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allèrent, en effet, dans toutes les directions pour évangéliser les masses et appeler toutes les âmes à la grande œuvre de la rédemption de la patrie et du genre humain.
Les nouveaux apôtres quittaient l'oisiveté, le luxe, les plaisirs et s'en allaient vivre de la dure vie du paysan et de l'ouvrier, acceptant toutes les humiliations, toutes les souffrances pour travailler au noble but de la régénération morale et sociale.
Il parut qu'on assistait à l'éclosion d'une religion nouvelle, la meilleure et la plus humaine qui jamais eut existé. «A l'appel des initiateurs, les âmes se lèvent dans la honte et la douleur de leur vie passée. On abandonne sa maison, ses richesses, ses honneurs, sa famille, on se jette- dans le mouvement avec une joie et un enthousiasme, une confiance comme on n'en éprouve qu'une fois dans la vie, comme on n'en trouve plus quand on l'a perdue. Déjà ce n'est plus un mouvement politique; cela a plutôt le caractère contagieux et absorbant d'une révolution religieuse. Car on ne se propose pas seulement d'atteindre une fin pratique, on a un sentiment profond et intime du devoir, une aspiration individuelle vers la perfection morale (1). »
Le gouvernement sévit et sévit férocement, les nobles enseigneurs et les touchantes enseigneuses de bonté, de science et de justice furent brutalement enlevés à l'apostolat qu'avec tant de douceur et de courage, ils poursuivaient dans la souffrance et le plus souvent, sous l'outrage.
Traités comme les pires criminels, ils furent, par centaines et par milliers, traînés, chargés de fer, dans cette Sibérie d'où l'on ne revient presque jamais, et là, soumis à toutes les tortures.
Des énergiques dirent que ces martyrs de la révolution sociale ne devaient pas tomber sans vengeance, et la réaction gouvernementale suscita dans toute la Russie militante une incompréhensible explosion d'indignation. On se souvint alors des objur-
(1) Stepniak : La Russie souterraine. L'admirable mouvement serbe, si proche du triomphe, et qui a produit, à côté des Marcowitch, tant d'apôtres éloquents, tant de militants et de martyrs héroïques, participe de la même idée sociale, puisée, partie dans la tradition révolutionnaire française, partie aux sources russes, à Pétersbourg même.
gâtions destructionnistes de Bakounine et le nihilisme terroriste succéda au propagandisme humanitaire.
Une épopée nouvelle, sombre et tragique celle-là, déroula ses péripéties sanglantes sur toute la surface de l'immense empire. A la réaction aveugle, implacable, éternelle, les révolutionnaires, « las d'être exterminés », dit Barbe Gendre, répondirent par le poignard des conjurés et par les bombes explosibles. Si donc des dizaines de milliers de socialistes et de révolutionnaires expièrent dans les bagnes sibériens ou dans les supplices leur amour de la liberté et de la justice, des généraux, des gouverneurs furent frappés ; et, fait inoui dans les annales moscovites, un tzar tomba foudroyé par la dynamite au service des révolutionnaires (i).
Certes, les résultats n'ont pas répondu à l'énergie dépensée. On peut se demander si le meurtre d'Alexandre II n'a pas été funeste à la cause du progrès en Russie, à ce degré la violence est stérile, et le territorisme semble vaincu ; mais, quoi qu'on fasse, le peuple russe est réveillé. Le socialisme libérateur aura son jour aussi dans la sombre monarchie des Romanoff.
Ce qu'a perdu le terrorisme russe, le socialisme économicohistorique de Marx le gagne. Un. savant théoricien, Pierre Lawroff, s'est, avec le socialiste Pléklanoff et les meneurs de V Union des démocrates socialistes russes, fait le propagateur parmi ses compatriotes du socialisme des Partis ouvriers occidentaux. Déjà la regrettée Barbe Gendre était entrée dans cette voie qu'a suivie à son tour Véra Zassoulitch. Il est douteux néanmoins que cette importation de l'Occident puisse jamais créer dans le socialisme russe, qui est politique, traditionnel et révolutionnaire avant tout, un courant dominant. Outre la tradition différente, il y a aussi la différence des évolutions politiques et économiques (2).
(1) Il faut lire, dans les Etudes sociales, philosophiques et morales de Barbe Gendre (Mm* Nikitine), le pathétique récit de ce conflit héroïque dans lequel, héros parmi les héros, se distinguèrent particulièrement Valèrien Ossinski, Sophie Perowshaia, Jessa Helfmann, Kibaltchich, Geliaboff, Chiriaieff, Rissakoff, qui ont tous laisse dans la lutte implacable la vie dont ils avaient, d'un cœur joyeux, fait le sacrifice pour le triomphe de la liberté politique et de la justice sociale.
(2) Pierre Lawroff est ne le 14 juin 1823 ; il fit ses études à l'école d'artillerie de Petersbourg, où il professa les mathématiques, ainsi qu'à l'Académie d'artillerie, de
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Du reste le socialisme russe a déjà jeté sa note stridente dans le concert du socialisme occidental.
Le parti anarchiste contemporain est, en effet, le fils légitime de la propagande bakouniste.
Non pas cependant que l'anarchisme manque d'ancêtres occidentaux. Il peut notamment compter, dans sa patristique, le profond et énigmatique Rabelais, concevant, dans son Abbaye de Tbèlème, un groupement social dans lequel hommes et femmes, égaux et libres, seraient assez éclairés et moraux pour vivre heureusement et fraternellement, sans lois ni règles imposées d'aucune sorte.
Plus large encore (car il ne s'agit dans Rabelais que d'un anarchisme aristocratique) est la pensée anarchiste de cet étonnant Dom Deschamps, qui fut, au XVIIIe siècle, le précurseur général et méconnu de l'hégélianisme et du transformisme, et qui trouva au bout de ses recherches la conception d'une humanité majeure délivrée de la spoliation propriétaire et de l'oppression familiale, ayant réalisé le communisme et vivant splendidement bonne et
1844 à 1866. Mais les sciences mathématiques n'absorbèrent pas toute son activité intellectuelle, il prit part au mouvement philosophique et littéraire qui marqua le commencement du règne d'Alexandre II ; ses premiers travaux furent consacrés à Hegel et a l'hégélianisme, à la morale individuelle et à la philosophie contemporaine.
Ses connaissances scientifiques variées et profondes le firent nommer directeur de la Grande Encyclopédie dont huit volumes seulement furent publies, car la presse cléricale, excitée par plusieurs évèques, la dénonça au gouvernement. Mais ces dénonciations n'empêchèrent pas Lawroff de faire en 1864, un cours public sur Y Histoire des sciences mathématiques et physiques qui fut publié dans la T^evue officielle de l'artillerie et de la marine.
Lawroff, en 1866, occupait une haute position sociale ; il était colonel, professeur d'une des plus savantes écoles de Russie, membre du Conseil municipal et de l'Assemblée provinciale de Petersbourg, quand il fut emprisonné pendant neuf mois et interné dans une des provinces les plus dcsolces du Nord : il était en même temps défendu de mentionner son nom dans la presse. Mais ces persécutions le trouvèrent inébranlable ; il continua à écrire sous différents pseudonymes, jusqu'à ce que des jeunes gens qui avaient suivi ses cours eurent préparé son évasion. Depuis 1870, Lawroff a vécu en Europe. Depuis 1879, il habite Paris, toujours travaillant, toujours instruisant la jeunesse qui se groupe autour de lui comme autour du patriarche du socialisme russe. Il a écrit en exil d'importants ouvrages sur Y Histoire de la {Morale, sur l'Evolution des Religions, sur Auguste Comte, Herbert Spencer, etc., et un Essai sur l'histoire de la pensée, dont la publication a cte arrêtée par le gouvernement russe, qui n'a jamais cessé de persécuter le savant révolutionnaire, qui a pu emprisonner mais non réduire l'indéfectible révolutionnaire russe.
complètement heureuse, sans états politiques et sans lois, par la simple force des mœurs éclairées, adoucies, socialisées (i).
Plus près de nous, Dejacque, un prolétaire de talent (2), et Cœurderoy, un négateur paradoxal et éloquent qui maria dans sa Révolution par les Cosaques le saisissant pessimisme de Herzen, à la pandestruction de Bakounine. C'était en 1854 ; ni Cœurderoy, ni Dejacque n'eurent d'écho dans le parti révolutionnaire. Vers la même époque le patriote révolutionnaire italien Pisacane, le héros martyr de Sapri, écrivait ses étonnants Saggi politici e sociali, dans lesquels il concluait, pour le lendemain de la Révolution, à une organisation communisme fédérative et semi-anarchiste.
Les Saggi ne furent publiés qu'en 1860 ; ils furent étouffés par les hostilités des partis et n'eurent aucune action sur la mentalité italienne.
Cependant le temps approchait où l'idée anarchiste allait se préciser assez pour inspirer un grand parti et jeter sa tempête dans le grandissant tourbillon du socialisme international.
Bakounine, récemment évadé de Sibérie, avait commencé sa propagande en Italie, en Espagne, en Suisse, en France, et il venait de fonder Y Alliance socialiste universelle.
Eloquent, sympathique, actif, suprêmement organisateur, pénétrant connaisseur et habile manieur d'hommes, Bakounine réussit à mettre en échec l'hégémonie récente de Marx, à imposer son pessimisme négateur et son « diable au corps révolutionnaire » à une nombreuse armée de militants, prise surtout dans la jeunesse des pays celto-latins.
Il enseigna que l'action socialiste ne pouvait être que révolutionnaire ; qu'il fallait agir, non ratiociner ; démolir, non tenter de réformer, car ce qui s'impose tout d'abord, disait-il, c'est la pandestruction.
« Il faudra détruire toutes les institutions actuelles, Etat,
(1) Voir Antécédents de l'hégélianisme dans la philosophie française ; Dom Deschamps et son école, par E. Beaussire. Voir aussi : Histoire du Socialisme, t. I, et Revue Socialiste du 15 août 1888.
(2) Principal rédacteur du Libertaire et auteur de Y Humanisphhre , productions parfois incorrectes, mais pleines de souffle et de chaude et généreuse inspiration.