VI. Les Solutionnistes
Pendant que la propagande ailée, parée de la soie et de l'or qu'avaient tissés les poètes de la régénération humaine, s'en allait par les capitales, par les cités industrielles et, jusque dans les humbles villages, réveillant les opprimés, éclairant les exploités, montrant à tous les bons esprits la nécessité de justices sociales nouvelles, en faveur de toutes les victimes d'un ordre social inique, les antagonismes sociaux se creusaient lamentablement, et le mécontentement des prolétaires avait déjà pris des proportions tragiques.
Par les insurrections ouvrières de Lyon en 1831, par certaines préoccupations égalitaires des insurgés républicains de 1832- 1839 (1), par la commençante épopée des chartistes anglais, le prolétariat occidental signifiait que si les cités idéales de l'utopie charmaient son imagination, des projets pratiques de réformes économiques feraient encore mieux son affaire.
« Nous vous prions au nom de la justice et de l'humanité, « disaient en 1831, aux ministres de Louis-Philippe, les travail- « leurs de Lyon, maîtres, par la force des armes, de l'Hôtel-de- « Ville, nous vous prions de vouloir bien présenter au Parlement « un plan d'organisation du travail, tel que le fruit de nos sueurs « ne devienne pas le partage exclusif de quelques privilégiés».
(1) Dès sa rentrée en France, après 1830, Buonarotti, l'habile et intrépide conspirateur babouviste, qui venait de se rappeler au souvenir de ses militants par son histoire de la Conjuration des Egaux, devint l'inspirateur des sociétés secrètes les plus révolutionnaires. 11 les imprégnait toutes de communisme babouviste. Il gagna à son idéal des hommes comme Barbés, BUnqui, Charles Teste, Voyer d'Argenson, Laponneraye, Martin-Bernard, Caussidière, Meilland, Nettré.
Dans la proclamation, que l'émeute un moment triomphante du 12 août 1839, put faire afficher à l'Hôtel-de-Ville, on trouve cette phrase qui est de Blanqui, et qu'on pourrait croire de Sylvain Maréchal : «Périsse enfin l'exploitation et que l'égalité s'asseye triomphante sur les débris de l'aristocratie et de la royauté.»
154 LES SOLUTIONNATES
La même demande s'adressait aux socialistes. Plusieurs de ces derniers comprirent qu'il était temps de chercher un principe social commun et d'énumérer ensemble des réformes qui en découlent. La voie était déjà ouverte par Constantin Pecqueur.
En 1838, en effet, sur la proposition d'Adolphe Blanqui, Y Académie des sciences morales et politiques couronna un livre de Pecqueur portant ce titre un peu long : Economie sociale des intérêts du commerce et de l'industrie et de la civilisation en gênérai, sous les applications de la vapeur .
L'Economie sociale, en deux forts volumes, n'est que le développement malheureusement prolixe et diffus de cet irréprochable thème collectiviste que nous reproduisons, en abrégeant :
« S'il est nécessaire, au nom du salut social, de sortir de l'individualisme bourgeois, fauteur de spoliation du plus grand nombre au profit de quelques rapaces et de quelques mieux armés, bref, d'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire d'injustice, de servitude et de misère, il ne faut pas pour cela tomber dans un communisme qui sacrifierait la liberté individuelle.
« La solution est dans la socialisation graduelle des capitaux productifs, ou en d'autres termes, de la matière et des instruments de travail devant être employés, non directement par •l'Etat, mais par les associations contrôlées par l'Etat et lui payant redevance.
« On devrait commencer par la socialisation de la Banque de France et du Crédit en général ; continuer par les chemins de fer, les mines, canaux, etc.
(( Ainsi outillé, l'Etat pourrait créditer largement les travailleurs corporativement organisés et opérer sans secousses la substitution du travail associé au travail salarié.
« On suivrait en cette œuvre la piste même de la monopolisation, on organiserait d'abord le travail industriel, puis le travail commercial, pour terminer par le travail agricole.
«Dans la nouvelle organisation, chaque travailleur disposerait librement de la rémunération à lui attribuée pour son travail. »
C'était lumineux.
S'inspirant de la même idée générale, l'ami et l'émule de Pecqueur,. François Vidal, insistait sur le bien fondé de ce programme socialiste que l'on ne qualifiait pas encore de collectiviste, et sa critique socialiste de l'individualisme nous donne un avant-goût de la critique lassallienne :
« Le travail est devenu une marchandise tous les jours plus offerte et tous les jours moins demandée, une marchandise que le capital achète au rabais. Le travailleur, affranchi de la glèbe et des corporations, est désormais attaché à l'usine, et le moment est proche peut-être où l'on pourra s'en passer. Bien plus, l'homme est devenu un simple accessoire de la machine, une annexe à la chose, il lui est subordonné, il est en quelque sorte dominé, possédé par le capital. L'ouvrier ne s'appartient plus, il a perdu toute indépendance en perdant toute sécurité; il est à la la merci du capitaliste, il en dépend, il n'est plus qu'un simple instrument de production, instrument dispendieux que l'on s'efforce incessamment de supprimer par économie.
« Quand vient la demande de bras, les ouvriers accourent en foule; quand la demande cesse, la faim, la misère tuent les surnuméraires; ainsi se rétablit l'équilibre. Quand la population ouvrière surabonde, elle ne déborde pas — comme l'eau hors du vase — elle meurt. Alors, selon l'expression de Ricardo, à force de privations, le nombre des ouvriers se trouve réduit et l'équilibre se rétablit. La nature, dit Malthus, leur commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre cet ordre à exécution.
« Ainsi donc le minimum de subsistance est le taux normal des salaires. Les salaires gravitent vers ce minimum fatalement, comme le liquide vers ce niveau, c est la loi. »
« Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui, disait-il plus tard, de rédiger une constitution politique, il s'agit encore et surtout de décréter la charte du travail et de l industrie, la véritable charte du peuple, la grande charte des sociétés modernes, et cela au nom de la justice économique.»
Plus loin, une idée nette du fait — depuis mise en relief par Rodbertus et par Marx — que le capital accumulé n'est guère que la plus-value d'un travail non payé et que s'est indûment approprié le capitaliste.
I56 LES S0LUT10NNISTES
« La fortune, dit-on, s'acquiert par le travail. Oui, mais surtout par le travail cf autrui. Une façon de robe est payée 60 francs. Une ouvrière fait toute la besogne et reçoit 15 francs, tandis que la tailleuse en renom, sans avoir mis la main à l'œuvre, touchera 45 francs. Comment cela pourrait-il s'appeler? Un entrepreneur se charge défaire confectionner 100,000 chemises pour l'armée, dont on lui fournit l'étoffe, et il traite à raison de 75 centimes ; puis ensuite, il cède son marché en détail à de pauvres femmes auxquelles il donne seulement 35 centimes. Comment cela s'appelle-t-il ? Cela s'appelle aujourd'hui faire le commerce, entreprendre la confection, gagner de l'argent par son travail et par son industrie!...»
En vérité, je le demande au marxiste le plus exclusif, la critique socialiste contemporaine a-t-elle dit quelque chose de plus saisissant?
Cependant la précision pratique manquait toujours. Louis Blanc l'apporta dans l'éloquente brochure sur l'organisation du travail, qui — tels sont les privilèges du talent favorisé par les circonstances — impressionna si puissamment l'opinion démocratique et remua le prolétariat dans ses couches les plus profondes (1).
(1) Les propositions de Louis Blanc valent d'être encore méditées, et malgré leur longueur nous les transcrivons, en les recommandant à l'attention des législateurs socialistes que la confiance populaire a portés au Parlement !
Article premier. 11 serait créé un {Ministère du Progrès, dont la mission serait d'accomplir la Révolution sociale, et d'amener graduellement, pacifiquement, sans secousse, l'abolition du prolétariat.
Art. 2. Pour cela, le Minisûre du Progrès serait chargé: i° de racheter, au moyen de rentes sur l'Etat, les chemins de fer et les mines ; 2° de transformer la banque de France en banque d'Etat ; y de centraliser, au grand avantage de tous et au profit de l'Etat, les assurances ; 40 d'établir, sous la direction de fonctionnaires responsables, de vastes entrepôts où producteurs et manufacturiers seraient admis à déposer leurs marchandises et leurs denrées, lesquelles seraient représentées par des récépissés ayant une valeur négociable et pouvant faire office de papier-monnaie, papier-monnaie parfaitement garanti, puisqu'il aurait pour gage une marchandise déterminée et expertisée ; 5* enfin d'ouvrir des bazars correspondant au commerce de détail, de même que les entrepôts correspondraient au commerce en gros.
Art. 3. Des bénéfices que les chemins de fer, les mines, les assurances, la banque rapportent aujourd'hui à la spéculation privée et qui, dans le nouveau système, retourneraient à l'Etat, joint à ceux qui résulteraient des droits d'entrepôt, le ministre du progrès composerait son budget spécial, le ^Budget des travailleui s.
Art. 4. L'intérêt et l'amortissement des sommes dues par suite des opérations pré-
Le projet Louis Blanc était pratique ; mais si le prolétariat avait soif d'améliorations, la bourgeoisie détentrice du pouvoir politique était bien décidée à ne consentira aucune réforme. Même porté au gouvernement par la Révolution triomphante de Février, Louis Blanc fut impuissant. Force fut au socialisme de rester, pour longtemps encore, confiné dans les régions théoriques.
cédentes seraient prélevées sur le budget des travailleurs : le reste serait employé : i° a commanditer les associations ouvrières ; 2° à fonder des colonies agricoles.
Art. 5. Pour être appelées à jouir de la commandite de l'Etat, les associations industrielles ou agricoles devraient être instituées d'après le principe d'une fraternelle solidarité, de manière à pouvoir acquérir, en se développant, un capital collectif, inaliénable et toujours grossissant ; seul moyen d'arriver à tuer l'usure, grande ou petite, et de faire que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des instruments de travail un privilège, le crédit une marchandise, le bien-être une exception, l'oisiveté un droit.
Art. 6. En conséquence, toute association industrielle ou agricole, voulant jouir de la commandite de l'Etat, serait tenue d'accepter, comme bases institutives de son existence, les dispositions qui suivent : Après le prélèvement du montant des dépenses consacrées à faire vivre les travailleurs, de l'intérêt du capital, des frais d'entretien et de matériel, le bénéfice sera ainsi réparti :
Un quart pour l'amortissement du capital avancé par l'Etat; un quart pour l'établissement d'un fonds de réserve dont la destination sera indiquée plus bas.
Ainsi serait constituée l'association dans un atelier ; il resterait à étendre l'association entre tous les ateliers de même nature ; afin de les rendre solidaires l'un de l'autre.
Deux conditions y suffiraient:
D'abord, on fixerait le prix de revient ; on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d'une même industrie.
Ensuite, on établirait, dans tous les ateliers de la même industrie, un salaire non pas égal mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n'étant point identiques sur tous les points de la France.
La solidarité ainsi établie entre tous les ateliers de même nature, il y aurait enfin à réaliser la souveraine condition d'ordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les guerres, les révolutions impossibles ; il- y aurait à fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, entre tous les membres de la société.
Pour cela des divers fonds de réserve dont nous parlions tout a l'heure, en formerait un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries, de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré. Un grand capital serait ainsi formé, lequel n'appartiendrait à personne en particulier, mais appartiendrait à tous collectivement.
La répartition de ce capital de la société entière serait confiée à un conseil d'administration placé au sommet de tous les ateliers.
L'Etat arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures successives,
15$ LES SOLUTIONNISTES
Frappés avant tout par le spectacle des antagonismes industriels, les pères du collectivisme avaient mis la question agraire au second plan.
Colins reprenant l'idée de Rivadavia (1) et des Agrariens américains qui suivaient Devyr, posa en fait que l'appropriation collective de la terre est le premier but à poursuivre.
On peut, d'après Colins, en moins d'un quart de siècle, anéantir pacifiquement la misère, en faisant entrer le sol à la propriété collective par l'adoption et l'application de six articles de loi ainsi conçus et rédigés :
« i° L'hérédité directe, sans testament, est de droit comme étant la seule qui soit nécessaire à l'excitation au travail.
« 20 L'hérédité collatérale, sans testament, est abolie comme n'étant pas nécessaire à l'excitation au travail.
« 30 Toute succession ab intestat, sans héritiers directs, est dévolue à l'Etat et appartient à la propriété collective.
« 40 La liberté absolue de tester est de droit, comme étant nécessaire à l'excitation au travail.
« 50 Toute succession par testament est passible d'un impôt de 25 0/0.
« 6° Le sol une fois entré à la propriété collective est déclaré inaliénable, ainsi que ce qui lui est inhérent. »
Certainement les moyens proposés sont insuffisants ; mais le but n'en reste pas moins inattaquable.
En combinant les données de Pecqueur, de Vidal, de Louis Blanc et de Colins avec le plan d'organisation politique de Fauvety et de Renouvier (2), on constitue une théorique et une pratique collectivistes relativement complètes.
(1) Président collectiviste de la République Argentine, en 1824. Voir sur son projet d*emphythéose universelle, T^evue Socialiste au 15 octobre 1889.
(2) Organisation communale et centrale de la République, projet présente à la Nation pour l'organisation de la commune, de l'enseignement, de la force publique, de la justice, des finances de l'Etat, par les citoyens H. Bellouard, Benoît (du Rhône), F. Charassin, A. Chouippe, Erdan, Ch. Fauvety, G. Lardeau, Ch. Renouvier, J. Sergent. Paris, 1857.
VII, La Déviation mutuelliste
Pourtant la nouvelle doctrine, à laquelle Colins venait (1850) de donner son nom de Collectivisme (déjà employé, mais d'une façon intermittente, par Pecqueur), n'était pas encore aux portes du triomphe, dans l'opinion publique.
La cause principale gît dans la forme purement logique que lui avaient donnée ses premiers formulateurs. Il eût fallu indiquer la place du collectivisme dans l'évolution économique et conclure ainsi, non seulement à sa justice, mais encore à sa nécessité, étant données les conditions nouvelles de la production capitaliste. Ce devait être l'œuvre de Marx et du socialisme allemand.
Malgré les indications précieuses de Saint-Simon et de Fourier, personne, dans le socialisme reconstructif français, ne se préoccupait de philosophie et d'histoire, de lois du développement de la civilisation et de processus social.
Les idées d'évolution et de lois sociales n'étaient pourtant pas inconnues de la haute mentalité française du temps. Depuis 1839, Auguste Comte, l'illustre auteur du Système de philosophie positive, avait enseigné que les sociétés évoluent d'après certaines règles résultant de la nature des choses, et que par suite, tout en étant soumis à l'universelle loi d'un changement dans l'ensemble progressif, les phénomènes sociaux aussi sont soumis à des lois invariables et à des relations de succession et de similitude.
Précisant encore, Littré, le premier disciple d'Auguste Comte, avertissait les socialistes que toute théorie incapable d'expliquer par l'histoire la série logique de ses tentatives d'organisation est frappée d'impuissance (1).
Les nouveaux socialistes français le comprirent encore moins que ne lavaient compris leurs prédécesseurs du commencement
(1) E. Littré : Conservation, Révolution, Positivisme.
l6o LA DÉVIATION MUTUELLISTE
du siècle. Ce fut une foute grave, une faiblesse pour le collectivisme naissant et l'une des causes du triomphe aussi éphémère que tendanciellement réactionnaire de Proudhon, qui put ainsi faire illusion par ses bribes d'hégélianisme, autant que par la forme magnifique dans laquelle il coula sa pensée remueuse et contradictoire (i).
Tout d'abord l'intervention de Proudhon parut justifiée. Le socialiste anglais Bray, que sans doute Proudhon ne connut jamais, avait dit fort raisonnablement, en 1839:
« Il faut découvrir un terme social préparatoire, une espèce
de halte entre l'individualisme et le communisme à laquelle la société actuelle puisse arriver, avec tous ses excès et toutes ses folies, pour la dépasser ensuite riche des qualités et des attributs qui sont les conditions vitales du communisme. »
Programme magnifique qui tenta l'auteur du 'Premier (Mémoire sur la propriété.
Il voulut, lui aussi, trouver le terme moyen entre le communisme et l'individualisme. Avec une précision pleine de promesses, Proudhon aborda la question, en se servant de la phraséologie antinomique qui lui était chère :
« La communauté nous donne la thèse, et la propriété, ï antithèse ; ce qui reste à chercher, ce n'est plus que la synthèse, laquelle doit résulter de la correction de la thèse et de V antithèse.
(2) Incontestablement, au point de vue économique, le mutuellisme proudhonien fut une simple réaction individualiste, masquée par une phraséologie révolutionnaire trompeuse et un éclat de style incomparable. Proudhon fut encore plus rétrograde par ses théories familiales qu'il a lui-même résumées comme il suit : « Mes opinions sur la famille se rapprochent du droit romain plus que de toute autre théorie; le père de famille est pour moi un souverain, ses droits sur sa femme et ses enfants sont presque illimités, et si le principe familial faiblit parmi nous, je l'attribue surtout a notre jurisprudence, qui a restreint l'autorité du chef et crée dans la pratique une foule d'échappatoires à l'insubordination des enfants et des femmes.» (P.-J. Proudhon : Correspondance, tome IV, page 577).
Dans son livre posthume, la Pomocratie, le chef de l'école mutuelliste enumére huit cas dans lesquels le mari a le droit de tuer sa femme ; il comprend dans la série l'insubordination et le mensonge. Pousse a ce degré, le fanatisme pour l'autoritarisme familial passe à l'état pathologique.
LE SOCIALISME INTEGRAL l6l
« La communauté par son nivellement devient tyran nique et injuste ; la propriété, par son despotisme et ses envahissements, est antisociale.
« Mais, si ce que produisent h propriété et la communauté est mauvais, ce qu'elles veulent Tune et l'autre est bon; car celle-ci cherche l'égalité et la loi et celle-là veut sur toute chose l'indépendance et la proportionnalité. Donc, élimination faite de ce que la propriété et la communauté contiennent d'éléments étrangers, les deux restes, en se réunissant, nons donnent la forme naturelle de la société.
« Egalité, loi, indépendance, proportionnalité, tels doivent être les principes fondamentaux d'un ordre de choses vraiment humanitaire. »
Reste à trouver, ajoute Proudhon en substance, la théorie salvatrice, qui combinera pour le bien général les contraires antagoniques en les absorbant dans une résultante supérieure. Déjà, il nous est permis de l'entrevoir, ce sera une théorie de mutualité, ou pour préciser, de mutuellisme systématisé.
Pour arriver à cet état idéal de l'indépendance et de l'égalité dans la réciprocité, six mesures préparatoires s'imposent d'abord ; ce sont :
i° La constitution de la valeur, devant modifier en faveur des travailleurs les relations du capital et du travail par l'instauration de l'égal échange dans l'atelier comme ailleurs ;
2° La réorganisation du système des contributions publiques, l'impôt progressif sur le revenu ;
3° L'application de la théorie du loyer acquéreur, en vertu de laquelle tout payement de loyer ou fermage acquiert un droit sur la chose louée et après vingt années fait le locataire propriétaire de la chose à lui louée (i) ;
4° La liquidation de la dette publique et des dettes privées ;
5° L'abolition progressive des monopoles par l'organisation
(i) Ceci revient à l'obligation du faire-valoir direct ; niais, que de moyens d'éluder la loi il resterait ! Et d'ailleurs, ce ne serait pas la justice. Le gros fermier, par exemple, s'approprierait illicitement, pendant la période d'acquisition, la part qui, légitimement, devrait revenir à ses auxiliaires salaries.
1Ô2 LA DÉVIATION MUTUELLISTE
des forces collectives résultant d'arrangements contractuels entre l'Etat et les compagnies ouvrières, pour l'exploitation des chemins de fer, mines, ainsi que pour l'entreprise de grands travaux publics.
A la fois timide et compliqué, malgré certains enjolivements démagogiques, ce programme économico-socialiste ne semblait pas fait pour satisfaire le prolétariat militant ; mais développé ou obscurci, accentué ou contredit, selon l'occurence, dans vingt volumes de vigoureuse et saisissante critique philosophique, politique, économique et littéraire, il fit illusion. La splendeur de la forme donna le change sur la pauvreté du fond, et c'est ainsi qu'au moment où la magnifique efflorescence française du demi-siècle qui venait de s'écouler, se résolvait dans une théorie collectiviste à laquelle il ne manquait que d'être classée par la philosophie de l'histoire et qui, en attendant, était assez synthétique, assez vaste pour contenir provisoirement toute l'élaboration socialiste contemporaine ; à ce moment, le prolétariat français décapité, depuis juin 1848, de son élite révolutionnaire, s'enfonçait dans les contradictions mutuellistes, se laissant distancer — lui qui avait toujours été à l'avant-garde — par le prolétariat européen, gagné justement par la propagande française à l'idée nouvelle.
Pour comble de malheur, le second (et le dernier espérons-le) bandit couronné de la funeste famille des Bonaparte venait encore une fois d'étrangler la République. L'empire dictatorial et clérical allait tuer l'initiative française.
Immédiat et foudroyant fut le résultat.
Le socialisme en France, riche de tant de gloire, de tant d'idées et de tant d'œuvres, n'eut, après 18.51, que des survivants, tandis que l'Allemagne produisait des Marx, des Lassalle, des Karl Grùn, des Rittinghausen, des J.-Ph. Becker, des Engels, des Rodbertus, des Carlo Mario ; la Belgique, des Louis de Potter, des Dékeiser, des Jacob Kats, des Joseph Charlier ; la Russie, des Herzen, des Bakounine, des Tchernichewsky, des Ogareff; l'Angleterre, des Travis, des Bray, des Ernest Jonnes, des Bronterre O'Brien ; la Suisse des A. Clément, des Burkli, des Hugentobler ; l'Italie, des Pisacane, et l'Espagne, des Ramon
de la Sagra, des Joaçhim Abreu, des Lagracio de Bellay, des Ferdinand Garrido; le Danemark, des Frederick Dreyer...
Tous ces hommes, dont j'ai amplement parlé ailleurs (i), acceptaient avec plus ou moins de ménagement la nationalisation du sol et la socialisation des forces productives. Il en était de même naturellement du prolétariat militant de leurs pays respectifs. La situation fut donc claire ; les prolétaires socialistes français de la première décade impériale, rejetés par Proudhon sur les villages bourgeois du mutuellisme, campaient isolés, en arrière de l'armée socialiste européenne.
L'instinct de classe les sauva quelques années après. Ils publièrent en 1864, le fameux Manifeste des Soixante, par lequel ils se séparèrent avec éclat des bourgeois libéraux et déclarèrent vouloir suivre à l'avenir une politique de classe. Proudhon, enthousiasmé et bien inspiré cette fois, sentit que l'avenir était dans cette initiative ouvrière et il écrivit d'abondance le livre superbe (2) qui fut son chant du cygne.
Par l'affirmation de la lutte des classes, les mutuellistes français se rattachèrent, à nouveau, au mouvement ouvrier européen et leur récompense fut de prendre une part honorable à la fondation de Y Association internationale des Travailleurs. Celle-ci arrivait à son heure ; elle allait prendre l'hégémonie du socialisme, pulvériser les vestiges des anciennes écoles et faire du collectivisme affirmé avec éclat devant le monde entier, la doctrine commune des prolétariats militants européo-américains et de leurs alliés socialistes venus des autres classes. Cela fait, elle devait succomber sous le poids de sa propre puissance, mais seulement pour faire place aux Partis ouvriers européo-américains qui sont la systématisation pratique de l'internationalisme prolétarien.
Il ne manquait plus au socialisme moderne qu'une philosophie historique correspondante ; elle lui fut donnée par Karl Marx. Mais tout de suite la question se pose : le matérialisme économi-
(1) Histoire du Socialisme, passim.
(2) De la capacité politique des classes ouvrières fut écrit dans les derniers mois de 1864 et ne fut publié qu'en mai 1865. On sait que Proudhon mourut le 19 janvier 1865.
164 LA DÉVIATION MUTUELLISTE
que de Marx peut-il contenir tout le mouvement rénovateur contemporain ?
C'est ce que, après avoir exposé fidèlement la nouvelle doctrine, nous allons examiner dans notre prochain chapitre, entrant ainsi dans le cœur du sujet que nous nous sommes donné pour tâche de traiter, en ces pages sur les principes généraux et sur les conditions d'existence du socialisme intégral.