‹ Le socialisme intégralChapitre 85 sur 108 · FORMATIONS FAMILIALES · texte numérisé non relu

FORMATIONS FAMILIALES

groupes étaient en guerre perpétuelle. On se faisait de part et d'autre des captifs et des captives sur lesquels le vainqueur, le capteur, avait un droit absolu. Il aurait pu tuer sa prisonnière ou la manger ; il avait bien le droit d'en faire sa femme, de s'en réserver la possession exclusive, de la renfermer chez lui.

« Les enfants de son esclave lui appartenaient au même titre, et il avait sur eux un droit de vie et de mort, comme nous le voyons encore dans la famille romaine primitive. Par cela seul qu'il était le maître absolu de sa captive, l'homme avait le droit de la protéger, de la défendre, de la nourrir, elle et ses enfants. Les femmes de la tribu, au contraire, les femmes libres devaient se suffire à peu près à elles-mêmes ; elles étaient exposées à toutes les privations, à toutes les souffrances, à toutes les entreprises. Bon nombre ne tardèrent pas à envier la condition moins tourmentée des captives, et l'usage s'établit partout que, par un consentement solennellement constaté, une femme de la tribu même pouvait, en faisant le sacrifice de sa liberté, devenir l'esclave d'un homme et se trouver ainsi dans les mêmes conditions que si elle avait été capturée par une guerre.

« C'est donc à un fait de guerre, de capture, qu'il faut rapporter l'origine du mariage et l'origine du sentiment de la paternité (1) ».

11 y parut bien aux conséquences ; le chef de famille ne fut pas époux et père, il fut maître, maître absolu de son troupeau familial ; quand il l'augmenta par la guerre, il devint roi. Et lorsque, en vertu de ces concentrations, l'accroissement des agglomérations humaines fit forcément abandonner le mode exogamique de prendre femme, le système survécut. Dans le mariage endogamique qui succéda, même avec tendance à la monogamie, la femme ne fut pas plus libre ; que dis-je, le symbole avilissant fut conservé. Ne pouvant plus prendre les femmes par capture, on simula la capture. L'horrible coutume se retrouve encore, même de nos jours, dans certains recoins écartés de nos campagnes. Là où l'on fut moins symbolique, on remplaça le rapt fictif par l'achat — non moins avilissant pour la femme — de la fille à son

(1) Georges Guéroult, cité par Louis Bridel : La Femme et le Droit.

père. Ici encore les Dieux donnent l'exemple, Homère nous en fournit une irrécusable preuve.

Vulcain, le mari malheureux de Vénus, ayant enveloppé de liens invisibles Mars et l'infidèle épouse qu'il avait surpris, fort mal à propos, s'écria devant les dieux amenés parle scandale et assemblés autour des amants pétrifiés par la honte : « Ces liens les retiendront jusqu'à ce que le père de Vénus m'ait rendu tous les présents que je lui ai faits pour obtenir cette femme impudique.» Et de fait, il ne consentit à délivrer les amants que lorsque Neptune, « dieu de la mer et soutien de la terre », se fut porté garant du remboursement, au nom de son frère Jupiter, « père des dieux et des hommes » (i).

Plus humaine, sur ce point, que les mœurs olympiques, la Loi de (Manon porte interdiction formelle au père de vendre sa fille et même de recevoir des présents de son futur gendre. Les Germains n'eurent pas de ces scrupules, et chez eux le Mundium ou achat de la femme au père resta en usage jusqu'au VIIe siècle de notre ère. A Rome, le mariage patricien seul se fit de très bonne heure par confarrèation (rite religieux) ; pour la foule, la forme usitée fut longtemps le mariage par coemption, par achat de la femme, Dans les deux cas, d'ailleurs — dans les trois en comptant le mariage par usns, sorte de consécration du concubinat — la femme était livrée au mari corps et bien : la confarrèation patricienne n'était qu'une hypocrisie.

Il est si vrai que le mariage, qui est maintenant le plus digne état de la femme, ne fut d'abord qu'un asservissement pour elle que, par des hommages rendus à l'ancienne liberté promisque ou matriarcale, les traditions religieuses et les coutumes populaires protestèrent longtemps contre le mariage. Nous en avons des exemples éclatants dans les rites bizarres et scandaleux qui imposaient aux femmes de se prostituer, au moins une fois, dans les temples de Mylitta, d'Anaïtis, d'Aphrodite et autres déesses de la fécondité. Ce n'était pas une orgie volontaire, mais un sacrifice obligatoire aux anciens Dieux offensés par la loi nouvelle du mariage et de l'asservissement des femmes. Du reste,

(1) Odyssée, ch. VIII, 5.

Page 1