‹ Le socialisme intégralChapitre 57 sur 108 · I76 LA LUTTE DES CLASSES · texte numérisé non relu

I76 LA LUTTE DES CLASSES

Dans la lutte révolutionnaire, le Prolétariat ou Quatrième Etat s'était affirmé, ce qui ne pouvait surprendre personne. Classe nouvelle, mais déjà forte cependant, le Quatrième Etat avait donné signe de vie, depuis le XVe siècle, par les organisations compagnoniques opposées aux jurandes patronales et par des grèves significatives, à partir de la même époque. Au XVIIIe siècle, les grèves furent si fréquentes et si importantes que, fait peu connu, on crut, en 1750, que le siècle des Encyclopédistes et du philosophisme s'appellerait le siècle des revendications ouvrières.

Quand vint la grande bataille pour l'affranchissement civil et politique, les deux classes montantes s'unirent spontanément contre l'oppresseur et contre le spoliateur.

Nous voyons même que le prolétariat naissant accepta si bien le rôle de soldat de la bourgeoisie que, pour délivrer celle-ci de toute crainte de la part du roi, il prit et rasa la Bastille, dans un admirable élan d'héroïsme.

Mais que peu de gré lui en sut la bourgeoisie triomphante et bénéficiaire ! Le 24 juillet 1789, dix jours après la prise de la formidable citadelle du despotisme royal, les représentants de la municipalité de Paris publièrent un arrêté prescrivant que l'imprimeur serait responsable lorsque les brochures et les feuilles volantes seraient rédigées par des écrivains sans moyens d'existence connus.

Aux yeux de ces étranges bénéficiaires de l'héroïsme populaire du 14 juillet, « les écrivains ayant des moyens d'existence notoirement connus devaient jouir seuls de la liberté de la presse si récemment conquise ! La propriété apparaît ici comme condition à la liberté de la presse, elle est de même chargée de répondre de la moralité d'un écrivain (1). Affirmation éloquente des tendances exclusivistes de la nouvelle classe dominante. « Le Tiers-Etat doit être tout» avait dit Sieyès. On s'empressait de réaliser le programme.

A ce fait s'en ajoutèrent d'autres, tels que la loi Chapelier de 1791 contre les associations ouvrières, prohibant formellement aux ouvriers de « s'unir sous quelque forme que ce soit pour la défense de leurs prétendus intérêts communs ».

(1) Lassalle : Op. citata,

Un moment, en 1793, le quatrième Etat eut la haute main sur le gouvernement. Ce ne fut qu'une heure de rêve ; après la défaite qui suivit les excès de la Terreur, la bourgeoisie reprit le pouvoir et la violence de la réaction fut soulignée par le heurt sombre et tragique de Prairial.

Sous le Consulat et sous l'Empire, profitant habilement des instincts rétrogrades de Bonaparte, la bourgeoisie se fit octroyer la Banque de France et les [Mines gages superbes de sa future royauté économique. Obéissant aux mêmes préoccupations, par ses Pcrtalis, ses Cambacérès, ses Treilhard, elle fit glisser dans le Code civil l'article 1781 (le patron cru sur sa simple affirmation contre l'ouvrier dans les questions de salaires) ; dans le Code pénal, les articles 414, 415, 416 contre la coalition ; d'autres prescriptions du même genre, telles que la destruction du suffrage quasi universel de 1793 et de l'établissement du cens électoral, si bien que, les vexations policières concernant le livret, « cette mise en carte de la classe ouvrière » (1), aidant, le prolétariat se trouva légalement subordonné à la bourgeoisie sur le terrain politique comme sur le terrain économique et, de la sorte, il fut livré sans recours à l'exploitation capitaliste la plus arbitraire et la plus dépressive.

Le caractère agressif, contre la classe ouvrière, des lois susindiquées, est si manifeste que même Jules Simon, qui mêle tant de fiel réactionnaire et tant de sophistique bourgeoise à l'exquis miel attique qu'il a rapporté de ses fréquentations platoniciennes, a confessé ici l'évidence et avoué que les dispositions légales précitées eurent pour conséquence « de remplacer X aristocratie par la ploutocratie ». « Personne, dit-il, n'eut la conscience bien nette d'une pareille usurpation ». (2)

Nous ne croyons pas à tant d'innocence.

En 1830, victorieuse, grâce encore à l'héroïsme populaire, la bourgeoisie s'admira dans un roi, homme d'affaires, avare, rapace, étroit, ennemi des traditions révolutionnaires, hostile au progrès, réfractaire même à tout ce que la tradition monarchique

(1) Expression de Jules Guesde.

(2) Jules Simon : la Liberté civile.

Page 1