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FORMATIONS FAMILIALES

duel ; de ce que l'on naît mâle dans une tribu, on est le mari de toutes les femmes de sa promotion sans distinction de frère et sœur, et réciproquement pour la femme.

Lorsque la limitation s'accentue, on en vient à ce que Morgan appelle la famille consanguine ; les rapports sexuels eurent lieu de préférence entre frère et sœur. Cela dura longtemps, si l'on en juge par l'universalité de la légende (i) et la multiplicité des survivances. Le mariage entre frère et sœur était encore d'usage et d'obligation pour les rois d'Egypte au temps de Cléopâtre, qui dut épouser son jeune frère Ptolémée, âgé de neuf ans. Dans le monde hellénique, l'inceste prohibé entre parents et enfants, comme l'attestent les terrifiants exemples d'Œdipe et de Myrrha, reste permis entre consanguins avec des restrictions arbitraires : un Athénien pouvait épouser sa sœur consanguine, non sa sœur utérine ; un Spartiate sa sœur utérine, non sa sœur consanguine. Les Perses et les Assyriens pouvaient épouser leur sœur utérine. {Voir Lucien). Le levirat juif indique une persistance des mariages consanguins. Plus près de nous, les Francs étaient coutumiers des mariages incestueux puisqu'il fallut l'intervention du catholicisme pour les faire cesser. Il est aussi curieux de constater que la civilisation inca, si différente et si en dehors des civilisations indo-européennes, avait conservé au moins pour les races royales, la coutume des mariages consanguins : Manco-Capac, le dernier Incas, était l'époux de sa sœur Marna Oello.

Toutefois ce ne sont là que des survivances isolées ; dès que

(i) Toutes les anciennes religions ont gardé des ressouvenances de cette période de l'inceste généralisé.

Mythologie égyptienne : Osiris épouse sa sœur Isis ; mythologie hellénique : Saturne épouse sa sœur Cybèle, Jupiter sa sœur Junon, Vulcain sa sœur Vénus ; mythologie italique : Janus épouse sa sœur Camisia ; mythologie germano-scandinave : Éreyr épouse sa sœur Freya, Siegmund sa sœur Sieglinde ; mythologie juive : les enfants d'Adam et d'Eve se marient forcément entre eux ; Abraham épouse sa sœur utérine Sarah.

Le mariage entre parents et enfants ne disparut pas non plus sans laisser de traces ; mariage de Sémiramis et de son fils Nynias, mariage d'Attila et de sa fille Esca. Au dire de Montesquieu, les Perses et les Assyriens de l'époque historique pouvaient épouser leurs mères et les Tartares épousaient quelquefois leurs filles. Jéhovah lui-même était assez tolérant là-dessus, lui qui ne l'était guère. La Bible nous apprend, sans y voir grand mal, que du fruit des incestueuses amours de Loth et de ses deux filles sortirent deux grands peuples : Moab et Ammon.

les hommes formèrent des sociétés un peu régulières, ils comprirent vite la nécessité hygiénique et sociale de l'interdiction des unions entre consanguins (i).

Il est à penser que les résistances qui s'appuyaient sur le fait si naturel de la parenté par les femmes furent très vives. Pour en avoir raison, on se jeta dans l'excès contraire: Yexogamie ou rapt de femmes de tribu à tribu. Avec le mariage exogamique, une profonde révolution familiale avait transformé les relations humaines ; à la parenté par les femmes ou matriarcat, avait fait place (après un stage de parenté par promotion) la vigoureuse parenté masculine, un patriarcat, point de départ de la dégradation des femmes par les hommes et de l'asservissement de tous par quelques chefs omnipotents, à la fois prêtres, rois et propriétaires des gens et des choses.

Pour Letourneau aussi, la direction individualiste du patriarcat est évidente. Avec ce régime «chacun s'efforce de se faire une part aussi grande que possible dans ce qui jadis avait été commun ; chaque homme a visé à s'attribuer un droit de plus en plus exclusif sur les biens, les femmes et les enfants. De ces appétits, plus économiques qu'éthérés, sont sortis en fin de compte la famille patriarcale, la monogamie et la propriété familiale d'abord, individuelle ensuite ; le régime de la famille et celui de la propriété ont évolué de conserve.»

Ce caractère violent et asservissant de la première forme matrimoniale a été expliqué d'une façon saisissante par Georges Guéroult dans une page que nous demandons la permission de reproduire :

« Au début des sociétés ou plutôt des tribus, ces différents

(1) Il ne faut pas, comme l'ont voulu certains philosophes plus ou moins bien intentionnés, chercher des causes morales au changement de parenté ; les motifs sont d'ordre moins élevés. Giraud-Teulon que nous suivons volontiers comme un guide sûr, dit avec une précision parfaite : « L'organisation de la famille masculine semble avoir été universellement sollicitée par l'action d'une force aussi simple que brutale et multiple dans ses manifestations, celle du droit de propriété : aussi semble-t-il qu'il faille rechercher dans l'histoire du droit de propriété la loi qui a présidé au développement du mariage ; les deux institutions paraissent avoir obéi à la même formule restrictive graduelle des biens de la commuauté au profit d'un cercle plus restreint d'individus.»

Lisez encore « Le mot familia (de l'osque famel, famulus, serviteur) exprima d'abord l'idée de la propriété servile, puis la propriété des choses aussi bien que celle des personnes.» (A. Regnard : L'État.)

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