigeantes d'un philosophe socialiste allemand : « Accumuler à la hâte des moyens de jouissance, pour les employer en majeure partie, non à la jouissance mais à l'agrandissement de la fortune déjà acquise, voilà le trait caractéristique de notre époque » (2).

En une telle situation, c'est en vain que l'esprit humain, armé de science et d'une sensibilité accrue, veut marcher en avant pour la vérité, pour la justice ; le passé jette devant lui le formidable bloc de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la haine entre nations, de tous les vestiges de l'esclavage familial, politique, économique. .., et l'esprit vaincu s'arrête dans l'impasse que seule pourra trouer la révolution sociale, devenue une nécessité humaine à ce moment de l'histoire.

En attendant, et tel est bien l'état actuel, on étouffe dans cette nuit, sur ces ruines, tous s'y démoralisent, tous y souffrent, les antagonismes y deviennent toujours plus âpres, les iniquités toujours plus intolérables, étant plus vivement ressenties. Chacun y est mécontent de soi et des autres (3).

(1) Max Nordau: Les Mensonges conventionnels.

(2) Lange : Histoire du Matérialisme.

(}) « La situation actuelle a un nom: Fin de cycle. Au-delà de la crise cataclysmique,

« Ceux même qu'on appelle les heureux du monde, sont

« pris de je ne sais quelle tristesse atteints au cœur d'un

mal mystérieux (i). »

Le « mal mystérieux », c'est le sentiment de leur inutilité; que dis-je, la vague conscience de l'immoralité de leur situation, basée sur l'opposition de leur intérêt personnel (tel qu'il est compris dans la société bourgeoise) avec les grands intérêts de l'humanité laborieuse qui, elle, dans ses meilleurs représentants, travaille, combat et peine noblement pour qu'il y ait de la fraternité, de l'excellence morale, du bonheur pour tous dans les cités de l'avenir.

Elle ne désespère pas, cette élite active et militante, elle sait que le travail et la lutte sont le père et la mère des civilisations supérieures. Aussi, pendant que la minorité oisive, jouisseuse et ennuyée, s'endort sceptique et triste, sous le mancenillier de la décadence (2), elle conquiert l'avenir, car, enseignent les philosophes, le succès de toute pensée, dépend du parti que prend la vile multitude. « C'est la vile multitude qui, dans les pays aujourd'hui protestants, a imposé le protestantisme. C'est la vile multitude qui, à rencontre des puissants et des sages du sénat et du prétoire, a fait le monde chrétien. C'est elle encore qui, devenue complètement socialiste, formera comme toujours ses chefs à son image. Pour savoir ce qui doit arriver, pour juger de

sachons voir la transformation qui s'annonce et dont les éléments fermentent au-dessus de ces troubles conflits et de toute cette décomposition sociale.

« Un grand destin s'achève, un grand destin commence », dirons-nous, adaptant un magnifique vers de Corneille. Pendant que tout s'effondre, religions, empires, traditions, formes sociales vieillies le socialisme s'affirme et grandit.

La civilisation chrétienne n'est plus qu'un souvenir, elle rejoint dans la fosse commune de l'histoire la civilisation gréco-romaine qu'elle avait remplacée ; la civilisation bourgeoise, qui n'est que la codification de l'égoïsme et le champ clos des capacités individuelles, est visiblement mort-née. Surgie d'hier, dans la magnifique aurore de la Révolution française, elle devrait être à son âge d'or ; elle est déjà maudite et décadente, semblable à ces perversités précoces d'enfants vicieux qui ne peuvent pas même arriver à l'adolescence. Il faut une autre civilisation pour que l'humanité grandisse. (B. Malon : Fin d'année, Revue socialiste du 15 décembre 1888 .)

(\) Georges Renard : La France contemporaine.

(2) « Les propos stéréotypés de ces enrichis me rappellent une pensée du comte de Cavour : Les puissants et les riches sont dépourvus d'une moitié des idées et des sentiments du genre humain. 11 leur manque la meilleure moitié.» (Giovanni Bovio : la France).

l'efficacité réelle des mesures, il faut voir ce qui se passe, non pas dans les hautes régions, mais dans les basses. Depuis longtemps on n'est occupé qu'à réglementer tant bien que mal la situation que les basses ont créée. Les basses régions ont inauguré la grande Révolution de 89 ; les hautes ont eu fort à faire pour comprendre et accepter. En 1830, nouveau thème donné par les basses, et les hautes étaient encore à méditer là-dessus quand, une plus efficace élaboration s'étant opérée dans les basses, une nouvelle révolution éclate. Voilà maintenant les hautes qui n'ont plus d'autre affaire, Ainsi tout se décide en bas (1) »

La nécessité d'une réforme socialiste s'affirmera plus urgente encore, si on descend sur le terrain politique.

a ... La démolition graduelle de toutes les maximes sociales et en même temps l'amoindrissement continu de l'action politique, tendant de plus en plus, chez les divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique à la domination spontanée du charlatanisme et de la médiocrité.

« L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus vulgaire, à celle qui, dépourvue de toute destination vraiment politique, recherche ses vues générales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus souvent, une ignoble avidité et quelfois, dans les cas les moins défavorables, un besoin puéril de commandement (2). »

Très malheureusement, il n'y a rien à retrancher à cette forte critique des politiciens par le fondateur du positivisme ; les fruits

(1) E. Littré : Conservation, Révolution, Positivisme, 1850,

(2) Auguste Comte: Système de philosophie positive.

LE SOCIALISME INTEGRAL 6l

amers de l'arbre épineux sont là. Abstraction faite des petitesses, des misères, du peu de bonne foi de la politique exclusiviste des partis dans chaque nation respective, que voyons-nous au point de vue général?

Nulle idée d'une politique planétaire ayant pour but, selon le vœu d'un homme politique français (i), défaire converger toutes les sciences, tous les efforts vers la découverte et l'application des procédés à mettre en usage pour améliorer l'homme et rendre son état social aussi parfait que possible.

Nulle compréhension d'une Europe initiatrice, libératrice et civilisatrice. Est-ce qu'il y a une Europe, sur ce continent découpé par le sabre en compartiments inégaux, aux bordures hérissées de fer? On objectera, pour justifier le droit des nationalités, aux âges historiques, aux degrés différents de développement ; raisons pitoyables. Est-ce qu'un conseil amphictyonique européen gênerait les manifestations éthologiques des nations fédérées ?

Quant au Droit, il s'agit bien de cela dans le siècle des Moltke et des Bismarck. Demandez aux Polonais, aux Irlandais, aux Alsaciens-Lorrains, aux Schleswig-Holsteinois, aux Triestins, aux Trentinois, aux Cretois, aux Arméniens, si c'est le Droit ou la Force qui parque les peuples î

Comme toujours en pareille circonstance, l'Europe, morcelée par l'épée, applique aussi, hors de chez elle, son droit brigand du plus fort contre les peuples et peuplades dont elle devrait être la bienfaitrice et l'éducatrice. Sous prétexte d'expansion coloniale, elle opprime, asservit et pille trois continents: Asie, Afrique, Australie (2).

(1) De Lanessan : Le Transformisme.

(2) L'Amérique avec ses immigrés européens, notamment anglo-saxons, se charge de la besogne chez elle, par la destruction systématique des derniers autochtones et la mise au pillage de leurs terres. Il faut dire en plus que n'était la progagande socialiste irlando-franco-allemande, qui prépare aussi là-bas les transformations sociales pacificatrices et justicières, l'entreprenant et féroce égoïsme yankee, devenu le maître du monde, grâce au monarchisme déprimant et au militarisme insensé qui divisent et affaiblissent les principales nations de l'Europe, préparerait de tristes surprises à la civilisation qu'il ferait rétrograder en tuant le sentiment social, seule lumière qu'il nous reste (et combien faible !) en ces jours sombres et si chargés de contradictions et de menaces.

Pourtant il y a dans la politique contemporaine quelque chose de plus monstrueux, de plus affligeant encore ; le péril croissant d'une guerre d'extermination entre les civilisés du vieux monde.

L'avenir refusera de le croire ; ces nations justement fières de leur science, de leurs arts, de leurs richesses, n'ont garde de se fédérer pour assurer la paix, pour répandre la justice dans le monde, après l'avoir instaurée chez elles, pour se donner en exemple à l'humanité dont elles sont l'avant-garde. Au lieu de faire cela, elles se barricadent derrière leur vaniteux particularisme, s'arment épouvantablement les unes contre les autres, prêtes, — au premier signal que donnera un empereur à l'âme inquiète, un ministre nerveux ou un parlement d'incapables, — à déchaîner une tempête guerrière qui emportera des millions d'hommes et fera oublier, par une plus que mongolique destruction, les traînées de sang que les Alexandre, les César, les Omar, les Gengis-Kan, les Tamerlan, les Charles-Quint, les Napoléon, ont laissées dans l'histoire (i).

Une légende antique bien touchante rapporte qu'un jour, du haut de l'Olympe, Zeus, pris de pitié pour les peuples qu'opprimaient et pressuraient les rois et leurs soutenants de la caste guerrière, suscita la guerre de Troie pour que ces héros trop coûteux à entretenir et « fardeau inutile de la terre » comme dit le vieil Homère, s'entretuassent bravement sur les bords du Scamandre et délivrassent ainsi les peuples de leurs exigences et de leur tyrannie.

Le fougueux Pierre l'Ermite, parcourant la France, pour prêcher la guerre sainte et pousser à Jérusalem des hordes innombrables de seigneurs cruels, avides et pillards, qui pour les trois quarts y trouvèrent la mort, fut certainement, sans le vouloir, un des bienfaiteurs de l'humanité.

En effet la naissante civilisation occidentale aurait peut-être péri, si les Turcs et les maladies pestilentielles n'avaient fauché par myriades les aventureux et rapaces féodaux, pour qui le

(i) Bien entendu, nous faisons la différence entre les républiques menacées qui doivent armer pour se défendre et les monarchies provocatrices ; entre un peuple libre qui veille et les chancelleries scélérates qui conspirent.

pillage et le massacre des serfs de la glèbe, livrés sans défense à leurs brigandages, était vie ordinaire et jeu agréable.

Autres sont maintenant les situations ; la conflagration porteterait la mort, non pas dans les rangs des monarques ou des chanceliers, non pas même dans les rangs de la minorité dirigeante et capitaliste ; elle faucherait presque exclusivement dans les masses profondes du prolétariat qui justement proteste contre la guerre, veut la paix et la justice.

Telle est l'ironie, telle est la tristesse de la situation présente qu'on ne saurait assez déplorer, assez flétrir.

« Pendant qu'une crise philosophique et religieuse intense tourmente toutes les pensées, assombrit, endolorit la vie et abaisse visiblement le niveau moral, la société contemporaine est prise à la gorge par le spectre sanglant de la guei re étrangère, qui peut d'un moment à l'autre, déchaîner sur elle une rafale exterminatrice. Ce n'était pas assez que la prédominance des éléments conservateurs dans l'ordre religieux, de l'antagonisme des intérêts dans l'ordre économique s'opposassent à l'établissement d'une paix sociale basée sur la raison et l'équité. Il faut encore qu'un banditisme chauvinique se soit créé et développé, qui menace constamment de noyer tous les progrès acquis dans le sang de millions d'hommes. Et nous assistons, attérés et impuissants, à ce phénomène contradictoire : la barbarie militaire renaissant d'une grande et grandissante efflorescence industrielle. Nous nous vantons d'être civilisés et les peuples entre eux en sont revenus de notre temps au droit sauvage du plus fort. »

Page 1