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I. Considérations générales

Depuis l'épuisement de l'inoubliable Renaissance italienne, magnifiquement close par Galilée, découvrant le mouvement de la terre, il semble que l'élaboration et la propagande philosophiques se soient surtout concentrées chez trois grandes nations qui occupent les sommets de la pensée occidentale, après avoir eu — tour à tour et une par siècle — la prééminence intellectuelle.

Précisons.

Bien qu'elle n'ait produit ni Spinosa, ni Descartes, ni Leibnitz, ni Gassendi, ni Pascal, ni Torricelli, l'Angleterre philosophique du XVIIe siècle fut incontestablement, dans la voie féconde ouverte par Bacon, la plus efficace initiatrice de la libre pensée

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qui se dégageait en raison directe de l'affaiblissement du christianisme.

Les initiateurs — dont les efforts convergèrent dans la célèbre Société royale pour le développement des sciences naturelles, fondée en 1645, et qui devint bientôt le foyer le plus rayonnant de la science moderne — ont nom Hobbes, Locke, Shaftesbury, Harrington, Vollaston, Vallis, Wilkins pour ne parler que des principaux ; leur œuvre combinée fut l'œuvre intellectuelle dominante de leur temps.

Le renouveau qui en résulta fut un digne prodrome du XVIIIe siècle, le grand siècle du philosophisme, de l'émancipation, de l'adoucissement des mœurs, qui reste la victoire incomparable et la gloire éternelle de la mentalité française, alors piédominante et triomphante.

Tout annonçait, au commencement du XIXe siècle, la maîtrise de l'Allemagne philosophique préparée à ce rôle, après Leibnitz, par Lessing, Kant, Herder. Effectivement, elle produisit coup sur coup Fichte, Hegel, Herder, Schelling, Krause, Herbart, Schleiermacher, Gœthe, Schiller, suivis par Lange, Feuerbach, Strauss, Schopenhauer, Buchner, Dùring, Fechner, Wundt, etc. Mais, en vertu de la force acquise et conservée par la France révolutionnée et imperturbablement révolutionnaire (i 830-1 848), l'expansion philosophique allemande ne pouvait prévaloir si vite contre le foyer intellectuel français ravivé, en outre, par une vigoureuse et puissante renaissance littéraire.

Que voyons-nous, en effet, dans la période mouvementée qui va de 181 5 à 1850?

D'abord la France restant ainsi à la tête de la civilisation occidentale, crée de toute pièce le socialisme moderne, cette religion humaine des temps nouveaux. Puis, à partir de 1830, elle installe au sommet de l'Olympe de l'art, à côté du patriarche littéraire, Chateaubriand, et de Bérenger, son chansonnier national, la pléiade glorieuse des poètes qui dans l'histoire s'appelleront Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Auguste Barbier, A. de Musset, Th. Gauthier, Ch. Baudelaire, Pierre Dupont...

Non loin et sur le même plan, le génie de la peinture montrait

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avec orgueil, parmi les morts récents, David, Girodet, Gros, Géricault, Gérard, Prudhon ; parmi les contemporains, Ingres, Eugène Delacroix, Decamps, Horace Vernet, Corot.

Avec autant de gloire, la sculpture revendiquait David (d'Angers), Etex, Rude, Dupoty, Cortot, Pradier, Foyatier, Ottin, etc. Cependant le profond Balzac créait le roman philosophique ; Georges Sand, le roman humanitaire; Eugène Sue, le roman à thèses sociales ; Lamennais dotait la littérature politique d'une ébquence enflammée ; Michelet, Louis Blanc, donnaient un cœur et des ailes à l'histoire, jusque là domestiquée par les oppresseurs et les massacreurs de peuples. Tout vivait, tout vibrait ; le professorat officiel lui-même, avec les Qiiinet, les Michelet, les Miçkiewicz. faisaient à force d'éloquence pénétrer le droit révolutionnaire contesté dans le cœur des peuples.

Avec Geoffroy Saint-Hilaire, successeur de Lamark et vaillant adversaire du savant et coupable Cuvier (i), la science française se tenait à l'avant-garde de la recherche humaine et jetait, avec la haute approbation de Goethe, les fondements du transformisme que Darwin allait bientôt élever d'une main savante.

En ce temps-là, l'économie politique elle-même était généreuse et progressive, en France. Laissant aux J.-B. Say, aux Dunoyer, aux Bastiat, la tentative peu honorable de rapetisser la science économique à n'être qu'un plaidoyer en faveur de la libre exploitation capitaliste, les nobles représentants de Y école française, les Sismondi, les Eugène Buret, les Adolphe Blanqui, les Droz, les de Villeneuve-Bargemont et leurs émules proclamaient la nécessité de réformes économiques urgentes.

La philosophie progressiste s'honorait d'Auguste Comte, de Littré, de Jean Reynaud, de Pierre Leroux, et le journalisme où brillait, entre tant d'autres vaillants polémistes, Armand Carrel, Ribeyrolles, était démocratisé par Emile de Girardin, le journaliste homme d'affaires, et partait ainsi à la conquête de l'opinion

(i) Coupable de lâcheté intellectuelle, indignité qu*il a justement payée de la meilleure part de sa gloire scientifique. C'est lui qui disait lâchement des théories de Lamark (aujourd'hui triomphante grâce aux démonstrations de Darwin) : « l'empereur a défendu d'y croire ». Cet homme aurait pu être un des plus illustres savants du XIX* siècle, la servilité de son caractère en a fait un des plus justement méprisés.

populaire qu'à la vérité il n'allait pas toujours guider dans les voies de l'honneur et de la justice, après sa subordination aux gens de finances.

Que dire de la tribune française où, dignes successeurs du général Foy, de Royer-Collard, les Mauguin, les Odilon Barrot, les Dupont (de l'Eure), les Garnier-Pagès (aîné), les Ledru-Rollin, les Lamartine, les Victor Hugo, défendaient, dans des débats qui passionnaient l'Europe, la cause des peuples et de la démocratie, contre les Guizot, les Thiers, les Berryer, les Montalembert, rétrogrades relaps, mais des maîtres, eux aussi, dans l'arène parlementaire.

Ajoutez à cela l'héroïsme révolutionnaire des Buonarotti, des Barbes, des Blanqui, des Martin-Bernard, des Lagrange, des Caussidière, des Jouanne et de leurs non moins méritants coreligionnaires, héroïsme qui se manifestait incompressiblement en de renaissantes et généreuses insurrections républicaines ou socialistes, marquant que la France militante était toujours à son poste périlleux d'avant-garde révolutionnaire des peuples.

Tout cela devait suffire à donner une survie à l'hégémonie intellectuelle française du XVIIIe siècle ; ainsi en advint-il. C'est donc sous ces auspices que, selon l'expression de Karl Grùn (i) : a La France donna le socialisme au monde. » Elle le fit à son image du moment : enthousiaste et idéaliste et ne se souciant pas trop du fatalisme philosophique allemand pourtant florissant .

Autrement il en fut après la défaite de la seconde République française, après l'étranglement césarien de la liberté, en France, et après l'échec des tentatives nationalistes et démocratiques qu'elle avait suscitées en Europe. La France alors perdit le verbe, et la mentalité européenne devint plus calculatrice et plus froide. Du reste il fallait bien voir que des faits implacables étaient venus assombrir l'horizon, creuser les antagonismes, envenimer les conflits, déconcerter les utopistes politiques ou sociaux et aggraver les iniquités et les douleurs du régime capitaliste, « ce moyen-âge de l'industrie », avait dit Buret.

(1) K. Grun : Die social 'Bewegung in Frankrcich und Belgien.

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