‹ Le socialisme intégralChapitre 38 sur 108 · I36 CHARLES F0UR1ER ET ROBERT OWEN · texte numérisé non relu

I36 CHARLES F0UR1ER ET ROBERT OWEN

Quelques lignes suffiront pour en donner une idée sommaire. Dans un phalanstère tout sera organisé pour la vie attrayante et libre, une vie au goût de chacun ; commune si l'on veut, solitaire si on le préfère. On y poursuivra deux objets : la commodité générale et le bien-être individuel. Les logements, les salles de réunion, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, les caves, les greniers, les offices, tout y sera disposé de manière à assurer des rapports prompts et faciles, des distractions variées, un service économique intelligent. Chaque famille trouvera à se loger suivant sa fortune et selon ses besoins, sans qu'il en résulte jamais pour elle une humiliation dans le contraste, si elle est pauvre ; un motif d'orgueil, si elle est riche.

Beaucoup de phalanstériens seront très riches, presque tous riches et il n'y aura pas de pauvres ; un minimum non pas seulement suffisant, mais satisfaisant, étant assuré à tous. L'éducation sera un plaisir pour les enfants, le travail une série de fêtes pour les adultes ; toute les jouissances de la vie humaine et de l'art ensoleilleront la vie des phalanstériens qui, après avoir traversé la période garantiste, remplaceront la famille actuelle par l'amour libre et les mœurs harmoniennes.

En attendant, le bien des individus et des groupes ne fera pas négliger le bien général ; des armées industrielles volontaires s'en iront, comme à une fête, pour accomplir les grands travaux de défrichement, de reboisement, de dessèchement, bref d'amélioration et d'embellissement du globe dont l'aspect sera transformé, la fertilité quadruplée et dont les climatures mêmes seront modifiées par la science et l'activité humaines. La terre deviendra ainsi un véritable paradis terrestre. Quoi encore? Toutes les passions humaines étant sériées, combinées, engrenées, harmonisées, il en résultera, dans l'universalisation et dans raffinement des plaisirs, une moralité supérieure faite, non pas de privations stériles par préjugé religieux ou social, mais de bonté, de dévouement et se déployant pour le plaisir de chacun, pour le bonheur de tous, dans la solidarité générale et dans Y Harmonie universelle. . .

Si multiple et si riche est l'idée phalanstérienne, qu'en cette exquisse sommaire on a dû négliger toute la structure organique

de la doctrine de Fourier qui selon la juste remarque d'un éminent professeur de droit (i), est l'œuvre d'un véritable génie, bien qu'elle ne révèle pas même l'idée d'un procédé scientifique. Charles Grûn (2) appelle Fourier le Hegel de la France ; de la part d'un hégélien d'extrême gauche, l'éloge est significatif.

F. Engels (3), qui n'a pas la louange facile, déclare Fourier un penseur génial et profond.

On peut ajouter que nul réformateur moderne n'a fourni un tel contingent d'idées originales, d'aperçus nouveaux, d'observations pénétrantes et fécondes (4). A côté de cela des prétentions enfantines, des bizarreries inclassables qu'il convient de laisser dans l'ombre.

Robert Owen, industriel éminent et fondateur du merveilleux établissement de New-Lamark, voit d'abord les iniquités du régime économique actuel. L'accroissement inouï des forces mécaniques suffirait, dit-il, pour satisfaire amplement à tous les besoins de la population du globe et pourtant le grand nombre

(1) Ahrens : Cours de droit naturel.

(2) Die social Bewegung in Frankreich und Belgien.

(3) Socialisme utopique et socialisme scientifique.

(4) Fourier signale par exemple que la société bourgeoise se meut dans des contradictions qu'elle reproduit sans cesse sans pouvoir les résoudre, de sorte qu'elle atteint toujours le contraire de c; qu'elle prétend chercher et que dans son orbite, la pauvreté naît de la surabondance même.

Mettez la chose en langage économique et vous aurez cet énoncé que, en régime capitaliste, le perfectionnement de l'outillage, l'accroissement de la productivité du travail et la multiplication des produits ont pour résultat d'augmenter démesurément la part du capital fixe au détriment de celle du travail ; ou, ce qui revient au même, de permettre à une minorité capitaliste, de plus en plus restreinte, de s'approprier une part toujours pius grande de la plus-value du travail collectif et de réduire, en vertu de la loi des salaires, un prolétariat, de plus en plus nombreux, à un travail de plus en plus ingrat, à une misère toujours plus grande.

Et que l'on ne nous reproche pas ici de forcer la pensée de Fourier. Le novateur a été on ne peut plus explicite sur cette question ; il a prédit la féodalité industrielle, donné la loi des crises pléthoriques et remarqué, répétons-le, qu'en se développant, la civilisation bourgeoise allait de plus en plus substituer aux anciennes servitudes personnelles décroissantes du régime romano-féodal les servitudes collectives croissantes, moins humiliantes peut-être, mais non moins implacables, de la société capitaliste.

Voilà, ce nous semble, des observations et des critiques d'autant plus méritoires qu'elles furent publiées à un moment (1803-1808)011 la production capitaliste qui avait débuté en Angleterre était inconnue dans tout le reste de l'Europe ; c'était une véritable prophétie.

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