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LE COMMUNISME SACERDOTAL

l'Inde, les druides gaulois, les prophètes juifs de Jéricho, de Galgala, de Béthel et de Rama avaient aussi adopté le régime de la communauté.

Parmi les écoles philosophiques qui se soumirent aux nobles règles de la vie commune, il convient de noter particulièrement l'école pythagoricienne dont Y Institut communiste de Crotone — que détruisit une démocratie soupçonneuse conduite par le démagogue Cyclôn — a marqué profondément son empreinte sur les tables d'airain de l'histoire.

La devise pythagoricienne mise en pratique à Crotone était ainsi formulée : « La justice est le commencement de l'égalité, « l'amitié en est l'acheminement ; l'amitié est une communauté, « tous les biens doivent être communs entre amis ». C'était toujours le communisme aristocratique (i).

Ainsi, considéré comme le privilège des «supérieurs», le communisme ne pouvait être d'abord envisagé comme un desideratum social, les philosophes réformateurs (2) qui proposèrent ou accomplirent la démocratisation des cités helléniques n'allèrent jamais au-delà des revendications plébéiennes et n'eurent pour argument traditionnel que l'évocation du souvenir d'anciennes libertés, d'anciens domaines communaux confisqués par les riches.

Disons entre parenthèse, que dans la démocratie athénienne, cet égalitarisme alla très loin. «.Non seulement, dit Albert Regnard, dans sa belle étude Aryens et Sémites, non seulement on prenait soin d'élever les enfants des guerriers morts pour la

(1) Chez ce peuple hellène qui, au dire de Goethe, « conçut le mieux le songe de la vie », et au dire de Varron, compta un moment plus de deux cents sectes ayant pour but la recherche du bonheur, il n'est pas jusqu'aux épicuriens qui, pendant la vie du maître, n'aient pratiqué une sorte de communisme volontaire :

« Èpicure ne voulut point imiter Pythagore, qui disait qu'entre amis tout doit être commun ; il trouvait qu'un tel établissement marquait de la défiance, il aimait mieux que les choses fussent sur un pied tel que chacun contribuait volontairement aux besoins des autres, quand cela était nécessaire. Il est sûr que cette idée approche plus de la perfection que ne le fait la communauté des biens et qu'on ne saurait assez admirer l'union des disciples d'Épicure et l'honnêteté avec laquelle ils s'aidaient, chacun demeurant maître de son patrimoine. » (Bayle : Dictionnaire historique et critique).

(2) Thaïes et Hippodome de Millet, Charondas de la Grande-Grèce, Zaleucus, Solon et Clisthéne d?A.thénes, Philéas de Chalcédoine, etc.

patrie, non seulement des secours étaient distribués à ceux que leurs infirmités rendaient incapables de travailler, mais, ce qui valait encore infiniment mieux, en dépit des critiques intéressées du réactionnaire Aristophane, tous les citoyens recevaient le triobole, en dédommagement du temps qu'ils passaient chaque jour à l'Ecclesia. Et lorsque Périclès eut établi, par une inspiration de génie, les dikastéries si niaisement plaisantées par le même Aristophane et qui ne sont pas autre chose que cette institution du jury, dont les modernes s'attribuent à tort l'invention, les trois oboles données aux citoyens appelés à siéger en si grand nombre, furent encore une de ces mesures sociales excellentes, de nature à prévenir, de la façon la plus efficace, le développement du paupérisme ». Cela est si vrai, que plus tard Isocrate put dire : « Il n'y a personne qui soit assez pauvre pour faire honte à l'État par la mendicité ». Un auteur qui n'est pas suspect de partialité pour nos ancêtres Aryens, a calculé que les citoyens d'Athènes recevaient en moyenne plus de 250 francs par tête et par an, ce qui correspond à 1,000 francs de la valeur actuelle (1).

Rien d'étonnant après cela qu'Aristote ait pu écrire : « Le moyen d'arriver à la tyiannie, c'est de gagner la confiance de la foule. Or, on gagne la confiance de la foule en se déclarant l'ennemi des riches. Ainsi procédèrent en effet Pisistrate à Athènes, Théagène à Mégare, Denys à Syracuse (2).

Cependant malgré la dérivation de l'égalitarisme démocratique, la protestation communiste ne resta pas toujours enveloppée de mystères dans les sanctuaires initiatiques et dans les instituts

(i)'Très exact : nous refusons cependant d'admirer sans réserves devant l'iniquité et la douleur de l'esclavage qui donnaient à tout ceci un fondement d'injustice. Ces citoyens d'Athènes n'étaient en somme qu'une minorité, vivant au dépens d'une majorité esclave, dépouillée de tout droit humain et pressurée jusqu'au sang.

(2) Aristote : Politique, V,

philosophiques ; elle trouva dans un philosophe illustre, d'un génie littéraire si grand, que son éloquence fut qualifiée de divine, un interprète glorieux (i).

A rencontre de ses contemporains, Platon crut que le régime communautaire ne devait pas être seulement réservé aux supérieurs, qu'il pouvait être progressivement appliqué dans la Cité même. Et, d'une cité, ainsi régie, il traça dans sa ^publique, une description souvent fautive par l'idée, mais que la magie du style a immortalisée.

Dans la ^publique, la Cité est divisée en quatre classes : i° Les magistrats et les sages ; 2° Les guerriers ; 30 Les artisans, les laboureurs et les commerçants ; 40 Les esclaves. Les deux premières classes pratiquent la communauté complète, et, même

(l) Platon, dont le vrai nom est Aristoklès, descendait d'une très illustre famille athénienne. Il se rattachait par son père, le philosophe Ariston, à la descendance de Codrus, et par sa mère, Périktione, à la descendance de Solon. Il naquit l'an 428 ou 429 avant l'ère vulgaire, l'année même de la mort de Périclès et deux ans après le commencement de la guerre dite du Péloponèse, entre Athène représentant la démocratie et Sparte représentant l'aristocratie. Sa jeunesse se passa au milieu des horreurs de cette guerre civile qui dura un quart de siècle et se termina, comme on sait, par la défaite de la démocratie athénienne, le règne exécrable des Trente Tyrans et la domination de l'odieuse Sparte, préface de l'asservissement de la Grèce.

L'éducation de Platon, dit Kirchmann dans sa Plato's Leben, fut très soignée et confiée par son père aux meilleurs maîtres. Il excella de bonne heure dans la poésie, la gymnastique et la musique. Il avait trente ans quand il fut présenté à Socrate qui, la nuit précédente, nous dit encore Kirchmann, avait rêvé qu'après s'être posé sur ses genoux, un cygne, dont les ailes avaient poussé subitement, s'était envolé d'un trait jusqu'au ciel, en poussant un harmonieux chant d'amour.

Après la mort de Socrate, Platon se retira à Mégare, chez un admirateur de Socrate, mais il n'y resta pas longtemps. Il parcourut la Cyrénaïque, l'Asie-Mineure, l'Egypte. A Cyrène, il étudia les mathématiques sous Théodore ; en Egypte, il se fit initier par les prêtres égyptiens. Il revint à Athènes pour partir de nouveau, cette fois, pour la Grande-Grèce ( où il s'initia à la doctrine pythagoricienne sous Architas de Tarente) et en Sicile ( où il convertit Dion, le beau-frère de Denys l'ancien et le futur chef réformateur de la cité de Syracuse).

Pour avoir voulu tenter de réconcilier les deux beaux-frères, Platon fut enlevé par les agents de Denys et vendu comme esclave. Anikéris le racheta, et, comme, dans ce même but, des citoyens d'Athènes avaient fait une souscription, le produit en fut employé à l'achat de ces jardins d'Akademos, que Platon allait rendre si célèbres (on sait que c'est d'eux qu'est venu le mot Académie). Alors commença cet enseignement philosophique par la parole et par la plume qui valut à Platon le titre de divin et une gloire que vingt-trois siècles n'ont pas obscurcie. Platon mourut charge de gloire, à l'âge de quatre-vingt et un ans. (B. Malon : Histoire du Socialisme, tome 1er).

chez les guerriers, les femmes sont communes. Pour les travailleurs, il y a égalité seulement, non communauté absolue ; les terres sont inaliénables, mais partagées périodiquement entre les familles des laboureurs qui doivent les cultiver au profit de l'Etat.

Pour tout le monde, repas communs, éducation commune, vêtements uniformes, habitations semblables. Les enfants appartiennent à la société. Dans la troisième classe le mariage est réglé fort rudimentairement. Chaque année, on tire au sort et chaque homme a la femme qui lui est attribuée ; il la garde un an, après quoi le sort est de nouveau consulté. Un homme peut avoir ainsi (car la monogamie est de rigueur), quinze ou vingt femmes successives ; de même, la femme quinze ou vingt maris successifs.

Comme il importe cependant que les mariages soient assortis, « les magistrats usent de fraudes pieuses pour faire que le sort se prononce conformément à leurs vues ».

Malgré cette singulière organisation matrimoniale qui marque un singulier mépris de la personne humaine, les femmes ne sont nullement asservies ; elles sont appelées aux mêmes emplois que les hommes ; elles sont même guerrières : elles sont préparées à tout cela par l'éducation qui est commune pour les deux sexes.

Dès leur naissance, les enfants sont portés dans un bâtiment spécial que nous appellerions maintenant [hÇourricerie, où tous sont élevés comme Enfants de la Patrie, sans connaître ni leur père, ni leur mère, et obligés, par conséquent, de se considérer tous comme frères.

Le nombre des familles de la Cité est fixé à 5, 400 ; on encourage ou l'on arrête la population, selon la nécessité, par les honneurs, la honte et les avertissements des vieillards. Dans certains cas, l'avorte'ment est permis ; il est obligatoire pour les femmes de plus de quarante ans ; les enfants trop faibles ou disgraciés sont sacrifiés. Ces lois Spartiates s'appliquent à toutes les classes. Du reste il ne s'agit pas de castes, dans l'utopie platonicienne, on peut passer d'une classe à l'autre, « car, dit Platon, vous êtes frères ; mais le Dieu qui vous a formés a fait entrer de l'or dans la composition de ceux qui sont propres à gouverner ; aussi sont-ils plus précieux.

« Il a mêlé de l'argent dans la formation des guerriers ; le fer et l'airain dans celle des laboureurs et des artisans ; mais il pourra se faire qu'un citoyen de la race d'or ait un fils de la race d'argent, et qu'un citoyen de la race d'argent engendre un fils de la race d'or ; et que la même chose ait lieu à l'égard de la troisième race ».

La quatrième race (les esclaves) était progressivement supprimée, ce qui est fort louable. Malheureusement, la louange doit être limitée, comme on le voit déjà ; seulement il convient d'ajouter que Platon ne fut inférieur que lorsqu'il s'inclina devant les coutumes de son temps (sacrifices des faibles à la naissance (i), proscription des attractions personnelles dans la formation des couples, maintien des classes, etc.). « On a remarqué, avertit un « historien philosophe, trop peu connu, que partout où Platon « est au-dessous de lui-même, c'est lorsque, grâce aux idées aris- « tocratiques que lui avait données son maître Socrate, il voulait « prendre Sparte pour modèle » (2).

Ce que, à l'auteur de la République — et par une extension quelque peu excessive aux socialistes, — on a le plus reproché, c'est la théorie platonicienne de la « communauté des femmes ».

Nous en dirons quelques mots.

Tout d'abord, le mot « communauté des femmes » qui signifie la femme réduite à l'état de chose, est impropre, en cette circonstance. Platon est, en réalité, le premier partisan de l'égalité des femmes. « Tant vaut la femme, tant vaut l'homme, » enseignait-il, et il recommandait que les deux sexes eussent la même éducation (3).

Il alla même jusqu'à reconnaître des droits politiques aux femmes. Il n'en fut pas moins blâmable de recommander la promis-

(1) Singulière sélection que cette sélection purement physique ! Ainsi Victor Hugo qui ne paraissait pas né viable, et Byron qui avait un pied bot auraient été sacrifiés et jetés dans la barathre !

(2) J. Denis: Histoire des idées morales dans l'antiquité.

(3) On lit dans les Lois : « En général nos lois auront une égale action sur un sexe « et sur l'autre. Les femmes ont une si grande influence sur les hommes que ce sont « elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont accoutumées à une vie « molle et somptueuse, vous pouvez dire que les hommes sont corrompus et amollis.»

Combien de démocrates de nos jours n'en sont pas encore là ?

cuite que les pythagoriciens avaient écartée. Mais il faut bien dire que cette promiscuité, dont l'idée nous révolte justement et qui est incompatible avec le sentiment assez moderne de l'amour et du respect de la personne humaine, n'inspirait pas alors la même horreur, comme le prouve, entre autres faits, la considération dont jouissait l'hétaïrisme ( i ) .

La théorie promiscuitaire était en outre aussi un legs traditionnel de cette légende de Y Age d'or, souvenir confus et idéalisé d'un passé disparu, de communisme promisque (2).

Tout cela excuse bien un peu Platon.

Géniales, en revanche et encore d'actualité sont les idées de l'auteur de la République sur l'éducation à laquelle il donne pour but « la perfection du corps et de l'âme », et sur le système pénal qu'il veut moraliser. En cela il fut de plus de vingt-trois siècles en avant, puisque nous n'avons pas encore entièrement réalisé,

(1) Les seuls noms de femmes qui restent dans l'histoire de la période vivante de l'Hellénie sont des noms d'hétaïres, on n'a que l'embarras du choix: Lais, Phryné, Thaïs, Myrrhina, Théodote, Laœna, Lamia, etc. Ce n'est pas à ses poésies lyriques que la grande poétesse Sapho doit l'immortalité qui s'attache à son nom. Des femmes légitimes, on ne connaît que les exploits de harengères que nous ont contés Aristophane et Euripide. Les Athéniens ne pardonnèrent pas au glorieux Periclès lui-même d'avoir voulu faire exception à la règle. Sa légitime épouse, Aspasie, épousée il est vrai au mépris de la coutume interdisant aux patriciens de se marier à des étrangères, fut calomnieusement qualifiée d'hétaïre, parce que, au lieu de rester au Gynécée, elle recevait et éblouissait de son esprit les philosophes, les orateurs et les poètes de son temps.

Une seule épouse régulière a laisse son nom dans l'histoire, c'est Xantippe et le privilège n'est pas enviable, la femme de Socrate étant restée le type de l'épouse acariâtre. Que sait-on d'elle d'ailleurs, sinon qu'au moment de prendre la ciguë, Socrate se félicita de mourir disant qu'au moins, de la sorte, il échappait à Xantippe. On voit par là que les Hellènes n'avaient guère le culte de la religion conjugale. Du reste, ils n'y mettaient pas d'hypocrisie. « Nous avons, disait Demosthènc dans un plaidoyer célèbre, nous avons des amies (hétaïres) pour les voluptés de l'âme, des courtisanes (pallakas) pour la satisfaction des sens ; des femmes légitimes pour nous donner des enfants et garder la maison. » Les modernes ont généralement supprime les hétaïres ; pour le reste, on sait ce qu'il en est.

(2) Que le communisme primitif se soit étendu aux relations sexuelles, cela ne peut plus être mis en doute. Voir à ce sujet Giraud-Teulon : Les origines de la famille ; Bachofen : Das {Mutterrecht ; Mac Lennan : Primitive mariage ; Morgan : Consanguinity and affinity of the human family ; F. Engels : L'origine délia famiglia, délia proprietà privata dello stato, in rela^ione aile ricerche di Luigi Morgan, traduction italienne de Pasquale Martignetti. Voir du reste pour plus d'éclaircissement sur ce sujet, le chapitre VI du présent ouvrage.

sur ces deux points, son idéal qui reste celui des progressistes contemporains (i).

Louables aussi sans restriction, les idées de Platon sur la guerre qu'il interdit entre Hellènes et qui, selon lui, même contre les Barbares, doit être faite sans brigandages et sans massacres.

De vues de ce genre, la T^èpublique abonde, et c'est pourquoi, malgré les taches qui l'obscurcissent, elle a traversé les siècles, rayonnante des atours immortels que lui ont prodigués les muses divines. Elle a encore des admirateurs (2)

Est-il besoin de le dire, la très vaillante et très individualiste démocratie hellénique ne pouvait accepter de s'enfermer dans un communisme si étroit. Platon le comprit et, à l'usage de ses contemporains, il écrivit les Lois (3) dont la renommée dépassa celle pourtant si grande de la ^publique.

En ce nouvel ouvrage, le grand ancêtre hellénique du communisme eut bien soin de marquer que les réformes égalitaires

(1) André Lefèvre : Histoire de la Philosophie, qui est très défavorable à Platon le loue aussi sur ce point : «Platon, dit-il, émet des idées justes sur le pouvoir civilisateur « de l'instruction et sur l'application corrective du châtiment dérivé de la justice, non a de vengeance. »

(2) Le modèle le plus parfait de ces utopies (antiques) est cette œuvre merveilleuse du spiritualisme hellénique : la République de Platon. ( E, de Laveleye : Le Socialisme contemporain). « Platon reste toujours un modèle comme élaborateur d'un état idéal et ses principes fondamentaux appellent encore la réflexion, surtout étant donnée la période de crise que nous traversons ». Mohl : Geschichte und Litteratur der Staatswissenschaft).

(3) D'après les Lois le territoire devait être partagé en lots et tiré au sort entre cultivateurs qui gardaient leur lot (sans pouvoir l'augmenter) jusqu'au jour où un nouveau partage était nécessaire.

Les métaux précieux étaient prohibés, le commerce durement réglementé. Les familles pouvaient acquérir des richesses mobilières jusqu'à concurrence d'une valeur quadruple de leur lot de terre.

Les trois magistrats suprêmes étaient annuels et élus au suffrage universel. Les filles ne devaient point avoir de dots et chaque homme pouvait choisir sa femme dans toutes les classes. La population entière était divisée en trois chœurs : l° chœur des enfants ; 2° chœur des jeunes gens de moins de trente ans ; 30 chœur des individus de plus de trente ans.

La République devait envoyer des observateurs chez les autres peuples, pour rechercher quelles étaient leurs meilleures lois. Les poètes étaient tolérés, mais il leur était interdit de corrompre la population par des chants licencieux. La pêche et la chasse aux oiseaux, qui habituent à une lâche cruauté, étaient interdites.

ne pouvaient être qu'un acheminement à la République communautaire.

« L'État le plus parfait, est-il dit dans le préambule des Lois, l'État le plus parfait, est celui dans lequel on pratique à la lettre l'antique adage (phytagoricien) que tout est réellement commun entre amis. Quelque jour que cela arrive ou doit arriver, les femmes, les enfants et les biens soient communs ; qu'on mette tout le soin imaginable à faire disparaître d'entre les hommes jusqu'au nom de la propriété, afin que soient communes autant que cela sera possible, même les choses que la nature a données à l'homme en propriété comme les yeux, les mains, les oreilles, au point que tous les citoyens croient voir, travailler, entendre en commun et approuvent ou blâment toutes les mêmes choses et que leurs peines ou leurs plaisirs soient tout à fait partagés. En un mot, partout où les lois se proposent de Faire l'État parfaitement Un, là est le commun de la vertu politique et les lois ne peuvent avoir une meilleure direction. Cet État est la demeure des dieux ou des fils des dieux (les initiés) et le séjour du plus parfait bonheur. Le sage ne consentira jamais à en gouverner d'autres (i). »

Riche en admirateurs, Platon n'eut pas d'imitateurs, et il reste le seul représentant théorique du communisme dans l'antiquité. 11 nous faut franchir cinq siècles pour saluer Apollonius de Tyane, qui en même temps qu'une morale supérieure, prêchait aux foules suspendues à ses lèvres éloquentes, la communauté des biens, comme l'avaient autrefois commandée les deux grands maîtres, Pythagore etPlaxon.

Un siècle après, le grand thaumaturge pythagoricien, le néoplatonicien Plotin, ayant gagné à sa cause l'impératrice Solinine, femme de l'empereur Gallien, voulut réaliser la République du divin maître dans une ville de Campanie. Une intrigue de cour fit échouer le projet.

(i) C'est un peu excessif, mais sincère. En effet, éblouis par la lecture des Lois, sept peuples : les Arcadiens, les Thébains, les Cretois, les Phyrréens et les Syracusains demandèrent une constitution à Platon. Le philosophe répondit : Voulez-vous établir l'égalité? Ces peuples ayant refusé, il ajouta : Cherche^ un autre législateur et bâtisse^ vos villes que des despotes viendront asservir ou détruire.

A ce moment, l'idée hellénique était épuisée, les stoïciens dont les nobles enseignements étaient le refuge des grandes âmes dérivaient d'une inspiration ascétique. De là la théorie de Xaprœgmène et de Xapoprœgmène, la distinction entre le bien et la vertu, et l'abandon, en somme, de la revendication de réformes sociales profondes, même pendant la splendide époque automne qui vit sur le trône impérial les Antonins et les Marc-Aurèle, auxquels, en franchissant les temps, il convient de rattacher Julien, « l'homme le plus digne de gouverner les hommes », selon Montesquieu. Le vieux monde s'abandonnait lui-même. Contrairement à l'antique et belle prescription de l'oracle célèbre de Cos : Il est divin de travailler à vaincre la douleur, Lucien, moitié ironique, moitié sérieux, faisait répondre par son Saturne gérontisé, à une réclamation des pauvres : « Il est trop difficile de rectifier les destins filés par Clotho et les autres Parques. Résignezvous, je dirai aux riches de ne pas trop abuser ».

C'était l'abdication, l'épuisement, malgré l'efflorescence d'une splendide élite philosophique, malheureusement plus soucieuse de perfection individuelle que de propagande et de réalisation, de morale introspective que de morale sociale.

Le grand Pan était bien mort, le christianisme pouvait venir.

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