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LA MORALE DANS LES TEMPS MODERNES

Au point de vue individuel, chaque conscience est le produit de conditions particulières d'hérédité, d'éducation, de milieu, de circonstances, de situation qui font qu'elle ne ressemble pas aux autres. Autant d'hommes, autant de consciences.

«Mais votre conscience?» objectait un personnage de comédie à un usurpateur qui se félicitait de son crime. «Eh! Seigneur, répondit-il, où gît-elle ma conscience ? Si c'était une engelure, elle m'obligerait à mettre des pantoufles ; mais je ne sens pas dans mon sein la présence de cette divinité (1).»

La conscience est le frein des mieux doués ; mais elle est trop inégale et trop restreinte dans ses manifestations pour que nous puissions chercher là une base morale d'ordre général.

Dira-t-on que sous la pression du même courant historique, une conscience générale qui sert de mesure à l'impératif catégorique se forme d'une manière définitive; Il sera facile de répondre que cette conscience générale elle-même, toujours assez vague du reste, se développe sans cesse, c'est-à-dire se modifie constamment dans le temps; elle ne saurait donc être un substrahim moral permanent. En tout cas, elle n'est qu'une résultante indécise d'où s'échappe constamment le flot vivant des consciences individuelles qu'elle ne peut contenir et qui retombent au-dessous d'elle et la dépassent.

Ce trop grand dédain des réalités sentimentales et sociales

des hommes, 1/5 de craintes religieuses, 1/5 de préjugés, 1/5 de vanité et 1/5 d'habitude ; en somme, elle ne vaut pas mieux que l'Anglais dont on cite ce mot : / cannât affard to keep a conscience (entretenir une conscience, c'est trop cher pour moi). Les personnes religieuse?, quelle que soit leur confession, n'entendent souvent, par ce mot de conscience, rien autre que les dogmes et les préceptes de leur religion, et le jugement qu'on porte sur soi-même en leur nom ; c'est en ce sens qu'il faut entendre les mots intolérance ou conscience imposée, et pour les théologiens, les scolastiqucs et les casuistes du moyen-àge et des temps modernes . la conscience d'un homme, c'était ce qu'il connaissait de dogmes et ce qu'il avait de préjugés.» (Schopenhauer : Fondement de la Morale.)

Au surplus, a très bien dit Jean Tisseur, « la conscience, non moins que l'esprit, a besoin de culture. Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls ; il y faut des soins ; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite ».

Avant donc que de présenter la conscience générale comme base et critérium de la morale, tirez-la de ses ténèbres et développez-la.

(1) Shakespeare : La Tempête, acte II.

LE SOCIALISME INTEGRAL 2)g

n'a pas échappé aux plus éminents disciples hétérodoxes de Kant, tels que Fichte et Lange en Allemagne, Ch. Renouvier en France.

Fichte dit bien, lui aussi: «Le motif moral est absolu, il commande simplement sans intervention d'aucune fin différente de lui-même.» Mais il ajoute, dans un élan d'enthousiasme inspiré par l'explosion de la Révolution française, qui fascina Kant lui-même: «Non, ne nous quitte point, "Palladium sacré de l'humanité, pensée consolante que de chacun de nos travaux, de chacune de nos douleurs, naît pour nos frères une nouvelle perfection, une joie nouvelle ; que pour eux nous ne travaillons pas en vain.»

Motif humain au premier chef, le culte du progrès, et nous voilà loin de « l'impératif catégorique ».

Lange, l'illustre auteur de Y Histoire du Matérialisme, se conforme à l'heureuse hétérodoxie de Fichte, lorsque, après avoir repoussé les postulats de la Raison pratique de Kant et déclaré que c'est en nous que nous trouvons la loi morale de l'observance de laquelle dérive la félicité, il ajoute : « Nous ne devons jamais séparer notre bonheur du bonheur commun, et notre moralité est en raison de notre solidarisme pratique. »

Nous sommes là en pleine morale sociale, ce qui n'a rien d'étonnant, Fichte et Lange ayant été socialistes en même temps que philosophes. De même Ch. Renouvier, le chef honoré du criticisme français, a paré sa forte philosophie d'aspirations nettement socialistes. Dans son beau livre la Science de la morale, il élabore tout un plan de réformes sociales.

Il n'en est pas moins vrai que le kantisme, comme il en fut du stoïcisme et du cynisme, ne tend à agir que sur l'homme lui-même, abstraction faite des conditions sociales dans lesquelles se meut ce dernier. Là est le point dolent de ces doctrines introspectives, si dignes, par d'autres côtés, de la vénération des hommes, et c'est pourquoi nous devons, tout en profitant de leurs nobles enseignements, chercher en dehors d'elles les lois, les formules et les conditions d'être de la morale sociale.

L'ironie de Rabelais, le scepticisme bienveillant et tolérant de Montaigne, les généreuses protestations antichrétiennes de Giordano Bruno, de Vanini, d'Etienne Dolet, et surtout la restauration, par Bacon, de la méthode scientifique, avaient obligé, dès le réveil de la pensée, les moralistes à rechercher des bases éthiques plus concrètes que la crainte de Dieu ou la conscience.

L'impulsion était venue de plus d'un côté. Grotius, qu'allait suivre Puffendorf, avait, dans son 'Droit de guerre et de paix, remis en honneur la vieille formule d'Aristote que le but de la société est le bien de ses membres. Dans cette voie, où nous trouvons également Locke, Spinosa était allé plus loin ; il avait jeté les bases du Contrat social que J.-J. Rousseau devait si brillamment habiller et populariser en France, non sans le sophistiquer. De cette idée découle le droit du nombre et l'avènement de ce que Spinosa, véritable précurseur de la Révolution française, appelle déjà la Démocratie, « laquelle, dit-il, est définie une « assemblée générale d'hommes possédant collectivement un « droit commun sur tout ce qui est en sa puissance. » D'où il ressort, conclut-il, « que le souverain, collectif, n'est lié par « aucune loi. »

Toute la doctrine démocratique moderne est dans ces paroles du grand Barruch. On reconnaîtra que ce réalisme était tout à fait la contre-partie du néo-stoïcisme dont Pomponace, le matérialiste démocritain, avait été le plus grand représentant moderne (i).

(i) La récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même, qui rend l'homme heureux ; car la nature humaine ne peut posséder rien de plus sublime que la vertu ; elle seule donne la sécurité à l'homme et le préserve de toutes les agitations. Chez l'homme vertueux, tout est en harmonie, il ne craint rien, il n'espère rien, et reste toujours le

Malheureusement dans ce sombre et dur XVIIe siècle, fils d'un siècle plus viril, mais non moins rude, Y utilitarisme social àt \a nouvelle philosophie ne pouvait guère être compris. Dans l'asservissement général et dans la paupérisation déprimante qui découlaient de la monarchie à son apogée, les antagonismes individuels, l'âpreté du gain à laquelle les progrès économiques ouvraient de nouvelles carrières, étaient exclusivement surexcitées.

Tout cela trouva sa philosophie dans Hobbes, que l'on peut considérer comme le successeur des cyrénaïques antiques et le premier maître de l'utilitarisme individualiste moderne.

D'après l'auteur de Léviathan, si une personne veut nuire à une autre, du moment qu'il n'existe entr'elles aucun pacte, on peut dire que la première fait du tort à la seconde, non qu'elle commet une injustice, car comme il n'y a ni justice ni droits abstraits, il n'y a pas non plus de devoirs. Tout est recherche de l'intérêt personnel, l'homme est un loup pour l'homme {porno homini lupus) .

Ce inonde est le théâtre de la guerre de tous contre tous (bellum omnium contra omnes). Il n'y a de droit que lorsqu'il y a société et contrat ; mais il ne peut y avoir contrat et société durable, vu l'indomptable égoïsme de la populace, que sous le despotisme absolu d'un monarque omnipotent, véritable Léviathan social.

Le dilemme n'est pas consolant : la sauvagerie ou la tyrannie ; Hobbes vivait au temps de Louis XIV et de Charles II ; c'est une excuse que ne pourrait invoquer au même degré La Mettrie, disant en plein XVIIIe siècle (à la cour de Frédéric de Prusse, il est vrai) : « La vertu et la vérité sont des êtres qui ne valent « qu'autant qu'ils servent à celui qui les possède... Mais faute « de telle ou telle vertu, de telle ou telle vérité, les sociétés « et les sciences en souffriront ! — Soit, mais si je ne les prive

même dans la prospérité comme dans l'infortune. Le mieux trouve sa punition dans son vice même. (Pomponace : Traité contre l'immortalité de l'âme.)

Spinosa lui-même, inconséquent avec sa propre doctrine démocratique, s'inspirait du même principe, témoin le célèbre axiome : Beatitudo non est virtutis prœmium, sed ipsa virtus (la vertu n'a pas en vue le bonheur, elle est elle-même sa propre recompense).

« pas de ces avantages, moi j'en souffrirai. Or, est-ce pour « autrui ou pour moi que la raison m'ordonne d'être heureux f »

La Mettrie retardait; son matéiialisme partait du point de vue mècaniste du sec et peu recommandable Descartes, dont le caractère fut si inférieur à l'intelligence; tandis que déjà le siècle généreux et vaillant du philosophisme, se plaçant au point de vue finaliste on tèlèologique, glorifiait le sentiment (1) et considérait que les choses ont une destinée que dans une certaine mesure l'action humaine peut améliorer.

Que si donc les sanctions extra-terrestres étaient repoussées avec mépris, si la vertu pour la vertu n'était pas très en faveur, l'intérêt n'était accepté comme motif moral que soigneusement épuré par le sens social, il devenait alors l'intérêt bien entendu. a Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s'exerçant à la connaissance du vrai, disait Diderot, en ayant toujours devant les yeux qu'il n'y a qu'une seule vertu, la justice, un seul devoir, se rendre heureux. »

D'Alembert insistait plus vivement sur le côté social du devoir : « La vertu est le supplément des lois : la vertu sera d'autant plus pure que l'on sera plus rempli de l'amour de l'humanité. »

Plus optimiste, en même temps que plus étroit en morale, fut Helvétius : « Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu, » affirmait-il sophistiquement, car il supposait chez tout homme le sentiment de la justice et de la solidarité, quand il y a si loin de cette supposition à la réalité des choses. L'auteur de \' Esprit en a eu lui-même conscience, puisqu'il a dit plus loin que ce sont les lois qui détermineront les limites du droit individuel et les justes exigences du droit social.

Le Mécène des philosophes du XVIIIe siècle, l'auteur matérialiste du Système social, tout en basant sa morale sur l'intérêt, ne manqua pas de donner à ce dernier le croc-en-jambe des limitations sociales. « Le mot intérêt, dit effectivement le baron d'Holbach, est le synonyme de corruption, d'injustice, de peti-

(1) Le XVIIIm* siècle fut un siècle sympathique à la souffrance... il a été très humain ; c'est lui qui nous a donné le mot bienfaisance, expression caractéristique de ses aspirations. (E. de Pompéry : Revue philosophique et religieuse.)

tesse dans un avare, un courtisan, un tyran. Dans l'homme de bien, intérêt signifie : équité, bienfaisance, grandeur d'âme. »

Qu'est-ce à dire, sinon que le devoir social doit gouverner sous le règne de l'intérêt bien entendu. Et qu'il va loin, ce devoir social. D'Holbach dit encore : «J'aime le principe de l'homme sensible qui a dit qu'on ne devrait ni battre un chien, ni tuer un insecte, sans cause suffisante pour se justifier devant le tribunal de l'équité. »

Volney(te Gltyinés) faisait de l'amour du prochain un précepte par raison d'égalité et de réciprocité, car lorsque nous nuisons à autrui nous lui donnons le droit de nous nuire à son tour.

« Le vice et la vertu ne sont que des rapports, avançait à son tour Marmontel, dans le Misanthrope converti : est vice ce qui nuit aux hommes, est vertu ce qui leur fait du bien. » Necker, l'homme d'Etat illustre, dont son illustre fille, Mme de Staël (i), a dit que l'intelligence était un rayonnement de bonté éclairée et active, est un véritable précurseur des altruistes, et va plus loin. Selon lui, la bonté, c'est la vertu même, c'est la beauté primordiale, et sur elles reposent toutes nos acquisitions, toutes nos espérances de bonheur (2).

Condorcet, qui vit dans l'égalité le dernier but de l'art social, n'eut pas non plus assez de paroles pour recommander la bienveillance.

C'est là de la morale sociale, et nous la trouverons telle encore aussi bien chez Saint-Lambert (Catéchisme civique) que chez le bon abbé de Saint-Pierre, dont la devise était : ^Donner et pardonner.

L'Utilitarisme semblait donc devoir rapidement parcourir les étapes de l'intérêt de mieux en mieux entendu pour se métamorphoser en morale sociale.

Mais s'il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a plus loin encore de la théorie à la pratique.

Une théorie progressive ne répond d'abord qu'à la mentalité de l'élite des penseurs et des militants. Lorsqu'on la plonge,

(1) (Mm° de Staël : Mémoires de dix ans d'exil.

(2) Necker : De l'importance de l'opinion religieuse.

pour l'y cristalliser en règle de conduite, dans l'océan de la masse, c'est par ses parties faibles et défectueuses qu'elle est d'abord traduite en fait : la morale de l'intérêt bien entendu devient, dans l'application, la vulgaire morale de l'intérêt tout court, de la société individualiste régnante.

Ce que le nouveau principe a produit, les iniquités du capitalisme oppresseur et spoliateur, les douleurs du prolétariat opprimé et exploité, en un mot la situation actuelle si troublée, si pleine de mécontentements, de souffrances, d'incertitudes et de menaces, le disent suffisamment.

Les économistes, rhapsodes inexorables du laisser-faire, applaudissent toujours et justifient imperturbablement, semblables à ce perroquet de Florian, à qui les matelots avaient appris à dire : Cela ne sera rien, et qui répétait encore l'insouciant refrain au moment où le vaisseau, désemparé par la tempête, disparaissait sous les flots.

La comparaison est juste devant le flot montant des mécontentements que suscite la guerre économique de tous contre tous, principe et fin de la société capitaliste bourgeoise.

Aussi est-ce bien contre cet égoïsme pratique, cause de tant de dépressions, de tant de misères et de tant de crimes, que s'est levé le socialisme, en s'attachant principalement à la transformation des institutions, car il sait que les institutions dominent les mœurs.

En l'espèce, le socialisme veut, au mobile subversif de V intérêt individuel, qui inspire et commande les actes dans l'organisation actuelle, substituer le mobile bienfaisant de l'intérêt social, principe adéquat d'une société fondée sur la justice et s'épanouissant en activités harmoniques, dans les joies communes de la solidarité.

Pour l'œuvre rédemptrice, les auxiliaires théoriques ne font pas défaut au socialisme, même parmi les plus illustres docteurs de la morale utilitaire.

Que dis-je ? Tout en prétendant ne dresser que ce qu'il appelle une arithmétique morale des plaisirs et des peines causés par lesactes, le chef même de la doctrine, le bon et génial Jérémie Bentham, trace d'une main sûre, en sa Déontologie, les grandes lignes de la morale sociale. ■

Bentham raconte qu'il cherchait depuis longtemps un système de morale auquel il pût s'attacher, lorsqu'un livre de l'illustre Priestley, livre déjà oublié, lui tomba par hasard sous la main ; il y trouva pour la première fois cette formule écrite en italique ; Le plus grand bonheur du plus grand nombre !

« A cette vue, je m'écriai, transporté de joie, comme Archimède lorsqu'il découvrit le principe fondamental de l'hydrostatique : Eurêka, j'ai trouvé (i) ! »

Le plus grand bonheur du plus grand nombre, par la science, la justice, la bonté, le perfectionnement moral, on ne saurait en effet trouver plus vaste et plus humain motif éthique.

Bentham débute toutefois en utilitariste très décidé :

« Il est fort inutile de parler des devoirs... L'intérêt est uni au devoir dans toutes les choses de la vie ; plus on examinera ce sujet, plus l'homogénéité de l'intérêt et du devoir paraîtra évidente... En saine morale, le devoir d'un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu'il a intérêt à ne pas faire... par une juste estimation, il apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs. »

Mais, au principe, Bentham ajoute bientôt un correctif qui est la négation de l'utilitarisme vulgaire :

« Si, dit-il, la première loi de la nature, c'est de désirer notre propre bonheur, les voix réunies de la prudence et de la bienveillance se font entendre et nous disent : Cherchez votre bonheur

(1) J.-M. Guyau : La Morale anglaise contemporaine.

dans le bonheur d'autrui. Si chaque homme agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l'humanité arriverait à la suprême félicité, et le but de toute morale, le bonheur universel, serait atteint.»

Généreuses paroles que le grand utilitaire commente dignement, en recommandant la bienveillance envers les animaux, dans les termes suivants :

« Ce que nous proposons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire un être capable de le goûter, et l'action d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine ; car si les animaux que nous appelions inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s'appuieraient donc les titres de notre propre espèce ?

« La chaîne de la vertu enserre la création sensible tout entière.

« Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la race humaine, est inséparable du nôtre (1). »

Outre la précieuse recommandation altruiste, nous avons là un mobile nouveau bien supérieur à l'intérêt, la recherche du bonheur, car tout bonheur digne de l'homme civilisé est social dans sa source et dans son objet ; cela en raison directe du développement intellectuel, affectif et moral du sujet.

(1) L'homme de bien comprend que les animaux mêmes, capables comme lui de jouissance et de souffrance, ont droit à sa compassion, et que, suivant la belle expression de Bentham, la chaîne d'or de la sympathie doit enserrer toute la nature vivante. C'est la dernière des acquisitions morales. Un tel sentiment est entièrement inconnu des sauvages, sauf pour leurs animaux favoris. 11 n'était pas moins étranger aux anciens Romains, comme le prouvent les abominables tueries du cirque.

Les stoïciens semblent en avoir eu quelque conscience ; les premiers anachorètes le popularisèrent au sein du christianisme naissant : l'école utilitaire de Bentham lui a donné une place importante parmi les conditions de la vertu, et la philosophie transformiste, en proclamant l'origine animale de l'homme, doit contribuer encore à son développement. (L. Carrau : Études sur la théorie de l'évolution.)

Alfred Fouillée et J.-M. Guyau, entre autres, l'ont magnifiquement démontré (i).

L'illustre J. S. Mill le comprend également ainsi, lorsqu'il pose en fait que le principe général auquel toutes les règles de la pratique devraient être conformes n'est autre que le bonheur du genre humain et de tous les êtres sensibles.

Le savant philosophe va plus loin ; si le critérium utilitaire tolère certains désirs d'intérêt individuel à condition qu'ils ne seront pas nuisibles à autrui, « // ordonne et exige que la culture de l'amour et de la vertu soit poussée aussi loin que possible, comme étant de toutes choses ce qui importe le plus au bien général.»

Puis l'auteur de \' Utilitarisme, ou théorie du bonheur, s'efforce de prouver que l'intérêt individuel et l'intérêt collectif se confondent : « Ceux-là seulement sont heureux, dit-il, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent, non comme un moyen, mais comme une fin idéale.

« Aspirant ainsi à une autre chose, ils trouvent le bonheur,

(1) A. Fouillée : Critique des systèmes de morale contemporaine. — J--M. Guyau : Essai d'une morale sans obligation ni sanction. L'Irréligion de V avenir .

Voici en quels termes Guyau a exposé la théorie des idées-forces formulée par Fouillée :

« Nous avons donc marqué, en résumé, les trois stades suivants dans le développement de l'instinct moral :

i° Impulsion mécanique, ne faisant qu'apparaître momentanément dans la conscience pour s'y traduire en penchants aveugles et en sentiments irraisonnés ;

2° Impulsion entravée sans être détruite, tendant par là même à envahir la conscience, à s'y traduire sans cesse en sentiment et à produire une obsession durable ;

30 Idée-force. Le sentiment moral groupant autour de lui un nombre croissant de sentiments et d'idées, devient non-seulement un centre d'émotions, mais un objet de conscience réfléchie. L'obligation naît alors ; c'est une sorte d'obsession raisonnée, une. obsession que la réflexion fortifie au lieu de dissoudre. Prendre la conscience de devoirs moraux, c'est prendre la conscience de pouvoirs intérieurs et supérieurs qui se développent en nous et nous poussent à agir, d'idées qui tendent à se réaliser par leur force propre, de sentiments qui, par leur évolution même, tendent à se socialiser, à s'imprégner de toute la sensibilité présente dans l'humanité et dans l'univers. « (J.-M. Guyau : L'Hérédité et V Education.)

chemin faisant. Les plaisirs de la vie — telle était la théorie à laquelle je m'arrêtai — suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en passant sans en faire l'objet principal de la vie, et du coup vous ne les trouvez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen sérieux. Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur.»

Partant du même point de vue utilitaire, et en indiquant comme idéal moral la vie complète dans la société complète, Herbert Spencer voit deux morales en présence : la morale primitive de l'égoïsme et la morale idéale de l'altruisme, dont l'avènement n'est pas proche. Il en conclut qu'il est nécessaire qu'entre le commencement et la fin, pendant toute l'évolution sociale, il s'établisse transitoirement une morale transactionnelle qu'on peut appeler morale ègo-altruiste , et qui dominera tant que l'altruisme ne sera pas généralisé. Schopenhauer n'aurait pas admis ces tempéraments du philosophe de l'évolution.

Pour le chef du pessimisme moderne, il n'y a que trois motifs généraux auxquels se rapportent toutes les actions des hommes: c'est seulement à condition de les éveiller qu'un autre motif quelconque peut agir. C'est :

a) L'égoïsme, ou la volonté qui poursuit son bien propre (il ne souffre pas de limites) ;

b) La méchanceté, ou la volonté poursuivant le mal d'autrui (elle peut aller jusqu'à l'extrême cruauté) ;

c) La pitié poursuivant le bien d'autrui (elle peut aller jusqu'à la noblesse et à la grandeur d'âme). 11 n'est pas d'action humaine qui ne se réduise à l'un de ces principes; toutefois, il peut arriver que deux y concourent.

Les actions inspirées par le premier motif sont quelquefois indifférentes, le plus souvent nuisibles à autrui ; celles inspirées parle second motif (la méchanceté) sont toujours blâmables et malfaisantes. Par contre, celles inspirées par le troisième (la sympathie ou la pitié) sont toujours bienfaisantes, par suite toujours morales.

La pitié (i) ou sympathie universelle, qui prend aussi les animaux sous sa protection, est donc le principe de toute moralité, d'où l'on peut conclure que l'égoïsme est le motif antimoral par excellence (2).

(1) «Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus, tous deux passionnément épris de deux jeunes filles différentes : chacun d'eux se voit barrer la route par un rival préféré, préféré pour des avantages extérieurs.

« Ils résolvent chacun de leur côté de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; d'ailleurs, ils sont parfaitement à l'abri de toute recherche, et même de tout soupçon. Pourtant, au moment où ils procèdent aux préparatifs du meurtre, tous deux après une lutte intérieure, s'arrêtent.

« C'est sur cet abandon de leur projet qu'ils ont à s'expliquer devant nous sincèrement et clairement. — Quant à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu'il lui mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée de la volonté divine, du châtiment qui l'attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il dira : « J'ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n'eût pas été propre à fournir une règle capable de s'appliquer à tous les êtres raisonnables en général, car j'allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en même temps une fin en soi. » — Ou bien, avec Fichte, il s'exprimera ainsi : « La vie d'un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de la loi morale : je ne peux donc pas, à moins d'être indiffèrent à la réalisation de la loi morale, anéantir un être dont la destinée est d'y contribuer. » (^Doctrine des mœurs, p. 375). — Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire ; car il espère bien, une fois en possession de celle qu'il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale. — Il pourra encore parler à la façon de Wollaston : «. J'ai songé qu'une telle action serait la réalisation d'une proposition fausse. » — A la façon de Hutcheson : a Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à toute explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte. » — A la façon d'Adam Smith : « J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie des spectateurs. » — Avec Christian Wolff : « J'ai reconnu que par là je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. » — Avec Spinosa : Homini nihil iitilius homine ; ergo hominem interimere noluL (Rien de plus utile à l'homme que l'homme même ; c'est pourquoi je n'ai pas voulu tuer un homme). — Bref, il dira ce qu'il vous plaira ; — mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma manière, il dira : « Quand j'en suis venu aux préparatifs ; quand, par suite, j'ai dû considérer pour un moment de quoi il s'agissait et pour moi et pour lui, la pitié, la compassion, m'ont saisi ; je n'ai pas eu le cœur d'y résister ; « je n'ai pas pu faire ce « que je voulais. »

« Maintenant, je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugé : de ces deux hommes, quel est le meilleur ? Quel est celui aux mains de qui on remettrait le plus volontiers sa destinée ? Quel est celui qui a été retenu par le plus pur motif? — Où est dès lors le fondement de la morale ?» (Schopenhauer : Le Fondement de la morale). (2) L'égoïsme, source et résumé de tous les défauts et de toutes les misères quelconques (Carlyle : les Héros), l'égoïsme donne la mesure de l'infériorité des êtres. Un être parfait ne serait plus égoïste. (Renan : les apôtres). L'altruisme est le motif moral par excellence. (Schopenhauer). « Le grand bien de l'humanité, c'est la bienveillance, ce sont les bienfaits, c'est l'amour. » (Mirabeau : Lettres à Sophie).

Nous pourrions continuer cette revue des plus illustres moralistes sociaux par Auguste Comte, qui a donné du devoir moral cette belle définition : Vivre pour autrui, en serviteur éclairé de V Humanité; par Feuerbach, qui, comme le chef du positivisme, veut substituer au culte des dieux détrônés par la science le culte de l'humanité ; par Alfred Fouillée, qui fait de la morale une sorte d'esthétique sociale aboutissant à l'altruisme social, fils lui-même du croissant altruisme intellectuel ; par le regretté J.-M. Guyau, pour qui toutes les impulsions morales se résolvent en un sentiment profond de la solidarité ; par Fechner, par Wundt et autres non moins autorisés ; mais les pages précédentes suffisent à établir la noblesse originelle de l'éthique sociale qu'il appartient au socialisme de faire accepter comme règle maîtresse des actions humaines, et qu'en attendant les socialistes doivent prendre pour règle de leur conduite personnelle.

Nul besoin de périlleuses affirmations mystiques, ni d'abstrus concepts métaphysiques pour s'inspirer des principes suivants, d'aussi facile compréhension que d'universelle efficacité:

Dans les relations sociales, la justice et la solidarité ; dans les relations individuelles, la sincérité et la bonté; dans les relations avec tous les êtres, les animaux compris, la modération et la pitié.

Nous sommes sûrs de ne pas errer en nous faisant les pratiquants de la justice et de la fraternité envers nos semblables, de la compatissance et de la bonté envers et pour tous les êtres sensibles.

Tournez et retournez la question ; dans tout vice, vous trouverez l'égoïsme ; dans tout crime, la cruauté, manifestation aiguë de l'insensibilité au mal d'autrui. Les criminologistes ne s'y trompent pas. Semez la sensibilité et la compatissance en même temps que la justice, et vous récolterez l'altruisme, cette morale des morales. Avec la bonne volonté dont parle Kant, la bonté et la pitié sont encore ce qu'il y a de meilleur dans l'âme humaine. Quand on les possède, même n'allant pas sans quelques défaillances de caractère ou d'actes, on possède la meilleure vertu, la vertu bienfaisante. Notre plus impérieux devoir moral est donc de les acquérir et préconiser tout d'abord.

A rencontre du moraliste religieux, qui ne parle que de corruption humaine originelle et de vengeance divine ; différent du moraliste bourgeois, dont la courte vue ne dépasse pas l'horizon borné et étroit du chacun pour soi, le socialisme n'aborde la grave question du critérium moral qu'après avoir ressenti le frisson vivifiant de la sympathie universelle.

Comme le Faust de Gœthe, il sent toute la misère de l'humanité s'appesantir sur sa tête et meurtrir son cœur. Mais au lieu de ne jeter que le cri de désespérance égoïste : Oh ! que ne suis-je jamais né ! il dit avec Carlyle : « Mon grand espoir, mon inexpu- « gnable consolation, quand je considère les misères du monde, « est que tout ceci est en voie de changement. »

Et il ne s'en tient pas à l'espérance, pas même à la bienveillance pratique si bien caractérisée par l'auteur de Y Irréligion de l'avenir (i), il sait qu'en nos temps troublés, mais actifs, mais féconds, aspirer au bien n'est pas suffisant : il faut travailler à son instauration, d'où, pour le socialiste, de nouvelles tâches.

Instruit par l'histoire de l'inefficacité des morales purement préceptorales, même pratiquées en exemple par les meilleurs, il se reconnaît d'autres devoirs de caractère plus militant. Il sait qu'il n'y a pas de régénération morale sans transformation sociale préalable, et il agit en conséquence.

Pour lui, le devoir moral, se complique donc du devoir politique, entraînant l'action incessante contre les oppressions, contre les iniquités, et pouvant aller jusqu'à l'action révolutionnaire pour la conquête ou la défense de la liberté politique et de l'égalité sociale.

La morale altruiste ne deviendra effectivement la loi de tous que lorsqu'elle aura la justice "sociale pour substratum, que lorsque la société sera organisée de telle façon, se comportera de telle manière, vis-à-vis de chacun de ses membres, qu'à tout homme social on puisse dire avec vérité sur le rythme virgilien :

Heureux enfant, connais ta mère à son sourire (2).

(I) J'ai deux mains : l'une pour serrer la main de ceux avec qui je marche dans la vie, l'autre pour relever ceux qui tombent. Je pourrais même à ceux-ci tendre les deux mains ensemble (Guyau, Y Irréligion de l'avenir).

(1) Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem. (Virgile : Eglogue IV.) ^^ ,

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