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I46 PREMIER SOCIALISME FRANÇAIS

Il faudrait de longues pages pour donner, même une faible idée des progrès du socialisme dans les cercles lettrés et dans les masses populaires en France seulement, pendant cette décade mémorable (1830- 1840).

Même la bourgeoisie fut séduite. Elle serait allée loin dans cette voie, si les coups de foudre de Février et de Juin, les calomnies de la coalition libérale-cléricale de la rue de Poitiers et les échos de la formidable agitation chartiste ne l'avait apeurée et fait se jeter brusquement en arrière. Pour le moment, on était à l'époque idyllique qu'on peut bien appeler l'âge d'or du socialisme théorique.

Il est une heure heureuse et charmante où « les idées s'échappent du cœur, uns à une, sans ordre et sans suite, presque sans ressemblance, on reconnaît la source d'où elles partent ainsi que leur aimable parenté, à la grâce naïve qui les décore ; elles s'ouvrent au soleil de côté et d'autre et fleurissent isolées. Epoques d'illusions ineffables, printemps de la vie des poètes » (1).

Printemps des idées aussi que ces époques d'optimisme vaillant, de prétentieux mais généreux subjectivisme, d'ardente et de vivante foi, époque où le culte de l'idéal colore l'observation des faits, où l'espérance qui domine, parée de toutes les couleurs éclatantes, de tous les scintillements prismatiques de l'éternelle

esprits éclairés à l'étranger ; les socialistes belges Barthels, Jottrand, Demeur, Prosper Eslens,. Gérard, François Haak, Spilthoorn, Adelson Castiau, Mme Gatti de Gamont, Mathieu relevèrent tous, à des titres divers, du saint-simonisme ou du fouriérisme, du dernier principalement.

L'ouvrier tailleur Weitling, qui fut le véritable précurseur du socialisme en Allemagne, était devenu socialiste à Paris, et son œuvre capitale Garœntien der Harmonie und Freicbet (Garanties de l'Homme et de la Liberté) n'est qu'une combinaison, plus ou moins utopique, mais remarquable à coup sûr, de la solidarité communiste et des affinités fouriéristes. C'est au nom de ces idées communistes pbalanstériennes que se groupèrent et se fédérèrent d'abord les prolétaires allemands réfugiés à l'étranger, et cela avec tant d'ardeur et de dévouement à la cause socialiste que le gouvernement suisse, pris de peur, persécuta rigoureusement, et que les gouvernements français et belges expulsèrent impitoyablement les socialistes allemands.

Là ne s'arrête pas la propagande française. De l'autre côté de l'Atlantique, dans l'Amérique du Nord, où déjà Robert Owen avait importé des coopérations communistes, le fouriérisme s'affirma bientôt avec Brisbane et Horace Gresley par la fondation successive de trente-sept phalanstères d'essais.

(1) Blaze de Burry : Essais sur Gœtbe, précédant la traduction française du Faust.

illusion, revêt autant de formes qu'elle passionne de penseurs, et s'élève à autant de degrés qu'elle entraîne de croyants.

Le socialisme en était là en 1840. Audacieux, vague, séduisant, multiforme, répondant à l'efflorescence ultra-spiritualiste du temps; il rayait d'innombrables et éclatants sillages la surface miroitante de la publicité, semant partout, comme une inépuisable bénédiction, ses promesses et ses espérances.

Il avait si bien le vent en poupe que parmi ses propagateurs intermittents, il pouvait compter les noms les plus illustres tels que Chateaubriand, le patriarche littéraire (1); Bérenger, le chansonnier national (2); puis venaient lescélébrités plus récentes et plus militantes ; Lamennais (3) ; George Sand (4) ; Eugène Sue (5) ; et après eux, les hérétodoxes de la démocratie sociale comme Esquiros (6); François Huet (7); le docteur Guépin, l'abbé Constant (8) (connu dans la Kabbale sous le nom d'Eliphas Lévy) et nombre d'autres.

(i) « Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre quand il saura lire, au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la presse de ville en ville, de village en village ; essayez de persuader à ce pauvre possédant les mêmes lumières, la même intelligence que nous, qu'il doit se soumettre a toutes les privations, tandis que tel homme, son voisin, a, sans travail, mille fois le superflu de la vie ; vos efforts seront inutiles. Ne demandez point à la foule des vertus au-delà de la nature...

« Nous ne sommes pas dans un temps de révolution, mais de transformation sociale ,

« J'aperçois l'hôpital où gît la vieille société. Quand elle aura expiré, elle se décomposera, afin de se reproduire sous des formes nouvelles.

« 11 faut d'abord qu'elle succombe. La première nécessité pour les sociétés, comme pour les hommes, est de mourir.

« La vieille société fait semblant de vivre, elle n'en est pas moins à l'agonie.

« Que répondriez-vous au prolétaire qui, dans un parlement, viendrait vous dire :

« Nous proposons d'ouvrir un grand livre de la dette publique consolidée, chaque propriété territoriale sera appréciée contradictoirement par les intéressés et par les jurys sortis de l'élection ; le prix sera payé à divers termes convenus ; et l'État, dès aujourd'hui, prendra possession du sol national. » (Chateaubriand : Etudes historiques, t. IL)

(2) Les Fous, Les Ages de l'Humanité.

(3) Le Livre du Peuple, Les Paroles d'un Croyant,

(4) Le Compagnon du Tour de France, Le Meunier d'Angibaud, Spiridion, Consuelo, Le Péché de M. Antoine.

(5) Les Mystères de Paris, Le Juif Errant, et plus tard : Martin ou l'Enfant trouvé et l'Histoire d'une Famille de Prolétaires à travers les âges.

(6) L'Evangile du Peuple.

(7) Le Règne Social du Christianisme.

(8) L'Assomption de la Femme.

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