LA FOLIE GUERRIÈRE
réalise la sinistre prédiction de Montesquieu (1), c'est la ruine, la ruine absurde, voulue follement, en plein développement d'une puissante science et d'une richesse inouïe.
Laissons la place aux chiffres.
L'effectif des armées que les puissances européennes entretiennent sur le pied de paix, s'élève en tout à 3,600,000 hommes.
L'effectif de guerre prévu dans les rôles atteint des proportions inouïes.
Pour les cinq grandes puissances continentales il s'élève à près de 21,000,000 d'hommes, dont plus de cinq millions inscrits dans l'armée de première ligne. C'est adonner le vertige.
Voyons maintenant la carte à payer.
Les préparatifs militaires coûtent chaque année aux mêmes nations 4,055,440,616 francs, dont 3,189,000,000 pour les armées de terre et 866 millions pour la marine. En ajoutant à ces chiffres les crédits supplémentaires grandissants, on arrive à près de cinq milliards, si l'on fait entrer en ligne de compte tous les Etats européens.
Le présent ne pouvant suffire à de pareilles charges, vous allez voir les conséquences.
M. Reden a calculé qu'en 1850. les dettes gouvernementales, quadruplées depuis la Révolution s'élevaient à 40 milliards. La progression continua si bien, qu'en 1868, les Etats devaient 64 milliards. Depuis lors, c'est bien autre chose, la dette des Etats européens s'est élevée, en 1882, à 120 milliards, cinquante-six milliards d'augmentation en dix-neuf ans ! (2)
Et ce n'est pas fini ; la totalisation actuelle, avouée ou non,
(1) « L'Europe périra par ses gens de guerre. »
(2) Ceci paraît monstrueux. Voici quelques chiffres portant la date de 1876
La France, dette nationale et communale. . 54,000,000,000
L'Angleterre 19,000,000,000
La Russie 6,000,000,000
L'Italie 10,000,000,000
L'Espagne 14,200,000,000
La Hollande 1,996,000,000
La Belgique 4,000,000,000
des déficits est près de deux milliards par an. Où tout cela conduira-t-il? Ne croirait-on pas que l'Europe parlementarisée est gouvernée par des fous ? (i).
Comme cela continue de plus belle et que la prochaine guerre peut coûter à elle seule 30 milliards, nous allons à des chiffres de dettes dignes des (Mille et une nuits. Seulement, les Etats modernes n'ont pas la Lampe merveilleuse d'Aladin pour découvrir les trésors inépuisables ; c'est le travailleur qui paie tout en attendant la grande banqueroute sociale qui ne saurait tarder, si Ton continue de ce pas.
Et dire que si depuis quarante ans seulement les dépenses de la guerre avaient été employées en améliorations diverses, le formidable et douloureux problème social serait bien près d'être résolu (2).
Les dommages moraux causés par l'état de guerre de l'Europe individualiste et nationaliste ne sont pas moins déplorables que les dommages matériels. Mentionnons d'abord la déprimante influence de l'obéissance passive et de la vie de casernes qui sévit, sur tous les valides de chaque génération ; vient ensuite la prime sanglante sur la fleur de la jeunesse que, véritable Moloch des temps modernes, la guerre prélève périodiquement, en grand, par les sauvages destructions des batailles ; constamment, en petit, par les maladies qu'engendre la triste, démoralisante et meurtrière vie des camps.
(i) B. Malon : {Manuel d'économie sociale.
(2) Le célèbre statisticien allemand Engel, dont on ne saurait méconnaître la sagacité et la compétence, donne, pour les six grandes guerres qui ont désolé l'Europe depuis vingt-huit ans, les chiffres de pertes en hommes et de dépenses en argent. Il arrive à un total de 2,253,000 hommes et 50 milliards, 708,000,000 de marks, soit 70,885,000,000 francs, (le mark valant 1 fr. 25).
Quelle immense quantité de bien on eût pu accomplir en Europe et dans le monde avec les hommes et les richesses aussi terriblement anéantis, dans ces vingt-huit années! Que de communautés agricoles, que d'ateliers coopératifs, que de grands travaux d'embellissement et d'amélioration du globe, que de vastes et utiles constructions, de maisons ouvrières, de refuges, d'hôpitaux, de musées, d'écoles, d'asiles, de bibliothèques populaires, d'institutions philanthropiques ou socialistes de tout genre eussent pu voirie jour ! Un dixième seulement de la somme ci-dessus eût révolutionné le monde dans la voie du bien social. Et qu'aurait-ce pu être, si, aux 70 milliards énumérés plus haut nous ajoutons les 80 milliards et plus auxquels s'est montée pour le moins la totalisation des budgets de la guerre depuis 1848!