CHAPITRE III
Les précurseurs du socialisme moderne
I. Saint-Simon. — II. Charles Fourier et Robert Owen. — m. Saint-Simoniens et Fouriéristes. — IV. Rayonnement et caractère du premier socialisme français. — V. Les Épigones. — VI. Les solutionnistes. — VII. La déviation mutuelliste.
On à dit que l'homme épuise toutes les forces de l'erreur avant d'arriver à la vérité ; il serait plus exact de dire que, dans les réalisations humaines, l'art précède la science. Aux débuts des sociétés, la poésie et l'art sont les grands unisseurs de peuples ; à l'origine de toutes les civilisations, on trouve des Orphée et des Eumolpe ; les Iliades et les Rayamanas sont toujours les premiers monuments historiques des nations.
En vertu de la même loi qui, dans la série logique, met le sentiment avant le raisonnement, les idées novatrices ne peuvent, elles non plus, faire la conquête des entendements et des volontés, avant d'avoir pris les cœurs et frappé les imaginations par un sentimentalisme ardent, un art captivant et le déploiement de splendides perspectives. Ne vous étonnez donc pas de ce
qu'avant d'arriver à ses formules actuelles, précises quelquefois jusqu'à la sécheresse, le socialisme — et telle a été l'œuvre de ses précurseurs d'inspiration française — ait passé par les sentiers verdoyants du subjectivisme utopique, d'où il est revenu d'ailleurs les mains pleines d'inventions heureuses, d'hypothèses hardies, de mille attrayances idéales qui lui ont valu l'adhésion des meilleurs et la conquête rapide de la notoriété, première étape obligée des longues carrières.
Nous voudrions pouvoir dans les lignes qui vont suivre, caractériser assez fidèlement, quoique à grands traits, cet âge d'or du socialisme, pour faire ressortir les utiles enseignements que ce brillant début comporte.
Il n'est pas, croyons-nous, exact de dire que toujours les hommes nécessaires surgissent, quand il s'agit de féconder une situation donnée ; dans le cas qui nous occupe, il en fut pourtant ainsi. Saint-Simon, Fourier, Owen, les trois illustres précurseurs du socialisme moderne, furent, pour ainsi dire, appelés par leur époque. Lorsqu'ils parurent, l'orage révolutionnaire, en couvrant les derniers vestiges de la monarchie absolue, des privilèges de classes et de l'organisme féodal, d'une alluvion épaisse de liberté politique, d'égalité civile, de négations religieuses et de vagues aspirations, avait préparé le champ aux novations les plus audacieuses. La situation éminemment révolutionnaire était rendue plus instable encore par la naissante grande industrie qui, avec sa production accrue, ses initiatives fécondes et ses criantes injustices, faisait déjà craquer les anciens moules économiques et montrait aux plus claivoyants la nécessité de formes sociales nouvelles. Quelques-uns en conclurent que la tâche incombant au dix-neuvième siècle était exclusivement économique. Les trois initiateurs dont il va être question eurent la vue plus haute ; ils
aperçurent très bien que le nouveau mal industriel n'était qu'une conséquence et qu'il fallait frapper haut pour l'atteindre. Ils comprirent aussi que la question n'était pas exclusivement industrialiste (quoique surtout industrialiste), qu'elle était vastement sociale, c'est-à-dire philosophique, politique et économique.
C'est pourquoi, si divergentes que soient dans les détails leurs doctrines respectives, elles se recommandent de trois principes communs :
i°) Nécessité reconnue d'inaugurer une civilisation de paix, de travail et de justice, ayant sa conception philosophique adéquate ;
2°) Réhabilitation de la vie humaine foulée aux pieds depuis tant de siècles, par l'anti-social ascétisme chrétien et les longues oppressions familiales, propriétaires, monarchiques, féodales, et juridiques ;
30) Revendication de l'égalité de droit pour les femmes et reconnaissance de droits précis pour l'enfant.
Par là, les premiers philosophes du socialisme se montrèrent, avec raison, moins préoccupés de moralisme hypocrite, que de développement intégral de l'être humain et du bonheur de tous ; en cela encore, ils furent franchement émancipateurs.
« A la barbe des Tartuffes », pour nous servir de l'expression de l'un d'eux, Saint-Simon proclama la nécessité de la réhabilitation de la chair ; Fourier épuisa contre la prétendue morale de l'égoïstique bourgeoise des traits acérés d'une critique meurtrière et Robert Owen, matérialiste conséquent, osa imputer les iniquités, les souffrances de la société contemporaine, à cette société elle-même et indiquer comme remède une responsabilité sociale efficace .
Là ne s'arrêtent pas les ressemblances. Un même profond amour des faibles et des petits signale les trois maîtres à la reconnaissance des hommes, à l'admiration de la postérité (i).
(i) Le fait n'a pas échappé à L. Reybaud, pourtant si défavorable ; il le relève en bons termes :
« Dans les moindres détails de ces idéologues se révèle cette affection profonde pour
Mais si leur génie s'abreuva à la même source généreuse, ils n'en conservent pas moins chacun leur originalité propre, Fourier fut plus pénétrant, plus fécond, critique social plus puissant ; Owen plus tolérant, plus large, surtout plus pratique; Saint- Simon, plus philosophe, a sa place marquée parmi les grands évolutionnistes modernes.
Lisons-le dans la traduction poétisée des disciples : « L'idée de perfectibilité entrevue par Vico, Lessing, Turgot, Kant, Herder, Condorcet, est restée stérile entre leurs mains, parce qu'aucun de ces philosophes n'a su caractériser le progrès ; aucun d'eux n'a indiqué en quoi il consistait, comment il s'était opéré, par quelles institutions il s'était produit et devait se classer en faits progressifs et en faits rétrogrades ; aucun n'a su les coordonner en séries homogènes, dont les termes fussent alternatifs suivant une loi de croissance. Tous ignoraient enfin que les seuls éléments qui intéressaient et qui se soient fait jour à travers le passé étaient les beaux-arts, les sciences et l'industrie et que
ceux qui souffrent. Dans l'échelle 4es contentements qu'il promet, Charles Fourier prend toujours pour mesure les besoins de la masse ;
« En vivres, en vêtements, en satisfactions de toute nature, dit-il, le simple travailleur aura dans son monde le sort d'un roi dans le nôtre. Rien ne sera assez beau, assez parfait, assez magnifique pour lui ; au lieu de glorifier l'abstinence et de conseiller la privation, Fourier laisse entrevoir au contraire, un développement nouveau dans les facultés physiques de l'homme afin de les mettre en rapport avec le raffinement et l'abondance des productions futures. Il va jusqu'à dresser le menu des repas populaires et il y procède avec une prodigalité merveilleuse. La table, l'éducation, tout est chez lui à peu près commun ; mais pour emporter les choses de haute lutte, il élève sur le champ le bien-être le plus vulgaire au niveau des jouiss.inces les plus exquises. Ainsi personne n'y perd et chacun y gagne .
« Saint-Simon est plus grand seigneur ; il veut le gouvernement religieux des intelligence;, m lis il déclare que sa théocratie s'occupera avant tout du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Robert Owen ne demeure point en arriére, il reconnaît à tous un droit uniforme et ne distingue ni entre les capacités, ni entre les fortunes, ni entre les aptitudes corporelles. Les travailleurs le préoccupent vivement.
« Manufacturier, il a vu de près leurs mines et il les secourt dans la mesure de ses ressources. Théoricien, il constate les désastres de la vie industrielle, ballottée entre une stagnation et une activité intermittentes ; il s'inquiète des froissements issus de l'invasion des machines et suit avec une anxiété douloureuse les progrès de ce paupérisme qui menace de dévorer la Grande-Bretagne. Chez ces trois hommes, il y a donc un énergique instinct de tendresse pour la partie la plus malheureuse et la plus déshéritée des générations humaines. » (L. Reybaud : Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes.
l'étude de cette simple manifestation de l'activité humaine devait constituer la science sociale, parce qu'elle servait à vérifier le développement moral, intellectuel et physique du genre humain, c'est-à-dire son progrès sans cesse croissant, son unité d'affection, de doctrine, à' activité » .
Nous avons porté notre pensée sur ses hautes spéculations, et à la lumière d'une philosophie historique ainsi comprise, nous avons vu que l'évolution se poursuit dans une alternance d'époques organiques et critiques. Nous sommes à la fin d'une époque critique qui emporte avec elle le christianisme, infidèle à sa mission humanitaire, le militarisme, sanglant vestige d'une période inférieure épuisée, et leur substratum économique : V exploitation de l'homme par l'homme.
Que si nous pénétrons plus avant, nous aurons à reconnaître que la politique n'est que la science de la production et de la répartition ; de gouvernement des hommes elle doit devenir administration des choses et être absorbée dans l'économie. Pour qu'il en soit ainsi, la paix doit succéder à la guerre, l'activité productrice à l'activité destructrice, la justice économique à l'iniquité sociale, l'amour à la haine, le concours aux antagonismes, le bien de tous aux privilèges de quelques-uns. Voilà ce que doit enseigner la nouvelle doctrine qui surgit pour montrer aux masses souffrantes « les collines saintes que commence à blanchir la lumière » et nous permet déjà, aux lueurs de l'aube naissante, de chanter «l'hymne triomphale de l'Association pacifique universelle. »
Un devoir en découle ; travailler à l'instauration de la société nouvelle d'amour et de justice. « Les poètes ont placé YzAged'or au berceau de l'espèce parmi la grossièreté et l'ignorance des premiers temps. C'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est pas derrière nous, il est devant nous, il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu ; nos enfants y arriveront un jour, c'est à nous de leur ouvrir la route.»
A ceux qui savent tout cela, de proclamer et de propager les vérités sociales nouvelles qui doivent sauver et régénérer le monde.
L'homme veut, pense, agit, l'élite humaine doit, par suite, se diviser en artistes qui émeuvent les hommes, en savants qui les éclairent, en industriels qui dirigent leur activité matérielle, et le but de tous doit être l'amélioration morale et physique, l'acheminement au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. En effet, le mot progrès ne saurait avoir une autre signification que celle d'abolition de l'ignorance et de la misère, par l'abolition du militarisme, des privilèges et de l'exploitation de l'homme par l'homme.
La division sus-indiquée nous dit le but général de l'enseignement rénové. Ce sont des artistes, des industriels, des savants, qu'il s'agit de former. Pour chacun d'eux, il y aura une instruction spéciale ; pour tous il y aura l'éducation morale, qui se présente comme une sorte de préparation à toutes les destinées individuelles; au terme de cette éducation auront lieu les élections, dont le but sera de répartir les individus selon leur aptitude et leur vocation. Tous les hommes sont égaux; ils ont droit aux mêmes prérogatives, aux mêmes jouissances, la Société ne doit reconnaître d'autres inégalités que celles résultant de la différence des capacités. A chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres. Ce principe nouveau présuppose :
i° Une réforme du droit de propriété ;
20 L'Universalisation du travail.
\j& propriété a été modifiée d'âge en âge ; elle peut donc être modifiée encore. D'un droit de naissance qu'elle est, il faut en faire un droit de l'intelligence, il faut que, comme les autres charges sociales, elle soit donnée aux plus dignes. L'héritage est aujourd'hui le dernier refuge de l'oisif (1). Pour supprimer l'oisiveté et affranchir les prolétaires, il faut transporter le droit de
(1) « Ils nous répètent sans cesse que la propriété est la base de l'ordre social, nous aussi proclamons cette éternelle vérité. Mais qui sera propriétaire ? Est-ce le fils oisif, ignorant, immoral du défunt, ou bien est-ce l'homme capable de remplir dignement sa fonction sociale ? Ils prétendent que tous les privilèges sont détruits. Eh ! qu'est-ce donc que l'hérédité dans le sein des familles ? Qu'est-ce que la transmission de la fortune des pères sans enfants, sans autre raison que la filiation du sang, si ce n'est le plus immoral des privilèges, celui de vivre en société sans travailler, ou d'y être récompense au-delà de ses œuvres ? » (Doctrine saint-simonienne, rédaction de Bazard et d'Hippolyte Carnot.)
succession de la famille à l'Etat, il faut que le travail devienne le seul titre de propriété et que le travail étant assuré à chacun, selon sa vocation, la distribution des instruments de travail devienne une fonction sociale.
Non moins profonde doit être la transformation de l'organisation familiale.
La femme est l'égale de l'homme. Elle doit posséder les mêmes droits, jouir des mêmes privilèges. .
Rien ne s'oppase à ce qu'elle devienne artiste, savant, magistrat, prêtre.
L'homme et la femme se réuniront et se quitteront librement ; aussi longtemps qu'ils seront réunis, l'homme et la femme ne formeront qu'une unité collective, un androgyne composé de deux éléments associés.
Ainsi sera apaisé, par la réhabilitation -de la chair, par la sincérité de l'amour, l'éternel et tragique conflit entre la nature humaine, les passions affectives, la morale sociale et les lois écrites.
Insistons sur le difficile problème.
Le paganisme a été purement sensuel ; le christianisme, réaction exagérée contre les débauches païennes, est tombé dans l'excès contraire. Les plaisirs des sens sont choses saintes. Il ne faut pas que l'homme soit tiré à droite par la chair, à gauche par l'esprit, l'antagonisme entre l'âme et le corps doit cesser ; le dualisme catholique doit disparaître. La devise: sanctifiez-vous par les mortifications fait place à celle-ci : sanctifiez-vous dans le travail et dans les plaisirs.
Voici donc nos remèdes contre l'immoralité et les iniquités régnantes : « Sanctification de la beauté et réhabilitation de la chair, direction et règle des appétits physiques, réorganisation de la propriété car la misère du travailleur et la richesse de l'oisif sont les causes matérielles de l'adultère et de la prostitution, la propriété ne doit plus être fondée sur le droit de naissance. C'est sans doute une grande révolution, mais elle se fera progressivement, pacifiquement, Volontairement »(i).
(1) Enfantin devant la correctionnelle, 7 août 1832,
Quant à l'universalisation du travail, elle sera obtenue par le simple fait de l'abolition de l'héritage ordonnée d'une manière grandiose, en vue de l'amélioration du globe.
Voici sur ce point une indication plus précise.
En son Système de la Méditerranée, Michel Chevalier, développant, dit Jules Simon (1), le saint-simonisme, par son beau côté qui était de fermer l'aire des guerres et de la remplacer par de grands travaux d'utilité publique, proposa une transformation du monde matériel pour arriver à une transformation politique et morale.
« Michel Chevalier prenait la Méditerranée pour base d'opération et proposait un chemin de fer reliant les peuples d'Occident à Constantinople et descendant jusqu'à Alexandrie d'Egypte et au golfe persique. Il perçait l'isthme de Suez et mettait ainsi tous les peuples européens en communication directe avec l'Extrême-Orient. Ce travail gigantesque devait coûter dix-huit milliards. Il ne se bornait pas absolument à la Méditerranée et à l'isthme de Suez, Il jetait des regards sur l'Amérique qu'il brûlait de connaître et qui n'était pas, comme aujourd'hui, notre voisine. Là aussi il trouvait des voies à ouvrir pour porter rapidement la civilisation jusqu'aux extrémités du globe, et il proposait le percement de l'isthme de Panama.
« Cet écrit remonte à un demi-siècle. Percer des isthmes ! Entourer la Méditerranée d'un cercle de chemins de fer ! Dépenser dix-huit milliards ! Cela parut extravagant. Le budget de la France était alors d'un milliard. Le plus grand chemin de fer européen était celui de Manchester à Liverpool. Les contemporains prirent ce projet très sérieusement étudié pour un rêve à la façon de ceux de Fourier et accusèrent Michel Chevalier 'de n'être que le romancier de l'économie politique ! »
Singulièrement perspicace, ce romancier, et faisant montre de vues singulièrement hautes et larges.
Et combien d'autres aperçus de cette ampleur sont dus à l'école saint-simonienne !
Est-il étonnant après cela que la nouvelle doctrine ait exalté
(1) Lecture à l'Académie des sciences morales et politiques, décembre il
l'élite de toute une génération intellectuelle et produit des miracles de propagande.
Un socialiste de l'école de Ch. Fauvety nous donne un exemple saisissant de l'impression profonde que la propagande saintsimonienne creusa dans l'âme des adeptes, en ces lignes qui datent de 1887 et se rapportent aux brillantes et inoubliables conférences de la rue Taitbout :
« Hippolyte Carnot et Ch. Lemonnier, deux illustres vieillards, debout encore aujourd'hui, avec qui j'ai plusieurs fois causé de ce magnifique passé déjà lointain, si beau de jeunesse et de foi, ne songent jamais à ces grandes journées des fastes saint-simoniens sans se sentir remués jusqu'au fond de l'âme, tant c'était génial et superbe, tant c'était différent des petites causettes académiques et retorses de nos politiciens d'aujourd'hui. »
M. Fabre des Essarts ajoute : « Mais on ne livrait là que la partie exotérique de la doctrine. D'autres réunions avaient lieu à la même époque, dans un mystérieux logis de la rue Monsigny. C'est là que s'était établie la Famille, brûlant foyer qui avait la double vertu d'attirer et de rayonner. »
Des fêtes touchantes y avaient lieu. On mangeait en commun, comme au temps des premiers chrétiens. Toutes les appellations inventées par la politesse étaient absolument proscrites de ce grave cénacle. Pères, mères, frères, sœurs étaient les seuls titres autorisés. « On s'essayait au culte de la fraternité » en prodiguant les termes de la plus vive tendresse (1).
Une telle explosion d'enthousiaste foi ne pouvait s'éteindre sans laisser de traces ; après un tel revival, le socialisme eut droit de cité dans le monde des intelligences.
IL Charles Fourier et Robert Owen
Pour être moins philosophique, moins dans le cursus historique de l'évolution humaine, la doctrine de Fourier n'a été ni moins passionnante, ni moins généreuse, ni moins féconde.
(1) Fabre des Essarts : les Hiérophantes, dans la «l^eligion laïque». 1887- 1888.
i}4 Charles foUrier et robert owen
« Le fouriérisme, dit Louis Reybaud, peut se résumer en quelques mots : émanciper et combiner les passions, associer les facultés et les intérêts, faire prévaloir dans le monde physique et moral l'attraction sur la répugnance, trouver dans le spectacle de l'univers la voie analogique de nos destinées, voilà ce qu'il veut, et pourtant si courte qu'elle soit, cette formule n'est rien moins que le renouvellement entier du globe. Cela tient à une merveilleuse faculté de l'inventeur qui, en faisant pivoter une idée, y trouve mille facettes brillantes, originales et inattendues. »
Effectivement, le grand soin de Fourier est de mettre l'homme dans un milieu favorisant le développement de ses facultés et satisfaisant ses désirs, idéalisés dans une certaine mesure, mais tous légitimés.
« L'homme, nous dit-il, est ce qu'il est. Il sera toujours guidé par l'amour des richesses et des plaisirs ; ses passions sont aussi éternelles que légitimes, il ne s'agit que de savoir les employer à son propre bien-être et au bien-être général.
« L'ordre sociétaire qui va succéder à l'incohérence civilisée n'admet ni modération, ni égalité, ni aucune des vues philosophiques ; il veut des passions ardentes et raffinées ; dès que l'association intégrale est formée, les passions s'accordent d'autant plus facilement qu'elles sont plus vives et plus nombreuses. »
Sur ce thème, dont la base est assez peu édifiante et en tous cas assez fragile, puisque l'homme n'est envisagé que dans ce qu'il est, et aucunement dans son devenir, le réformateur ne tarit pas :
« La raison, quelque étalage qu'elle fasse de ses progrès, n'a rien fait pour le bonheur, tant qu'elle n'a pas procuré à l'homme social cette fortune qui est l'objet de tous les vœux. » Fourier n'a garde de tomber dans le même défaut, il a pour tout le monde les mains pleines de biens et d'honneurs. Tacite nous apprend que Civilis échauffait les peuples qu'il conduisait au combat, en promettant à chacun ce qui lui plaisait le plus, parlant de gloire aux Gaulois, de liberté aux Bataves, et de pillage aux Germains. De même, le révélateur de la doctrine phalanstérienne avait de la gloire et des richesses pour les
savants et les artistes, des fortunes colossales pour les riches, du bien-être pour le peuple et de vastes empires pour les moindres principicules (i). »
Ce naturalisme à outrance est basé néanmoins sur une conception qui mérite examen.
Frappé de l'ordre sériel qui préside à l'agencement et à la distribution de la vie universelle, Fourier pose en principes que \' attraction est universelle, que les attractions sont proportionnelles aux destinées, d'où la conclusion que la série distribue les harmonies.
Il n'y a plus, après cela, qu'à aider les hommes et les femmes délivrés des servitudes et des préjugés actuels, ayant brisé le joug de la famille, à se grouper conformément à leurs attirances et affinités, et à se distribuer en séries combinées. Il en résultera la plus grande somme possible de travail productif et décoratif, de bonheur individuel, de richesses générales et de solidarité sociale.
Voilà la vraie voie, selon Fourier :
« Le moralisme se vante d'avoir étudié l'homme, il a fait tout le contraire, il n'a étudié que l'art d'étouffer les ressorts de l'âme ou attractions passionnelles, sous prétexte qu'elles ne conviennent pas à l'ordre civilisé et barbare ; il fallait au contraire, décider l'issue de cet ordre civilisé et barbare antipathique avec les attractions passionnelles, qui tendent à l'unité. » Il est temps, ajoute-t-il, de suivre la nature en ses développements. L'enfance de l'humanité se divise en sept périodes : séries confuses, sauvagerie, patriarcat, barbarie, civilisation, gar autisme, séries ébauchées ; nous sommes à la fin de la période de civilisation, il s'agit de passer en garantisme pour s'acheminer vers l'organisation harmonienne, aux splendeurs inouïes et aux bonheurs ineffables.
Pour cela nul besoin de révolution, une simple commune modèle ou phalanstère et la terre entière se convertira en peu d'années, tant les premiers résultats seront éclatants et merveilleux.
Qu'est-ce donc qu'un Phalanstère 1
(i) B. Malon : Histoire du Socialisme, tome II.