L AMOUR ET LE MARIAGE
sonnel dans les unions, et acceptèrent, ainsi amélioré, le mariage actuel, que Colins et Cabet maintinrent bourgeoisement tel quel et que Proudhon aurait voulu faire rétrograder, en fait et en droit, à la barbare patria potestas romaine.
Les socialistes des partis ouvriers sont tous partisans de l'émancipation de la femme, de l'entretien et de l'éducation des enfants par la Commune ou par l'Etat ; ils diffèrent sur le point de savoir si les uniDns de l'avenir seront ou non consacrées par la loi ; mais tous admettent qu'elles doivent être fondées sur le libre choix affectif et être résiliables quand le sentiment qui les inspira n'existe plus. Compte tenu, bien entendu, des devoirs moraux, contractés vis-à-vis de l'autre conjoint, si soi seul on s'est détaché, et vis-à-vis des enfants.
Ce sont là questions complexes que l'amélioration morale, le développement intellectuel des contractants et l'harmonisation de leurs sentiments affectifs pourront seuls complètement résoudre. Et encore l'amour cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes douleurs ?
« Nous sommes là — disions-nous, il y a longtemps déjà, et la vie n'a pas modifié notre opinion — nous sommes là en présence d'une fatalité naturelle que même la rénovation par la transformation sociale et par l'éducation ne fera pas entièrement disparaître. Toujours celui qui aimera plus qu'il n'est aimé souffrira; disons même plus : sauf des cas très rares, l'amour profond est une souffrance. Sera-t-il jamais autre chose ?
« Il n'y a qu'à en appeler à la liberté, en développant en nous et autour de nous, la dignité, l'altruisme et le sentiment de la justice. Par là, les souffrances affectives seront plus rares, et quand elles viendront, au lieu d'abattre celui qui les subit, elles contribueront à le fortifier pour d'autres combats et à le rendre meilleur (i). »
Des propositions ont été faites ; de Girardin, dans un livre retentissant : l'Egalité des enfants devant leur mère, après avoir établi que le « régime de paternité, c'est la femme possédée et ne possédant pas », demande l'abolition pure et simple du
(i) B. Mal<?n : Le Nouveau parti (1S80).
mariage et le retour à la parenté par les femmes, la femme devant jouir dans le nouvel ordre d'une protection légale et sociale efficace.
Alfred Naquet conclut d'une manière analogue, en profitant de l'occasion pour rompre une lance, fort habilement d'ailleurs, en faveur de la polygamie (i).
Nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Le mauvais de la famille actuelle, ce n'est pas la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes et qui subsistera avec de nombreuses améliorations. C'est plutôt avec la quasi indissolubilité légale, la subordination légale de la femme, l'étouffement des plus incompressibles sentiments de l'être sous de viles préoccupations mercantiles. Le mal est là ; il est d'autant plus étendu qu'il plonge à la fois dans la loi et dans les mœurs. Comprendra-t-on bientôt que l'on ne fait pas œuvre morale en mettant purement et simplement la foi conjugale dans les chaînes et sous les verroux?
Montaigne l'avait déjà vu, lui, lorsqu'il disait avec son impeccable bon sens: «Nous avons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour avoir osté tout moyen de les dissoudre ; mais d'autant s'est desprins et relasché le nœud de la volonté et de l'affection que celui de la contrainte s'est estrecy (2)».
Dans le même esprit, le chef illustre de l'école évolutionniste moderne. Herbert Spencer, qui ne passe pas précisément pour socialiste, a dit de son côté : « Dans les phases primitives pendant lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était censé la partie essentielle du mariage et l'union de par l'affection n'était pas essentielle. A présent, l'union de par la loi est censée la plus importante et l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union de par la loi la plus insignifiante, ce qui vouera à la réprobation les unions conjugales où l'union par affection sera dissoute.»
(1) Alfred Naquet : Religion, propriété, famille,
(2) Montaigne : Essais.